Kitobni o'qish: «Le Réveil des Dragons »

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Au sujet de Morgan Rice

Morgan Rice est l’auteur de best-sellers #1 de USA Today et l’auteur de la série d’épopée fantastique L’ANNEAU DU SORCIER de dix-sept livres; de la série à succès #1 MEMOIRES D’UNE VAMPIRE comprenant onze livres (en cours);  de la série à succès #1 LA TRIOLOGIE DES RESCAPES, un thriller post-apocalyptique de deux livres (en cours) ainsi que de la nouvelle série d’épopée fantastique ROIS ET SORCIERS. Les livres de Morgan sont disponibles en format audio et papier; et ont été traduits dans plus de 25 langues.

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Critiques Choisies sur Morgan Rice

“Une fantasy enthousiasmante parsemée de mystères et d’intrigues. La Quête des Héros traite de courage et des épreuves de la vie menant au monde adulte, la maturité et l’excellence… Pour ceux qui recherchent des aventures fantastiques, les protagonistes, intrigues et actions regorgent de rencontres mettant en valeur l’évolution de Thor qui passe du stade d’enfant rêveur à celui de jeune adulte cherchant à survivre à des situations impossibles… Rien que le début est prometteur d’une formidable série pour jeunes adultes.”                   --Midwest Book Review (D. Donovan, critique de livres électroniques)

“L’ANNEAU DU SORCIER réunit tous les éléments d’un grand succès: complots, contre-complots mystères, valeureux chevaliers et grand nombre de relations dramatiques emplies de cœurs brisés, de déceptions et de trahisons. Ce livre vous captivera des heures durant et trouvera immédiatement sa place dans la bibliothèque des amateurs de fantastique de tous âges.”                       –Books and Movie Reviews, Roberto Mattos

“L’épopée fantastique de Rice est intrigante [L’ANNEAU DU SORCIER] et reprend les traits classiques du genre – un décor bien établi fortement inspiré de l’Écosse ancienne et de son histoire, un bon sens des intrigues de la cour.” —Kirkus Reviews

“J’adore comment Morgan Rice construit le personnage de Thor et le monde dans lequel il vit. Les paysages et les créatures qui le peuplent y sont très bien décrits… J’ai aimé [l’intrigue]. Courte et adorable… Il y a juste la bonne proportion de personnages secondaires donc on ne s’y perd pas. Il y a les moments d’aventure et les moments déchirants, mais l’action décrite est bien dosée. Le livre est parfait pour le lecteur adolescent… Les débuts d’une série remarquable…”

--San Francisco Book Review

“Dans ce premier livre regorgeant d’action dans la série d’épopée fantastique L’Anneau du Sorcier (qui comporte actuellement 14 livres), Rice présente au lecteur un jeune homme de 14 ans, Thorgrin "Thor" McLeod, dont le rêve est de rejoindre la Légion des Gris, les chevaliers d’élite au service du roi… L’écriture de Rice est bien tournée et les débuts captivants.”

--Publishers Weekly

“[LA QUÊTE DES HÉROS] est facile et rapide à lire. La fin des chapitres vous donne envie de vous lancer immédiatement dans le suivant et vous n’avez pas envie de lâcher le livre. Il y a quelques fautes d’orthographe dans le livre et certains noms sont mélangés mais cela n’empêche pas de suivre l’histoire. La fin du livre m’a donné envie de commencer directement le livre suivant et c’est ce que j’ai fait. Les neufs livres de la série de L’Anneau du Sorcier sont disponibles à la vente sur le Kindle store et La Quête des Héros est actuellement gratuite si vous ne connaissez pas la série! Si vous êtes à la recherche de quelque chose de rapide et sympa à lire pendant les vacances, ce livre sera parfait.”

--FantasyOnline.net

Livres de Morgan Rice
ROIS ET SORCIERS
LE REVEIL DES DRAGONS (Livre #1)
L’ANNEAU DU SORCIER
LA QUETE DES HEROS (Livre #1)
LA MARCHE DES ROIS (Livre #2)
LE DESTIN DES DRAGONS (Livre #3)
LE CRI D’HONNEUR (Livre #4)
LE SERMENT DE GLOIRE (Livre #5)
LE POIDS DU COURAGE (Livre #6)
LE RITE D’EPEES (Livre #7)
LE PRET D’ARMES (Livre #8)
LE CIEL DE CHARMES (Livre #9)
LA MER DE BOUCLIERS (Livre #10)
LE REGNE D’ACIER (Livre #11)
LA TERRE DE FEU (Livre #12)
LE REGNE DES REINES (Livre#13)
LE SERMENT DES FRERES (Livre#14)
LE REVE DES MORTELS (Livre #15)
LA JOUTE DES CHEVALIERS (Livre #16)
LE CADEAU DE LA BATAILLE (Livre #17)
TRILOGIE DES RESCAPES
ARENA UN: LA CHASSE AUX ESCLAVES (Livre #1)
DEUXIEME ARENE (Livre #2)
MEMOIRES D’UNE VAMPIRE
TRANSFORMATION (Livre #1)
ADORATION (Livre #2)
TRAHISON (Livre #3)
PREDESTINATION (Livre #4)
DESIR (Livre #5)
FIANCEE (Livre #6)
PROMESSE (Livre #7)
TROUVEE (Livre #8)
RESURRECTION (Livre #9)
DESIREE (Livre #10)
CONDAMNATION (Livre #11)

Copyright © 2014 par Morgan Rice

Tous droits réservés. Sauf dans la mesure permise par la Loi U.S. Copyright Act de 1976, aucun extrait de cet ouvrage ne peut être reproduit, distribué ou diffusé sous une quelconque forme ou par un quelconque moyen, ni stocké dans une base de données ou système de recherche, sans l’autorisation expresse de l’auteur.

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Ce récit est une œuvre de pure fiction. Les noms, personnages, entreprises, organisations, lieux, événements et incidents sont soit le produit de l’imagination de l’auteur ou utilisés de façon fictive. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

Copyright image de couverture Photosani, utilisée avec l’autorisation de Shutterstock.com.

 
“Les Hommes sont parfois maître de leur destins:
Si nous sommes soumis, la faute, cher Brutus n'est pas dans nos étoiles
mais en nous-mêmes.”
 
--William Shakespeare
Jules César

CHAPITRE UN

Kyra se trouvait au sommet d’une petite colline herbeuse. Ses bottes reposaient sur le dur sol gelé et la neige tombait tout autour d’elle. Elle essaya de faire abstraction de la morsure du froid et banda son arc tout en se concentrant sur sa cible. Elle plissa les yeux, oubliant complètement le reste du monde – une bourrasque de vent, le cri distant d’un corbeau au loin – et s’efforça de se concentrer sur le frêle petit bouleau blanc et noir au loin qui se détachait dans le paysage de pins violets. Á quarante mètres, c’était tout à fait le genre de tir que ni ses frères, ni même son père, n’étaient capables de réaliser – cela renforçait d’autant plus sa détermination qu’elle était la plus jeune du groupe et l’unique fille de la fratrie.

Kyra s’était toujours sentie différente. Au fond d’elle, une partie de sa personnalité avait envie de faire ce qui était attendu d’elle et de passer du temps avec les autres filles, d’être à sa place de fille, de s’occuper des tâches domestiques, mais ce n’était pas sa vraie nature. Elle était la digne fille de son père, tout comme lui elle avait l’esprit d’une guerrière et ne pouvait pas rester derrière les murs de leur forteresse et passer sa vie entière auprès d’un foyer. Elle était meilleure archère que les hommes de son père – elle était déjà capable de tirer plus loin que le meilleur archer de son père – et elle était prête à tout pour leur prouver – et en particulier à son père – qu’elle méritait d’être prise au sérieux. Son père l’aimait, ça elle le savait, mais il refusait d’accepter de voir la personne qu’elle était devenue.

Le meilleur terrain entraînement de Kyra se trouvait loin du fort, sur les plaines de Volis, seule – ce qui lui convenait tout à fait car en tant qu’unique fille vivant dans un fort rempli de guerriers, elle avait appris à passer beaucoup de temps tout seule. Elle avait pris l’habitude de se retirer tous les jours en ce lieu, son endroit préféré sur les hauteurs du plateau surplombant le fort aux vieux murs de pierre, où elle trouvait de bons arbres, de petits arbres fins difficiles à atteindre. Le bruit de l’impact de ses flèches était devenu un son omniprésent dont l’écho se répercutait dans le village. Aucun arbre n’ayant été épargné par ses flèches, leurs troncs étaient marqués et certains d’entre eux commençaient même à pencher.

Kyra savait que la plupart des archers de son père s’entraînaient sur les souris, faciles à trouver dans les plaines. Au tout début, elle s’était également entraînée dessus mais elle avait trouvé que les tuer était relativement facile. Cela l’avait aussi rendue malade. Elle était courageuse mais également sensible et elle ne trouvait aucun plaisir à tuer un être vivant sans raison valable. Elle s’était alors fait le serment de ne jamais plus tuer d’être vivant à moins qu’il ne s’agisse de quelque chose de dangereux ou la mettant en danger, comme ces Wolfbats qui sortaient à la nuit tombée et s’approchaient bien trop près du fort de son père. Elle n’avait aucun scrupule de les abattre en particulier depuis que son plus jeune frère Aidan s’était fait mordre par un de ces Wolfbats, ce qui l’avait rendu malade pendant une demi-lune. C’étaient également les créatures les plus rapides connues. Elle savait donc que si elle était capable de les tirer, qui plus est de nuit, alors elle était capable de toucher n’importe quelle cible. Il lui était arrivé une fois par un soir de pleine lune, de passer la nuit entière à leur tirer dessus depuis la tour de son père. Au petit matin elle s’était précipitée avec impatience pour dénombrer les Wolfbats qui recouvraient le sol, ravie de les voir encore empalés sur ses flèches. Les villageois s’étaient attroupés et avaient observé la scène avec surprise.

Kyra se força à rester concentrée. Elle essaya de visualiser le tir dans son esprit, se voyant positionner son arc, tendre rapidement la corde vers son menton et relâcher la tension sans aucune hésitation. Elle savait qu’un tir se jouait avant même de tirer. Elle avait vu trop d’archers de son âge, aux alentours de quatorze ans, tirer sur la corde et hésiter. Elle savait alors d’avance que le tir serait raté. Elle inspira profondément, mit son arc en position, tira sur la corde et lâcha. Elle n’avait même pas besoin de regarder pour savoir qu’elle allait atteindre l’arbre.

Un bref instant plus tard elle entendit le bruit de l’impact, mais elle avait déjà tourné les talons à la recherche d’une autre cible encore plus éloignée.

Kyra entendit un gémissement à ses pieds et baissa les yeux. Léo, son loup la suivait en se frottant contre ses jambes comme à son habitude. Ayant atteint à sa taille adulte et lui arrivant presque à la taille, Léo était aussi protecteur envers Kyra qu’elle ne l’était envers lui. Ils étaient sans cesse ensemble. Kyra ne pouvait aller nulle part sans Léo sur ses talons. Il se tenait en permanence à ses côtés à moins qu’un écureuil ou un lapin ne lui passe sous le nez. Il pouvait alors se lancer dans une chasse qui pouvait durer des heures.

“Je ne t’ai pas oublié mon gars,” dit Kyra en plongeant la main dans sa poche et lui tendant un os des restes du repas. Léo s’en empara aussitôt et se mit à trotter joyeusement à ses côtés.

Alors que Kyra marchait dans le froid, son souffle se matérialisant en une brume, elle mit son arc en bandoulière et souffla dans ses mains froides et humides. Elle traversa le grand plateau froid et observa la vue qui s’offrait à elle. De ce point d’observation elle voyait toute la campagne, les collines de Volis d’habitude verdoyantes étaient recouvertes d’un manteau de neige, le bastion de son père, cette province nichée au nord-est du royaume d’Escalon. Depuis son perchoir, Kyra avait une vue plongeante sur toutes les activités qui se déroulaient dans le fort de son père, les allées et venues des villageois et des guerriers. C’était également une des raisons qui faisait qu’elle aimait être ici. Elle aimait pouvoir observer les formes du vieux fort en pierre de son père, la forme des remparts et des tours qui s’élevaient de façon impressionnante au milieu des collines qui semblaient s’étendre à l’infini. Volis était la construction la plus élevée des environs, certains de ses bâtiments faisaient quatre étages et ils étaient protégés par diverses rangées de remparts impressionnants. De l’autre côté, une tour circulaire complétait l’ensemble, une chapelle pour les gens du peuple mais pour elle il s’agissait avant tout d’un endroit où grimper, un bon point d’observation sur la campagne alentour et où elle savait qu’elle pouvait être tranquille. Le complexe de pierre était encerclé par des douves et relié à la route principale par un pont de pierre. Tout autour des digues, monticules, fossés et murs rendaient cet endroit encore plus impressionnant, à la hauteur de ce qu’un des meilleurs guerriers du Roi – son père – pouvait espérer.

Dernier bastion avant Les Flammes, Volis se trouvait à quelques jours de chevauchée d’Andros, la capitale d’Escalon et nombres d’anciens guerriers célèbres du Roi y avaient élu résidence. C’était également devenu un point de repère, des centaines de villageois et de fermiers vivant dans ou en dehors des murs étaient venus y chercher une certaine protection.

Kyra baissa les yeux sur les dizaines de petites habitations en glaise logées aux pieds des collines à la périphérie du fort. La fumée s’élevait des cheminées et les fermiers se hâtaient de se préparer en vue de l’hiver prochain et des festivités prévues pour le soir-même. Kyra savait que le fait que les villageois se sentent suffisamment en sécurité pour vivre en dehors des murs du fort (chose qui ne pouvait être observée nulle part ailleurs dans Escalon) était une grande marque de respect envers la puissance de son père. Après tout ils vivaient à portée de son du cor protecteur qui sonnerait instantanément le ralliement de tous les hommes de son père en cas de danger.

Kyra regarda vers le pont levis qui était toujours envahi par une foule de gens – fermiers, cordonniers, bouchers, forgerons et bien sûr guerriers – tous s’empressant d’aller et venir entre la campagne et le fort. Les gens non seulement vivaient et s’entraînaient à l’intérieur des murs, mais les nombreuses cours pavées s’étaient transformées en lieux d’échange pour les commerçants. Tous les jours ils montaient leurs stands et vendaient leurs marchandises, faisaient du troc, exposaient les prises ou la chasse du jour ou des habits, épices ou confiseries troqués dans des contrées situées de l’autre côté de la mer. Les petites cours du fort étaient toujours emplies de senteurs exotiques, que ce soit un thé étrange ou ragoût en train de mijoter et elle adorait s’y perdre des heures durant. Et juste au-delà des murs, un peu plus loin, son cœur s’accéléra à la vue du terrain d’entraînement circulaire des hommes de son père, la Porte du Combattant, et du petit mur de pierre l’entourant. Elle regarda avec enthousiasme ses hommes charger à cheval en lignes organisées, essayant d’atteindre les cibles – des boucliers suspendus à des arbres. Elle avait terriblement envie de s’entraîner avec eux.

Kyra entendit soudain un cri, d’une voix qui lui était très familière et qui provenait de la porte d’accès principale. Tous les sens en alerte, elle se tourna vers le lieu d’où provenaient les cris. La foule était agitée. En observant la scène, elle vit son plus jeune frère Aidan émerger de la foule et se diriger vers la route principale. Il était accompagné par leurs frères aînés, Brandon et Braxton. Kyra était tendue. D’après la détresse qu’elle percevait dans la voix de son petit frère, elle pouvait immédiatement dire que les aînés n’avaient pas de bonnes intentions.

Kyra plissa des yeux et les observa, sentant cette colère familière monter en elle. Inconsciemment, ses mains serrèrent son arc de plus en plus fort. Aidan marchait entre ses deux frères. Ces derniers faisaient tous deux une tête de plus que lui et l’avaient empoigné par le bras, le traînant sans ménagement à l’écart du fort. Aidan était un petit garçon sensible et maigrelet d’une dizaine d’années. Il avait l’air extrêmement vulnérable ainsi entouré de ses deux frères, des brutes démesurées de dix-sept et dix-huit ans. Ils avaient tous les mêmes caractéristiques physiques, une mâchoire prononcée, des mentons fiers, des yeux marron et des cheveux châtain et bouclés – Brandon et Braxton les portaient courts alors que ceux d’Aidan retombaient dans ses yeux de façon indisciplinée. Ils se ressemblaient mais elle ne leur ressemblait pas, elle avec ses cheveux blonds clairs et ses yeux gris pâle. Vêtue d’un pantalon en tissu, d’une tunique en coton et d’une cape, Kyra était grande et mince, on lui disait souvent qu’elle était trop pâle. Son front était large et son nez petit, son visage retenait l’attention de plus d’un homme. Cela était d’autant plus vrai à présent qu’elle avait quinze ans. Elle avait remarqué l’intérêt croissant que les hommes lui portaient.

Cela la mettait mal à l’aise, elle n’aimait pas attirer l’attention et elle ne se considérait pas comme belle. Elle ne faisait pas attention à son apparence – seuls l’entraînement, le courage et l’honneur lui importaient. Elle aurait préféré ressembler à son père, ce qui était le cas de ses frères, cet homme qu’elle admirait et qu’elle aimait profondément, plutôt que d’avoir ce visage délicat. Il lui arrivait souvent de se regarder dans le miroir pour retrouver un peu de lui dans ses yeux, mais même en s’y efforçant, elle n’arrivait pas à trouver la moindre ressemblance.

“J’ai dit, lâche-moi!” cria Aidan, sa voix portant jusqu’à elle.

En entendant le cri de détresse de son petit frère, un garçon qu’elle aimait plus que tout au monde, Kyra se redressa d’un coup, comme un lion cherchant à protéger ses petits. Léo aussi se raidit, ses poils se hérissèrent sur son dos. Leur mère était morte depuis bien longtemps et Kyra s’était toujours sentie responsable d’Aidan, de jouer le rôle de la mère qu’il n’avait jamais eue.

Brandon et Braxton le traînèrent rudement à l’écart du fort sur la route isolée menant au bois et elle les vit lui donner une lance trop lourde à manier pour sa taille. Aidan était une cible facile pour eux. Brandon et Braxton cherchaient à l’intimider. Ils étaient forts et quelque part courageux aussi mais ils avaient plus d’audace que de vraies compétences et avaient tendance à se retrouver dans des situations dont ils ne pouvaient pas se sortir seuls. Cela en était exaspérant.

Kyra réalisa ce qui était en train de se passer: Brandon et Braxton cherchaient à entraîner Aidan dans une de leur partie de chasse. Elle remarqua les outres de vin qu’ils tenaient et se rendit compte qu’ils avaient bu. Cela la rendit folle de rage. Cela ne leur suffisait pas de tuer un animal sans raison, mais à présent ils avaient besoin d’entraîner leur jeune frère avec eux en dépit de ses protestations.

L’instinct de Kyra fut le plus fort et elle sauta dans l’action, descendit de la montagne en courant pour les confronter, Léo courant à ses côtés.

“Tu es assez vieux maintenant,” disait Brandon à Aidan.

“Il est grand temps de devenir un homme,” dit Braxton.

Descendant à toute allure les collines herbeuses qu’elle connaissait par cœur, Kyra les rejoignit rapidement. Elle s’élança sur la route et se planta devant eux, leur bloquant le passage en haletant bruyamment avec Léo à ses côtés. Ses frères furent cloués sur place d’étonnement.

Le soulagement se lisait sur le visage d’Aidan

“Es-tu perdue?” se moqua Braxton.

“Tu es sur notre route,” dit Brandon. “Retourne jouer avec tes flèches et tes bouts de bois.”

Les deux garçons se mirent à rire en se moquant d’elle mais elle leur lança un regard noir et déterminé. Léo à ses côtés se mit à grogner.

“Éloigne cette bête de nous,” dit Braxton, en essayant de prendre une voix pleine de courage mais la peur s’entendait dans sa voix et sa main se resserra sur sa lance.

“Et où croyez-vous emmener Aidan?” demanda-t-elle sur un ton dur et les regardant droit dans les yeux sans ciller.

Ils hésitèrent un instant et leurs visages se durcirent.

“Nous l’emmenons où bon nous semble,” déclara Brandon.

“Il nous accompagne à la chasse pour devenir un homme,” dit Braxton en insistant bien sur le dernier mot de sa phrase pour l’embêter.

Mais elle ne releva pas l’allusion.

“Il est trop jeune,” répondit-elle sèchement.

Brandon la fusilla du regard.

“Et pouvons-nous savoir qui a décidé de cela?” demanda-t-il narquois.

“Moi-même.”

“Es-tu sa mère?” demanda Braxton.

Kyra s’empourpra. Elle sentit la rage monter en elle, souhaitant plus que jamais que leur mère puisse être présente.

“Autant que tu es son père,” répondit-elle.

Ils restèrent ainsi dans un silence tendu et Kyra regarda Aidan qui lui rendit un regard terrorisé.

“Aidan,” lui demanda-t-elle, “en as-tu envie?”

Honteux, Aidan baissa les yeux. Il resta ainsi, silencieux, évitant soigneusement de croiser son regard. Kyra savait qu’il avait trop peur de parler et ne voulait pas provoquer la colère de ses frères aînés.

“Et bien voilà,” dit Brandon. “Il n’a rien contre.”

Kyra bouillonnait de frustration. Elle voulait qu’Aidan ose dire ce qu’il pensait mais elle ne pouvait pas le forcer à parler.

“Ce n’est pas raisonnable de votre part de l’entraîner dans votre partie de chasse,” dit-elle. “Un orage se prépare. Il fera bientôt nuit et les bois sont plein de dangers. Si vous voulez vraiment lui apprendre à chasser, emmenez-le une autre fois lorsqu’il sera en âge d’y aller.”

Agacés, ils lui jetèrent un regard de travers.

“Et que connais-tu à la chasse d’abord?” demanda Braxton. “Qu’as-tu chassé jusqu’à présent à part tes arbres?”

“L’un d’entre eux t’a-t-il mordu récemment?” rajouta Brandon.

Ils se mirent à rire et Kyra se fâcha en se demandant quelle attitude adopter. Avec Aidan se refusant à parler, elle ne pouvait guère faire plus.

“Tu t’inquiètes trop ma sœur,” finit par dire Brandon. “Rien n’arrivera  à Aidan en notre compagnie. Nous voulons l’endurcir un peu, pas le tuer. Crois-tu vraiment être la seule à se soucier de son bien?”

“En plus Père nous regarde,” dit Braxton. “Souhaites-tu le décevoir?”

Kyra releva immédiatement les yeux vers la tour et repéra leur père qui se tenait à la fenêtre ouverte et qui les regardait. Elle ressentit une immense déception qu’il n’essaie pas d’intervenir pour arrêter cela.

Ils essayèrent de forcer le passage mais Kyra ne bougea pas, continuant à leur bloquer la voie. L’espace d’un instant ils semblèrent prêts à la bousculer mais Léo s’interposa en grognant et ils se retinrent de tout mouvement violent.

“Aidan, il n’est pas trop tard,” lui dit-elle. “Tu n’es pas obligé de faire cela. Veux-tu rentrer au fort avec moi?”

Elle le regarda et vit qu’il pleurait. Elle pouvait voir le supplice qu’il était en train de vivre. Un long silence s’établit, que rien n’interrompit à part le hurlement du vent et la neige qui continuait de tomber.

Finalement il capitula.

“Je veux aller chasser,” murmura-t-il d’une voix à peine audible.

Ses frères décidèrent brusquement de forcer le passage et la bousculèrent d’un coup d’épaule en traînant Aidan à leur suite. Tandis qu’ils se hâtaient sur la route, Kyra se retourna pour les regarder avec une sensation de nausée.

Elle se retourna vers le fort et regarda en direction de la tour, mais son père avait déjà disparu.

Kyra regarda jusqu’à ce que ces trois frères soient hors de vue. La tempête forcissait au-dessus du Bois des Épines. Elle en avait l’estomac noué. Elle eut l’idée d’enlever Aidan pour le ramener mais elle ne voulait pas le mettre encore plus dans l’embarras.

Elle savait qu’elle aurait dû laisser les choses ainsi mais elle ne pouvait s’y résoudre. Quelque chose en elle s’y refusait. Elle avait un mauvais pressentiment, en particulier parce que c’était le soir de la Lune d’Hiver. Elle n’avait pas confiance en ses frères aînés. Elle savait bien qu’ils ne feraient pas de mal à Aidan, mais ils étaient irréfléchis et trop rustres. Et pire que tout, ils surestimaient leurs capacités. C’était une bien mauvaise combinaison.

Kyra ne pouvait pas le supporter plus longtemps. Si son père n’était pas prêt à réagir, alors elle le ferait. Elle était suffisamment mûre à présent pour prendre des décisions par elle-même.

Léo à sa suite, Kyra se mit à courir sur le sentier isolé en direction du Bois des Épines.

CHAPITRE DEUX

Kyra pénétra dans le lugubre Bois des Épines à l’ouest du fort. Un bois tellement épais qu’on avait dû mal à y voir. Elle marchait lentement avec Léo, la neige et la glace craquant à chacun de leurs pas. Elle releva les yeux. Elle se sentait oppressée par les arbres épineux qui s’étendaient à l’infini. C’étaient de vieux arbres noirs avec des branches noueuses qui ressemblaient à de grosses épines et qui avaient d’épaisses feuilles noires. Cet endroit semblait maudit, rien de bon ne pouvait en sortir. Les hommes de son père partis à la chasse en étaient revenus blessés et plus d’une fois des trolls échappés des Flammes y avaient trouvé refuge et s’en étaient servi comme embuscade pour attaquer des villageois.

Dès qu’elle mit un pied dans le bois, un frisson la parcourut. Le bois était sombre et froid, l’air y était plus humide et la forte odeur des arbres épineux emplissait l’air, rappelant celle de la terre pourrissante. Les arbres massifs empêchaient la faible lueur du jour de pénétrer. Sur ses gardes, Kyra était en colère contre ses frères. Tout le monde savait qu’il était dangereux de s’aventurer en ces lieux sans être escorté de quelques guerriers, en particulier à l’approche du crépuscule. Elle sursautait à chaque bruit. Elle entendit le cri lointain d’un animal, elle tressaillit et se tourna dans la direction d’où provenait le cri. Mais les bois étaient épais et elle ne put rien distinguer.

Léo quant à lui se mit à grogner et s’élança soudainement dans cette direction.

“Léo!” hurla-t-elle.

Mais il avait déjà disparu.

Contrariée, elle poussa un long soupir, c’était toujours lui qui décidait du déroulement des événements dès qu’un autre animal croisait son chemin. Elle savait bien qu’il finirait par revenir.

Désormais seule, Kyra continua sa progression dans le bois qui devenait de plus en plus sombre. Elle avait du mal à suivre la piste de ses frères mais elle entendit soudain des rires au loin. Elle essaya de se concentrer sur l’origine du bruit et dépassa un bosquet d’arbres serrés. Ses frères se trouvaient un peu plus loin.

Kyra recula pour conserver une bonne distance afin de ne pas être repérée. Elle savait qu’Aidan serait embarrassé de la voir et lui demanderait de partir. Elle avait décidé de rester dans l’ombre et de les épier pour s’assurer qu’ils n’aient pas de problèmes. Il valait mieux éviter de mettre Aidan mal à l’aise, lui donner l’impression d’être un homme.

Une brindille craqua sous ses pas et Kyra plongea pour se cacher en espérant que le bruit n’aurait pas révélé sa présence. Mais ses frères aînés étaient tellement ivres qu’ils n’avaient aucune idée de sa présence et continuaient d’avancer rapidement à une trentaine de mètres d’elle. Le bruit fut étouffé par leurs propres rires. Le langage corporel d’Aidan révélait à quel point il était tendu, comme s’il était sur le point de pleurer. Il s’accrochait désespérément à sa lance, comme pour se prouver à lui-même qu’il était un homme, mais cela n’avait rien de naturel car la lance était bien trop grande et trop lourde pour lui.

“Ramène-toi!” lança Braxton en se tournant vers Aidan qui se trouvait à quelques mètres derrière lui.

“De quoi as-tu peur?” lui dit Brandon.

“Je n’ai pas peur—” insista Aidan.

“Silence!” dit soudain Brandon en s’arrêtant net et en mettant sa paume sur la poitrine d’Aidan, avec pour la première fois une expression sérieuse sur le visage. Braxton s’arrêta également. Ils étaient tous aux aguets.

Kyra resta cachée derrière un arbre à observer la scène. Ils se trouvaient au bord d’une clairière et regardaient droit devant eux comme s’ils avaient vu quelque chose.

Elle rampa vers la clairière, sur ses gardes, afin d’avoir une meilleure vue. Se faufilant entre deux gros arbres, elle fut surprise de découvrir ce qui avait capturé leur attention. Là, seul au milieu de la clairière, un sanglier était occupé à déterrer des glands. Ce sanglier n’était pas de taille ordinaire, il était monstrueux. C’est un sanglier à Corne Noire, le plus gros qu’elle ait vu jusqu’à ce jour, avec de longues défenses blanches et recourbées et trois cornes noires acérées: l’une au niveau du groin et les deux autres situées plus haut sur la tête. Il faisait quasiment la taille d’un ours. Cette créature peu courante était réputée pour sa méchanceté et sa rapidité. Les gens avaient peur de cet animal qu’aucun chasseur n’avait envie de trouver sur son chemin.

Cela annonçait des ennuis.

Kyra eut les poils qui se hérissèrent et souhaita que Léo soit là. Mais en même temps il valait mieux qu’il ne soit pas dans les parages car il se serait sans aucun doute jeté sur la bête et Kyra n’avait aucune idée de l’issue qu’une telle confrontation aurait pu avoir. Kyra continua de s’avancer en faisant lentement glisser son arc de son épaule tout en cherchant instinctivement à attraper une flèche. Elle essaya de calculer la distance séparant le sanglier des garçons en se disant qu’ils étaient bien trop proches. Il y avait trop d’arbres pour qu’elle puisse être sûre de toucher sa cible et avec un animal de cette taille, elle n’avait pas le droit à l’erreur. Elle n’était pas certaine qu’une seule flèche soit suffisante pour faire tomber un animal de cette taille.

La peur se lisait sur les visages de ses frères que Brandon et Braxton essayèrent de camoufler par une fausse attitude courageuse qui était probablement due à leur excès de boisson. Ils levèrent tous deux leurs lances et s’avancèrent de quelques pas. Braxton voyant qu’Aidan restait cloué sur place fit demi-tour et attrapa le petit garçon par l’épaule pour le forcer à avancer.

“Voici ta chance de devenir un homme,” déclara Braxton. “Tue ce sanglier et les gens loueront tes prouesses pendant des générations.”

“Si tu nous ramènes sa tête tu seras célèbre jusqu’à la fin de tes jours,” déclara Brandon.

“Je… J’ai peur,” murmura Aidan.

Brandon et Braxton se mirent à rire en se moquant de lui.

“Peur?” dit Brandon. “Et que dirait Père s’il t’entendait dire cela?”

Alerté, le sanglier releva la tête, découvrant ses yeux jaunes brillants. Il les regarda fixement, sa tête se déformant sous l’effet d’un grognement de colère. Il ouvrit sa gueule et révéla ses crocs tout en bavant. Un grondement terrifiant monta depuis les profondeurs de ses entrailles. Depuis sa cachette, Kyra fut parcourue par un frisson de peur, n’osant imaginer la terreur qu’Aidan pouvait ressentir

Kyra sortit précipitamment de sa cachette en tenant compte du vent, déterminée à intervenir avant qu’il ne soit trop tard. Lorsqu’elle se trouva à proximité de ses frères, elle leur lança:

“Laisse-le tranquille!”

Sa voix tonna dans le silence et ses frères firent volte-face, clairement surpris de sa présence.

“Vous vous êtes bien amusés,” ajouta-t-elle. “Ҫa suffit maintenant.”

Aidan avait clairement l’air soulagé mais Brandon et Braxton la fusillèrent du regard.

“Qu’en sais-tu?” lui répondit Brandon. “Arrête d’embêter les vrais hommes.”

Le grondement du sanglier s’intensifia et il commença à s’avancer vers eux. Á la fois furieuse et inquiète Kyra s’avança.

“Si vous êtes suffisamment insensés pour provoquer cette bête, libre à vous,” dit-elle. “Mais Aidan va rentrer avec moi.”

Brandon fronça les sourcils.

“Aidan va très bien s’en tirer,” répliqua Brandon. “Il est sur le point d’apprendre à se battre, n’est-ce pas Aidan?”

Aidan garda le silence,  pétrifié par la peur.

Kyra était sur le point de faire un pas supplémentaire pour attraper Aidan par le bras lorsqu’un bruissement se fit entendre dans la clairière. Elle vit le sanglier s’avancer lentement, un pas après l’autre, d’un air menaçant.

“Il n’attaquera pas si on ne le provoque pas,” implora Kyra. “Laissez tomber.”

Mais ses frères l’ignorèrent et se retournèrent pour faire face à l’animal tout en levant leurs lances. Ils s’avancèrent dans la clairière comme s’ils cherchaient à prouver à quel point ils étaient courageux.

“Je vise la tête,” dit Brandon.

“Et moi la gorge,” ajouta Braxton.

Le grondement s’intensifia et le sanglier ouvrit grand la gueule, bavant de plus en plus tout en continuant de s’avancer.

“Retirez-vous!” hurla Kyra désespérée.

Ignorant son avertissement, Brandon et Braxton levèrent leurs lances et les jetèrent simultanément.

Le temps sembla s’arrêter, Kyra vit les lances traverser les airs et elle se prépara au pire. Á son grand désarroi, la lance de Brandon toucha l’oreille de l’animal qui se mit à saigner – et le provoqua – tandis que celle de Braxton ratait misérablement sa cible de plusieurs mètres.

Pour la première fois Brandon et Braxton montrèrent réellement leur peur. Debout, bouche-bée, un air d’incrédulité sur le visage, les restants de leur ivresse firent instantanément place à une pure terreur.

Furieux, le sanglier baissa sa tête, émit un son terrifiant et chargea soudainement.

Kyra vit avec horreur l’animal fondre sur ses frères. Compte tenu de sa taille, c’était la chose la plus rapide qu’elle ait jamais vue, traversant les herbes hautes comme un cerf.

Brandon et Braxton prirent leurs jambes à leurs cous à son approche et s’enfuirent dans des directions opposées.

Aidan se retrouva seul, cloué sur place de terreur. La bouche grande ouverte, sa lance lui glissa des mains et tomba à terre. Kyra savait que de toute façon il était incapable de se défendre. Même un homme adulte n’en aurait pas été capable. Comme s’il en était conscient, le sanglier prit Aidan pour cible.

Leu cœur battant, Kyra passa à l’action en sachant qu’elle n’avait pas le droit à l’erreur. Sans même réfléchir, elle s’élança et sauta entre les arbres en tenant son arc devant elle prête à tirer. Elle n’aurait le droit qu’à une flèche et il fallait que ce soit un tir parfait. Dans son état de panique, cela aurait déjà été un tir difficile à réussir même si le sanglier n’avait pas bougé. Pour que tous deux s’en sortent, il fallait absolument que ce soit un tir parfait.

“AIDAN, BAISSE-TOI!” cria-t-elle.

Au début, il ne réagit pas. Aidan était en plein sur sa trajectoire et l’empêchait de tirer. Brandissant son arc tout en courant, elle réalisa que si Aidan ne bougeait pas, elle n’aurait même pas l’occasion de tirer. Trébuchant sur une branche, les pieds glissant sur la neige et la terre détrempée, elle crut l’espace d’un instant qu’ils ne s’en sortiraient pas.

“AIDAN!” hurla-t-elle de nouveau désespérée.

Puis comme par miracle il réagit et s’aplatit au sol au dernier moment, libérant ainsi une fenêtre de tir pour Kyra.

Le sanglier rectifia sa trajectoire pour atteindre Aidan et Kyra eut l’impression que le temps ralentit. Elle eut la sensation d’entrer dans une dimension parallèle, elle sentit monter en elle quelque chose qu’elle n’avait jamais ressenti auparavant et qu’elle ne comprit pas vraiment. Le monde se rétrécit et tout lui parut très clair. Elle entendit distinctement le bruit des battements de son propre cœur, le bruissement des feuilles et le cri d’un corbeau haut dans le ciel. Elle eut l’impression d’être en adéquation totale avec l’univers, comme si elle pénétrait dans un monde où elle ne formait qu’un avec les forces de l’univers.

Kyra sentit ses paumes picoter d’une énergie inconnue, à la fois chaude et piquante, comme si une influence étrangère s’emparait de tout son être. Comme si l’espace d’un instant elle était devenue plus grande et bien plus puissante.

Kyra était dans un état secondaire, incapable de réfléchir, elle s’en remettait entièrement à ses instincts et à ce nouveau flux d’énergie qui l’envahissait. Fermement plantée sur ses pieds, elle brandit son arc, plaça une flèche et la laissa filer.

Á la seconde où elle tira, elle sut qu’il s’agissait d’un tir très spécial. Elle n’eut pas besoin de regarder la flèche pour savoir qu’elle allait se planter exactement là où elle avait visé: dans l’œil droit de l’animal. Son tir fut tellement puissant que la flèche se planta d’une profondeur de trente centimètres avant de s’arrêter.

L’animal grogna, ses pattes cessèrent de bouger et il tomba la tête la première dans la neige. Il finit sa course en glissant sur le sol de la clairière avec des soubresauts, toujours en vie, jusqu’à atteindre Aidan. La bête s’immobilisa à trente centimètres d’Aidan, tellement près qu’ils se touchaient presque.

Immobilisée au sol, la bête était parcourue de spasmes et Kyra ayant déjà mis une nouvelle flèche en place, s’avança et se tint au-dessus du sanglier avant de lui décocher une ultime flèche à l’arrière de la tête. La bête cessa enfin de bouger.

Le cœur battant, Kyra se tenait debout dans la clairière silencieuse, les paumes cessant progressivement de picoter, l’énergie de dissipant lentement et s’interrogeant sur ce qui venait de se passer. Venait-elle vraiment de réussir ce tir?

Ses pensées se tournèrent directement vers Aidan. Ce dernier se retourna et la regarda comme si elle était sa mère, ses yeux encore emplis de terreur mais sain et sauf. Elle ressentit une vague de soulagement en réalisant qu’il n’avait rien.

En se retournant, Kyra vit ses deux autres frères encore dans la clairière, la regardant en état de choc et émerveillés à la fois. Mais leurs regards révélaient autre chose, une chose qui la mit mal à l’aise: de la suspicion. Comme si elle était différente d’eux. Différente. Kyra avait déjà vu ce regard auparavant, en de rares occasions il est vrai mais suffisamment de fois pour qu’elle en vienne elle aussi à se poser des questions sur elle-même. Elle se retourna et regarda l’énorme bête morte monstrueuse qui gisait raide à ses pieds. Elle se demanda comment en effet une fille de quinze ans avait pu faire cela. C’était au-delà des capacités normales d’une personne de son âge. Ce ne pouvait pas être un simple coup de chance.

Elle s’était toujours sentie différente des autres. Elle se retrouvait là, abasourdie, incapable de bouger. Elle savait que ce n’était pas la rencontre avec la bête qui l’avait ébranlée aujourd’hui mais plutôt la façon dont ses frères l’avaient regardée. Et elle ne pouvait pas s’empêcher de retourner pour la millionième fois dans sa tête la question dont elle avait toujours eu peur de connaître la réponse:

Qui était-elle?

CHAPITRE TROIS

Kyra suivait ses frères qui remontaient la route les menant au fort, en les regardant peiner sous le poids du sanglier. Aidan à ses côtés et Léo sur les talons qui était finalement revenu de sa partie de chasse. Brandon et Braxton avaient du mal à transporter la bête morte qu’ils avaient suspendue à leurs lances qu’ils portaient sur leurs épaules. Leur humeur sombre avait radicalement changée depuis qu’ils étaient sortis du bois et qu’ils avaient retrouvé l’air libre, surtout maintenant que le fort de leur père était en vue. Á chaque pas Brandon et Braxton retrouvaient confiance en eux et avaient presque retrouvé leurs personnalités arrogantes au point qu’ils riaient de nouveau, se chahutant l’un l’autre tout en se vantant au sujet de leur prise.

“C’est ma lance qui l’a blessé en premier,” affirma Brandon à Braxton.

“Mais,” répliqua Braxton, “c’est  ma lance qui l’a incité à se diriger vers la flèche de Kyra.”

Kyra était rouge de colère en écoutant leurs mensonges. Ses imbéciles de frères arrivaient à se convaincre eux-mêmes de leurs propres mensonges au point qu’ils semblaient réellement y croire. Elle les imaginait très bien en train de se vanter dans la grande salle de leur père, en train de dire à tout le monde qu’il s’agissait de leur trophée.

C’était ahurissant. Elle n’avait pas envie de se rabaisser à les reprendre. Elle croyait fermement à la justice de la vie et elle savait que la vérité finissait toujours par éclater.

“Vous êtes des menteurs,” dit Aidan en marchant à ses côtés, visiblement encore sous le choc des événements. “Vous savez très bien que c’est Kyra qui a tué le sanglier.”

Brandon lui lança un regard moqueur par-dessus l’épaule, comme si Aidan n’était qu’un vulgaire insecte.

“Comment pourrais-tu le savoir?” demanda-t-il à Aidan. “Tu étais trop occupé à te faire pipi dessus.”

Ils se mirent tous deux à rire comme si chacun de leur pas donnait plus de poids à leur histoire.

“Et vous ne vous êtes pas enfuis sous le coup de la peur?” demanda Kyra, prenant la défense d’Aidan, incapable de supporter cette situation une minute de plus.

Ils ne surent que répondre. Kyra aurait vraiment pu les humilier si elle l’avait voulu, mais elle n’avait même pas besoin d’hausser la voix. Elle continua de marcher joyeusement, contente de sa répartie et du fait qu’elle avait sauvé la vie de son frère. C’était suffisamment satisfaisant pour elle.

Kyra sentit une petite main se poser sur son épaule et elle se retourna pour découvrir un Aidan souriant et cherchant à la réconforter, reconnaissant d’être en vie et en un seul morceau. Kyra se demanda si ses frères aînés étaient capables d’apprécier ce qu’elle avait fait pour eux car après tout, si elle n’avait pas agi comme elle l’avait fait, ils seraient morts à l’heure qu’il est.

Kyra regarda le sanglier rebondir à chacun de leur pas et elle grimaça. Elle aurait souhaité que ses frères le laissent reposer en paix dans la clairière, là où était sa place. C’était un animal maudit, il n’appartenait pas à Volis et n’avait rien à faire ici. C’était un mauvais présage de le ramener du Bois des Épines, en particulier le soir de la Lune d’Hiver. Elle se souvenait d’un vieil adage qu’elle avait lu: ne te vante pas après être passé près de la mort. Elle avait l’impression que ses frères cherchaient à tenter le destin en ramenant les ténèbres chez eux. Elle ne pouvait s’empêcher de penser que cela faisait office de mauvaises choses à venir.

Arrivant au sommet d’une colline, la forteresse et une vue imprenable des alentours s’offrirent à eux. Malgré les rafales de vent et l’accumulation de neige, Kyra se sentait immensément soulagée d’être rentrée. De la fumée s’élevait des cheminées parsemant la campagne et le fort de son père émettait une douce lueur accueillante, tout éclairé de feux combattant la tombée de la nuit. Á l’approche du pont, la route devint plus large et en meilleur état. Ils accélérèrent le pas et se hâtèrent sur le dernier tronçon. La route était encombrée de personnes impatientes à l’idée du festival qui se préparait et ce, malgré le mauvais temps et la nuit tombante.

Kyra n’était pas surprise. Le festival de la Lune d’Hiver était l’un des événements les plus importants de l’année et tout le monde s’affairait aux préparatifs. Une foule de personnes se pressait sur le pont-levis, tous pressés de se procurer leur marchandise auprès des vendeurs, de rejoindre les festivités, tandis qu’un nombre équivalent de personnes cherchaient à sortir par les portes, impatients de retrouver leur foyer pour célébrer en famille. Des chariots tirés par des bœufs et transportant des marchandises circulaient dans les deux directions tandis que des maçons frappaient et s’affairaient à élever un nouveau mur pour protéger le fort, le son de leur marteaux retentissant dans les airs et venant s’ajouter au vacarme du bétail et des chiens. Kyra s’était toujours demandée comment ils arrivaient à travailler par ce temps et évitaient que leurs mains ne s’engourdissent.

Tout en traversant le pont et se mêlant à la masse, Kyra releva les yeux et son estomac se noua lorsqu’elle vit que des Hommes du Seigneur se tenaient près de la porte, des soldats du Seigneur Gouverneur Local mandatés par Pandésia et portant leurs armures écarlate distinctive en côtes de mailles. Comme la plupart des gens de son peuple, elle fut indignée de les voir ainsi. La présence des Hommes du Seigneur était outrageante et encore plus en ce soir de la Lune d’Hiver car ils ne cherchaient rien d’autre qu’à prélever ce qu’ils pouvaient sur les gens de son peuple. Pour elle, ce n’étaient que des charognards, des tyrans et des charognards à la botte d’infâmes aristocrates qui s’étaient octroyé le pouvoir depuis l’invasion pandésienne.

La faiblesse de leur vieux Roi était à blâmer. Il leur avait cédé à tous mais cela n’avait amené rien de positif à son peuple. Aujourd’hui, leur plus grande honte était que le peuple devait se soumettre à ces hommes. Cette situation faisait enrager Kyra. Son père, ses grands guerriers ainsi que tout le peuple n’étaient rien de plus que des serfs. Elle souhaitait désespérément qu’ils se rebellent, qu’ils se battent pour leur liberté, qu’ils se lancent dans cette guerre tant redoutée par leur vieux Roi. Elle savait également que s’ils se rebellaient maintenant ils subiraient les foudres de l’armée pandésienne. Peut-être auraient-ils pu leur résister s’ils ne s’étaient pas laissés envahir mais à présent qu’ils étaient parmi eux, ils n’avaient que peu d’alternatives.

Ils atteignirent le pont et se mêlèrent à la foule. Les gens s’arrêtaient sur leur passage, les regardant et montrant le sanglier du doigt. Kyra ressentit une certaine satisfaction en voyant ses frères peiner sous le poids de leur fardeau, soufflant et haletant. Ils continuèrent d’avancer, les têtes se retournaient sur leur passage, les gens s’écartaient. Les gens du peuple aussi bien que les guerriers, tous étaient impressionnés par la bête massive. Elle remarqua également quelques regards superstitieux, un certain nombre de personnes se demandant comme elle si cela n’était pas un mauvais présage.

Cependant, tous les yeux regardaient ses frères avec fierté.

“Une belle prise pour le festival!” lança un fermier menant son bœuf dans les rues parmi la foule.

Brandon et Braxton rayonnaient de fierté.

“Cela devrait nourrir la moitié de la cour de ton père!” avança un boucher.

“Comment avez-vous fait cela?” demanda un écuyer.

Les deux frères se regardèrent et Brandon finit par sourire à l’homme.

“Un beau tir sans peur aucune,” répondit-il avec audace.

“Si vous ne vous aventurez pas dans les bois,” rajouta Braxton, “vous ne savez pas ce que vous y trouverez.”

Quelques hommes applaudirent et leur donnèrent des tapes dans le dos. Kyra prit sur elle pour ne rien dire. Elle n’avait pas besoin de la reconnaissance de ces gens. Elle savait ce qu’elle avait fait.

“Ils n’ont pas tué le sanglier!” lâcha Aidan indigné.

“Toi, ferme-la,” siffla Brandon en se retournant. “Recommence et je leur dirai à tous que tu t’es fais pipi dessus lorsqu’il a chargé.”

“Mais ce n’est pas vrai!” protesta Aidan.

“Et tu espères qu’ils vont te croire?” ajouta Braxton.

Brandon et Braxton se mirent à rire. Aidan regarda Kyra comme s’il cherchait un indice sur ce qu’il devait faire.

Elle secoua la tête.

“Ne gaspille pas tes efforts,” lui dit-elle. “La vérité triomphe toujours.”

La foule devint plus dense alors qu’ils traversaient le pont. Ils se retrouvèrent bientôt épaule contre épaule avec les autres personnes tandis qu’ils traversaient le pont. Kyra pouvait sentir l’excitation dans l’air alors que la nuit tombait, que les torches s’allumaient progressivement et que la neige tombait de façon plus intense. Elle releva les yeux et comme d’habitude son cœur s’accéléra à la vue de l’imposante porte de pierre en forme d’arche du fort qui était gardée par une dizaine d’hommes de son père. Tout en haut se trouvait une herse relevée avec des pics en fer aiguisés et renforcée par de solides barres suffisamment résistantes pour détourner n’importe quel ennemi, prête à être refermée au premier coup de cor. La porte faisait dix mètres de haut et elle était surmontée d’une large plateforme qui faisait tout le tour du fort et sur laquelle des remparts étaient érigés, régulièrement interrompus par des points d’observation d’où des yeux vigilants guettaient en permanence les alentours. Kyra avait toujours su que Volis était une belle forteresse et elle était fière d’y habiter. Elle était encore plus fière des hommes qui l’habitaient, les hommes de son père. La grande majorité d’entre eux faisant partie des meilleurs guerriers d’Escalon qui se regroupaient progressivement à Volis après avoir été dispersés depuis la reddition de leur Roi, attirés comme des aimants autour de son père. Plus d’une fois elle avait pressé son père de se déclarer comme le nouveau Roi, ce que tous les gens du peuple souhaitaient. Mais à chaque fois il se contentait de secouer la tête en disant que ce n’était pas sa façon de faire les choses.

Alors qu’ils approchaient de la porte, une dizaine d’hommes de son père jaillirent par la porte à dos de cheval, la foule s’écarta de part et d’autre pour leur laisser la voie libre jusqu’au terrain d’entraînement situé en dehors des murs du fort et démarqué par un large talus circulaire au milieu des champs, entouré d’un mur de pierre assez bas. Le cœur battant, Kyra se retourna sur leur passage et les regarda passer. Le terrain d’entraînement était son lieu préféré. Elle aimait s’y rendre et les regarder s’exercer pendant des heures, détaillant chacun de leurs mouvements, leur façon de monter leurs chevaux, leur manière de dégainer leurs épées, de brandir leurs lances et de manier leurs fléaux d’arme. Ces hommes chevauchaient pour aller s’entraîner malgré l’obscurité naissante et le fait que ce soit un jour de fête. Ils voulaient s’entraîner, devenir les meilleurs car ils préféraient être sur un champ de bataille plutôt que de se retrouver à festoyer bien au chaud à l’intérieur comme elle. Elle savait que ces hommes étaient les plus vaillants de son peuple.

Un autre groupe d’hommes de son père sortit du fort à pieds. Alors que Kyra et ses frères approchaient de la porte, ils s’écartèrent de même que la foule pour laisser à Brandon et Braxton suffisamment de place pour circuler avec le sanglier. Ils sifflèrent d’admiration et s’attroupèrent. Tous étaient d’imposants hommes à la musculature développée, dépassant d’une tête ses frères qui n’étaient pourtant pas petits, la plupart d’entre eux arboraient une barbe poivre et sel. Ils avaient dans les trente-quarante ans et avaient survécu à de nombreuses batailles, avaient été au service du vieux Roi et subissaient actuellement l’affront de sa reddition. Ces hommes ne s’étaient eux-mêmes jamais rendus. Ces hommes avaient tout vu et rien ne pouvait plus les impressionner à part peut-être ce sanglier.

“Vous avez tué cet animal vous-même n’est-ce pas?” demanda l’un d’entre eux à Brandon, en s’approchant pour l’examiner.

La foule s’amassant autour d’eux, Brandon et Braxton finirent par s’arrêter, profitant des éloges et de l’admiration que ces grands hommes leur témoignaient et essayant de ne pas montrer à quel point ils avaient du mal à reprendre leur souffle.

“En effet!” proclama fièrement Braxton d’une voix forte.

“Un sanglier à Corne Noire,” s’exclama un autre guerrier en s’approchant et en laissant courir sa main sur le dos de l’animal. “Je n’en ai plus vu depuis tout gamin. J’avais aidé à l’abattre mais nous étions tout un groupe d’hommes et deux d’entre nous y avaient laissé des doigts.”

“Et bien nous, nous sommes entiers,” s’exclama fièrement Braxton. “Une simple lance, droit dans la tête.”

Kyra bouillonnait intérieurement en voyant tous ces hommes rirent d’admiration devant le trophée. Anvin, leur chef, s’approcha et étudia leur prise avec attention. Les hommes s’écartèrent en signe de respect.

Anvin était le commandant au service de son père et le préféré de Kyra. Il ne répondait qu’aux ordres de son père et était à la tête de ces excellents guerriers. Pour Kyra, Anvin était comme un second père et elle le connaissait depuis toute petite. Il l’aimait profondément et veillait sur elle. Et ce qui la touchait par-dessus tout était qu’il prenait toujours du temps pour s’occuper d’elle, lui montrer les techniques d’entraînement et de maniement des armes qu’aucun autre n’aurait pris le temps de lui montrer. Á plus d’une occasion il l’avait laissée s’entraîner avec les hommes et elle avait savouré chacun de ces instants. Il était le plus fort d’entre eux et pourtant c’était lui le plus gentil – mais seulement avec les personnes qu’il appréciait. Pour les autres, mieux valait éviter de croiser son chemin.

Anvin ne supportait pas les mensonges. C’était le genre d’hommes qui mettait un point d’honneur à révéler la vérité de chaque situation. Il avait l’œil pour les détails et Kyra le vit observer ses deux trous de flèches avec un très grand intérêt. Si quelqu’un devait découvrir la vérité, ce ne pouvait être que lui.

Anvin examina les deux blessures, s’arrêta sur les deux petites têtes de flèches encore logées à l’intérieur, les fragments de bois qui étaient restés à l’intérieur après que ses frères aient cassé ses flèches. Ils avaient fait en sorte de les casser aussi près que possible de la tête de la flèche pour que les gens ne puissent pas se rendre compte de ce qui avait abattu l’animal. Mais Anvin n’était pas comme tout le monde.

Kyra le regarda étudier les blessures, le vit plisser des yeux et sut qu’il avait découvert la vérité au premier coup d’œil. Il ôta son gant, mit ses doigts dans l’œil de la bête et il réussit à en extraire une pointe de flèche. Il la tint devant ses yeux encore toute dégoulinante de sang, puis se tourna lentement vers ses frères avec un regard sceptique.

“Une lance, vraiment?” demanda-t-il d’un ton désapprobateur.

Un silence tendu s’installa et Brandon et Braxton commencèrent à avoir l’air nerveux. Ils piétinaient sur place.

Anvin se tourna vers Kyra.

“Ou bien une tête de flèche,” ajouta-t-il. Kyra pouvait voir qu’il réfléchissait et tirait ses propres conclusions de son enquête.

Anvin s’approcha de Kyra, retira une flèche de son carquois et la compara à la tête de flèche. Tout le monde put se rendre compte que la correspondance était parfaite. Il lança un regard empli de fierté à Kyra et cette dernière sentit tous les regards se porter vers elle.

“C’était ton tir, n’est-ce pas?” lui demanda-t-il. Mais c’était plus une affirmation qu’une question.

Elle approuva d’un mouvement de tête.

“Oui,” répondit-elle avec humilité, reconnaissante qu’Anvin ait rétabli la vérité et se sentant enfin vengée.

“Et c’est le tir qui a abattu l’animal,” dit-il en guise de conclusion. C’était une observation, pas une question qu’il fit à voix haute tout en continuant d’observer le sanglier.

“Je ne vois aucune autre blessure à part ces deux-là,” ajouta-t-il en faisant courir sa main sur l’animal et marquant une pause au niveau de l’oreille. Il examina cette dernière et se retourna vers les garçons.

“Á moins de considérer cette égratignure infligée par une lance comme une blessure.”

Il releva l’oreille du sanglier et Brandon et Braxton rougirent tandis que le groupe de guerriers riait à gorge déployée.

Un autre guerrier de son père s’avança, Vidar, un ami proche d’Anvin. Plus mince et moins grand que les autres, il devait avoir dans les trente ans. Il avait un visage décharné et une cicatrice lui barrait le nez. De petite carrure, il ne payait pas de mine mais Kyra connaissait sa réputation. Vidar était résistant comme un roc et était réputé pour les combats au corps-à-corps. C’était l’un des hommes les plus forts que Kyra connaissait, capable de mettre à terre un homme de deux fois plus grands que lui. Á cause de sa taille, de nombreux hommes avaient fait l’erreur de le provoquer et avaient fait les frais de leur erreur. Il avait également pris Kyra sous son aile et se montrait toujours très protecteur envers elle.

“On dirait que les garçons ont raté leur coup,” conclu Vidar, “et que la fille les a sauvés. Qui vous a appris à viser?”

Brandon et Braxton étaient de plus en plus nerveux. Á l’évidence ils étaient pris en flagrant délit de mensonge et ne savaient plus quoi dire.

“C’est une chose grave que de mentir au sujet d’un trophée,” dit sombrement Anvin en se tournant vers ses frères. “Cela suffit. Votre père voudra que vous lui disiez la vérité.”

Brandon et Braxton restèrent ainsi, clairement mal à l’aise, à se regarder l’un l’autre pour trouver quelque chose à répondre. Aussi loin qu’elle se souvienne, c’était la première fois qu’elle les voyait rester sans voix.

Alors qu’ils étaient sur le point de parler, une voix étrangère s’éleva de la foule.

“Cela n’a pas d’importance de savoir qui l’a tué,” dit la voix. “Il est à nous à présent.”

Tous se retournèrent, surpris par cette voix inconnue et rude. Son estomac se noua à la vue d’un groupe d’Hommes du Seigneur qui s’avançaient au travers de la foule dans leurs armures écarlates facilement identifiables, les villageois se hâtaient se s’écarter sur leur passage. Ils s’approchèrent du sanglier en le regardant avec convoitise et Kyra compris qu’ils voulaient ce trophée non pas parce qu’ils en avaient besoin mais parce que c’était une nouvelle façon d’humilier son peuple, de leur ôter cette petite fierté. Léo se mit à grogner à ses côtés et elle mit une main rassurante sur son cou tout en le retenant.

“Au nom du Seigneur Gouverneur,” dit l’Homme du Seigneur, un soldat corpulent avec un front tombant, d’épais sourcils, un gros ventre et un visage d’imbécile “nous confisquons ce sanglier. Il vous remercie d’avance pour ce présent que vous lui faites en cette période de festivités.”

Il fit signe à ses hommes de s’approcher du sanglier pour s’en emparer.

Mais Anvin et Vidar s’interposèrent vivement, leur bloquant le passage.

Un silence stupéfait se fit. Personne n’avait jamais osé confronter les Hommes du Seigneur. C’était une règle implicite. Personne n’avait envie de susciter les foudres de Pandésia.

“Il me semble que personne ne vous a fait de cadeau,” dit-il d’une voix glaciale, “ni à vous, ni à votre Seigneur Gouverneur.”

La foule grossissait de plus en plus, des centaines de villageois s’étaient réunis pour observer la scène qui ne pouvait mener qu’à une confrontation. En parallèle, certains d’entre eux s’écartaient pour laisser de l’espace aux deux hommes. La tension était palpable.

Kyra sentit son cœur s’accélérer. Inconsciemment, sa poigne se referma sur son arc. Elle sentait que la situation allait dégénérer. Bien qu’elle souhaitât désespérément un combat et la liberté, elle savait également que son peuple ne pouvait pas se permettre de subir le courroux du Seigneur Gouverneur. Même si par miracle ils arrivaient à les battre, l’Empire Pandésien tout entier les soutenait. Ils pouvaient envoyer des divisions d’hommes aussi grandes que la mer.

En même temps, Kyra était fière qu’Anvin ose s’interposer. Quelqu’un avait enfin fini par le faire.

Hostile, le soldat le regarda de haut.

“Oses-tu défier le Seigneur Gouverneur?” demanda-t-il.

Anvin ne bougea pas.

“Ce sanglier nous appartient et personne ne vous l’a donné,” dit Anvin.

“Il était à vous,” le corrigea le soldat, “et à présent il nous appartient.” Il se retourna vers ses hommes. “Saisissez-vous du sanglier,” ordonna-t-il.

Les Hommes du Seigneur s’approchèrent mais une dizaine d’hommes de son père s’avancèrent, venant en renfort à Anvin et Vidar et bloquant le passage des Hommes du Seigneur, la main sur leurs armes.

La tension devint si forte que Kyra serra son arc jusqu’à en faire blanchir les articulations de ses doigts. Elle se sentait très mal car elle avait l’impression d’être responsable de cette situation car c’était elle qui avait abattu le sanglier. Elle pressentait que quelque chose de terrible était sur le point de se produire et elle maudit ses frères d’avoir ramené cette créature de mauvais augure dans leur village, en particulier le soir de la Lune d’Hiver. Il se passe toujours des choses étranges les jours de festivités, ces jours mystiques où les morts sont soi-disant capables de passer d’un monde à un autre. Pourquoi ses frères avaient-ils eu besoin de provoquer ainsi les esprits?

Les hommes étaient sur le point de se confronter. Les hommes de son père étaient prêts à dégainer leurs épées, prêts à faire couler un bain de sang. Lorsque soudain une voix autoritaire fendit les airs, retentissant dans le silence.

“Ce trophée appartient à la fille!” dit la voix.

C’était une voix forte, pleine de confiance, une voix imposant l’attention, une voix que Kyra admirait et respectait le plus au monde: celle de son père. Le Commandant Duncan.

Tous les regards se tournèrent vers son père, la foule s’ouvrit sur son passage en signe de grand respect. Il se tenait là, fier comme une montagne, deux fois plus grand et ses épaules deux fois plus larges que les autres, une barbe brune sauvage et avec de longs cheveux bruns grisonnants. Il portait ses fourrures sur ses épaules et deux longues épées pendaient à sa ceinture. Une lance pendait dans son dos. Son armure noire typique de Volis était ornée d’un dragon sur le plastron, le symbole de leur maison. Ses armes étaient rayées et ébréchées par de trop nombreux combats. Son expérience du combat transparaissait de toute sa personne. C’était un homme craint, admiré, un homme que tous savaient droit et juste. Un homme aimé et par-dessus tout, respecté.

“C’est le trophée de Kyra,” répéta-t-il en lançant un regard désapprobateur à ses fils. Ignorant les Hommes du Seigneur, il se tourna vers Kyra. “C’est à elle de décider.”

Kyra fut stupéfaite par les mots de son père. Elle ne s’était pas attendue à cela, à se retrouver avec une telle responsabilité sur les épaules, à devoir prendre une décision lourde de conséquences. Il ne s’agissait pas seulement du sanglier, tous le savait, mais il s’agissait également du sort de son peuple.

Tendus, les soldats des deux camps s’alignèrent la main à l’épée. Regardant leurs visages qui la dévisageaient dans l’attente de sa réponse, elle savait que son prochain choix, ses prochains mots, seraient les plus importants qu’elle ait jamais prononcés.

CHAPITRE QUATRE

Merk marchait lentement sur le sentier forestier, progressant dans Whitewood tout en réfléchissant sur sa vie. Ses quarante années avaient été difficiles. Il n’avait jamais pris le temps de se promener dans un bois de toute sa vie, d’admirer la beauté de la nature autour de lui. Il baissa les yeux sur les feuilles blanches qui craquaient sous ses pas, le son régulier de son bâton heurtant le sol de la forêt. Il releva les yeux et admira la beauté des Aesops dont les feuilles blanches brillantes contrastaient avec les branches rouges qui scintillaient à la lumière du soleil. Les feuilles tombaient sur lui comme de la neige et pour la première fois de sa vie il ressentit une sensation de paix.

De taille et de corpulence moyenne, il avait les cheveux bruns et ne se rasait jamais le visage. Sa mâchoire large, ses pommettes saillantes et ses grands yeux noirs cernés lui donnaient en permanence l’apparence d’une personne n’ayant pas dormi depuis des jours. Et c’était exactement la sensation qu’il avait au quotidien. Sauf maintenant. Á présent il se sentait reposé. Ici, à Ur, dans le nord-ouest d’Escalon, il ne neigeait pas. L’océan, à un jour de chevauchée à l’ouest, leur assurait des températures plus tempérées ce qui permettait aux feuilles de toutes les couleurs de s’épanouir. Merk pouvait donc se permettre de ne porter qu’une cape. Il n’avait pas besoin de se protéger des vents glaciaux, ce que la plupart des habitants d’Escalon devaient faire. Il en était encore à s’habituer à l’idée de porter une cape plutôt qu’une armure, à taper les feuilles avec son bâton plutôt que de transpercer ses adversaires avec son poignard. Tout cela était nouveau pour lui. Il essayait de voir ce que cela faisait de devenir la nouvelle personne qu’il espérait devenir. C’était une sensation de calme, mais étrange. Comme s’il essayait d’être une personne qu’il n’était pas.

Merk n’était ni un voyageur, ni un moine. Ni même un homme pacifique. Au plus profond de lui-même, il était un guerrier. Et pas un simple guerrier. Un guerrier qui combattait selon ses propres règles. Qui n’avait jamais perdu une bataille. Un homme qui n’avait pas peur de se battre aussi bien sur un terrain de joute que dans les ruelles des tavernes qu’il aimait fréquenter. Il était ce que les gens appelaient un mercenaire. Un assassin. Une épée à louer. On le qualifiait de différents noms, certains peu flatteurs, mais Merk n’y accordait aucune attention. Il se fichait de ce que les gens pouvaient penser. Tout ce qui lui importait était d’être l’un des meilleurs.

Comme pour correspondre à son rôle, Merk avait changé de nom à plusieurs reprises selon ses envies. Il n’aimait pas le nom que son père lui avait donné. D’ailleurs, il n’aimait pas son père non plus. Et il avait décidé de ne pas vivre sous le nom qu’une autre personne lui avait imposé. Merk était le nom qu’il utilisait le plus souvent et pour l’instant, cela lui convenait. Il se contrefichait bien de la façon dont les autres l’appelaient. Deux choses étaient importantes pour lui: trouver le point parfait où enfoncer son poignard et que ses employeurs le paient en or fraîchement frappé et en grandes quantités.

Très jeune, Merk s’était découvert un don, qu’il était supérieur aux autres dans tout ce qu’il faisait. Ses frères tout comme son père et leurs célèbres aïeuls, étaient de fiers et nobles chevaliers, portant les meilleures armures, maniant les meilleures armes, se pavanant sur leurs chevaux, agitant leurs bannières les cheveux décorés de fleurs et remportant toutes sortes de compétitions tandis que leurs dames lançaient des fleurs qui tombaient à leurs pieds. Ils n’auraient pu être plus fiers d’eux-mêmes.

Á l’inverse, Merk détestait le faste et les feux de la rampe. Ces chevaliers avaient quelque chose de maladroit sur le champ de bataille. Ils étaient très peu efficaces et Merk n’avait aucun respect pour eux. Il n’avait pas besoin de reconnaissance, ni ne courrait après les insignes, bannières ou armoiries qui faisaient rêver tous les chevaliers. Pour lui, cela était bon pour les personnes auxquelles le plus important faisait défaut: l’habileté nécessaire pour prendre la vie d’un homme rapidement, silencieusement et de façon efficace. Pour lui, rien d’autre n’avait une quelconque importance.

Plus jeune, lorsque ses amis trop petits pour se défendre eux-mêmes, venaient le trouver lorsqu’on les embêtait, il avait déjà la réputation d’être une fine lame. Il n’hésitait pas à se faire payer pour les défendre. Leurs persécuteurs ne les embêtaient plus jamais. Les rumeurs de ses prouesses se répandirent rapidement. Acceptant de plus en plus de paiements, l’habileté de Merk pour tuer progressa.

Tout comme ses frères, Merk aurait pu devenir un chevalier, un guerrier acclamé. Mais à la place il avait choisi de travailler dans l’ombre. Ce qui l’intéressait c’était de gagner, d’avoir une efficacité mortelle. Il s’était rapidement rendu compte que les chevaliers parés de leurs belles épées et de leurs encombrantes armures n’étaient pas capables de tuer aussi rapidement ou efficacement que lui, un homme seulement vêtu d’une chemise de cuir et d’une lame acérée.

Tout en marchant et titillant les feuilles avec son bâton, il se souvint d’une nuit passée dans une taverne avec ses frères, où les armes avaient été dégainées contre des chevaliers rivaux. Ses frères étaient cernés, en infériorité numérique et tandis que tous les chevaliers raffinés respectaient le protocole, Merk n’avait pas hésité une seconde. Armé de son poignard, il avait traversé la salle comme une flèche et avait tranché la gorge des hommes avant qu’ils n’aient le temps de dégainer leurs épées.

Ses frères auraient dû le remercier de leur avoir sauvé la vie, mais au lieu de cela ils avaient pris leurs distances par rapport à lui. Ils le regardaient de haut mais en même temps il leur faisait peur. Ce fut toute la gratitude qu’il reçue et leur trahison le toucha plus qu’il ne voulait le reconnaître. Cela creusa le fossé de noblesse et de chevalerie qui les séparait. Á ses yeux c’était de la pure hypocrisie, un acte intéressé. Ils pouvaient bien se pavaner dans leurs belles armures brillantes et le mépriser, il n’en restait pas moins que sans son poignard, ils seraient tous morts aujourd’hui.

Merk continua de marcher en soupirant et essayant d’oublier le passé. Tout en réfléchissant, il réalisa qu’il ne comprenait pas bien l’origine de son talent. Peut-être était-ce sa rapidité et son agilité, ou peut-être encore parce qu’il était particulièrement agile avec ses poignets et ses mains, peut-être avait-il un talent particulier pour trouver le point vital de ses victimes, peut-être était-ce dû au fait qu’il n’hésitait jamais à aller encore plus loin, à réaliser cette ultime action qui effrayait tant d’autres hommes, peut-être était-ce dû au fait qu’il n’avait jamais dû s’y reprendre à deux fois ou peut-être encore parce qu’il était capable d’improviser et de tuer avec n’importe quel outil à sa disposition: un pic, un marteau ou une vieille bûche. Il était plus rusé que les autres, savait s’adapter plus facilement et retomber plus rapidement sur ses pieds – une combinaison fatale.

Tout au long de sa jeunesse, ces fiers chevaliers avaient pris leurs distances par rapport à lui, ils s’étaient même moqués de lui dans son dos (car aucun n’aurait osé rire de lui en face). Mais à présent qu’ils étaient tous devenus vieux, que leur pouvoir avait diminué et que sa réputation s’était répandue, il était devenu celui que les rois cherchaient à engager tandis qu’eux avaient sombré dans l’oubli. Ses frères n’avaient jamais compris que la chevalerie ne transformait pas des gens en rois. La violence laide et brutale, la peur, l’élimination de vos ennemis les uns après les autres, le meurtre horrible que personne d’autre ne voulait commettre, tout cela concourrait à faire des rois. Et c’était vers lui qu’ils se tournaient pour que le vrai travail d’un roi soit réalisé.

Á chaque impact de son bâton, les victimes de Merk lui revenaient en mémoire. Il avait tué le pire ennemi du Roi, sans utiliser de poison (pour cela ils auraient fait appel aux petits assassins, aux apothicaires ou aux séductrices). Pour leurs victimes les plus importantes, ils souhaitaient souvent que le fait soit remarqué et ils faisaient donc appel à ses services. Quelque chose d’ignoble et de publique: une dague dans un œil, un cadavre abandonné dans un jardin public, se balançant à une fenêtre exposé à la vue de tout à chacun au prochain lever de soleil et pour que tout le monde se demande qui avait donc osé défier le Roi.

Lorsque le vieux Roi Tarnis avait rendu le royaume et par conséquent ouvert la porte à Pandésia, Merk s’était soudain senti vide, sans aucun but pour la première fois de sa vie. Sans Roi à servir, il s’était senti partir à la dérive. Une chose enfouie en lui depuis longtemps avait refait surface et pour une raison qu’il ne comprenait pas bien, il avait commencé à se poser des questions sur la vie. Toute sa vie durant il avait été obsédé par la mort, les meurtres et ôter la vie des autres. S’en était devenu facile, trop facile. Mais maintenant, quelque chose en lui avait changé. C’était comme s’il avait du mal à sentir la terre ferme sous ses pieds. Il avait toujours su à quel point la vie était une chose fragile, à quel point elle pouvait facilement être ôtée mais à présent il commençait à se demander comment la préserver. La vie était tellement fragile, la préserver ne serait-il pas après tout le plus grand des défis?

Et malgré lui il commençait à se demander: quelle était cette chose dont il dépouillait les autres?

Merk ne savait pas vraiment ce qui avait déclenché cette réflexion personnelle mais cela le mettait grandement mal à l’aise. Quelque chose en lui avait fait surface, une grande nausée et cela l’avait dégoûté du meurtre. Il détestait à présent ce qu’il avait tant aimé faire auparavant. Il aurait aimé pouvoir identifier la cause à tout ceci – le meurtre d’une personne en particulier peut-être – mais il n’en trouvait pas. Cela c’était insinué en lui sans raison particulière. Et cela en était encore plus perturbant.

Á l’inverse des autres mercenaires, Merk n’avait jamais agi que pour les causes en lesquelles il croyait. Ce ne fut que plus tard dans sa vie, lorsqu’il devint trop bon dans ce qu’il faisait, lorsque les sommes proposées devinrent trop importantes, qu’il commença à franchir certaines limites, à accepter des paiements pour éliminer des personnes qui n’étaient pas nécessairement en faute, dont la mort n’était absolument pas nécessaire. Et c’était cela qui le travaillait.

Merk développa une passion aussi forte à défaire tout ce qu’il avait fait, à prouver aux autres qu’il pouvait changer. Il voulait tirer un trait sur son passé, effacer tout ce qu’il avait fait, faire pénitence. Il avait fait le vœu solennel envers lui-même de ne jamais plus tuer, de ne jamais plus lever la main sur quiconque, de passer le restant de ses jours à implorer le pardon divin, de se dévouer à aider les autres, à devenir une meilleure personne. Et tout cela l’avait mené sur ce sentier forestier sur lequel il marchait à présent accompagné des bruits sourds de son bâton.

Merk vit que le sentier remontait avant de replonger au milieu des feuilles blanches brillantes. Il regarda à l’horizon à la recherche de la Tour de Ur, sans succès. Il savait que le sentier finirait par l’y mener, cela faisait des mois qu’il espérait faire ce pèlerinage. Depuis tout jeune garçon il avait toujours été captivé par récits sur les Guetteurs, un ordre secret de moines/chevaliers, à moitié homme et autre chose, dont la tâche consistait à vivre dans les deux tours: la Tour de Ur au nord-ouest et la Tour de Kos au sud-est, et à défendre la relique la plus précieuse du Royaume, l’Épée de Feu. D’après la légende, l’Épée de Feu permettait d’entretenir Les Flammes. Personne ne savait vraiment dans quelle tour elle se trouvait car il s’agissait d’un secret jalousement gardé par les plus anciens Guetteurs. Si elle venait à être déplacée ou volée, Les Flammes seraient perdues à jamais et Escalon deviendrait alors vulnérable à toute attaque.

On racontait que si les Guetteurs vous acceptaient, monter la garde depuis ces tours était un grand honneur, une tâche sacrée et honorable. Depuis tout petit Merk avait toujours rêvé de rejoindre les Guetteurs. Il se couchait chaque soir en se demandant quelle impression cela pouvait faire de rejoindre leurs rangs. Il voulait s’isoler dans la solitude, servir une cause, se perdre dans ses réflexions personnelles et il ne voyait pas de meilleur moyen que de devenir un Guetteur. Merk se sentait prêt. Il avait délaissé sa cotte de maille pour du cuir, son épée pour un bâton et pour la première fois de sa vie, il avait passé une lune entière sans commettre de meurtre ni faire de mal à quelqu’un. Il commençait enfin à se sentir bien.

Arrivant au sommet d’une colline, il scruta plein d’espoir les alentours. Comme les jours précédents, il espérait que ce sommet lui révèlerait la tour de Ur quelque part sur l’horizon. Mais il ne vit rien, rien à part des bois s’étendant à perte de vue. Toutefois, il savait qu’il approchait. Après tant de jours de marche, la tour ne pouvait être bien loin.

Merk poursuivit avec la descente et pénétra dans un bois plutôt dense. Arrivé en bas, un énorme tronc tombé en travers du chemin lui barrait la route. Il s’arrêta et admira la taille remarquable de l’arbre en se demandant comment le contourner.

“Je dirai que c’est encore assez loin,” dit une voix sinistre.

Merk décela immédiatement de mauvaises intentions dans cette voix. Il était devenu expert à cela et il n’eut pas besoin de se retourner pour savoir ce qui l’attendait. Il entendit des feuilles craquer tout autour de lui et des visages émergèrent des bois alentours: des brigands ayant tous une apparence encore plus désespérée les uns que les autres. Ces visages étaient ceux d’hommes prêts à tuer sans raison. Les visages de voleurs et de tueurs s’en prenant aux faibles au hasard et avec une violence aveugle. Pour Merk, ils représentaient le fond du panier.

Merk vit qu’il était cerné et sut qu’il venait de tomber dans une embuscade. Grâce à son instinct affuté, il jeta un rapide coup d’œil autour de lui sans qu’ils s’en rendent compte et dénombra huit hommes. Ils étaient tous armés d’épées et de poignards, vêtus de haillons, leurs visages, mains et ongles étaient sales, non rasés et leurs regards désespérés révélaient qu’ils n’avaient pas mangé depuis bien trop longtemps. Ils avaient l’air de s’ennuyer.

Merk se raidit à l’approche de leur chef, non pas de peur, Merk pouvait le tuer, il pouvait les tuer tous en un clin d’œil s’il le voulait. Ce qui le fit se raidir fut l’idée d’être obligé d’être violent. Il était déterminé à ne pas briser son serment, quel qu’en soit le prix.

“Et qu’avons-nous là?” demanda l’un d’entre eux, en s’approchant de Merk et lui tournant autour.

“On dirait un moine,” dit un autre en se moquant. “Mais ses bottes ne sont pas celles d’un moine.”

“Peut-être est-ce un moine qui se prend pour un soldat,” dit un autre en riant.

Ils se mirent tous à rire et l’un d’entre eux, un lourdaud d’une quarantaine d’années avec une dent de devant en moins s’approcha de Merk avec sa mauvaise haleine et lui donna une tape dans l’épaule. L’ancien Merk aurait tué n’importe quel homme qui se serait approché à cette distance.

Mais le nouveau Merk était bien déterminé à devenir un homme meilleur et à être au-dessus de toute violence, même si ces hommes le provoquaient. Il ferma les yeux, respira profondément et se força à rester calme.

Ne recours pas à la violence, se répéta-t-il à lui-même

“Qu’est-ce que ce moine est en train de faire?” demanda l’un d’eux. “Il est en train de prier?”

Ils se mirent tous à rire de nouveau.

“Ton dieu ne te sera d’aucune aide maintenant!” s’exclama un autre.

Merk ouvrit les yeux et regarda le crétin droit dans les yeux.

“Je n’ai pas envie de vous faire de mal,” dit-il calmement.

Les rires reprirent de plus belle, encore plus forts et Merk réalisa que rester calme et ne pas réagir avec violence était la chose la plus difficile qu’il ait jamais faite.

“Heureusement pour nous!” répondit l’un d’entre eux.

Ils continuèrent de rire jusqu’à ce que leur chef s’approche et se retrouve face à face avec Merk.

“Mais peut-être,” dit-il d’une voix sérieuse, si près de son visage que Merk pouvait sentir sa mauvaise haleine, “que nous, nous avons envie de te faire du mal.”

Un homme s’approcha de Merk par derrière et lui passa un bras énorme autour cou tout en commençant à serrer. Merk se mit à haleter en se sentant étouffé ainsi, la poigne de l’homme était suffisamment forte pour lui faire mal sans toutefois empêcher l’air de passer complètement. Son premier réflexe fut d’attraper l’homme et de le tuer. Il aurait facilement pu le faire, il connaissait parfaitement le point de pression sur l’avant-bras qui lui aurait fait lâcher prise. Mais il se força à ne pas bouger.

Laisse passer se dit-il à lui-même. La route de l’humilité doit commencer quelque part.

Merk fit face à leur chef.

“Prenez ce que vous voulez,” réussit à dire Merk en étouffant. “Servez-vous et poursuivez votre chemin.”

“Et si nous décidons de nous servir et de rester ici?” répondit le chef.

“Personne ne te demande ce que nous pouvons ou ne pouvons pas faire garçon,” ajouta un autre.

L’un d’eux s’avança et fouilla la veste de Merk, parcourant de ses mains avides les quelques effets personnels qui lui restaient au monde. Merk se força à rester calme tandis que les mains farfouillaient tout ce qu’il possédait. Finalement, ils sortirent son poignard à poignée d’argent, son arme préférée et bien que cela lui coûte, Merk ne réagit pas.

Laisse courir, se dit-il à lui-même.

“Qu’est-ce que c’est?” demanda l’un d’entre eux. “Un poignard?”

Il dévisagea Merk.

“Qu’est-ce qu’un drôle de moine comme toi fait avec un poignard?” questionna-t-il.

“Que fais-tu garçon, tu sculptes des arbres?” demanda un autre.

Ils se mirent tous à rire et Merk serra les dents et se demandant ce qu’ils allaient lui prendre d’autre.

L’homme qui avait trouvé le poignard s’arrêta et regarda le poignet de Merk et releva sa manche. Merk se crispa en réalisant qu’ils l’avaient trouvé.

“Qu’est-ce que c’est?” demanda le voleur en lui attrapant le poignet et le mettant à hauteur de ses yeux pour l’examiner.

“On dirait un renard,” dit l’un d’eux.

“Pourquoi un moine aurait-il un tatouage représentant un renard?” demanda un autre.

Un autre homme s’avança à son tour, maigre et grand, les cheveux roux et lui saisit le poignet pour l’examiner à son tour. Il le laissa retomber et observa Merk de façon prudente.

“Ce n’est pas un renard espèce d’idiot,” dit-il à son compagnon. “C’est un loup. C’est la marque d’un homme du Roi, un mercenaire.”

Merk devint rouge de colère à l’idée qu’ils observaient son tatouage, il ne voulait pas être reconnu.

Les voleurs gardèrent le silence tout en l’observant et pour la première fois Merk décela une lueur d’hésitation sur leurs visages.

“C’est l’ordre des assassins,” dit un autre en le dévisageant. “Comment as-tu obtenu cette marque garçon?”

“Il se l’est probablement faite lui-même,” répondit un autre. “Cela rend les routes plus sûres.”

Le chef fit signe à son homme de relâcher sa poigne sur la gorge de Merk. Soulagé, ce dernier prit une profonde inspiration. Mais le chef se précipita aussitôt sur Merk et lui mit un couteau sous la gorge. Merk se demanda s’il allait mourir ce jour-ci à cet endroit. Il se demanda si cela était sa punition pour tous les meurtres qu’il avait perpétrés. Il se demanda s’il était prêt à mourir.

“Réponds-lui,” gronda leur chef. “Tu t’es fait ça toi-même garçon? La rumeur dit qu’il faut avoir tué cent hommes pour obtenir cette marque.”

Merk respira et au cours du long silence qui suivit, il débattit sur quelle réponse donner. Finalement il soupira.

“Un millier,” répondit-il.

Le chef sourcilla, confus.

“Quoi?” demanda-t-il.

“Un millier d’hommes,” expliqua Merk. “C’est ce qu’il faut faire pour obtenir ce tatouage. Et c’est le Roi Tarnis lui-même qui me l’a fait.”

Stupéfaits, ils l’observèrent tous tandis qu’un silence pesant s’installait sur le bois, tellement calme que Merk pouvait entendre les bruits des insectes. Il se demanda ce qui allait suivre.

L’un d’entre eux se mit à rire de façon hystérique et tous les autres l’imitèrent. Ils gloussèrent et s’esclaffèrent tandis que Merk resta là à se dire qu’à l’évidence, c’était la chose la plus drôle qu’ils aient entendue.

“Elle est pas mal mon garçon,” dit l’un d’eux. “Tu es aussi bon menteur que moine.”

Le chef pressa son poignard sur sa gorge au point que du sang se mit à couler.

“J’ai dit, réponds-moi,” répéta le chef. “Une vraie réponse. Tu veux mourir sur le champ ou quoi garçon?”

Merk subit la douleur et retourna la question dans sa tête. Il y réfléchit vraiment. Voulait-il mourir? C’était une bonne question et plus profonde que le voleur ne pouvait le penser. En y réfléchissant vraiment, il réalisa qu’une partie de lui-même voulait mourir. Il était fatigué de la vie, il était à bout.

Mais tout en méditant sur la question, Merk en vint à la conclusion qu’il n’était pas prêt à mourir. Pas maintenant. Pas aujourd’hui alors qu’il avait décidé de prendre un nouveau départ. Pas alors qu’il commençait tout juste à apprécier la vie. Il voulait changer. Il voulait une chance de servir la Tour. De devenir un Guetteur.

“Non, pas vraiment,” répondit Merk.

Il regarda finalement l’homme droit dans les yeux, une résolution naissant en lui.

“Et à cause de cela,” continua-t-il, “Je vais te donner une chance de me libérer ou sinon je vous tue tous.”

Ils le regardèrent tous stupéfaits avant que leur chef ne fronce les sourcils et ne passe à l’action.

Merk sentit la lame s’enfoncer dans sa gorge et quelque chose se déclencha en lui. Son côté professionnel, celui qu’il avait passé sa vie entière à entraîner, la partie de son être qui était à bout. Cela impliquait de briser son serment mais il n’en souciait plus à ce stade.

L’ancien Merk refit brusquement surface, c’était comme s’il n’avait jamais disparu. En un clin d’œil, il repassa en mode assassin.

Merk se concentra et ne perdit pas un seul des mouvements de ses adversaires, chaque mouvement musculaire, chaque point de pression, chaque endroit vulnérable. Le désir de tuer le submergea et comme un vieil ami, Merk le laissa prendre le contrôle de son être.

Dans un mouvement aussi rapide que l’éclair, Merk attrapa le poignet du chef, enfonça son doigt sur le point de pression et remonta jusqu’à ce qu’il casse. Il attrapa le poignard au vol et trancha la gorge de l’homme d’une oreille à l’autre d’un mouvement précis.

Le chef le regarda avec une expression d’étonnement avant de s’écrouler au sol, mort.

Merk se retourna pour faire face aux autres qui le regardaient bouche-bée.

C’était maintenant au tour de Merk de sourire en les regardant chacun leur tour, savourant le moment à venir.

“Garçons,” dit-il, “parfois il peut arriver de s’en prendre à la mauvaise personne.”

CHAPITRE CINQ

Kyra se trouvait au milieu du pont envahi par la foule. Elle sentait que tous les regards se portaient sur elle dans l’attente de sa décision sur le sort du sanglier. Ses joues étaient rouges, elle n’aimait pas être le centre d’attention. Elle était reconnaissante envers son père de lui faire confiance à ce point, elle en était très fière.

En même temps, le poids de cette responsabilité pesait sur ses épaules. Elle savait que quelle que soit sa décision, cela impacterait fortement le destin de son peuple. Bien qu’elle méprisât grandement les pandésiens, elle ne voulait pas prendre la responsabilité de déclencher une guerre que son peuple n’était pas en mesure de gagner. Mais elle ne voulait pas non plus faire machine arrière ni encourager les Hommes du Seigneur ou déshonorer son peuple et leur donner l’impression d’être faibles, surtout après qu’Anvin et les autres aient courageusement osé s’interposer.

Elle réalisa que son père était sage: en lui remettant le choix de décider, la décision apparaissait comme étant la leur et non celle des Hommes du Seigneur. Ce simple acte permettait de sauver l’honneur de son peuple. Elle réalisa qu’il lui avait confié cette tâche pour une autre raison: il devait savoir que seul un avis extérieur permettrait de sauver la face aux deux parties et il l’avait choisie parce qu’elle était toute désignée et qu’elle ne prendrait pas de décision impulsive, elle saurait être la voix de la modération. Plus elle méditait cela, plus elle réalisait pourquoi son choix s’était porté sur elle: éviter la guerre – autrement il aurait pu s’en remettre à Anvin – et non en provoquer une.

Elle prit sa décision.

“La bête est maudite,” dit-elle de façon condescendante. “Elle a failli tuer mes frères. Elle vient du Bois des Épines et a été abattue le soir de la Lune d’Hiver, un jour où il est interdit de chasser. C’était une erreur de la ramener ici à nos portes, elle aurait dû rester pourrir dans la nature, d’où elle vient.”

Elle regarda les Hommes du Seigneur avec ironie.

“Amenez-la à votre Seigneur Gouverneur,” dit-elle en souriant. “Vous nous ferez une grande faveur.”

Les Hommes du Seigneur la regardèrent puis leurs regards se portèrent sur la bête. Leur expression se transforma. On aurait dit qu’ils venaient de se faire embarquer dans un mauvais plan et que soudainement ils n’en voulaient plus.

Kyra saisit le regard approbateur et reconnaissant d’Anvin et des autres, mais surtout, celui de son père. Elle avait réussi, elle avait sauvé la face de son peuple et venait de leur éviter la guerre. Et par la même occasion, elle avait lancé une pique à Pandésia.

Ses frères laissèrent tomber le sanglier à terre qui atterrit dans la neige avec un bruit sourd. Ils reculèrent humblement, leurs épaules leur faisant visiblement mal.

Tous les regards se tournèrent vers les Hommes du Seigneur qui ne savaient pas comment réagir. Les mots de Kyra avaient eu une certaine portée et ils regardaient à présent la bête comme si quelque chose de mauvais essayait de s’extirper des entrailles de la terre. Á l’évidence ils n’en voulaient plus. Maintenant que la bête était la leur, ils n’en voulaient plus.

Après un long silence tendu, leur commandant fit finalement signe à ses hommes de ramasser la bête, fit demi-tour en fronçant les sourcils et s’éloigna visiblement contrarié, comme s’il savait qu’il venait de se frotter à un ennemi plus intelligent que lui.

La foule de dispersa et la tension retomba. Le soulagement était palpable. La plupart des hommes de son père s’approchèrent d’elle et posèrent leur main sur son épaule en guise d’approbation.

“Bien joué,” dit Anvin en la regardant avec approbation. “Tu feras une bonne suzeraine un jour.”

Les villageois reprirent leurs activités, les allers-retours reprirent de plus belle et la tension disparut. Kyra se retourna pour chercher son père des yeux. Leurs regards se croisèrent, il se tenait à quelques mètres. Il avait toujours beaucoup de retenue devant ses hommes et cette fois-ci les choses n’étaient pas différentes. Son expression était indifférente mais il lui fit un petit signe de tête, un signe d’approbation.

Kyra regarda autour d’elle et vit Anvin et Vidar se saisir de leurs lances. Son cœur s’accéléra.

“Je peux me joindre à vous?” demanda-t-elle à Anvin sachant qu’ils se dirigeaient vers le terrain d’entraînement tout comme le reste des hommes de son père.

Anvin regarda nerveusement son père sachant qu’il allait désapprouver.

“Il neige de plus en plus,” répondit finalement Anvin en hésitant. “Et la nuit tombe également.”

“Cela ne vous arrête pourtant pas,” riposta Kyra.

Cela le fit sourire.

“Non, c’est vrai,” reconnu-t-il.

Anvin regarda de nouveau son père mais ce dernier secoua la tête avant de tourner les talons et de rentrer dans le fort.

Anvin soupira.

“Ils préparent une grande fête,” dit-il. “Il vaudrait mieux que tu y ailles.”

Kyra sentait dans l’air l’odeur des viandes délicates en train de rôtir et vit ses frères entrer dans le fort de même que des dizaines de villageois qui se hâtaient de finir les préparatifs du festival.

Mais Kyra leur tourna le dos et regarda avec envie en direction des champs et du terrain d’entraînement.

“Un repas peut attendre,” dit-elle. “Pas l’entraînement. Laisse-moi venir.”

Vidar sourit et secoua la tête.

“Es-tu bien sûre d’être une fille et non pas un guerrier?” demanda Vidar.

“Je ne peux pas être les deux?” répliqua-t-elle.

Anvin poussa un long soupir et finit par secouer la tête.

“Ton père va me faire la peau,” dit-il.

Puis il approuva d’un signe de tête.

“Tu ne sais pas ce que veut dire non,” dit-il pour conclure, “et tu es plus de courageuse que la moitié de mes hommes. Je suppose ton courage sera le bienvenu.”

*

Kyra courrait après Anvin, Vidar et quelques hommes de son père au milieu du paysage enneigé. Comme d’habitude, Léo la suivait. La neige tombait de plus en plus fort mais cela lui était égal. Elle ressentait une immense sensation de liberté, d’euphorie comme toujours dès qu’elle passait la Porte du Combattant, une ouverture basse et archée qui coupait le mur d’enceinte du terrain d’entraînement. Elle prit une profonde respiration lorsque le ciel se découvrit au-dessus de sa tête alors qu’elle courrait à découvert dans cet endroit qu’elle adorait, au milieu des collines verdoyantes qui étaient à présent recouvertes de neige. Elle avait l’impression que chaque chose était à sa place lorsqu’elle découvrit les hommes en train de s’entraîner, sillonnant la zone à cheval, jetant leurs lances, visant des cibles éloignées, tout cela pour améliorer leurs compétences. Pour elle, c’était cela la vraie vie.

Ce terrain d’entraînement était réservé aux hommes de son père, ni les femmes ni les garçons de moins de dix-huit ans n’étaient autorisés à y pénétrer, de même que les personnes qui n’y avaient pas été invitées. Chaque jour, Brandon et Braxton attendaient avec impatience qu’on leur propose mais Kyra se doutait bien que ce ne serait jamais le cas. La Porte du Combattant était réservée aux guerriers honorables ayant une grande expérience de la guerre et non pas aux petits vantards comme ses frères.

Kyra courrait dans les champs, se sentant ici heureuse et vivante comme nulle part ailleurs sur terre. L’énergie ici était intense, des dizaines de guerriers parmi les meilleurs de son père, venus de toutes les régions d’Escalon et vêtus d’armures légèrement différentes les unes des autres, étaient à l’entraînement. Ces hommes venaient du sud, de Thébus et Leptis; des Midlands, principalement de la capitale Andros; mais également des montagnes de Kos; certains venaient de l’ouest, de Ur, il y avait des hommes de la rivière de Thusis et leurs voisins d’Esephus. Il y avait des hommes originaires du Lac de Ire et d’autres venant d’aussi loin que les cascades d’Everfall. Tous arboraient des couleurs, des armures et des armes différentes, tous ces hommes d’Escalon représentaient chacun leur forteresse. C’était un tableau de puissance éblouissant.

Son père, le champion du précédent Roi, était un homme qui imposait le respect. Le seul homme en cette période où le royaume était scindé, autour duquel les hommes pouvaient se rallier. En effet, lorsque le vieux Roi avait rendu leur royaume sans même se battre, c’était son père que le peuple avait pressé de prendre le trône et de mener le combat. Au fil du temps, les meilleurs guerriers du précédent Roi se réunissaient autour de lui et leur force grandissait chaque jour. Volis possédait désormais des forces pouvant presque rivaliser avec celles de la capitale. Kyra réalisait que c’était peut-être la raison pour laquelle les Hommes du Seigneur cherchaient à les humilier.

Partout dans Escalon les Gouverneurs du Seigneur de Pandésia interdisaient les rassemblements de chevaliers, n’autorisaient pas une telle liberté par peur d’une révolte. Mais ici à Volis, les choses étaient différentes. Ils n’avaient pas le choix ici. Ils étaient obligés de l’accepter car il leur fallait les meilleurs hommes pour défendre Les Flammes.

Kyra se retourna et regarda au-delà des murs, par-delà les collines blanches et malgré la neige tombante, elle distingua loin à l’horizon la faible lueur des Flammes. Le mur de feu protégeait la frontière à l’est d’Escalon. Les Flammes, un mur de feu partant des profondeurs du sol et s’élevant à quelques centaines de mètres de haut brûlait comme jamais. Il éclairait la nuit et se distinguait même loin sur l’horizon. Il devenait de plus en plus impressionnant avec la nuit tombante. S’étirant sur près de quatre-vingt kilomètres de large, Les Flammes étaient la seule barrière se dressant entre Escalon et la nation de trolls sauvages à l’est.

Bien que suffisamment de trolls réussissent chaque année à passer au travers et répandre le chaos, sans les Gardiens – les hommes les plus courageux de son père, gardiens des Flammes – Escalon ne serait qu’une nation esclave des trolls. Les trolls ayant peur de l’eau, la seule possibilité pour eux était d’attaquer Escalon par la terre. Les Flammes étaient par conséquent l’unique chose les maintenant à distance. Les Gardiens prenaient des tours de garde, patrouillaient selon une certaine organisation et Pandésia avait donc besoin d’eux. D’autres individus tenaient des positions au niveau des Flammes mais il s’agissait de recrues, d’esclaves ou de criminels. Sur l’ensemble, les hommes de son père, les Gardiens, étaient les seuls vrais soldats et les seuls à savoir comment défendre Les Flammes.

En contrepartie, Pandésia laissait à Volis et à ses hommes une certaine liberté: leur terrain d’entraînement, de vraies armes, un certain parfum de liberté pour leur donner l’impression d’être encore des guerriers même si cela n’était qu’une illusion. Ils n’étaient pas des hommes libres et tous le savaient. Ils vivaient dans un drôle d’équilibre entre la liberté et une servitude que personne n’acceptait.

Mais au moins ici à la Porte du Combattant, ces hommes étaient libres comme par le passé, lorsqu’ils étaient des guerriers qui s’entraînaient, combattaient et travaillaient à améliorer leurs compétences. Ils représentaient le fleuron d’Escalon, ils étaient meilleurs guerriers que ceux de Pandésia, tous étaient des vétérans des Flammes. Ils continuaient de servir les Flammes qui ne se trouvaient qu’à un jour de chevauchée. Kyra ne souhaitait rien d’autre que de rejoindre leurs rangs, de faire ses preuves, de servir Les Flammes, de combattre de vrais trolls ayant réussi à traverser ainsi que de participer à la protection de son royaume contre des invasions.

Bien sûr, elle savait que cela ne serait jamais autorisé. Elle était trop jeune pour être sélectionnée mais elle était également une fille. Aucune femme n’était acceptée dans ces rangs et même si cela avait été le cas, son père ne lui aurait jamais donné l’autorisation. Ses hommes l’avaient considérée comme une enfant lorsqu’elle avait commencé à leur rendre visite des années auparavant. Ils avaient été amusés par sa présence telle une spectatrice les observant. Mais après leur départ, une fois seule, elle s’entraînait chaque jour et chaque nuit sur le terrain désert en utilisant leurs armes et leurs cibles. Au début, ils avaient été surpris d’arriver le matin et de trouver des flèches dans leurs cibles et encore plus surpris lorsque ces flèches étaient en plein cœur de la cible. Mais avec le temps ils s’y étaient habitués.

Kyra avait commencé à gagner leur respect aux rares occasions où elle avait été autorisée à se joindre à eux. Á présent, deux ans plus tard, ils savaient tous qu’elle était capable d’atteindre des cibles qu’eux même rataient et leur tolérance à sa présence s’était transformée en autre chose: du respect. Bien sûr, elle n’avait jamais participé à une bataille, ce que tous ces hommes avaient fait. Elle n’avait jamais tué un homme ou prit de tour de garde aux Flammes ni même rencontré de troll lors d’une patrouille. Elle ne savait pas manier une épée, ni une hache de guerre ou une hallebarde, ni même lutter contre un homme. Elle n’avait pas le quart de leur force physique, ce qu’elle regrettait très amèrement.

Toutefois Kyra avait découvert qu’elle avait un don naturel pour deux armes et qui malgré sa taille et son sexe faisaient d’elle une redoutable adversaire: son arc et son bâton. Le premier lui était venu naturellement alors qu’elle avait découvert le deuxième par hasard il y a de cela des lunes alors qu’elle n’était pas capable de lever une épée à deux mains. Á l’époque les hommes s’étaient moqués de son incapacité à lever l’épée et comme insulte, l’un deux lui avait jeté un bâton pour rigoler.

“Á la place essaie de lever ce bâton pour voir!” lui avait-il crié tandis que les autres éclataient de rire. Kyra n’avait jamais oublié de moment de honte.

Au début, les hommes de son père avaient considéré son bâton comme une blague. Après tout, ils ne s’en servaient que comme arme d’entraînement, eux ces hommes courageux qui maniaient de lourdes épées, des hachettes et des hallebardes et qui étaient capables de couper un arbre en un seul coup. Ce bâton n’était pour eux qu’un jouet et du coup ils lui accordaient encore moins de respect qu’auparavant.

Mais elle avait transformé cette blague en instrument inattendu de vengeance, une arme inspirant la crainte. Une arme contre laquelle la plupart des hommes de son père n’étaient désormais plus en mesure de se défendre. Kyra avait été surprise par son poids léger et elle avait été encore plus surprise de sentir à quel point cela lui semblait naturel. Elle était tellement rapide qu’elle pouvait assener des coups alors que les soldats en étaient encore à essayer de lever leurs épées. Plus d’un homme avec lequel elle s’était entraînée s’était retrouvé avec des bleus. Coup après coups elle avait gagné leur respect.

Á force de nuits entières passées à s’entraîner seule, Kyra avait réussi à apprendre par elle-même, à maîtriser les mouvements qui impressionnaient ces hommes, des mouvements qu’aucun d’entre eux n’arrivait à comprendre. Leur intérêt pour son bâton s’était développé et elle leur avait enseigné ce qu’elle avait appris seule. Pour Kyra, son arc et son bâton étaient complémentaires et d’utilité équivalente: elle avait besoin de son arc pour combattre à distance, alors que son bâton lui servait pour des combats rapprochés.

Kyra découvrit également qu’elle avait un don inné faisant défaut à ces hommes: elle était agile. Elle était comme un petit poisson au milieu d’une mer de requins lents et bien que ces hommes soient très forts, Kyra pouvait danser autour d’eux, sauter dans les airs et pouvait même leur passer par-dessus en une roulade parfaite et retomber sur ses pieds. Son agilité et son maniement expert du bâton faisaient d’elle une force létale.

“Que fait-elle ici?” tonna une voix bourrue.

Kyra, debout sur le côté du terrain d’entraînement aux côtés d’Anvin et Vidar, entendit les chevaux approcher et se retourna pour découvrir Maltren accompagné de ses amis soldats. Il respirait bruyamment. Il la regarda avec dédain et son estomac se noua. De tous les hommes de son père, Maltren était le seul qui ne l’aimait pas. Pour une raison inconnue, il la détestait depuis la première fois qu’il avait porté les yeux sur elle.

Maltren assis sur son cheval fulminait. Avec son nez aplati et son visage laid, c’était un homme qui aimait la haine et Kyra était sa cible. Il s’était toujours opposé à sa présence en ces lieux, probablement parce qu’elle était une fille.

“Tu devrais être au fort de ton père, fille,” dit-il, “à préparer le festin avec toutes les autres jeunes filles ignorantes.”

Á côté de Kyra, Léo se mit à grogner à l’intention de Maltren et elle mit une main rassurante sur sa tête pour le retenir.

“Et que fait ce loup sur notre terrain d’entraînement?” ajouta Maltren.

Anvin et Vidar jetèrent un regard glacial à Maltren, se rangeant clairement du côté de Kyra. Cette dernière lui fit face en souriant, se sachant sous leur protection et que seul, il ne pouvait pas la forcer à partir.

“Peut-être devrais-tu retourner t’entraîner,” riposta-t-elle d’une voix moqueuse, “et ne pas te préoccuper des allées et venues d’une jeune fille ignorante.”

Maltren devint rouge de rage, ne sachant que répondre. Il tourna les talons, prêt à partir mais non sans lui lancer une dernière pique.

“C’est la journée des lances aujourd’hui,” ajouta-t-il. “Tu ferais mieux de ne pas rester sur le chemin des vrais hommes jetant de vraies armes.”

Il se retourna et s’éloigna accompagné des autres. Le regardant s’éloigner, elle sentit que sa joie d’être parmi eux venait d’être entachée par la présence de ce dernier.

Anvin lui lança un regard réconfortant et posa sa main sur son épaule.

“La première leçon d’un guerrier,” dit-il, “est d’apprendre à vivre avec ceux qui te méprisent. Que tu le veuilles ou non, tu te retrouveras à combattre aux côtés de ces personnes et tu devras remettre ta vie entre leurs mains. Bien souvent, tes pires ennemis ne viendront pas de l’extérieur, mais de l’intérieur.”

“Et ceux qui ne combattent pas, utilisent leur bouche,” dit une voix.

Kyra se retourna et vit qu’Arthfael s’approchait d’eux en souriant, toujours prêt à prendre sa défense comme il l’avait toujours fait. Tout comme Anvin et Vidar, Arthfael était un guerrier fier et grand avec une tête chauve mystérieuse et une grande barbe noire et droite, qui avait un faible pour elle. C’était un des meilleurs hommes d’épée, rarement défait. Elle se sentait à l’aise en sa présence.

“Ce ne sont que des mots,” ajouta Arthfael. “Si Maltren était meilleur guerrier, il se préoccuperait plus de lui-même que des autres.”

Anvin, Vidar et Arthfael enfourchèrent leurs chevaux et rejoignirent les autres. Kyra les regarda, pensive. Pourquoi certaines personnes portaient-elles tant de haine en elles? Se demanda-t-elle. Elle ne savait pas si elle arriverait à comprendre cela un jour.

Alors qu’ils chargeaient sur le terrain en formant de grands cercles, Kyra observa avec émerveillement les grands chevaux de guerre, impatiente d’en posséder un jour. Elle regarda les hommes décrire de grands cercles en suivant le mur de pierre, leurs montures trébuchant parfois dans la neige. Les hommes s’emparèrent des lances que leur tendaient leurs écuyers et tout en finissant leur cercle, ils visèrent les cibles distantes: des boucliers suspendus à des branches. Lorsqu’ils atteignaient leur cible, un bruit métallique caractéristique se faisait entendre.

L’exercice semblait plus difficile que cela en avait l’air: arriver à jeter la lance tout en étant à dos de cheval. Plus d’un homme rata sa cible en particulier lorsqu’ils essayèrent de viser les plus petits boucliers. Et parmi ceux qui réussirent à toucher les cibles, très peu atteignirent le centre – à l’exception d’Anvin, Vidar, Arthfael et de quelques autres. Elle remarqua que Maltren rata sa cible à plusieurs reprises, jurant dans sa barbe et lui jetant de mauvais regards comme si cela était sa faute.

Kyra ne voulait pas se refroidir, elle voulait sortir son bâton et commencer à le faire tourner dans tous les sens avec ses mains, au-dessus de sa tête, au-dessus d’elle, encore et encore comme s’il s’agissait d’une chose vivante. Elle se battait contre un ennemi imaginaire et parait des coups imaginaires. Changeant de main, passant derrière son coup, près de la taille, son bâton était comme un troisième bras, son manche était lustré par des années d’utilisation.

Tandis que les hommes poursuivaient leur entraînement, Kyra courut vers son petit terrain d’entraînement, une partie qui était délaissée par les hommes et qu’elle appréciait particulièrement. Des morceaux d’armures était pendus à des bouts de cordes dans un bosquet d’arbres et s’étageaient à différentes hauteurs. Kyra courut au travers en prétendant que chaque cible constituait un adversaire et leur assena un coup de bâton. L’air s’emplissait du son de ses coups au fur et à mesure qu’elle s’enfonçait dans le bosquet, assenant les coups, évitant et plongeant lorsque les cibles revenaient vers elle avec un mouvement de balancier. Elle s’imaginait attaquée et devait se défendre courageusement contre une armée d’ennemis imaginaires.

“As-tu réussi à tuer quelqu’un?” demanda une voix moqueuse.

Kyra se retourna et découvrit Maltren qui s’approchait d’elle à cheval et se moquant ouvertement d’elle avant de s’éloigner au galop. Elle fulminait, espérant que quelqu’un le remette à sa place.

Kyra reprit sa respiration tout en regardant les hommes qui avaient fini leur entraînement à la lance descendre de cheval et former un cercle au milieu du terrain. Leurs écuyers se précipitèrent pour leur apporter des épées d’entraînement en bois faites de chêne brut et presque aussi lourdes que des épées en acier. Kyra resta à distance, son cœur s’accélérant en voyant les hommes se positionner face à face. Elle souhaitait plus que tout les rejoindre.

Avant qu’ils ne commencent, Anvin s’avança au milieu d’eux et prit la parole.

“En cette journée de festivités, nous nous entraînons pour un prix spécial,” annonça-t-il. “Celui qui gagnera aura le droit au morceau de choix du festin!”

Un cri d’excitation suivi et les hommes chargèrent les uns contre les autres, les cliquetis de leurs épées de bois emplissant l’air.

L’entraînement était ponctué par le son d’un cor qui retentissait à chaque fois d’un guerrier était touché par un coup. Cela signifiait que le combat était fini pour lui et qu’il devait se mettre sur le côté. Le cor retentit à de nombreuses reprises et les combattants restant furent bientôt peu nombreux, la plupart des hommes se trouvant à présent sur le côté à observer le déroulement du combat.

Kyra les rejoignis, dévorée par l’envie de combattre bien qu’elle n’y soit pas autorisée. Aujourd’hui c’était son anniversaire, elle avait quinze ans et elle se sentait prête. Il était temps qu’elle fasse ses preuves.

“Laisse-moi les rejoindre!” plaida-t-elle auprès d’Anvin qui se tenait près d’elle et regardait la scène.

Anvin secoua la tête sans quitter l’action des yeux.

“J’ai quinze ans aujourd’hui!” insista-t-elle. “Laisse-moi me battre!”

Il la regarda d’un air sceptique.

“C’est un terrain d’entraînement pour les hommes,” grinça Maltren en se mettant à l’écart après avoir été touché par un coup. “Et non pour les jeunes filles. Tu peux t’asseoir et regarder avec les autres écuyers et aussi nous amener de l’eau si nous te le demandons.”

Kyra rougit de colère.

“As-tu peur à ce point de perdre contre une fille?” riposta-t-elle sans se démonter, en sentant la colère déferler en elle. Elle était bien la fille de son père après tout et personne n’avait le droit de lui parler ainsi.

Certains hommes ricanèrent et se fut au tour de Maltren de devenir rouge de colère.

“Elle marque un point,” glissa Vidar. “Peut-être devrions-nous la laisser combattre. Qu’avons-nous à perdre?”

“Se battre avec quoi?” riposta Maltren.

“Mon bâton!” cria Kyra. “Contre vos épées de bois.”

Maltren éclata de rire.

“Ce serait un vrai spectacle,” dit-il.

Tous les regards se tournèrent vers Anvin qui visiblement méditait sur la question.

“Si tu te blesses, ton père va me tuer,” déclara-t-il.

“Je ne me blesserai pas,” implora-t-elle.

Il resta ainsi pendant ce qui lui parut une éternité puis finit par dire en soupirant:

“Alors je ne vois aucun mal à cela,” dit-il. “Au moins, cela te fera taire. Tant que ces hommes n’y voient aucune objection,” ajouta-t-il en se tournant vers les soldats.

“OUI!” s’écrièrent comme un seul homme une dizaine de soldats de son père, tous très enthousiastes pour elle. Kyra les adorait plus qu’elle n’osait l’avouer. Elle voyait bien toute l’admiration qu’ils avaient pour elle, le même amour qu’ils vouaient à son père. Elle n’avait pas beaucoup d’amis et ces hommes représentaient son monde.

Maltren haussa les épaules.

“Laissons-donc la fille se ridiculiser toute seule,” dit-il. “Elle retiendra peut-être la leçon une bonne fois pour toute.”

Un cor retentit et tandis qu’un autre homme quittait le cercle, Kyra se précipita pour rejoindre les hommes restant sur le terrain.

Kyra sentit que tous les regards se portaient vers elle, les hommes ne s’attendaient visiblement pas à cela. Elle se retrouva face à son adversaire, un grand homme trapu d’une trentaine d’années, un puissant guerrier qu’elle connaissait depuis toute petite. Pour l’avoir observé, elle savait que c’était un très bon combattant mais qu’il avait également trop confiance en lui, ayant tendance à charger dès le début de chaque combat, trop imprudent.

Il se retourna vers Anvin en fronçant les sourcils.

“C’est une insulte ou quoi?” demanda-t-il. “Je ne me battrai pas contre une fille.”

“Tu t’insultes toi-même en ayant peur de te battre contre moi,” répondit Kyra, indignée. “Tout comme toi j’ai deux mains et deux bras. Si tu refuses de te battre contre moi, alors c’est que tu déclares forfait!”

Stupéfait, il cligna des yeux, puis fronça les sourcils.

“Dans ce cas, très bien,” dit-il. “Ne va pas te plaindre à ton père lorsque tu auras perdu.”

Il chargea à toute allure comme elle s’y attendait, il leva son épée en bois haut et fort et plongea droit sur elle en visant son épaule. Pour l’avoir vu faire tant de fois, elle avait anticipé ce mouvement. De plus le mouvement de son bras laissait deviner ses intentions. Son épée en bois était très résistante mais également trop lourde et encombrante comparée à son bâton.

Kyra l’observa attentivement et attendit le bon moment pour se dégager habilement de sa trajectoire, le coup la rata. Au même instant elle fit tournoyer son bâton et lui assena un coup sur le côté de l’épaule.

Il grogna et tituba de côté. Stupéfait et gêné, il se retrouva obligé d’accepter sa défaite.

“Á qui le tour?” demanda Kyra avec un grand sourire en se tournant pour faire face au reste des hommes.

La plupart d’entre eux souriaient visiblement très fiers d’elle, fiers de la voir grandir et atteindre ce niveau. Tous sauf Maltren qui lui jeta un regard noir. Il semblait sur le point de la défier lorsqu’un autre soldat s’avança avec une expression sérieuse. Cet homme était plus petit et plus large avec une barbe rousse et des yeux fiers. Vu la façon dont il tenait son épée, Kyra put déterminer qu’il semblait plus prudent que son précédent adversaire. Elle considéra cela comme un compliment: ils la prenaient enfin au sérieux.

Il chargea et Kyra ne sut pas comment mais elle sut instinctivement comment réagir. C’était comme si son instinct prenait le dessus. Elle était bien plus légère et habile que ces hommes portant de lourdes et épaisses armures. Ils comptaient tous sur leur force et ils s’attendaient à ce que leur adversaire leur résiste et stoppe leurs coups. Kyra quant à elle se contentait de les esquiver et refusait de se battre à leurs conditions. Ils utilisaient leur force mais elle utilisait la vitesse.

Le bâton de Kyra était comme un prolongement de son bras, elle le faisait tourner si vite que ses adversaires n’avaient pas le temps de réagir. Ils en étaient encore à abattre leurs épées qu’elle se trouvait déjà derrière eux. Son nouvel adversaire s’approcha d’elle en visant son torse mais elle se poussa tout simplement de côté et utilisa son bâton pour lui assener un coup sur le poignet, le forçant à lâcher son épée. Puis elle attrapa son bâton par l’autre extrémité et lui infligea un coup sur la tête.

Le cor retentit, elle venait de marquer un point. Son adversaire la regarda éberlué en se tenant la tête, son épée gisant au sol. Kyra se rendit compte de ce qui venait de se passer, elle était toujours debout et en était elle-même un peu surprise.

Kyra devint la personne à battre. Á présent les hommes n’hésitaient plus et faisaient la queue pour se mesurer à elle.

La tempête de neige faisait rage et quelqu’un alluma des torches sur les murs pour contrecarrer la nuit tombante. Kyra combattait les hommes les uns après les autres. Ils avaient cessé de sourire: leurs expressions étaient maintenant des plus sérieuses, stupéfaits voir même gênés de ne pas pouvoir l’atteindre. Tous perdaient. Elle sauta par-dessus la tête d’un homme au moment où il assena son coup, vit volte-face et atterrit derrière lui avant de le frapper à l’épaule. Puis elle plongea et roula en changeant son bâton de main contre un autre homme, avant d’assener le coup final de la main gauche. Ses mouvements étaient différents contre chaque adversaire, à moitié de la gymnastique, à moitié l’art du maniement de l’épée, personne ne pouvait anticiper ses déplacements. Ce fut la marche de la honte pour tous les hommes, chacun surpris de devoir s’avouer vaincu.

Il ne resta bientôt plus que quelques hommes. Kyra se tenant haletante au milieu du cercle qu’ils formaient, se retournant dans toutes les directions à la recherche du prochain adversaire. Anvin, Vidar et Arthfael la regardaient avec admiration depuis le côté, tout sourire. Si son père n’était pas témoin de cela et ne pouvait lui montrer sa fierté, ces hommes eux le pouvaient.

Kyra gagna encore contre un autre adversaire en lui assenant un coup derrière le genou. Le cor retentit de nouveau et finalement plus personne ne resta pour lui faire face. C’est alors que Maltren s’avança.

“Des ruses d’enfant,” cracha-t-il en marchant vers elle. “Tu peux faire tourner ton bout de bois. Dans un combat cela ne te sera pas d’une grande utilité. Contre une vraie épée ton bâton serait coupé en deux.”

“Vraiment?” demanda-t-elle intrépide et sans peur en sentant le sang de son père couler dans ses veines et sachant qu’elle devait se mesurer à ce tyran en particulier devant tous ces hommes.

“Alors pourquoi ne pas essayer?” insista-t-elle.

Maltren cilla de surprise ne s’attendant pas à cette réponse. Puis il plissa les yeux.

“Pourquoi?” répondit-il. “Pour que tu coures te réfugier auprès de ton père?”

“Je n’ai pas besoin de la protection de mon père ni de personne d’autre,” répliqua-t-elle. “C’est entre toi et moi, quoi qu’il se passe.”

Visiblement mal à l’aise, Maltren regarda Anvin comme s’il venait de tomber dans son propre piège.

Anvin lui rendit son regard, également déstabilisé.

“Ici, nous nous entraînons avec des épées en bois,” rappela-t-il. “Je ne permettrai pas que quelqu’un soit blessé sous ma responsabilité et encore moins la fille de notre commandant.”

Mais Maltren s’assombrit soudainement.

“La fille veut de vraies armes,” dit-il d’une voix ferme, “alors nous devrions lui en donner. Peut-être qu’elle apprendra une bonne leçon sur la vie.”

Sans attendre plus longtemps, Maltren traversa le terrain, dégaina sa vraie épée de son fourreau ce qui fit un bruit qui résonna dans l’air et se précipita vers elle. La tension devint palpable tandis qu’un lourd silence se faisait, personne ne sachant que faire.

Kyra fit face à Maltren et sentit ses paumes devenir moites malgré le froid et les rafales de vent qui faisaient vaciller les torches. Elle sentait la neige se transformer en glace qui commençait à craquer sous ses bottes et elle s’efforça de rester concentrée et ayant conscience que cette situation était assez atypique.

Maltren poussa un cri pour essayer de l’impressionner et il chargea en levant bien haut son épée qui scintilla à la lumière des torches.  Elle savait que Maltren était un adversaire différent des précédents, plus imprévisible, moins honorable, un homme qui s’était battu pour survivre plus que pour gagner. Elle fut étonnée de le voir viser droit sur sa poitrine.

Kyra s’écarta de justesse de la trajectoire de la lame.

Outragée, la foule poussa un cri et Anvin, Vidar et Arthfael s’avancèrent.

“Maltren!” hurla Anvin d’une voix furieuse pour les faire stopper.

“Non!” lui hurla Kyra en retour et en se concentrant sur Maltren tout en cherchant à retrouver son souffle tandis qu’il revenait à la charge. “Laisse-nous nous battre!”

Maltren abattit immédiatement son épée, encore et encore. Elle parvenait à esquiver ses coups à chaque fois, soit en se reculant, soit en sautant de côté ou par-dessus ses coups. Il était puissant mais pas aussi rapide qu’elle.

Puis il leva très haut son épée et l’abattit d’un coup cherchant visiblement à l’immobiliser et s’attendant à casser son bâton en deux.

Mais Kyra le vit venir et elle fit un pas de côté et donna un coup latéral sur la lame de l’épée qui dévia de sa trajectoire tout en protégeant son bâton. Du même mouvement, elle utilisa cette opportunité pour faire un saut de côté et lui assener un coup droit dans le plexus solaire.

Il en eut le souffle coupé et mit un genou à terre tandis que le cor sonnait.

Un cri de joie retentit, tous les hommes la regardaient avec fierté tandis qu’elle se tenait victorieuse au-dessus de Maltren.

Fou de rage, Maltren releva les yeux et au lieu d’accepter la défaite comme les autres avant lui, il se jeta soudainement sur elle en levant son épée et en l’abattant de nouveau.

Kyra ne s’attendait pas à cette attaque car elle pensait qu’il accepterait d’avoir perdu avec honneur. Alors qu’il se jetait sur elle, Kyra réalisa qu’elle ne pouvait pas faire grand-chose ainsi prise au dépourvu. Elle n’avait pas le temps de s’écarter.

Kyra se baissa et roula pour s’écarter de sa trajectoire tout en faisant tourner son bâton et assenant un coup derrière les genoux de Maltren. Ses jambes se dérobèrent sous lui.

Il tomba sur le dos dans la neige, son épée lui échappant des mains et Kyra se remit immédiatement sur ses pieds et s’approcha de lui en pointant le bout de son bâton sur sa gorge et appuya. Au même moment Léo bondit à ses côtés et grogna à quelques centimètres du visage de Maltren, sa salive dégoulinant sur la joue de Maltren, prêt à attaquer.

Maltren releva les yeux, du sang sur les lèvres et comprit enfin qu’il était vaincu.

“Tu déshonores les hommes de mon père,” siffla Kyra encore folle de rage. “Que penses-tu de mon petit bâton maintenant?”

Un lourd silence se fit tandis qu’elle le maintenait ainsi au sol. Une partie d’elle voulait lever le bâton et lui taper dessus et lâcher Léo sur lui. Aucun homme ne s’interposait ni ne venait à l’aide de Maltren.

Réalisant qu’il était seul, Maltren la regarda réellement apeuré.

“KYRA!”

Une voix dure retentit dans le silence.

Toutes les têtes se retournèrent et son père apparut, pénétrant dans le cercle, couvert de ses fourrures et escorté d’une dizaine d’hommes qui lui lançaient un regard désapprobateur.

Il s’arrêta à quelques mètres d’elle et elle se préparait déjà à la morale qu’il allait lui faire. Alors qu’ils se faisaient face, Maltren se releva péniblement et s’écarta vivement. Elle se demanda pourquoi il ne s’en prenait pas à lui plutôt qu’à elle. Cela la révolta. Le père et la fille se firent face dans une atmosphère tendue, étant aussi têtus l’un que l’autre.

Finalement son père lui tourna le dos sans un mot, suivi de ses hommes et s’éloigna vers le fort en sachant qu’elle le suivrait. La tension retomba alors que tous les hommes partaient à sa suite et Kyra se joignit à eux. Ils commencèrent à revenir vers le fort dont les lumières scintillaient au loin. Elle savait qu’elle allait se faire remonter les bretelles mais cela lui était égal.

Qu’il le veuille ou non, elle avait été acceptée par ses hommes et pour elle c’était tout ce qui lui importait. Á partir de ce jour elle savait que tout allait changer.

CHAPITRE SIX

Kyra marchait aux côtés de son père dans les couloirs de pierre du Fort Volis. Un fort de pierre de la taille d’un petit château, avec des murs en pierre lisses, des toits pointus et d’épaisses portes de bois décorées. C’était une ancienne demeure qui servait à la maison des Gardiens des Flammes et protégeait Escalon depuis des siècles. Elle savait que ce fort jouait un rôle crucial pour le Royaume. C’était également sa maison. Son unique maison. Elle s’endormait en écoutant les guerriers mangeant dans les salles, les chiens se grognant dessus pour se partager les restes, le bruit du feu dans les cheminées et le bruit du vent qui se faufilait dans les ouvertures. Avec toutes ces petites choses caractéristiques, elle aimait chacun de ses recoins.

Alors que Kyra avait du mal à garder le rythme, elle se demandait ce qui pouvait perturber son père. Ils marchaient rapidement et en silence. Léo les suivait. Ils étaient en retard pour la fête. Ils parcouraient les couloirs, les soldats et les domestiques se raidissaient sur leur passage. Son père marchait plus rapidement qu’à son habitude et bien qu’ils soient en retard, elle savait que cela ne lui ressemblait pas. D’habitude ils marchaient l’un à côté de l’autre, toujours prêt à sourire derrière sa barbe, il passait un bras autour de son épaule et lui disait parfois des blagues en lui racontant les événements de la journée.

Mais à présent il marchait d’un air sombre à quelques pas devant elle et il semblait avoir un air désapprobateur qu’elle lui avait rarement vu. Il semblait également contrarié et elle supposa que cela était à cause des événements de la journée, de la chasse de ses frères, de l’affront des Hommes du Seigneur et peut-être également à cause d’elle, parce qu’elle avait participé à l’entraînement. Au début elle supposa qu’il était simplement préoccupé par les festivités. C’était généralement une période de soucis pour lui, d’avoir à accueillir autant de guerriers et de visiteurs bien au-delà de minuit, ce qui était une tradition ancienne. Il lui avait confié que cela était bien plus facile pour lui à l’époque où sa mère était encore en vie et qu’elle s’occupait de ces événements. Il n’était pas très social et il avait du mal avec les rapports sociaux.

Mais alors que leur silence se faisait de plus en plus pesant, Kyra commença à se demander s’il n’y avait pas autre chose. Elle se dit que le plus probable était que cela avait un lien avec son entraînement avec ses hommes. Sa relation avec son père qui était auparavant très simple était devenue plus compliquée en grandissant. Il semblait avoir une grande ambivalence en ce qui concernait les actes de sa fille et sur le genre de fille qu’il espérait qu’elle devienne. D’un côté il lui avait souvent parlé des principes des guerriers, sur la façon de penser d’un chevalier, sur sa façon de se comporter. Ils avaient eu des conversations interminables sur la valeur, l’honneur, le courage et souvent il restait éveillé tard le soir pour lui raconter les batailles de leurs ancêtres, des récits qu’elle ne se lassait pas d’écouter.

Mais en même temps, Kyra avait remarqué ces derniers temps que lorsqu’ils discutaient de telles choses, il devenait parfois brusquement silencieux comme s’il réalisait qu’il ne devait pas parler de cela, comme s’il réalisait qu’il venait de lui révéler quelque chose qu’il n’aurait pas dû et qu’il voulait tout effacer. Parler de combats et de valeur était pour lui une seconde nature. Mais Kyra n’était plus une petite fille, elle était en train de devenir une femme et une guerrière dormait en elle. C’était comme si une partie de lui ne s’attendait pas à cela, comme s’il n’était pas prêt à la voir grandir. Il ne semblait pas trop bien savoir comment s’occuper de sa fille qui grandissait, surtout une fille qui n’avait qu’une envie: devenir une guerrière. Comme s’il ne savait pas quel aspect de sa personnalité encourager. Elle réalisa qu’il ne savait pas quoi faire d’elle et qu’une partie de lui n’était plus à l’aise avec elle. Elle sentait qu’il était toutefois fier d’elle. Mais il ne pouvait pas se permettre de le montrer.

Kyra n’en pouvait plus de ce silence, elle devait savoir ce qui n’allait pas.

“Es-tu inquiet pour les festivités?” demanda-t-elle.

“Pourquoi devrais-je m’inquiéter?” répliqua-t-il sans même la regarder, un signe qu’il était vraiment mécontent. “Tout est prêt. En fait, nous sommes en retard. Si je n’avais pas dû me rendre à la Porte du Combattant pour te chercher, je serai à table à présent,” conclut-il sur un ton de reproche.

Elle réalisa que c’était donc cela: l’entraînement. Le fait qu’il soit en colère la mettait elle-même en colère. Après tout, elle avait vaincu tous ses hommes, elle méritait sa reconnaissance. Au lieu de cela, il agissait comme si rien ne s’était passé et même, il désapprouvait.

Elle voulait que les choses soient justes et ennuyée, elle décida de le provoquer.

“Tu ne m’as pas vu battre tes hommes?” dit-elle en voulant qu’il se sente honteux, cherchant la reconnaissance qu’il refusait de lui donner.

Elle le vit devenir rouge, même si cela était subtil mais il ne dit rien tandis qu’ils continuaient de marcher, ce qui ne fit qu’attiser sa colère.

Ils continuèrent d’avancer, passèrent devant la Salle des Héros, devant la Chambre de la Sagesse et étaient sur le point d’arriver devant la Grande Salle. Elle n’en pouvait plus.

“Que se passe-t-il Père?” demanda-t-elle. “Si tu désapprouves ce que je fais, dis-le-moi.”

Il finit par s’arrêter juste devant la grande porte voûtée de la salle des festivités et se retourna pour la regarder avec un visage dur comme la pierre. Il semblait blessé. Son père, la personne qu’elle aimait le plus au monde, qui ne lui avait jamais fait que des sourires, semblait à présent se comporter comme si elle était une étrangère. Elle ne comprenait pas.

“Je ne veux plus jamais te revoir sur ce terrain d’entraînement,” dit-il, d’un ton glacial.

Le ton de sa voix lui fit plus de mal que ses mots et elle se sentit trahie. Venant de n’importe qui d’autre, cela lui aurait été égal, mais venant de lui, cet homme qu’elle aimait et qu’elle admirait tant, qui avait toujours été si bon envers elle, ce ton lui donna froid dans le dos.

Mais Kyra n’était pas du genre à éviter une confrontation, c’était quelque chose qu’elle avait hérité de lui.

“Et pourquoi?” insista-t-elle.

Il s’assombrit.

“Je n’ai pas à te donner de raison,” dit-il. “Je suis ton père. Je suis le commandant de ce fort, de mes hommes. Je ne veux pas que tu t’entraînes avec eux.”

“As-tu peur que je les vainque tous?” demanda Kyra cherchant à le pousser à bout, refusant qu’il mette un terme à jamais à cette discussion.

Il s’empourpra et elle vit que ses mots lui firent du mal à lui aussi.

“L’arrogance est pour les gens du peuple,” la réprimanda-t-elle, “pas pour les guerriers.”

“Mais je ne suis pas une guerrière, n’est-ce pas Père?” le provoqua-t-elle.

Il plissa des yeux, ne sachant que répondre.

“J’ai quinze ans. Veux-tu que je continue à me battre contre des arbres et des herbes toute ma vie?”

“Je n’ai pas du tout envie que tu te battes,” lâcha-t-il. “Tu es une fille, une femme même. Tu devrais faire ce que toutes les femmes font: cuisiner, coudre, tout ce que ta mère t’aurait enseigné si elle était encore en vie.”

Ce fut au tour de Kyra de s’assombrir.

“Je suis désolée de ne pas être la fille dont tu rêvais Père,” répliqua-t-elle. “Je suis désolée de ne pas être comme toutes les autres filles.”

Á présent il semblait peiné.

“Mais je suis la fille de mon père,” continua-t-elle. “Je suis la fille que tu as élevé. Et me désapprouver revient à te désapprouver toi-même.”

Elle resta ainsi, les mains sur les hanches, ses yeux gris clair emplis de la force des guerriers, le fusillant du regard. Il la regarda de ses yeux marron, derrière ses cheveux châtains et il secoua la tête.

“C’est la fête,” dit-il, “une fête aussi bien pour les guerriers, les visiteurs que les dignitaires. Les gens viennent de tout Escalon et de lointaines contrées.” Il la regarda de la tête aux pieds avec un regard désapprobateur. “Tu portes des vêtements de guerriers. Va dans ta chambre et mets des vêtements de femme comme toutes les autres femmes.”

Elle s’empourpra sous l’effet de la colère. Il se pencha vers elle en levant un doigt.

“Et que je ne te surprenne plus jamais sur le terrain avec mes hommes,” siffla-t-il.

Il se retourna brusquement tandis que des domestiques ouvraient les lourdes portes pour lui. Une vague de bruit l’accueillit, accompagné des fumets de viandes rôties, de l’odeur des chiens mal lavés et du feu ronflant dans la cheminée. La musique emplissait l’air et le vacarme à l’intérieur de la salle était abrutissant. Kyra regarda son père entrer suivi de ses domestiques.

Quelques domestiques maintenaient les portes ouvertes en attendant Kyra qui fumait de rage, se demandant que faire. Elle n’avait jamais été autant en colère de toute sa vie.

Finalement elle tourna les talons et partie furieuse, suivie de Léo. Elle voulait s’éloigner de la salle et retrouver sa chambre. Pour la première fois de sa vie elle détestait son père. Elle pensait qu’il était différent, qu’il était au-dessus de tout ça. Elle réalisait à présent qu’il était un homme moins grand qu’elle ne l’avait pensé et cela plus qu’autre chose lui faisait du mal. Il lui enlevait ce qu’elle aimait le plus, le terrain d’entraînement. Cela lui faisait l’effet d’un poignard dans la poitrine. La pensée de passer sa vie engoncée dans des soieries et des robes lui faisait horreur par-dessus tout.

Elle voulait quitter Volis et ne jamais y revenir.

*

Le commandant Duncan était assis à l’extrémité de la table de banquet, dans l’énorme salle des fêtes du fort de Volis. Il regarda sa famille, ses guerriers, ses sujets, ses conseillers et les visiteurs, plus d’une centaine de personnes réparties le long de la table. Mais il avait le cœur gros. De toutes ces personnes devant lui, celle qui occupait le plus ses esprits était celle que par principe il évitait de regarder: sa fille. Kyra. Duncan avait toujours entretenu une relation spéciale avec elle, il s’était toujours senti obligé de jouer à le fois le rôle du père et de la mère afin de palier à l’absence de sa mère. Mais il savait qu’il avait échoué, aussi bien dans son rôle de père que dans son rôle de mère.

Duncan avait toujours fait attention à veiller sur elle, la seule fille dans une famille de garçons et dans un fort rempli de soldats; en particulier parce qu’elle n’était pas comme les autres filles, une fille qui, il devait l’admettre, lui ressemblait de bien des façons. Elle était bien seule dans un monde d’hommes et il avait tout fait pour elle, non seulement par obligation, mais parce qu’il la chérissait plus qu’il ne voulait le reconnaître, peut-être même plus que ses fils (ce qu’il détestait admettre). Parmi tous ses enfants, il devait reconnaître que bizarrement, même si c’était une fille, c’était en elle qu’il se reconnaissait le plus. Sa volonté, sa détermination fière, son esprit de guerrière, son refus de s’avouer vaincue, sa bravoure et sa compassion. Elle prenait toujours la défense des plus faibles, en particulier celle de son frère et défendait toujours les causes justes, à n’importe quel prix.

C’était une des raisons pourquoi leur conversation l’avait tant contrarié et l’avait mis de cette humeur. Il l’avait vue à l’action sur le terrain d’entraînement ce soir, maniant son bâton contre ces hommes remarquables, d’une agilité déconcertante et son cœur s’était empli de fierté et de joie. Il détestait Maltren, une épine dans le pied et il était ravi que sa fille l’ait remis à sa place. Il était encore plus fier d’elle, de sa fille de quinze ans capable de tenir en respect ses hommes et même de les battre. Il voulait tellement la prendre dans ses bras, lui montrer sa reconnaissance devant tous ces gens.

Mais en tant que père il ne pouvait pas se permettre cela. Duncan voulait pour elle le meilleur et au fond de lui il sentait qu’elle était en train de s’engager sur une route dangereuse, une route parsemée de violence dans un monde d’hommes. Elle serait la seule femme dans un domaine rempli d’hommes dangereux avec des désirs bestiaux, des hommes prêts à se battre jusqu’à la mort. Elle n’avait pas conscience de ce en quoi consistait une vraie bataille, de ce qu’était un bain de sang, la douleur, se retrouver face à la mort. Même si cela avait été possible, ce n’était pas la vie qu’il voulait qu’elle ait. Il voulait la savoir en lieu sûr, dans le fort, à vivre une vie familiale dans la paix et le confort. Mais il ne savait pas comment lui donner envie de cela.

Cela le laissait perplexe. En refusant de reconnaître ses exploits, il s’était dit que cela la dissuaderait peut-être. Mais au fond de lui il avait ce pressentiment qu’il n’y arriverait pas et que son refus ne ferait que l’encourager dans cette voie. Il détestait la façon dont il avait dû agir ce soir mais il ne savait pas quoi faire d’autre.

Ce qui le contrariait plus que tout était le souvenir de cette prophétie qui avait était énoncée le jour de sa naissance. Il n’avait jamais pris au sérieux ces mots de sorcière, mais en la regardant aujourd’hui, en étant témoin de ses prouesses, il avait réalisé à quel point elle était spéciale, que cela pouvait être vrai. Et cette pensée le terrifia plus que tout. Son destin approchait à grand pas et il n’avait aucun moyen d’arrêter cela. Combien de temps restait-il avant que tout le monde n’apprenne la vérité à son sujet?

Duncan ferma les yeux et secoua la tête en prenant une grande lampée de son outre de vin et essayant de repousser ces pensées. Après tout, c’était censé être une nuit de festivités. Le solstice d’Hiver était arrivé et lorsqu’il rouvrit les yeux, il vit que la tempête de neige faisait rage dehors, la neige s’accumulait haut sur les pierres, comme en réponse aux festivités. Tandis que le vent hurlait, ils étaient tous en sécurité à l’intérieur du fort, bien au chaud, la nourriture rôtie et le vin devant eux.

Tout autour de lui les gens semblaient heureux, des jongleurs, des bardes et des musiciens faisaient leurs numéros devant les invités qui riaient et se réjouissaient tout en partageant des histoires de bataille. Duncan regarda avec contentement ce que la table du banquet avait à offrir: elle était couverte de victuailles et de mets fins de toutes sortes. La vue des boucliers accrochés le long des murs l’emplit de fierté, tous différents et faits main avec des armoiries représentant les différentes maisons de son peuple, des guerriers s’étant alliés à lui au combat. Il vit tous les trophées de guerres, les souvenirs d’une vie entière à combattre pour Escalon. Il savait qu’il était un homme chanceux.

Et pourtant, bien qu’il préférât le contraire, il était obligé d’accepter que son Royaume était occupé. Le vieux roi, le Roi Tarnis, avait honteusement rendu son peuple, avait déposé les armes sans même se battre, laissant ainsi le champ libre à l’invasion pandésienne. Cela avait permis d’éviter de faire des victimes et d’épargner des villes, mais cela leur avait également ôté leur esprit courageux. Tarnis avait toujours avancé que de toute façon Escalon n’était pas défendable, que même s’ils arrivaient à défendre la Porte du Sud, le Pont des Douleurs, Pandésia pouvait les encercler et attaquer par la mer. Mais tous savaient que ce n’était pas un argument valable. Escalon avait la chance d’être entouré de rivages constitués de falaises de trente mètres de haut sur lesquels des vagues venaient s’écraser en projetant des rochers à leurs pieds. Aucun bateau ne pouvait s’approcher et aucune armée n’arriverait jamais à passer sans subir de lourdes pertes. Pandésia pouvait en effet attaquer par la mer mais cela lui infligerait de trop lourdes pertes, même pour un Empire aussi important. Le passage par les terres était le seul envisageable et il ne pouvait se faire que par le goulet d’étranglement de la Porte du Sud que tout Escalon savait être un endroit défendable. La reddition n’était qu’un signe de pure faiblesse, rien d’autre.

Á présent que lui et tous les autres grands guerriers se retrouvaient sans roi, chacun se retrouvait avec ses propres forces, sa propre province, son propre fort et chacun était forcé de mettre un genou à terre et de jurer allégeance au Seigneur Gouverneur délégué par l’Empire Pandésien. Duncan se souvenait encore du jour où il s’était retrouvé obligé de prêter serment de loyauté, le sentiment qu’il avait éprouvé lorsqu’il s’était trouvé obligé de se courber devant cette force. Cela le rendait malade rien que d’y penser.

Duncan essaya de se rappeler des jours heureux lorsqu’il était stationné à Andros, lorsque tous les chevaliers de toutes les maisons étaient réunis, ralliés à une même cause, au même roi, servant une même capitale, une seule bannière, avec une force dix fois supérieure à l’ensemble des hommes dont il disposait à présent. Maintenant qu’ils se retrouvaient éparpillés sur l’ensemble du Royaume, les hommes ici présents représentaient tout ce qu’il restait de la force unifiée.

Duncan l’avait compris dès le départ mais le Roi Tarnis avait toujours été un roi faible. En tant que commandant en chef, la tâche de le défendre lui était revenue, bien que cela ne soit pas mérité. D’un côté, Duncan n’était pas surpris que le Roi se soit rendu, mais il était surpris de la rapidité à laquelle cela s’était produit. Tous les grands chevaliers s’étaient envolés, chacun retournant chez soi. Il ne restait plus de roi, la totalité du pouvoir avait été cédée à Pandésia. La législation avait été réduite à néant, leur Royaume jadis en paix était devenu un terrain fertile pour le crime et l’insatisfaction. Désormais, il n’était plus possible de voyager en sécurité sur les routes autrefois si sûres.

Les heures passèrent et le repas toucha à sa fin. Les victuailles furent enlevées de la table et de la bière fraîche fut servie. Des plateaux de friandises furent amenés à table en l’honneur de la Lune d’Hiver. Duncan prit quelques chocolats et les savoura. Des tasses de chocolat royal furent servies, couvertes de crème fraîche de chèvre. La tête commençait à lui tourner à cause de la boisson et Duncan ayant besoin de se concentrer en prit une dans ses mains tout en savourant sa chaleur. Il la bue d’un coup en sentant sa chaleur inonder son estomac. La tempête de neige forcissait de minute en minute. Les bouffons faisaient leurs pitreries, les bardes racontaient leurs histoires, les musiciens jouaient des interludes et la nuit avançait sans se soucier de la tempête qui faisait rage dehors. Il était de tradition de faire la fête au-delà de minuit lors de la Lune d’Hiver, afin de souhaiter la bienvenue à l’hiver. D’après la légende, perpétrer les traditions garantissait que l’hiver ne durerait pas longtemps.

Malgré lui Duncan finit par regarder Kyra. Inconsolable, elle était assise le regard dans le vide comme si elle était seule. Á l’inverse de ce qu’il lui avait ordonné, elle portait encore ses habits de guerriers. L’espace d’un instant cela raviva sa colère mais il décida de laisser tomber. Il pouvait voir à quel point elle était triste. Tout comme lui, elle aussi ressentait les choses de façon trop intense.

Duncan décida qu’il était temps de faire la paix, d’essayer au moins de la consoler à défaut d’approuver ses choix et il était sur le point de se lever de sa chaise pour s’approcher d’elle lorsque les grandes portes de la salle de banquet s’ouvrirent brusquement.

Un visiteur s’engouffra dans la salle, un homme de petite taille vêtu de luxueuses fourrures indiquant qu’il venait d’une autre contrée. Ses cheveux et sa cape étaient couverts de neige et des domestiques l’escortaient. Duncan fut surpris de recevoir un visiteur aussi tard dans la nuit, en particulier par une telle tempête. Alors que l’homme enlevait son casque, il remarqua qu’il portait les couleurs violet et jaune caractéristiques d’Andros. Duncan réalisa qu’il venait de la capitale à au moins trois jours de cheval d’ici.

Les visiteurs étaient arrivés tout au long de la soirée mais pas aussi tard et aucun d’entre eux n’était venu d’Andros. En voyant ces couleurs, les souvenirs du vieux roi et de jours meilleurs se rappelèrent à Duncan.

La pièce se fit silencieuse tandis que le visiteur s’arrêtait devant son siège en faisant une révérence à Duncan, dans l’attente que ce dernier l’invite à s’asseoir.

“Pardonnez-moi mon seigneur,” dit-il. “J’espérais arriver plus tôt mais je suis désolé, la neige m’en a empêché. Je ne cherchais aucunement à vous manquer de respect.”

Duncan fit un signe de la tête.

“Je ne suis pas un seigneur,” le corrigea Duncan, “mais un simple commandant. Nous sommes tous égaux ici, de haute ou de basse naissance, hommes et femmes. Tous les visiteurs sont les bienvenus et ce quelle que soit leur heure d’arrivée.”

Le visiteur fit un signe de tête respectueux et était sur le point de prendre place lorsque Duncan leva une main.

“Notre tradition veut que les visiteurs venant de loin puissent s’asseoir à la place d’honneur. Venez vous asseoir à mes côtés.”

Surpris, le visiteur fit un signe de tête gracieux et les domestiques le conduisirent auprès de Duncan. C’était un homme fin, plutôt petit avec des joues et des yeux creux, peut-être dans la quarantaine mais il semblait plus âgé. Duncan le dévisagea et vit de l’anxiété dans son regard. L’homme semblait trop sur ses gardes pour rendre une simple visite en cette période de festivités. Il sentit que quelque chose n’allait pas.

Le visiteur s’assit la tête baissée, en évitant son regard et tandis que le bruit emplissait de nouveau la salle, l’homme avala un bol de soupe et les chocolats que l’on déposa devant lui. Visiblement affamé, il avala le tout avec un gros morceau de pain.

“Dis-moi,” dit Duncan impatient d’en savoir plus dès que l’homme eut finit, “quelles nouvelles de la capitale amènes-tu?”

Le visiteur repoussa lentement son bol et baissa les yeux, incapable de soutenir le regard de Duncan. La table devint silencieuse à la vue de sa sombre expression. Tous étaient dans l’attente d’une réponse.

Finalement, il se tourna vers Duncan et le regarda en pleurant de ses yeux rougis.

“Aucune nouvelle qu’un homme ait envie d’apporter,” dit-il.

Duncan se raidit.

“Alors dis,” répondit Duncan. “Les mauvaises nouvelles se font qu’empirer avec le temps.”

L’homme baissa les yeux sur la table en frottant nerveusement ses doigts dessus.

“Á partir de cette Lune d’Hiver, une nouvelle loi pandésienne vient d’être approuvée sur nos terres: puellae nuptias.”

Á ces mots, Duncan sentit son sang se figer, la table poussa un cri d’effroi, un outrage qu’il partageait entièrement. Puellae Nuptias. C’était incompréhensible.

“En es-tu sûr?” demanda Duncan.

Le visiteur acquiesça.

“Á partir d’aujourd’hui, la fille célibataire la plus âgée de chaque homme, seigneur et guerrier de notre Royaume ayant atteint ses quinze ans peut être prise pour épouse par le Seigneur Gouverneur local, pour lui-même ou pour la personne de son choix.”

Duncan regarda immédiatement Kyra et vit l’expression de surprise et d’indignation sur son visage. Tous les hommes de la salle et même les guerriers se retournèrent vers Kyra en réalisant la gravité de la situation. Toute autre fille aurait eu une expression de terreur mais il semblait au contraire qu’une expression de vengeance se lisait sur son visage.

“Ils ne la prendront pas!” cria Anvin indigné, sa voix déchirant le silence. “Ils ne prendront aucune de nos filles!”

Arthfael sortit son poignard et le planta dans la table.

“Ils peuvent prendre notre sanglier mais ils devront nous tuer avant de prendre nos filles!”

Les guerriers poussèrent un cri d’approbation, leur colère attisée par la boisson. L’atmosphère de la soirée s’assombrit d’un coup.

Duncan se releva lentement et le silence se fit progressivement. En signe de respect, tous les guerriers se levèrent.

“La fête est terminée,” annonça-t-il d’une voix sérieuse. En prononçant ces mots, il remarqua qu’il n’était même pas minuit passé – un terrible présage en cette nuit de la Lune d’Hiver.

Duncan marcha vers Kyra au milieu d’un lourd silence et passa devant les soldats et les dignitaires. Il s’arrêta devant son siège et la regarda droit dans les yeux. La force du défi se lisait dans les yeux de sa fille et cela l’emplit de fierté. Léo assis à ses côtés releva également la tête.

“Viens ma fille,” dit-il. “Il faut que nous parlions.”

CHAPITRE SEPT

Kyra était assise dans la chambre de son père, une petite salle en pierre au plus haut étage de leur fort avec un haut plafond concave et une chemise en marbre imposante noircie par des années d’utilisation. Dans un silence sinistre, ils étaient chacun assis sur une pile de fourrures de part et d’autre du feu, regardant les morceaux de bois craquer et siffler.

L’esprit de Kyra bouillonnait à l’annonce de cette nouvelle. Tout en caressant la fourrure de Léo couché à ses pieds, elle avait du mal à croire que cela était vrai. Les changements étaient finalement arrivés jusqu’à Escalon et cela lui donnait l’impression que le dernier jour de sa vie était arrivé. Elle regardait les flammes en se demandant quel intérêt y aurait-il à vivre si Pandésia l’arrachait à sa famille, son fort et de tout ce qui lui était familier et qu’elle aimait, tout cela pour la marier à un quelconque Seigneur Gouverneur grotesque. Elle préférait encore mourir.

Se trouver dans cette pièce réconfortait généralement Kyra. Elle y avait passé de longues heures à lire, à se perdre dans des récits de courage et parfois des légendes, des histoires qu’elle n’aurait su dire vraies ou imaginaires. Aux premières heures du jour, son père aimait prendre ses vieux livres et les lire à voix haute. Des chroniques d’un autre temps, d’autres endroits. Kyra aimait par-dessus tout les histoires de guerriers et de grandes batailles. Léo se couchait toujours à ses pieds et souvent Aidan les rejoignait. Plus d’une fois Kyra était retournée dans sa chambre les yeux bouffis et la tête emplie de ces histoires. Elle aimait encore plus la lecture que les armes. En regardant tous les livres qui recouvraient les murs de la chambre de son père remplis de vieux parchemins reliés par des couvertures en cuir qui avaient été transmis de génération en génération, elle souhaita soudain s’y immerger.

Mais lorsque son regard tomba sur le visage sombre de son père, la terrible réalité lui revint en plein visage. Ce n’était pas une nuit de lecture. Elle n’avait jamais vu son père aussi perturbé et tendu, comme si pour la première fois il ne savait pas quoi faire. Elle savait que son père était un homme fier, tous ses hommes étaient des hommes fiers et, aux jours ou Escalon avait encore un roi, une capitale, une cour à laquelle se rallier, tous auraient donné leur vie pour leur liberté. Son père n’était pas du genre à se rendre ni à négocier. Mais le vieux Roi les avaient vendus, les avaient rendus en leur nom et les avaient mis dans cette terrible situation. Maintenant que l’armée était dispersée aux quatre coins du royaume, ils n’étaient plus en mesure de combattre l’ennemi qui se trouvait déjà parmi eux.

“Il aurait mieux valu perdre au combat,” dit son père d’une voix grave, “d’avoir confronté Pandésia de façon noble et d’avoir perdu. De toute façon, la reddition du vieux Roi est également une défaite, une longue, lente et cruelle défaite. Jour après jour, année après année, toutes nos libertés nous sont enlevées, faisant de nous des êtres inférieurs à la race humaine.”

Kyra savait qu’il avait raison et pourtant, d’une certaine façon elle comprenait la décision du vieux Roi Tarnis: Pandésia contrôlait la moitié du monde. Fort d’une très grande armée d’esclaves, Pandési a aurait pu répandre le chaos sur Escalon jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien. Ils n’auraient jamais abandonné, quelles que soient les pertes humaines. Au moins Escalon était intacte et son peuple était en vie – si l’on pouvait considérer cela comme vivre.

“Pour eux la question n’est pas de prendre nos filles,” continua son père accompagné des bruits du feu. “C’est une question de pouvoir. De soumission. D’écraser ce qu’il reste de nos âmes.”

Son père regarda les flammes et elle devina qu’il était à la fois perdu dans le passé et le futur. Kyra pria pour qu’il se tourne vers elle et lui dise que le temps de combattre était arrivé, de se rebeller pour défendre ce en quoi tous croyaient, pour marquer l’histoire. Qu’il ne les laisserait jamais la prendre.

Au lieu de cela, à sa grande déception et colère, il resta assis en silence le regard perdu, à ruminer sombrement sans chercher à la rassurer. Elle n’avait aucune idée de ce à quoi il pensait, en particulier depuis leur dispute.

“Je me souviens de l’époque où je servais le Roi, dit-il lentement de sa voix puissante qui comme d’habitude la mit à l’aise, “et que les terres étaient unies et Escalon invincible. Nous n’avions qu’à nous préoccuper des Flammes pour contenir les trolls et de la Porte du Sud pour Pandésia. Nous étions un peuple libre depuis des siècles et les choses n’auraient jamais dû changer.”

Il retomba dans un long silence. Le feu continuait de craquer et Kyra attendit avec impatience la suite et caressant la tête de Léo.

“Si Tarnis nous avait ordonné de défendre la porte,” poursuivit-il, “nous l’aurions défendue jusqu’au dernier homme. Nous serions tous morts fièrement en défendant notre liberté. Mais au lieu de cela, nous nous sommes réveillés pour découvrir que nos terres avaient été envahies par ces hommes,” dit-il ses yeux s’agrandissant sous la douleur comme s’il revivait la scène.

“Je sais tout cela,” lui rappela Kyra avec impatience, fatiguée de toujours entendre la même histoire.

Il se tourna vers elle avec un air abattu.

“Alors que notre propre roi a renoncé,” demanda-t-il, “alors que l’ennemi est déjà parmi nous, que nous reste-t-il à défendre?”

Kyra s’énerva.

“Peut-être que les rois ne méritent pas toujours leur titre,” dit-elle en perdant patience. “Après tout, les rois sont des hommes comme les autres et les hommes font des erreurs. Parfois, peut-être que la voie la plus honorable est de défier ton propre roi.”

Son père soupira tout en regardant les flammes comme s’il ne l’entendait pas.

“Ici à Volis, nous nous en sommes plutôt bien sortis comparé au reste d’Escalon. Ils nous ont autorisés à conserver des armes, de vraies armes, alors que tous les autres se sont vus interdire la possession d’armes sous peine de mort. Ils nous laissent nous entraîner, ils nous donnent l’illusion d’être libres, juste ce qu’il faut pour que nous restions soumis. Sais-tu pourquoi?” lui demanda-t-il en se tournant vers elle.

“Parce que tu étais le plus grand chevalier du Roi,” répondit-elle. “Parce qu’ils veulent t’accorder les honneurs correspondant à ton rang.”

Il secoua la tête.

“Non,” répondit-il. “C’est simplement parce qu’ils ont besoin de nous. Ils ont besoin de Volis pour entretenir Les Flammes. Nous sommes tout ce qu’il reste entre eux et Marda. Pandésia craint Marda plus que nous ne le craignons. C’est tout simplement parce que nous sommes les Gardiens. Ils patrouillent Les Flammes avec leurs propres hommes, leurs propres recrues mais ils ne sont pas aussi vigilants que nous.”

Kyra médita ces paroles.

“J’ai toujours pensé que nous étions au-dessus de tout ceci, au-delà de la portée de Pandésia. Mais ce soir,” dit-il gravement en la regardant, “J’ai réalisé que ce n’était pas vrai. Cette nouvelle… Je m’attendais à quelque chose de ce genre depuis des années. Je ne me souviens même plus depuis quand. Et malgré ces années de préparation, à présent que cela est arrivé… il n’y a rien que je puisse faire.”

Il pencha la tête et elle le regarda effarée et indignée.

“Es-tu en train de dire que tu vas les laisser m’emmener?” demanda-t-elle. “Es-tu en train de me dire que tu ne te battras pas pour moi?”

Son expression se durcit.

“Tu es jeune,” dit-il en colère, “naïve. Tu ne comprends pas comment les choses se passent. Tu ne vois que cette bataille, tu ne vois pas ce que cela impliquerait pour le reste du royaume. Si je me bats pour toi, si mes hommes combattent pour toi, nous gagnerons peut-être une bataille. Mais ils reviendront et pas avec une petite centaine d’hommes, ni même un millier ou une dizaine de milliers, mais avec une mer d’hommes. Si je me bats pour toi, j’entraîne tout mon peuple vers une mort certaine.”

Ces mots la déchirèrent de l’intérieur. Pas seulement ces mots mais tout le désespoir qu’ils véhiculaient. Malade, une partie d’elle voulut s’enfuir en courant, tellement déçue par cet homme qu’elle idolâtrait autrefois. Une telle trahison lui donnait l’impression d’hurler de l’intérieur.

Elle lui jeta un regard noir en tremblant.

“Toi,” siffla-t-elle, “toi, le plus grand guerrier de ces terres—effrayé de défendre l’honneur de ta propre fille?”

Elle le regarda rougir d’humiliation.

“Fais attention,” la mit-il en garde sombrement.

Mais Kyra ne pouvait plus faire marche arrière.

“Je te déteste!” hurla-t-elle.

Il se releva.

“Veux-tu que notre peuple se fasse décimer?” lui hurla-t-il en retour. “Tout cela en ton honneur?”

Kyra ne se contrôlait plus. Pour la première fois depuis très longtemps, elle éclata en sanglots, profondément blessée par les propos de son père.

Il s’avança pour la consoler mais elle se détourna en baissant la tête et en pleurant. Elle se ressaisit et essuya vivement ses larmes en regardant le feu de ses yeux larmoyants.

“Kyra,” dit-il doucement.

Elle le regarda et vit que lui aussi avait les yeux humides.

“Bien sûr que je me battrai pour toi,” dit-il. “Je serai prêt à me battre pour toi jusqu’à ce que mon cœur s’arrête. Moi et tous mes hommes sommes prêts à mourir pour toi. Mais tu mourrais également dans la guerre qui s’ensuivrait. Est-ce que tu souhaites?”

“Et me donner en tant qu’esclave?” lui répondit-elle. “Est-ce ce que tu souhaites?”

Kyra savait qu’elle se comportait comme un égoïste mais il s’agissait de sa vie, ce n’était habituellement pas dans ses manières. Bien sûr qu’elle ne souhaitait pas voir son peuple mourir pour sa seule personne. Mais elle voulait entendre son père lui dire: Je suis prêt à me battre pour toi. Quelles qu’en soient les conséquences. Tu es ma priorité. Tu es ce que j’ai de plus cher.

Mais il garda le silence et ce silence lui fit plus de mal que toute autre chose.

“Je me battrai pour toi!” dit une voix.

Kyra se retourna de surprise et vit Aidan entrer dans la chambre armé d’une petite lance en prenant son air le plus courageux.

“Que fais-tu ici?” dit sèchement son père. “Je suis en train de parler avec ta sœur.”

“Et j’ai tout entendu!” dit Aidan en s’avançant. Léo courut à sa rencontrer et le lécha.

Kyra ne put s’empêcher de sourire. Aidan partageait la même attitude de défi qu’elle, bien qu’il soit encore trop jeune et trop petit pour démontrer sa bravoure.

“Je me battrai pour ma sœur!” ajouta-t-il. “Et même contre tous les trolls de Marda!”

Elle se pencha vers lui pour le prendre dans ses bras et lui déposa un baiser sur le front.

Elle essuya ses larmes et se tourna vers leur père avec un regard dur. Elle avait besoin d’une réponse, elle avait besoin d’entendre ces mots de sa bouche.

“Ne suis-je donc pas plus importante à tes yeux que tes hommes?” lui demanda-t-elle.

Il la regarda avec un regard empli de tristesse.

“Tu es ce que j’ai de plus important au monde,” dit-il. “Mais je ne suis pas seulement un père—Je suis Commandant. Mes hommes sont également ma responsabilité. Peux-tu réussir à le comprendre?”

Elle fronça les sourcils.

“Et où se situe la limite Père? Dans quelle situation ta propre famille est-elle plus importante que ton peuple? Si l’enlèvement de ton unique fille n’en fait pas partie, alors qu’est-ce qui peut l’être? Je suis sûre que s’ils prenaient l’un de tes fils, tu partirais en guerre.”

Il la fusilla du regard

“Ce n’est pas de cela dont il est question,” la coupa-t-il sèchement.

“Alors de quoi?” répliqua-t-elle déterminée. “Pourquoi la vie d’un garçon est-elle plus importante que celle d’une fille?”

Son père était en colère, il avait du mal à respirer et il défit sa veste, perturbé comme elle ne l’avait jamais vu.

“Il y a une autre alternative,” finit-il par dire.

Elle le regarda, interloquée.

“Demain,” dit-il lentement d’un ton autoritaire comme s’il s’adressait à ses conseillers, “tu choisiras un garçon. Celui que tu veux parmi le peuple. Vous devrez vous marier avant le coucher du soleil. Lorsque les Hommes du Seigneur se présenteront, tu seras déjà mariée. Intouchable. Tu resteras en sécurité auprès de nous.”

Stupéfaite, Kyra le regarda.

“Crois-tu vraiment que je vais me marier avec un inconnu?” demanda-t-elle. “Que je vais choisir quelqu’un comme ça? Une personne dont je ne suis pas amoureuse?”

“Tu le feras!” tonna son père en devenant rouge de colère. “Si ta mère était encore en vie, elle se serait occupée de cela. Elle s’en serait occupée depuis fort longtemps avant que l’on en arrive là. Mais elle n’est plus parmi nous. Tu n’es pas un guerrier, tu es une fille. Et les filles se marient. Fin de la conversation. Si tu n’as pas choisi de mari avant la fin du jour, j’en choisirai un pour toi et je n’ai rien d’autre à ajouter!”

Folle de colère, Kyra le regarda d’un air interloqué. Mais elle était avant tout déçue.

“Est-ce ainsi que le grand Commandant Duncan remporte ses batailles?” demanda-t-elle en cherchant à le blesser. “En cherchant des failles dans la loi pour se cacher de ses occupants?”

Kyra n’attendit pas la réponse, elle se retourna et sortit en trombe de la chambre, Léo sur ses talons. Elle claqua la lourde porte de chêne derrière elle.

“KYRA!” entendit-elle son père crier—mais le claquement étouffa le bruit de sa voix.

Kyra marcha le long du couloir en sentant son monde s’effondrer autour d’elle, comme si elle perdait pieds. Tout en avançant, elle réalisa qu’elle ne pouvait plus rester ici. Sa présence les mettait tous en danger. Et c’était quelque chose qu’elle ne pouvait laisser faire.

Kyra n’en revenait pas des mots de son père. Elle n’épouserait jamais une personne qu’elle n’aimait pas. Elle ne se contenterait jamais de vivre une vie domestique comme toutes les autres femmes. Elle préférait encore mourir. Ne l’avait-il pas encore compris? Ne connaissait-il donc pas sa propre fille?

Kyra alla dans sa chambre, enfila ses bottes d’hiver, revêtit ses plus chaudes fourrures et attrapa son arc et son bâton avant de sortir.

“KYRA!” tonnait encore la voix colérique de son père à l’autre bout du couloir.

Elle ne lui donnerait pas une chance de la rattraper. Elle continua d’avancer, traversa quelques couloirs, déterminée à ne plus jamais revenir à Volis de toute sa vie. Quoi qui l’attende dehors, dans le monde réel, elle ferait face aux événements. Elle savait qu’elle risquait de mourir, mais au moins ce serait son choix. Elle ne vivrait pas selon les projets d’une autre personne.

Accompagnée de Léo, Kyra atteignit les portes principales du fort. Les domestiques qui se tenaient près des torches mourantes la regardèrent stupéfaits.

“Ma dame,” dit l’un d’entre eux. “Il est tard et la tempête fait rage.”

Mais Kyra était déterminée et elle ne bougea pas d’un pouce. Ils finirent par réaliser qu’elle ne changerait pas d’avis et échangèrent un regard indécis. Puis finalement ils ouvrirent la lourde porte.

Au même moment une bourrasque de vent glacial s’engouffra en hurlant et lui fouetta le visage avec les flocons de neige. Elle referma bien ses fourrures et baissa les yeux sur ses pieds pour découvrir que la neige lui arrivait à mi-mollet.

Kyra était prête à s’avancer dans la neige en sachant qu’il n’était pas prudent de sortir ainsi la nuit car les bois étaient peuplés de créatures, de criminels et parfois même de trolls. Et cela était plus particulièrement vrai en cette nuit, la nuit de la Lune d’Hiver, la seule nuit de l’année où tout le monde était censé rester à l’intérieur, se barricader, la nuit où les morts pouvaient changer de monde et où tout pouvait arriver. Kyra releva les yeux et découvrit comme pour lui faire peur, une énorme lune rouge sur l’horizon.

Kyra prit une profonde inspiration et fit le premier pas sans même se retourner. Elle était prête à affronter ce que la nuit lui réservait.

CHAPITRE HUIT

Alec était assis dans la forge de son père devant la grande enclume abîmée par des années d’expérience. Il leva son marteau et l’abattit sur l’acier rougit d’une épée qu’il venait tout juste de retirer des flammes. Frustré, il transpirait et cherchait à évacuer sa colère. Il venait d’atteindre ses seize ans. Il était plus petit que la plupart des garçons de son âge et pourtant il était plus fort qu’eux et possédait de plus larges épaules qui laissaient déjà deviner une puissante musculature. Ses épais cheveux bruns lui arrivaient au niveau des yeux. Alec n’abandonnait pas facilement. Sa vie n’avait pas été facile, elle s’était forgée comme cette épée, par la force de coups durs. En s’asseyant à côté des flammes en repoussant en permanence ses cheveux du dos de la main, il ruminait ses pensées noires au sujet de la nouvelle qu’il venait d’apprendre. Il n’avait jamais ressenti un tel sentiment de désespoir. Il frappa son marteau, encore et encore et tandis que la sueur lui dégoulinait du front et tombait sur l’épée avec un bruit de sifflement, il souhaitât que ce marteau puisse éloigner de lui tous ses problèmes.

Sa vie entière Alec avait réussi à contrôler les choses, à travailler aussi dur que possible pour s’en sortir. Mais à présent, pour la première fois de sa vie, il ne pouvait faire rien d’autre qu’être le témoin de l’injustice qui venait de frapper sa propre famille.

Alex frappa, encore et encore, le bruit métallique résonnant dans ses oreilles, la sueur lui piquant les yeux, mais il n’y accordait aucune importance. Il voulait frapper jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de son marteau, il n’était pas concentré sur l’épée mais sur Pandésia. Il les aurait tous tués s’il avait pu, ces envahisseurs qui s’apprêtaient à lui enlever son frère. Alec frappa l’épée en imaginant qu’il s’agissait à la place de leurs têtes, souhaitant qu’il puisse se saisir du destin et le façonner de ses propres mains, souhaitant être suffisamment fort pour affronter Pandésia en personne.

Aujourd’hui, le jour de la Lune d’Hiver, était le jour qu’il détestait le plus, le jour où Pandésia venait ratisser tous les villages d’Escalon et réunir tous les garçons éligibles ayant atteints dix-huit ans pour les envoyer au service des Flammes. De deux ans plus jeune, Alec était encore en sécurité. Mais son frère Ashton qui venait d’avoir dix-huit à la saison précédente ne l’était plus. Pourquoi Ashton parmi tous ces gens? Il se posa la question. Ashton était son héro. Bien qu’il soit né avec un pied bot, Ashton avait toujours le sourire aux lèvres et était toujours de bonne humeur, bien plus jovial qu’Alec et il prenait toujours la vie du bon côté. C’était l’opposé d’Alec qui ressentait les choses en profondeur, qui était toujours aux prises de fortes émotions. Même s’il essayait très fort d’être heureux comme son frère, Alec n’arrivait pas à contrôler ses passions et se retrouvait souvent à ruminer ses pensées. On lui avait déjà fait la remarque qu’il prenait la vie trop au sérieux, qu’il devait se détendre mais il ne savait pas comment faire car pour lui la vie était une chose sérieuse et difficile.

D’un autre côté, Ashton était calme, posé et heureux malgré son handicap. Tout comme leur père il était également un très bon forgeron et arrivait à subvenir aux besoins de la famille, en particulier depuis que leur père était tombé malade. Si Ashton devait partir, leur famille sombrerait dans la pauvreté. Et pire que tout, pour avoir entendu de terribles histoires, Alec savait qu’être sélectionné comme recrue signifiait une mort certaine pour son frère. Il était injuste que Pandésia prenne son frère qui avait un pied bot. Mais Pandésia n’était pas particulièrement réputé pour sa compassion et Alec eut le terrible pressentiment qu’aujourd’hui était peut-être la dernière journée que son frère passait à la maison.

Leur famille tout comme leur village n’était pas très riche. Leur maison était simple, une petite maison à un étage près de laquelle se trouvait la forge, à proximité de Solis, à un jour de chevauchée au nord de la capitale et à un jour de chevauchée au sud de Whitewood. C’était un village paisible situé loin de la mer, au milieu d’une campagne vallonnée, éloigné de tout. Un endroit auquel la plupart des gens en route pour Andros ne faisaient même pas attention. Leur famille avait tout juste de quoi manger tous les jours. Ils utilisaient leur savoir-faire pour revendre les objets en fer qu’ils façonnaient et cela leur fournissait tout juste de quoi survivre.

Alec n’attendait rien de la vie mais il voulait la justice. Il frissonna à l’idée que son frère puisse leur être arraché pour servir Pandésia. Il avait entendu trop d’histoires sur le sort des recrues, les tours de garde aux Flammes brûlant nuit et jour, devenir un Gardien. Alec avait entendu que les esclaves pandésiens qui s’occupaient des Flammes étaient des hommes durs, des esclaves venant du monde entier, des recrues, des criminels et la pire espèce des soldats pandésiens. La plupart d’entre eux n’étaient pas de nobles guerriers d’Escalon, de nobles Gardiens de Volis. Alec savait que les trolls ne représentaient pas le plus grand danger aux Flammes, mais plutôt les gens qui s’y trouvaient. Il savait qu’Ashton serait incapable de se défendre: il était un forgeron de qualité, pas un combattant.

“ALEC!”

Le cri de sa mère fendit les airs supplantant le bruit du marteau.

Alec reposa son outil en respirant bruyamment ne réalisant pas à quel point il était exténué. Il s’essuya le front du dos de la main et regarda sa mère qui lui jetait un regard désapprobateur depuis la porte de la maison.

“Cela fait dix minutes que je t’appelle!” dit-elle rudement. “Il est plus que l’heure de manger! Nous n’avons pas beaucoup de temps avant qu’ils n’arrivent. Nous t’attendons tous. Rejoins-nous maintenant!”

Alec s’arracha de sa rêverie, déposa son marteau, se releva à contrecœur et se fraya un chemin dans l’atelier exigu. Il ne pouvait pas repousser l’inévitable plus longtemps.

Il s’avança vers la porte ouverte du cabanon, passa devant sa mère et s’arrêta pour regarder la table du dîner qui avait été dressée de la plus belle façon possible pour l’occasion avec le peu qu’ils avaient. Il s’agissait d’un simple bloc de bois et de quatre chaises. Un gobelet en argent avait été placé au centre, la seule belle chose que la famille possédât.

Assis autour de la table, son frère et son père relevèrent les yeux, leurs bols de soupe posés devant eux.

Ashton était grand et fin tandis que son père était un homme deux fois plus large que lui, avec un ventre rebondi, un front bas, des sourcils épais et les mains calleuses d’un forgeron. Ashton ressemblait à son père. Avec ses cheveux bouclés et ses yeux vert vifs, Alec ressemblait plutôt à sa mère.

Ashton les regarda et remarqua immédiatement l’expression de peur sur le visage de son frère, l’anxiété sur celui de son père. Tous deux semblaient à l’article de la mort. En entrant dans la pièce, son estomac se noua. Alec s’assit en face de son père et sa mère déposa un bol de bouillon devant lui avant d’en servir un pour elle-même.

Bien qu’il soit tard après l’heure du dîner et qu’habituellement à cette heure Alec était mort de faim, il n’avait aujourd’hui que peu d’appétit et son estomac était remué.

“Je n’ai pas faim,” murmura-t-il en brisant le silence.

Sa mère le regarda fixement.

“Je m’en fiche,” lâcha-t-elle. “Tu finiras ton assiette. C’est très probablement notre dernier repas ensemble, ne manque pas de respect à ton frère.”

Alec se tourna vers sa mère, une femme dans la cinquantaine. Son visage était marqué par une dure vie de labeur et il vit que ses yeux vifs lui lançaient un regard déterminé, le même regard que le sien.

“Ne pouvons-nous donc pas faire comme si de rien n’était?” demanda-t-il.

“C’est notre fils aussi tu sais,” le coupa-t-elle. “Tu n’es pas le seul ici.”

Alec se tourna vers son père, désespéré.

“Vas-tu les laisser faire Père?” demanda-t-il.

Son père fronça les sourcils et garda le silence.

“Tu es en train de gâcher un bon repas,” lui dit sa mère.

Son père leva une main et elle se tut. Il se tourna vers Alec et le regarda droit dans les yeux.

“Que veux-tu que je fasse?” demanda-t-il d’un ton sérieux.

“Nous avons des armes!” insista Alec qui s’attendait justement à ce genre de question. “Nous avons de l’acier! Nous faisons partie des rares personnes qui en ont! Nous sommes capables de tuer n’importe quel soldat qui s’approcherait de lui! Ils ne s’y attendront pas du tout!”

Son père secoua la tête de désapprobation.

“Ce sont les rêves d’un jeune homme,” dit-il. “Toi qui n’as jamais tué un homme de toute ta vie. Prétendons que tu tues le soldat et que tu récupères Ashton, que feras des deux cent suivants?”

“Alors laisse-nous cacher Ashton!” insista-t-il.

Son père secoua la tête.

“Ils ont une liste de noms de tous les garçons de ce village. Ils savent qu’il est ici. Si nous ne le leur donnons pas maintenant, ils nous tueront tous jusqu’au dernier.” Soupira-t-il peiné. “Ne crois-tu pas que j’ai envisagé cela mon garçon? Crois-tu être le seul à te soucier de son bien? Crois-tu que j’ai envie qu’ils me prennent mon seul fils?”

Stupéfait, Alec marqua une pause en entendant ces mots.

“Que veux-tu dire par mon seul fils?” demanda-t-il.

Son père rougit.

“Je n’ai pas dit mon seul—J’ai dit l’aîné”

“Non, tu as dit seul,” insista Alec perplexe.

Son père s’empourpra et haussa le ton.

“Arrête de discuter!” tonna-t-il. “Pas à un moment pareil. J’ai dit l’aîné et c’est ce que je voulais dire, un point c’est tout! Je ne veux pas qu’ils emmènent mon fils, tout autant que toi tu ne veux pas qu’ils emmènent ton frère!”

“Calme-toi Alec,” dit une voix sur le ton de la compassion, la seule voix calme dans cette pièce.

Alec releva les yeux et vit qu’Ashton lui souriait, calme et  posé comme à son habitude.

“Ҫa va aller mon frère,” dit Ashton. “Je ferai mon service et je reviendrai.”

“Revenir?” répéta Alec. “Ils prennent les Gardiens pour sept ans.”

Ashton sourit.

“Et bien je te reverrai dans sept ans,” répondit-il avec un grand sourire. “Je m’attends à ce que tu sois plus grand que moi alors.”

C’était typique d’Ashton, il essayait toujours de mettre Alec à l’aise, il pensait toujours aux autres même en des moments pareils.

Alec sentit son cœur se briser.

“Ashton, tu ne peux pas partir,” insista-t-il. “Tu ne survivras pas aux Flammes.”

“Je—” commença Ashton.

Mais ses paroles furent interrompues par une grande agitation au dehors. Ils entendirent le bruit de chevaux chargeant dans le village, accompagné de cris d’hommes. Toute la famille se regarda, angoissée. Ils restèrent assis, figés tandis que des gens commencèrent à faire des allées et venues sous leurs fenêtres. Alec pouvait voir que les familles et leurs garçons s’alignaient à l’extérieur.

“Aucun intérêt de prolonger cela,” dit son père en se relevant et en mettant ses mains sur la table. “Ne subissons pas l’humiliation qu’ils pénètrent dans notre maison pour le traîner dehors. Nous devons nous aligner dehors comme les autres et rester fiers, en espérant que lorsqu’ils verront le pied d’Ashton ils se comporteront humainement et le laisseront tranquille.”

Tout comme les autres, Alec se releva à contrecœur et ils sortirent de la maison.

En sortant dans la nuit froide, Alec fut frappé par la vue qui s’offrait à eux: son village n’avait jamais connu pareille agitation. Les rues étaient illuminées par des torches et tous les garçons de plus de dix-huit ans étaient alignés, sous les regards nerveux de leurs familles. Un nuage de poussière avait emplit les rues au passage du convoi de pandésiens, des dizaines de soldats parés de leur armure écarlate conduisaient des chariots tirés par de puissants étalons, ces chariots étant faits de barres de fer qui s’entrechoquaient bruyamment sur la route cabossée.

Alec examina les chariots et vit qu’ils étaient remplis de garçons venant de tout le pays qui les regardaient avec des visages apeurés et endurcis. Il déglutit à cette vue, n’osant imaginer ce qui attendait son frère.

Le convoi s’arrêta dans le village et un silence pesant se fit tandis que tout le monde retenait son souffle.

Le commandant des soldats pandésiens sauta d’un chariot. Il était grand et aucune gentillesse n’émanait de ses yeux noirs. Une grande cicatrice lui barrait l’un des sourcils. Il s’avança lentement en observant les garçons alignés. La ville était si calme que tout le monde pouvait entendre le bruit de ses éperons à chaque pas.

Le soldat examina chaque garçon, leur relevant le menton et les regarda droit dans les yeux, leur donnant un coup à l’épaule pour tester leur équilibre. Il faisait un petit signe de tête signifiant à ses hommes qu’ils pouvaient s’emparer du garçon qu’il venait d’examiner et le traîner sans ménagement jusqu’au chariot. Certains garçons suivaient en silence, d’autres protestaient mais ces derniers étaient rapidement réduits au silence sous les coups de bâtons et jetés comme les autres dans les différents chariots. Á plusieurs reprises des mères fondirent en larmes et des pères se mirent à crier mais rien n’aurait pu arrêter les pandésiens.

Le commandant poursuivit son inspection, dépouillant le village de ses meilleurs atouts jusqu’à ce qu’il s’arrête finalement devant Ashton tout au bout de la ligne.

“Mon fils est boiteux,” dit rapidement leur mère d’un ton implorant et désespéré. “Il ne vous sera d’aucune utilité.”

Le soldat dévisagea Ashton de haut en bas et son regard s’arrêta sur son pied.

“Remonte ton pantalon,” dit-il, “et enlève tes bottes.”

Ashton s’exécuta en prenant appui sur Alec pour ne pas perdre l’équilibre. Connaissant suffisamment bien son frère, Alec sut qu’il se sentait particulièrement humilié. Son pied lui avait toujours fait honte. Il était plus petit que l’autre et était tordu d’une telle façon qu’il ne pouvait marcher sans boiter.

“Il travaille pour moi à la forge,” glissa le père d’Alec. “Il est notre unique source de revenu. Si vous le prenez, notre famille n’aura plus rien. Nous ne survivrons pas.”

Ayant fini son inspection, le commandant fit signe à Ashton de remettre sa botte. Il se retourna et regarda le père d’un air glacial et déterminé.

“Vous vivez sur nos terres à présent,” dit-il d’une voix froide, “et votre fils est notre propriété. Nous pouvons en disposer comme bon nous semble. Emmenez-le!” cria le commandant à ses hommes qui se précipitèrent vers Ashton.

“NON!” hurla de douleur la mère d’Alec. “PAS MON FILS!”

Elle se jeta sur Ashton et s’accrocha à ce dernier. Mais un soldat pandésien s’avança et la gifla du revers de la main.

Le père d’Alec attrapa le bras du soldat mais plusieurs soldats le rouèrent de coups et le jetèrent à terre.

Témoin de la scène et voyant les soldats traîner son frère vers le chariot, Alec ne put se retenir. Cette injustice le tuait et il savait qu’il n’arriverait pas à vivre avec ce poids. La vision de son frère leur étant arraché le hanterait jusqu’à le fin de ses jours.

Quelque chose se passa en lui.

“Prenez-moi à sa place!” s’entendit-il crier en se plaçant entre Alec et les soldats.

Ils s’arrêtèrent et le dévisagèrent, littéralement déstabilisés.

“Nous sommes de la même famille, nous sommes frères!” continua Alec. “La loi vous autorise à prendre un garçon de chaque famille. Laissez-moi être ce garçon!”

Le commandant s’avança et le dévisagea d’un air méfiant.

“Et quel âge as-tu garçon?” lui demanda-t-il.

“Je viens d’avoir seize ans!” s’exclama-t-il fièrement.

Le commandant ricana et les soldats se mirent à rire.

“Tu es trop jeune pour être une recrue,” conclut-il en le congédiant.

Alors qu’il tournait les talons, Alec courut devant lui n’étant pas prêt à accepter un tel refus.

“Je suis un meilleur soldat que lui!” insista Alec. “Je suis capable de jeter une lancer bien plus loin que lui et d’assener des coups d’épée bien plus puissants. Je vise mieux et je suis plus fort que des garçons bien plus âgés que moi. S’il-vous-plaît,” implora-t-il. “Donnez-moi une chance.”

D’après le regard que lui rendit le commandant, Alec put voir qu’il essayait de dissimuler sa peur derrière une fausse apparence de confiance. Il savait qu’il prenait un gros risque: il pouvait facilement être jeté en prison, voir même tué pour ceci.

Le commandant le regarda pendant ce qui lui parut une éternité. Le village entier était silencieux. Puis finalement il fit un signe de tête à ses hommes.

“Laissez l’infirme,” ordonna-t-il. “Prenez le garçon.”

Les soldats repoussèrent Ashton, s’emparèrent d’Alec et l’emmenèrent. Tout se passa tellement vite que cela ne semblait pas réel.

“NON!” hurla la mère d’Alec.

Tandis que les soldats l’emmenaient et le jetaient brutalement dans un chariot plein de garçons, Alec vit sa mère fondre en larmes.

“Non!” hurla Ashton. “Laissez mon frère! Prenez-moi à sa place!”

Mais plus personne ne l’écoutait. Alec fut jeté au fond du chariot d’où se dégageaient des odeurs corporelles fortes et une odeur de terreur, il trébucha sur d’autres garçons qui le repoussèrent brutalement et la porte de fer se referma sur eux dans un bruit métallique. Plus que de la peur, Alec se sentit soulagé d’avoir épargné la vie de son frère. Il avait échangé sa vie contre celle de son frère et tout ce qui pourrait arriver à présent ne serait rien en comparaison de ce geste.

En s’asseyant sur le plancher et s’adossant contre les barres de fer du chariot qui s’était déjà remis en mouvement, il savait qu’il ne survivrait probablement pas à cette épreuve. Il croisa les regards emplis de colère des autres garçons qui le dévisageaient dans les ténèbres. Alors qu’ils avançaient sur la route cahoteuse, il se rendit compte qu’il serait exposé à la mort de millions de façons différentes dans cette aventure. Il se demanda de quelle façon il mourrait. Dans Les Flammes? Poignardé par un garçon? Dévoré par un troll?

Ou bien rien de tout cela ne se produirait et d’une façon ou d’une autre et contre toute attente il réussirait à survivre?

CHAPITRE NEUF

Kyra marchait dans la neige qui l’aveuglait, Léo s’appuyant contre sa jambe. Son corps était l’unique chose qui lui permettait de garder l’équilibre dans cette mer de blanc. La neige lui fouettait le visage et elle ne voyait pas à plus de quelques mètres devant elle. La faible lueur de la lune rouge lui permettait de voit un peu mieux, lorsque les nuages ne voilaient pas entièrement la lune. La morsure du froid était terrible. Cela ne faisait que quelques heures qu’elle était partie de chez elle mais la chaleur du fort de son père lui manquait déjà. Elle s’imaginait assise près du feu sur un tas de fourrures en buvant du chocolat chaud et lisant un livre.

Kyra s’efforça de se sortir ces images de la tête et redoubla d’efforts, déterminée. Elle était décidée à prendre ses distances avec la vie que son père avait décidé pour elle et ce, quel qu’en soit le prix. Elle ne se marierait pas de force à un homme qu’elle ne connaissait pas et dont elle n’était pas amoureuse et certainement pas pour apaiser Pandésia. Elle ne vivrait pas une vie ménagère et on ne pouvait pas la forcer à abandonner ses rêves. Elle préférait mourir ici dans le froid et la neige plutôt que de vivre une vie que les autres auraient choisie pour elle.

Kyra avançait, la neige lui arrivant jusqu’aux genoux et elle s’enfonça plus avant dans la nuit noire, dans le pire temps qu’elle ait jamais vu. Cela lui semblait irréel. En cette nuit où soi-disant les morts revenaient sur terre, où les gens avaient peur de sortir de chez eux, où les villageois barricadaient leurs portes et fenêtres même lorsque le temps était au plus beau, elle sentait une énergie spéciale dans les airs. L’air était lourd, comme s’il n’y avait pas que de la neige: elle pouvait sentir les esprits tout autour d’elle. Cela lui donnait l’impression qu’ils la regardaient, qu’elle marchait vers son destin ou peut-être bien vers sa propre mort.

Kyra arriva au sommet d’une colline et l’espace d’un instant elle aperçut l’horizon. Pour la première fois depuis qu’elle avait commencé à marcher, elle ressentit une lueur d’espoir. Au loin et malgré la tempête, Les Flammes éclairaient le ciel. Seul point de repère dans cet océan de blanc. Par cette nuit noire, elles l’attiraient comme un aimant. Toute sa vie, elle s’était interrogée sur cet endroit que son père lui avait formellement interdit de fréquenter. Elle était étonnée d’avoir déjà marché aussi loin et elle se demanda si elle n’avait pas perdu la notion du temps depuis qu’elle était partie.

Kyra s’arrêta pour reprendre sa respiration. Les Flammes. Le grand mur de feu de quatre-vingt kilomètres de large qui constituait la frontière est d’Escalon, l’unique barrière qui protégeait sa nation des vastes terres de Marda, le royaume des trolls. Cet endroit où son père et son père avant lui avaient servi pour protéger leurs terres natales, que tous les hommes de son père et tous les Gardiens servaient lorsque venait leur tour de garde.

D’après les récits qu’elle avait entendus, elles étaient plus hautes et plus lumineuses qu’elle se l’était imaginé et elle se demanda quelle force magique les gardait actives, comment elles pouvaient brûler nuit et jour sans jamais s’éteindre. Les voir de ses propres yeux soulevait plus de questions que cela ne lui amenait de réponses.

Kyra savait que des milliers d’hommes étaient stationnés le long des Flammes, toutes sortes d’hommes: des professionnels de Volis mais également des pandésiens, des esclaves, des recrues et des criminels. Techniquement ils étaient tous des Gardiens mais aucun d’entre eux n’avait les compétences des gens de son père qui eux s’occupaient des Flammes depuis des générations. De l’autre côté des milliers de trolls étaient tapis à l’affût d’une occasion de traverser. C’était un endroit dangereux. Un endroit mystique. Un endroit pour les désespérés, les intrépides et les courageux.

Kyra s’assit pour observer. Elle avait besoin de s’orienter dans cette tempête. Et elle avait besoin de se réchauffer. Elle décida de s’approcher.

Elle descendit de la colline neigeuse en direction des Flammes en se servant de son bâton. Léo la suivait de près. Bien qu’elles n’aient pas dû se trouver à plus d’un bon kilomètre, cela lui parut faire dix kilomètres et ce qui aurait dû être une marche de dix minutes lui prit plus d’une heure. La neige tombait de plus en plus fort et la morsure du froid était de plus en plus vive. Elle se retourna vers Volis mais le fort avait depuis longtemps disparu dans la tempête blanche. De toute façon elle avait trop froid pour faire demi-tour.

Ses jambes tremblaient de froid, ses orteils étaient engourdis, sa main collée au bâton et Kyra finit par arriver en bas de la colline. Une bouffée de chaleur la saisit, Les Flammes étaient devant elle. Elle en eut le souffle coupé. Á moins de cent mètres d’elle, la lumière était si vive qu’elle éclairait la nuit comme en plein jour. Les Flammes s’élevaient si haut dans le ciel qu’elle n’arrivait pas à voir jusqu’où elles allaient. La chaleur dégagée était si forte qu’elle la réchauffait même à cette distance. Son corps reprenait doucement vie, elle sentait de nouveau ses pieds et ses mains. Les craquements et les sifflements du feu étaient si forts que l’on n’entendait même plus le cri du vent.

Fascinée, Kyra s’approcha. Elle se réchauffait au fur et à mesure comme si elle marchait sur la surface du soleil. Elle se sentait fondre, une sensation de picotement lui parcourait l’extrémité des membres. C’était comme se tenir devant une cheminée gigantesque et elle sentit la vie revenir en elle. Hypnotisée, elle se tenait comme un insecte devant une flamme. Elle contemplait cette merveille du monde, la plus belle chose du pays, la seule chose qui les gardait en sécurité et la seule chose que personne ne comprenait. Personne, ni les historiens, ni les rois, ni même les sorciers. Comment cela avait-il commencé? Qu’est-ce qui les faisait brûler? Quand s’arrêteraient-elles?

Les Guetteurs connaissaient soi-disant ces réponses. Mais ils ne les révèleraient bien sûr jamais. La légende disait que l’Épée de feu qui était gardée dans une des deux tours (personne ne savait dans laquelle), permettait de garder Les Flammes en vie. Les Tours étaient défendues par une sorte de secte, les Guetteurs, un ordre ancien à moitié homme et à moitié autre chose, et se trouvaient bien cachées aux côtés opposés d’Escalon. L’une d’entre elle se trouvait sur le rivage ouest le plus éloigné à Ur, et l’autre dans l’extrême sud-est de Kos. Les Guetteurs avaient le soutien des meilleurs chevaliers du royaume et tous partageaient les mêmes objectifs: garder l’Épée de feu bien cachée et maintenir Les Flammes en activité.

Son père lui avait dit que plus d’un troll ayant réussi à passer Les Flammes avait essayé de trouver les tours pour dérober l’Épée mais aucun n’y était parvenu. Les Guetteurs étaient très habiles. Après tout même Pandésia, tout puissant fut-il, n’avait pas osé occuper les Tours, ne s’était pas risqué à mettre en colère les Guetteurs et mettre en péril Les Flammes.

Kyra perçut un mouvement. Elle repéra au loin des soldats en patrouille qui portaient des torches et qui arpentaient Les Flammes l’épée à la taille. Ils étaient éparpillés sur environ cinquante mètres pour occuper au maximum l’espace. Á leur vue son cœur s’accéléra. Elle y était arrivée.

Se sentant plus que jamais vivante, Kyra ne bougea pas, ne sachant que faire. Elle savait qu’un troll pouvait débarquer à tout moment. Le feu les tuait généralement mais certains utilisaient des boucliers et réussissaient à traverser Les Flammes et à survivre suffisamment longtemps pour tuer le maximum de soldats. S’ils survivaient à leur traversée, ils se réfugiaient parfois dans les bois et terrorisaient des villages. Elle se souvint qu’un homme de son père avait ramené la tête d’un troll et c’était quelque chose qu’elle n’oublierait jamais.

Kyra continuait de regarder Les Flammes si mystérieuses en se posant des questions sur son sort aussi loin de chez elle. Qu’allait-elle devenir à présent?

“Hé, que fais-tu ici?” lui lança une voix.

Un soldat, l’un des hommes de son père l’avait remarquée et s’approchait d’elle.

Kyra ne voulait pas de confrontation. De nouveau réchauffée et ayant retrouvé ses esprits, elle sut qu’il était temps de continuer sa route.

Elle siffla Léo et tous deux tournèrent les talons et repartirent dans la tempête en direction des bois. Elle ne savait pas où aller ensuite mais Les Flammes l’avaient inspirée et elle savait que son destin se trouvait quelque part ici, bien qu’elle ne sache pas encore ce qui l’attendait.

*

Gelée jusqu’à l’os, Kyra trébuchait dans la nuit. Elle était reconnaissante que Léo soit avec elle car elle se demandait combien de temps encore elle allait continuer ainsi. Elle avait cherché un abri pour se protéger du vent et de la neige et malgré les risques elle se retrouvait à présent en direction du Bois des Épines, le seul endroit à portée de vue. Les Flammes se trouvaient loin derrière elle à présent et leur lueur n’était plus visible sur l’horizon. Les nuages avaient depuis longtemps englouti la lune rouge et l’obscurité était complète. Les doigts et orteils de nouveau engourdis, la situation semblait de plus en plus critique. Elle commença à se demander si cela n’était pas insensé d’avoir quitté le fort. Elle se demanda si son père se souciait de sa disparition, lui qui était prêt à l’abandonner aussi facilement.

Une nouvelle vague de colère s’empara d’elle et elle continua d’avancer dans la neige sans savoir vers où elle allait mais déterminée à s’écarter au maximum de la vie qui l’attendait là-bas. Une nouvelle rafale de vent fit gémir Léo. Kyra releva la tête et fut surprise de découvrir qu’ils avaient atteint le Bois des Épines.

Kyra s’arrêta, saisie par un sentiment d’appréhension. Elle savait à quel point cet endroit était dangereux, même en groupe en plein jour. Venir seule ici et de nuit le soir de la Lune d’Hiver où les esprits erraient était de la pure folie. Elle savait que n’importe quoi pouvait arriver.

Une nouvelle rafale les transperça, faisant descendre de la neige dans son cou et la glaçant jusqu’à l’os. Cela l’incita à avancer, à dépasser les premiers arbres dont les branches étaient couvertes de neige et c’est ainsi qu’elle pénétra dans le bois.

Kyra ressentit immédiatement un sentiment de soulagement. Les branches épaisses la protégeaient du vent et tout était plus calme ici. La tempête de neige qui faisait rage à l’extérieur avait laissé place à de petits flocons et pour la première fois depuis qu’elle était sortie dehors, Kyra put voir normalement. Elle se sentait déjà réchauffée.

Kyra en profita pour se secouer et faire tomber la neige de ses bras, épaules et cheveux tandis que Léo se secouait, faisait voler de la neige dans toutes les directions. Elle sortit un bout de viande séchée de son sac et lui donna. Il prit la viande avec avidité et elle lui caressa la tête.

“Ne t’inquiète pas mon ami, je vais nous trouver un abri,” dit-elle.

Kyra s’enfonça plus avant dans le bois à la recherche de n’importe quel abri car elle réalisa qu’ils devraient rester à l’abri dans le bois pendant la nuit en attendant la fin de la tempête. Au petit matin ils reprendraient leur marche. Elle cherchait un gros rocher, un gros tronc d’arbre noueux mais l’idéal aurait été une grotte. Elle ne trouva rien.

Ils continuèrent avec de la neige jusqu’aux genoux en se défendant contre les branches chargées de neige dans ce bois épais. Au fur et à mesure qu’ils progressaient, ils entendaient d’étranges cris d’animaux tout autour d’eux. Elle entendit un grondement grave juste à côté d’elle et fit volte-face en essayant de voir quelque chose au travers des branches mais ce fut peine perdue. Kyra pressa le pas, ne souhaitant pas découvrir quel genre de bête se tapissait dans l’ombre et n’ayant pas envie de se battre. Il faisait trop noir pour voir quoi que ce soit. Elle agrippa fermement son arc, ne sachant même pas si elle arriverait à s’en servir avec les mains engourdies.

Kyra escalada une pente douce et arrivée au sommet, elle s’arrêta pour contempler la vue qu’offrait un bref éclat de lune passant au travers des arbres. En contrebas scintillait un lac aux eaux transparentes d’un bleu glacial. Elle reconnut immédiatement le Lac des Rêves. Enfant, son père l’avait amené ici une fois et ils avaient allumé une bougie qu’ils avaient déposée sur un nénuphar en l’honneur de sa mère. Ce lac était considéré comme un endroit sacré, un grand miroir qui vous permettait de voir votre vie passée et à venir. C’était un endroit mystique où l’on ne se rendait pas sans une bonne raison, un endroit où les vœux les plus sincères ne pouvaient pas être ignorés.

Kyra prit la direction du lac, comme attirée par lui. Elle dégringola la pente raide en gardant l’équilibre grâce à son bâton, se frayant un chemin au travers des arbres, glissant mais sans tomber, jusqu’à atteindre le rivage. Bizarrement, le bord du lac était sablonneux, fait de sable fin que la neige ne recouvrait pas. C’était magique.

Kyra s’agenouilla sur le bord en frissonnant de froid et elle baissa les yeux. Grâce à la clarté de la lune, elle vit son reflet, ses cheveux blonds lui tombant sur les joues, ses yeux gris pâle, ses pommettes bien dessinées, ses traits délicats qui ne ressemblaient aucunement à ceux de son père ni de ses frères. Elle fut surprise de découvrir un air de défi dans son propre regard, le regard d’une guerrière.

Tout en regardant son reflet, les mots prononcés par son père des années auparavant lui revinrent en mémoire: une prière venant du cœur au Lac des Rêves ne peut être refusée.

Se sachant à un tournant de sa vie, Kyra avait plus que jamais besoin de conseils. Elle n’avait jamais hésité sur les choix à prendre, sur ce qu’elle devait faire. Elle ferma les yeux et pria de tout son être.

Dieu, je ne sais pas qui tu es. Mais je te demande ton aide. Fais-moi un signe et je te donnerai ce que tu veux en retour. Montre-moi le chemin à suivre. Fais que ma vie soit emplie d’honneur et de courage. De bravoure. Laisse-moi devenir une grande guerrière et fais en sorte que je ne sois pas livrée au bon vouloir d’un homme. Permets que je puisse avoir la liberté de faire ce que je veux, que personne ne décide pour moi.

Engourdie de froid et agenouillée ainsi, Kyra pria, n’ayant aucun endroit au monde où aller. Elle pria de tout son cœur et de tout son être. Elle perdit la notion de temps et d’espace.

Lorsqu’elle ouvrit les yeux, Kyra ne put dire combien de temps s’était écoulé, des flocons s’étaient accumulés sur ses paupières fermées. D’une certaine façon, elle avait l’impression d’avoir changé sans trop savoir comment l’expliquer, comme si une paix intérieure s’était emparée d’elle. Elle regarda le lac et ce qu’elle vit lui coupa le souffle.

Ce qu’elle vit dans le lac n’était pas son propre reflet mais celui d’un dragon. Il avait un regard fier, des yeux brillants et jaunes et était couvert de vieilles écailles rouges. Elle sentit son sang se glacer lorsqu’il ouvrit la gueule et se mit à rugir.

Stupéfaite, Kyra fit volte-face en s’attendant à découvrir un dragon derrière elle. Elle regarda partout mais ne vit rien.

Il n’y avait qu’elle et Léo qui gémit doucement.

Kyra se retourna et regarda de nouveau dans le lac mais n’y vit cette fois que son propre reflet.

Son cœur s’accéléra dans sa poitrine. Était-ce un jeu de lumière? Ou le fruit de sa propre imagination? Cela n’était bien sûr pas possible. Les dragons avaient habité Escalon il y a de cela des milliers d’années. Perdait-elle la tête? Qu’est-ce que cela voulait dire?

Kyra sursauta en entendant un bruit terrifiant s’élever du fond des bois, une sorte de hurlement ou de gloussement. En l’entendant, Léo se retourna et se mit à grogner le poil hérissé. Kyra scanna les bois et vit une faible lueur au milieu des arbres, comme s’il y avait un feu mais il n’y avait pas de feu. Seulement une inquiétante lueur blanche.

Kyra sentit également les poils de sa nuque se hérisser comme si un monde différent la prenait pour cible. Elle eut l’impression d’avoir ouvert une porte sur un autre monde. Une partie d’elle voulut se mettre à hurler et partir en courant mais au lieu de cela elle se trouva fascinée, son corps agissant contre sa volonté. Elle se releva et se retrouva inexorablement attirée par la lumière.

Kyra grimpa sur la colline accompagnée de Léo, la lumière devenant de plus en plus forte à mesure qu’ils approchaient. Elle atteignit finalement le bord de la clairière et resta sans voix à la vue de la scène qui se présentait devant elle, une scène dont elle ne s’attendait certainement pas à être témoin et qu’elle n’oublierait jamais de sa vie.

Une vieille femme à la peau encore plus blanche que la neige et au visage grotesque couvert de verrues et de cicatrices regardait fixement ce qui ressemblait à un feu devant elle, ses mains ridées tendues devant elle. Mais le feu brillait d’un étrange éclat blanc et aucune bûche ne l’alimentait. Elle releva les yeux vers Kyra, des yeux d’un bleu glacial, entièrement colorés et sans blanc ni pupille. C’était la chose la plus effrayante que Kyra ait vue de toute sa vie et son cœur s’arrêta. Tout en elle lui hurlait de partir en courant mais encore une fois elle se surprit à s’approcher encore plus près.

“La Lune d’Hiver,” dit la vieille femme d’une voix grave surnaturelle comme si un crapaud avait parlé à sa place. “Où les morts ne sont pas vraiment vivants et les vivants ne sont pas vraiment morts.”

“Et de quelle catégorie faites-vous partie?” demanda Kyra en s’avançant.

La femme ricana, un son terrifiant qui fit raidir Kyra. Léo se mit à grogner.

“La question est,” dit la femme, “de quelle catégorie fais-tu partie?”

Kyra frissonna.

“Je suis vivante,” insista-t-elle.

“Vraiment? Pour moi tu es plus morte que moi-même.”

Kyra se demanda quel était le sens de ces paroles mais elle eut l’impression qu’il s’agissait d’une réprimande, d’une réprimande pour ne pas oser aller bravement de l’avant et être à l’écoute de ses désirs.

“Que cherches-tu, brave guerrière?” demanda la femme.

Le cœur de Kyra s’accéléra à ces mots, elle s’enhardie.

“Je veux vive pour de vrai,” dit-elle. “Je veux être une guerrière. Tout comme mon père est un grand guerrier.”

La vieille femme regarda de nouveau les flammes et Kyra fut soulagée qu’elle détourne son regard d’elle quelques instants. Un long silence s’installa tandis que Kyra attendait en se posant plein de questions.

Au bout d’un long moment de silence, le cœur de Kyra s’emplit de déception. Peut-être que la femme ne lui donnerait aucune réponse. Ou peut-être son souhait était-il irréalisable.

“Peux-tu m’aider?” finit par demander Kyra. “Peux-tu changer mon destin?”

La femme la regarda les yeux brillants, d’un regard intense et effrayant.

“Tu as choisi la nuit où toutes les choses sont possibles,” répondit-elle doucement. “Si tu veux vraiment quelque chose, tu pourras l’avoir. La question est: es-tu prête à faire des sacrifices pour cela?”

Kyra se mit à réfléchir en explorant toutes les possibilités.

“Je donnerai tout,” dit-elle. “Tout.”

De nouveau un long silence s’ensuivit que seul le hurlement du vent vint perturber. Léo se mit à gémir.

“Nous naissons tous avec un destin,” finit par dire la vieille femme. “Et pourtant nous devons choisir notre voie. Le destin et la volonté dansent ensembles tout au long de notre vie. Ils sont en perpétuelle opposition. Quel côté l’emportera… cela dépend.”

“Dépend de quoi?” demanda Kyra.

“De la force de ta volonté. Á quel point tu veux désespérément quelque chose et à quel point tu es bénie par le Dieu. Et peut-être le plus important dépend de ce que tu es prête à sacrifier.”

“Je suis prête à faire des sacrifices,” dit Kyra, un sentiment de force s’emparant d’elle. “Je sacrifierais tout pour ne pas vivre une vie régie par les choix des autres.”

Dans le long silence qui suivit, la femme la regarda avec une telle intensité que Kyra faillit presque se détourner.

“Jure-le-moi,” dit la veille femme. “En cette nuit, jure-moi que tu paieras le prix.”

Kyra s’avança d’un air solennel le cœur battant en sentant que sa vie était sur le point de changer.

“Je le jure,” déclara-t-elle en pensant plus que jamais les mots qu’elle prononça.

L’assurance de sa voix fendit les airs, sa voix étant plus autoritaire qu’elle ne s’y attendait.

La vieille femme la dévisagea et pour la première fois fit un signe d’approbation, son visage prenant soudain un air de respect.

“Tu deviendras une guerrière et même bien plus que cela,” proclama haut et fort la femme en levant une de ses mains, sa voix résonnant de plus en plus fort à mesure qu’elle parlait. “Tu seras la plus grande de tous les guerriers. Plus grande que ton père. Et par-dessus tout, tu seras une grande souveraine. Ton pouvoir sera au-delà de toutes tes espérances. Des nations entières te respecteront.”

En entendant les paroles de la femme, le cœur de Kyra se mit à battre fort dans sa poitrine. Ils étaient déclarés avec une telle autorité qu’on aurait pu croire que tous ces événements avaient déjà eu lieu.

“Mais tu seras également tentée par les ténèbres,” continua-t-elle. “Tu seras aux prises d’une grande bataille intérieure, les ténèbres contre la lumière. Si tu surmontes ce combat, le monde entier t’appartiendra.”

Grisée, Kyra n’en croyait pas ses oreilles. Comment cela était-il possible? Elle devait se tromper de personne. On ne lui avait jamais dit qu’elle deviendrait quelqu’un d’important, qu’elle serait une personne spéciale. Tout cela lui semblait tellement étranger, hors d’atteinte.

“Comment?” demanda Kyra. “Comment est-ce possible? Je ne suis qu’une fille.”

La femme sourit, d’un sourire atroce et démoniaque dont Kyra se souviendrait jusqu’à la fin de ses jours. Elle s’approcha de Kyra qui se mit à trembler de peur.

“Parfois,” grinça la vieille femme, “ton destin t’attend au prochain tournant, à ta prochaine respiration.”

Un éclair éblouissant força Kyra à fermer les yeux tandis que Léo grognait et se jetait sur la vieille femme.

Lorsque Kyra rouvrit les yeux, la lumière avait disparu. De même que la femme. Léo n’avait attrapé rien d’autre que de l’air. La clairière était de nouveau plongée dans l’obscurité.

Kyra regarda tout autour d’elle, ébahie. Venait-elle d’imaginer toute cette scène?

Soudain, comme en réponse à ses pensées, un hurlement bestial et terrifiant s’éleva, comme si les cieux se mettaient à hurler et Kyra clouée sur place repensa au lac. Á son reflet.

Bien qu’elle n’en ait jamais vu de sa vie, elle savait au plus profond d’elle-même, elle savait qu’il s’agissait du cri d’un dragon. Qu’il l’attendait au-delà de la clairière.

La femme ayant disparu et se retrouvant seule, Kyra se sentit grisée à l’idée de ce qui venait de se passer et de ce que cela impliquait. Elle essayait de comprendre l’origine de ce bruit. C’était un grondement, un son qu’elle entendait pour la première fois, primitif, comme si la terre venait de se créer. Cela la terrifiait et l’attirait à la fois. Sans lui laisser aucune alternative, ce son résonnait en elle d’une façon qu’elle ne pouvait expliquer et elle réalisa qu’il s’agissait d’un son qui dormait au plus profond de son inconscient depuis toujours.

Suivie de Léo, Kyra traversa les bois en trébuchant dans la neige profonde, les branches lui griffant le visage. Mais elle ne s’en souciait pas, le sentiment d’urgence la poussant à avancer. En entendant de nouveau le cri perçant, Kyra comprit qu’il s’agissait d’un cri de détresse.

Le dragon est en train de mourir, comprit-elle, et il a désespérément besoin de mon secours.

CHAPITRE DIX

Merk se trouvait dans la clairière avec un homme mort à ses pieds. Il regarda les sept autres voleurs hébétés. Le respect et la peur se lisaient désormais sur leurs visages. Ils réalisaient leur erreur de l’avoir pris pour un autre voyageur sans défense.

“Je suis fatigué de tuer,” leur dit Merk calmement en souriant, “aujourd’hui est votre jour de chance. Vous pouvez vous retourner et partir en courant.”

Un long silence tendu s’installa tandis qu’ils se regardaient en débattant clairement sur la conduite à adopter.

“Tu viens de tuer notre ami,” siffla l’un d’entre eux.

“Votre ex-ami,” le corrigea Merk. “Et si tu continues de parler, tu seras le prochain.”

Le voleur fronça les sourcils et leva son bâton.

“Nous sommes encore sept contre un. Dépose ce couteau doucement et lève les mains et peut-être que nous déciderons de ne pas te couper en morceaux.”

Le sourire de Merk s’agrandit. Il réalisa qu’il était las de résister à son besoin de tuer, de résister à la personne qu’il était réellement. Il était tellement plus facile d’arrêter de résister, de redevenir le meurtrier qu’il était.

“Je t’aurais prévenu,” dit-il en secouant la tête.

Le voleur chargea bâton levé et l’abattit violemment.

Merk fut surpris qu’un homme aussi gros puisse être aussi rapide. Toutefois il était maladroit et Merk se contenta de l’éviter et le poignarda dans le ventre en se mettant de côté, le laissant s’écrouler tête la première dans la poussière.

Un autre voleur chargea en levant son poignard et visant l’épaule de Merk. Ce dernier lui attrapa le poignet, lui fit changer sa trajectoire et força l’homme à plonger lui-même le poignard dans son propre cœur.

Merk vit un des hommes se saisir de son arc et viser. Il attrapa vivement un autre homme qui se jetait sur lui, tourna sur lui-même et s’en servit comme bouclier humain. L’otage hurla lorsque la flèche lui transperça la poitrine.

Merk jeta l’homme mourant sur celui qui tenait l’arc afin de stopper son second tir. Puis il leva son poignard et lui jeta dessus. Le poignard tournoya sur lui-même au travers de la clairière jusqu’à se planter dans le cou de l’homme qui mourut sur le coup.

Il ne restait plus que trois voleurs qui regardaient Merk d’un air hésitant en se demandant s’il fallait attaquer ou pas.

“Nous sommes trois contre un!” cria l’un d’eux. “Attaquons tous ensemble!”

Ils chargèrent en même temps mais Merk patient et détendu ne bougea pas d’un pouce. Il n’avait plus d’arme et c’était très bien comme cela. Il s’était rendu compte que souvent la meilleure façon de défaire des adversaires plus nombreux était d’utiliser leurs armes contre eux-mêmes.

Merk attendit le premier coup, un garçon qui l’attaqua maladroitement à l’épée, sans aucune puissance ni technique. Merk fit un pas de côté et attrapa le poignet du garçon, le força à lâcher prise et se servit de son arme pour lui trancher la gorge. Lorsque le deuxième essaya de l’attaquer, Merk fit volte-face et lui planta l’épée dans la poitrine. Puis il fit face au troisième assaillant et lui lança l’épée dans la poitrine, ce à quoi l’homme ne s’attendait pas. Il retomba à plat sur le dos.

Merk regarda les corps des huit hommes morts autour de lui, en faisant le bilan de son travail avec son regard d’assassin professionnel. Il remarqua que l’un d’entre eux, celui qui l’avait attaqué au bâton, était encore en vie et gisait sur le ventre. L’ancien Merk reprit le dessus et il s’avança vers l’homme d’un air insatisfait. Ne jamais laisser derrière soi un ennemi vivant. Jamais. Ne jamais laisser voir ton visage à l’ennemi.

Merk s’avança nonchalamment vers le voleur et le retourna sur le dos du bout de sa botte. Le voleur le regarda en saignant de la bouche et les yeux emplis de terreur.

“S’il-vous-plaît… ne faites pas ça,” implora-t-il. “Je vous aurai laissé partir.”

Merk sourit.

“Vraiment?” demanda-t-il. “Était-ce avant ou après m’avoir torturé?”

“S’il-vous-plaît!” hurla l’homme en se mettant à pleurer. “Vous avez dit que vous aviez renoncé à la violence!”

Merk recula et médita ces mots.

“Tu as raison,” dit-il.

L’homme cilla en sentant l’espoir renaître.

“C’était le cas,” ajouta Merk. “Mais le problème c’est que vous avez réveillé quelque chose en moi aujourd’hui, quelque chose que je souhaite faire disparaître.”

“ S’il-vous-plaît!” hurla l’homme en sanglotant.

“Je me demande,” dit Merk pensif, “combien de femmes et d’enfants innocents tu as tués sur cette route?”

L’homme continua de sangloter.

“RÉPONDS-MOI!” hurla Merk.

“Qu’est-ce que cela peut te faire?” répondit l’homme entre deux sanglots.

Merk appuya la pointe de son épée sur la gorge de l’homme.

“Cela a de l’importance pour moi,” dit Merk, “beaucoup même.”

“D’accord, d’accord!” s’écria-t-il. “Je ne sais pas. Des dizaines? Des centaines? C’est ce que j’ai fait ma vie entière.”

Merk réfléchit; au moins c’était une réponse honnête.

“J’ai moi-même tué beaucoup d’hommes dans ma vie,” dit Merk. “Je n’en suis pas fier, mais tous pour une raison, pour servir une cause. Parfois, on m’a dupé et je me suis retrouvé à tuer un innocent mais dans ce cas, j’ai toujours tué la personne qui m’avait assigné le contrat. Je n’ai jamais tué de femme ni d’enfant. Je ne m’en suis jamais pris à un innocent ou une personne sans défense. Je n’ai jamais volé ni triché. Je suppose que d’une certaine façon cela fait de moi un saint,” dit Merk, en souriant à ce trait d’humour.

Il soupira.

“Mais toi,” poursuivit-il, “tu es de la racaille.”

“ S’il-vous-plaît!” cria l’homme. “Vous ne pouvez pas tuer un homme désarmé!”

Merk médita ces hommes.

“Tu as raison,” dit-il en regardant autour de lui. “Tu vois cette épée près de toi? Prends-la.”

Terrorisé, l’homme lança un regard vers l’épée.

“Non,” cria-t-il en tremblant.

“Prends-la,” dit Merk en appuyant de plus en plus fort sur la gorge de l’homme, “ou je te tue.”

Le voleur finit par tendre la main et se saisit de la poignée de l’épée de ses mains tremblantes.

“Tu ne peux pas me tuer!” cria de plus belle l’homme. “Tu as juré de ne plus tuer!”

Le sourire de Merk s’élargir et d’un mouvement rapide il plongea l’épée dans la poitrine de l’homme.

“La bonne chose quand on repart de zéro,” se dit Merk, “est qu’il y a toujours un lendemain.”

CHAPITRE ONZE

Kyra se hâtait dans la neige en cassant les branches sur son passage. Le cri du dragon résonnait dans ses oreilles. Elle fit irruption dans une clairière et s’arrêta net. Tout ce qu’elle avait pu imaginer ne rivalisait en rien avec ce qu’elle découvrit.

Elle eut le souffle coupé, non pas par le vent ni par la neige ni le froid, mais bien par la vue qui s’offrait à elle, une chose qu’elle n’avait jamais vue de sa vie. Elle avait entendu des contes nuit après nuit dans la chambre de son père. Des anciennes légendes de dragons et elle s’était toujours demandé si elles étaient vraies. Elle se les était imaginés dans sa tête, avait passé des nuits blanches à essayer de les visualiser mais elle n’avait jamais cru cela possible.

Pas jusqu’à présent.

Devant elle à une quinzaine de mètres, Kyra faisait face à un vrai dragon. Cela était terrifiant et magnifique à la fois. Couché sur le flanc, le dragon poussait des cris perçants en essayant de se relever. L’une de ses ailes battait l’air tandis que l’autre semblait cassée. Il était énorme, chacune de ses écailles rouge écarlate faisait la taille de Kyra. Cette dernière remarqua qu’une dizaine d’arbres avaient été écrasés et réalisa que sa chute avait dû créer cette clairière. Le dragon reposait dans une énorme couche de neige près d’une rivière tumultueuse.

Stupéfaite, Kyra essayait d’analyser la scène qui se trouvait sous ses yeux. Un dragon. Ici, dans Escalon. Á Volis, dans le Bois des Épines. Cela était impossible. Elle savait que les dragons vivaient de l’autre côté du monde et que ce soit du temps de son père ou de son grand-père, personne n’en avait jamais vu dans Escalon et encore moins à proximité de Volis. Cela n’avait aucun sens.

Elle cligna plusieurs fois des yeux en les frottant et se disant que cela devait être une illusion.

Et pourtant il se trouvait bel et bien devant elle à pousser des cris perçants, plantant ses griffes dans la neige tachée de rouge par son sang. Il était vraiment blessé. Et c’était vraiment un dragon.

Kyra savait qu’elle aurait dû courir et se mettre à l’abri car ce dragon pouvait très certainement la tuer d’un simple souffle et encore plus facilement d’un coup de griffe. Elle connaissait les récits des dommages qu’un dragon était capable de faire, de leur haine envers les hommes, de leur capacité à lacérer une personne en un clin d’œil ou d’éradiquer un village entier d’un simple souffle.

Mais quelque chose retint Kyra. Elle ne savait pas si c’était du courage, de la folie ou bien son propre désespoir ou quelque chose de plus profond encore. Mais au fond d’elle, aussi insensé que cela puisse paraître, elle sentait qu’elle avait avec cette créature une sorte de lien primitif qu’elle ne pouvait expliquer.

La créature cligna des yeux en la regardant avec autant de surprise qu’elle. Ses yeux encore plus que ses crocs, ses griffes ou sa taille, terrifièrent Kyra. Ils étaient énormes, le globe d’un jaune brillant, tellement fiers, tellement anciens, tellement expressifs et ils la regardaient fixement. Ses poils se hérissèrent sur ses bras lorsqu’elle réalisa que c’étaient les mêmes yeux qu’elle avait vus dans le Lac des Rêves à la place de son reflet.

Se préparant à mourir, Kyra se raidit. Mais le dragon ne souffla pas de feu. Au lieu de cela il continua de la regarder. Il saignait, son sang se répandait dans la neige qui s’était accumulée le long de la rivière et cela fit de la peine à Kyra. Elle voulait lui venir en aide, elle s’en sentait même obligée. Chaque clan du royaume avait son propre serment, une loi sacrée qu’ils se devaient de suivre sous peine d’amener le mauvais sort sur leur famille. Dans la sienne, le serment qui était transmis de génération en génération était de ne jamais tuer un animal blessé. C’était même l’armoirie de la maison de son père: un chevalier portant un loup. Sa famille avait même poussé les choses encore plus loin au cours des générations, il leur fallait désormais porter assistance à tout animal blessé.

Alors que Kyra le regardait chercher son souffle, ayant des difficultés à respirer, son cœur s’arrêta de battre en repensant aux obligations de sa famille. Elle savait que si elle s’en allait cela attirerait un mauvais sort sur sa famille. Elle prit la décision de l’aider à se remettre quel qu’en soit le risque.

Ainsi debout, figée sur place et incapable du moindre mouvement, elle réalisa qu’une autre raison la retenait: elle se sentait très fortement liée à cette bête, encore plus qu’à tout autre animal qu’elle avait connu et même plus qu’avec Léo qui était comme un frère à ses yeux. Cela lui donnait l’impression d’avoir retrouvé un ami de longue date. Elle percevait l’incroyable puissance du dragon, sa fierté et sa férocité. Se tenir devant lui était quelque chose de formidable. Cela lui donna l’impression que le monde entier était plus grand.

Tandis que Kyra se tenait à l’orée de la clairière en se demandant que faire, le bruit d’une branche cassé la fit sursauter. Ce bruit fut suivi d’un rire cruel, le rire d’un homme. Elle fut surprise de voir arriver un soldat vêtu d’une armure écarlate et des belles fourrures des Hommes du Seigneur et armé d’une lance. Il s’approcha du dragon.

Kyra frissonna lorsqu’elle vit le soldat enfoncer sa lance dans la cage thoracique du dragon, arrachant à ce dernier un hurlement de douleur qui le fit se recroqueviller. Elle eut l’impression qu’elle avait été elle-même empalée. Le soldat profitait clairement du fait que le dragon soit blessé et s’apprêtait à le tuer non sans l’avoir auparavant torturé. Cette pensée fit extrêmement de mal à Kyra.

“Ma hache garçon!” cria le soldat.

Un garçon d’environ treize ans pénétra rapidement dans la clairière en tirant un cheval. Il semblait être un écuyer et était terrifié de s’approcher du dragon et le regardait d’un œil inquiet. Il fit ce qu’on lui ordonnait et sortit une longue hache de la selle avant de la donner à son maître.

Kyra observa la scène avec un sentiment de terreur en voyant le soldat s’approcher plus près, la lame de sa hache brillant sous la clarté de la lune.

“Je pense que cela fera un magnifique trophée,” dit-il très fier de lui. “Ils chanteront mes prouesses sur des générations, ce trophée parmi tous les trophées.”

“Mais vous ne l’avez pas tué!” protesta l’écuyer. “Vous l’avez trouvé blessé!”

Le soldat se tourna et pointa son épée sur la gorge du garçon d’une façon menaçante.

“Je l’ai tué garçon, me comprends-tu bien?”

Le garçon déglutit et approuva d’un signe de tête.

Le soldat se retourna vers la bête, leva sa hache et étudia le cou exposé du dragon. Le dragon essaya de s’écarter, de se relever mais il n’arrivait plus à bouger.

Le dragon se tourna soudainement vers Kyra et la regarda fixement comme s’il implorait son aide de ses yeux jaunes et brillants. Elle comprit sa détresse.

Kyra ne put se contenir plus longtemps.

“NON!” cria-t-elle.

Sans même réfléchir Kyra se précipita dans la clairière en glissant dans la neige, suivie de près par Léo. Le fait de confronter un Homme du Seigneur était un crime passible de mort, mais cela ne la stoppa pas. Ni même le fait de se trouver seule et exposée et que ses actions pouvaient la mener à se faire tuer. Elle n’avait qu’une chose en tête: protéger la vie de ce dragon innocent.

Tout en se précipitant, elle dégaina instinctivement son arc, y positionna une flèche et mit l’Homme du Seigneur en joue.

Le soldat était clairement stupéfait de découvrir une autre personne en ces lieux, au milieu de nulle part et encore plus stupéfait par le fait d’être défié par une fille le tenant en joue avec un arc. Il se tenait la hache à la main haut en l’air et il l’abaissa lentement en se retournant pour lui faire face.

Le bras de Kyra tremblait tandis qu’elle maintenait la corde tendue tout en visant la poitrine de l’homme, espérant ne pas avoir à tirer si cela n’était pas nécessaire. Elle n’avait jamais tué d’hommes auparavant et elle n’était pas certaine d’en être capable.

“Baisse ton arme,” ordonna-t-elle de sa voix la plus ferme. Dans ce genre de situation, elle aurait aimé avoir la voix grave et autoritaire de son père.

“Et qui me donne cet ordre?” demanda l’homme d’une voix moqueuse, visiblement amusé par cette situation.

“Je m’appelle Kyra,” déclara-t-elle, “fille de Duncan, le Commandant de Volis.” Elle insista quelque peu sur la dernière partie en espérant que cela lui ferait peur et qu’il reculerait.

Mais son sourire s’agrandit.

“Un titre sans intérêt,” riposta-t-il. “Vous êtes des serfs de Pandésia, tout comme le reste d’Escalon. Tu dois obéissance au Seigneur Gouverneur, tout comme n’importe qui d’autre.”

Il releva les yeux et se lécha les lèvres, puis s’avança d’un pas d’un air menaçant, n’étant à l’évidence pas le moins du monde impressionné.

“Sais-tu quel est le châtiment pour oser menacer un Homme du Seigneur avec une arme fille? Je pourrais te faire jeter en prison rien que pour cela, toi, ton père et tout ton peuple.”

Le dragon se mit soudainement à respirer bruyamment, haletant et le soldat se tourna vers lui. Il essayait à l’évidence de cracher du feu mais en était incapable.

Le soldat regarda de nouveau Kyra.

“Le devoir m’appelle!” lâcha-t-il impatient. “C’est ton jour de chance. Retourne auprès de ton père et sois contente que je te laisse en vie. Allez, va-t’en!”

Il lui tourna de dos avec arrogance, l’ignorant complètement comme si elle était inoffensive. Il leva de nouveau sa hache et fit un pas de plus en la maintenant au-dessus de la gorge du dragon.

Kyra sentit la rage monter en elle.

“Je ne te le dirai pas deux fois!” l’avertit-elle d’une voix plus basse et menaçante qui la surprit elle-même

Elle tendit encore plus son arc. Le soldat se retourna, son sourire ayant disparu, comme si il réalisait soudain qu’elle était sérieuse. Kyra fut surprise de la voir regarder par-dessus son épaule comme s’il regardait quelque chose derrière elle. Au même moment elle surprit un mouvement du coin de l’œil mais il était trop tard.

Kyra reçut un coup sur le côté qui la déséquilibra et la força à lâcher son arc. Sa flèche partit dans les airs tandis qu’un corps massif retombait sur elle en la maintenant à terre. Elle atterrit dans la neige tellement profonde qu’elle eut du mal à respirer.

Désorientée, Kyra eut du mal à refaire surface et découvrit qu’un soldat la maintenait au sol. Elle vit que quatre Hommes du Seigneur étaient penchés sur elle et elle se rendit compte qu’ils étaient plus nombreux qu’elle ne l’avait cru et qu’ils s’étaient cachés dans les bois. Elle réalisa à quel point elle avait été stupide de supposer que ce soldat était seul. Ces hommes avaient dû voir la scène entière. Elle comprit alors pourquoi le premier soldat avait été aussi effronté, même en ayant un arc pointé sur lui

Deux des hommes la remirent sur ses pieds sans ménagement tandis que les deux autres s’approchaient. Avec leurs visages bourrus et mal rasés, ils avaient l’air cruel, assoiffés de sang ou pire. L’un d’entre eux commença à défaire sa ceinture.

“Une fille avec un petit arc dis-tu?” demanda l’un d’entre eux sur un ton moqueur.

“Tu aurais dû rester chez toi dans le fort de ton papa,” ajouta un autre.

Il avait à peine finit sa phrase qu’un grognement se fit entendre et Léo surgit de la neige et mit un homme à terre en lui sautant dessus.

Un autre homme se retourna et donna un coup de pied à Léo qui lui mordit la cheville et le fit tomber. Léo allait et venait d’un soldat à un autre en grognant et mordant lorsqu’ils essayaient de lui donner des coups.

Les deux autres soldats ne quittaient pas Kyra des yeux. Léo occupé, une vague de panique la submergea. Bizarrement et malgré les circonstances, elle réalisa qu’elle éprouvait de la panique pour le dragon et non pas pour elle-même. Du coin de l’œil, elle vit le premier soldat lever de nouveau son épée en s’approchant de l’animal et comprit qu’il allait l’abattre dans un instant.

Kyra réagit à l’instinct. Alors que l’un des soldats relâchait momentanément la pression sur son bras à cause de Léo, elle réussit à attraper son bâton et l’abattit à la vitesse de la lumière. Elle frappa l’un des soldats avec précision, exactement sur le point de pression de la tempe, le terrassant avant même qu’il ne puisse réagir.

Elle récupéra son bâton, l’attrapa par l’extrémité et l’abattit sur le nez de l’autre soldat. Ce dernier se mit à hurler alors que le sang jaillissait et qu’il tombait à genoux.

Kyra comprit que c’était l’opportunité d’en finir avec ces hommes. Ils étaient à sa merci et Léo contrôlait les deux autres.

Mais elle ne pouvait penser qu’au dragon et elle savait qu’elle n’avait plus le temps. Elle décida de s’emparer de son arc, plaça une flèche et elle s’apprêta à tirer sans même prendre le temps de réfléchir aux conséquences de son acte. Elle savait qu’elle n’avait le droit qu’à un tir et qu’elle n’avait pas le doit à l’erreur. Ce serait son premier tir dans une vraie bataille, dans la neige et le vent, entre les arbres et les branches et visant une cible à plus de vingt mètres. Ce serait son premier tir mettant sa vie en jeu.

Kyra réunit tout son courage, tout son savoir appris durant de longues nuits d’entraînement et de tirs, tout ce qu’elle avait en elle et s’efforça de se concentrer. Elle fit de son mieux pour ne faire qu’une avec son arme.

Kyra tira, le temps sembla ralentir tandis qu’elle regardait la flèche voler en l’entendant siffler dans l’air, n’étant pas sûre d’atteindre sa cible. Il y avait trop de variables en jeu: rafale de vent, branches se balançant, mains gelées et mouvements du soldat.

Kyra entendit avec satisfaction le bruit de la flèche atteignant sa cible suivit du hurlement du soldat. Elle vit son visage se tordre de douleur à la clarté de la lune et le vit lâcher sa hache avant de s’écrouler, mort.

Le dragon regarda Kyra et leurs regards se croisèrent. Ses grands yeux jaunes brillant dans la nuit semblaient lui être reconnaissants pour ce qu’elle venait de faire. Elle eut l’impression qu’il avait compris qu’elle venait de le sauver, comme si une connexion venait de se créer pour la vie.

Sous le choc, Kyra n’en revenait pas de ce qu’elle venait de faire. Venait-elle vraiment de tuer un homme? Et pas n’importe quel homme, un Homme du Seigneur. Elle venait de transgresser la loi sacrée d’Escalon. Elle venait de franchir une ligne sans retour en arrière possible. Elle venait de commettre un acte qui déclencherait une guerre et impliquait tout son peuple. Que venait-elle de faire?

Toutefois, elle ne ressentait aucun regret ni doute sur ce qu’elle venait de faire. Elle avait plutôt l’impression de marcher vers son destin.

Une douleur cuisante sur sa joue la sortit de sa rêverie et Kyra sentit de puissantes mains calleuses la frapper. Son monde s’emplit soudain de douleur et elle tituba en recevant ce coup en plein visage. Elle tomba à quatre pattes en voyant des étoiles tout autour, le monde se mettant à tourner tout autour d’elle. Avant qu’elle ne puisse reprendre ses esprits, elle sentit un coup de pied violent dans les côtes et sentit qu’un second soldat la poussait au sol en lui enfonçant la tête dans la neige.

Kyra commençait à suffoquer lorsqu’un soldat la remit brutalement sur ses pieds. Elle se retrouvait face aux hommes qu’elle avait épargnés. Léo grogna mais il était déjà trop occupé avec les deux autres. L’un des soldats saignait du nez et l’autre de la tempe. Kyra réalisa qu’elle aurait dû les tuer lorsqu’elle en avait eu l’occasion. Elle utilisa toutes ses forces pour se libérer de leur étreinte mais sans succès. Elle put lire une envie de meurtre dans leurs yeux.

L’un d’entre eux jeta un regard vers leur commandant mort et s’approcha d’elle en ricanant.

“Félicitations,” siffla-t-il. “Au petit matin ton fort et ton peuple seront éradiqués de la surface de la terre.”

Il la gifla du revers de la main et son visage se déforma sous l’effet de la douleur tandis qu’elle titubait.

L’autre soldat l’attrapa fermement et appuya la lame de son poignard sur sa gorge tandis que l’autre défaisait sa ceinture.

“Avant de mourir, tu te souviendras de nous,” dit-il. “Ce sera le dernier souvenir de ta courte vie.”

Kyra entendit un gémissement et vit l’un des soldats poignarder Léo. Elle grimaça comme si elle avait été elle-même poignardée bien que courageux Léo se soit déjà retourné et enfonçât ses crocs dans le poignet du soldat.

Kyra sentait la lame sur sa gorge et elle sut qu’elle ne pouvait compter que sur elle-même. Mais au lieu d’avoir peur, elle se sentit libérée. Elle était en colère, son désir de vengeance contre les Hommes du Seigneur ne fit que s’accroître. Cet homme représentait la cible idéale. Elle allait peut-être devoir capituler mais elle n’abandonnerait pas sans se battre.

Elle attendit le dernier moment que l’homme soit tout près d’elle et lui attrapât les vêtements pour se mettre sur un pied, prendre son élan et utiliser toute sa souplesse pour lui décocher un grand coup de pied de toutes ses forces.

Kyra sentit son pied s’enfoncer dans l’entrejambe de l’homme avec une grande force et elle le vit tomber à genoux en hurlant. Elle avait visé parfaitement. Au même moment Léo se défit de ses adversaires et se jeta sur l’homme qu’elle venait de mettre à terre. Il enfonça ses crocs dans sa gorge.

Elle fit face au second soldat, le dernier debout et ce dernier dégaina son épée. Kyra ramassa son bâton dans la neige et lui fit face. Le soldat éclata de rire.

“Un bâton contre une épée,” se moqua-t-il. “Il vaut mieux capituler maintenant, ta mort sera moins douloureuse.”

Il chargea et abattit son épée sur elle mais l’instinct de Kyra fut plus fort. Elle s’imagina de retour sur le terrain d’entraînement. Alors qu’il abattait son épée, elle s’écarta en utilisant la vitesse de son adversaire à son avantage. Le soldat était lourd et puissant et il maniait une lourde épée, alors que Kyra était légère et agile. Il chercha à lui couper la tête en deux d’un coup d’épée fier, elle fit un pas de côté, ce qui le déséquilibra. Elle fit virevolter son bâton et lui écrasa sur l’arrière du poignet. Il fut contraint de lâcher son épée qui tomba dans la neige.

Stupéfait, il la regarda, ricana et chargea à mains nues comme pour la mettre au sol. Kyra attendit et se baissa au dernier moment tout en relevant le bout de son bâton qui s’abattit sur son menton. Le coup brisa le cou de l’homme qui s’écroula à terre, immobile. Léo se jeta sur lui et planta ses crocs dans sa gorge afin de s’assurer qu’il était bien mort.

Supposant que tous ses assaillants étaient morts, Kyra fut surprise de sentir un mouvement derrière elle. Elle se retourna et vit l’un des deux soldats dont Léo s’était occupé. Le soldat s’avançait en boitant, ayant dégainé son épée. Le soldat se précipitait sur Léo qui lui tournait le dos, ayant encore les crocs dans la gorge du soldat précédent.

Le cœur battant à tout rompre dans la poitrine, elle était trop loin pour l’arrêter à temps.

“LÉO!” hurla-t-elle.

Mais trop occupé, Léo ne réalisa pas.

Kyra savait qu’elle devait réagir instantanément ou Léo serait tué sous ses yeux. Son arc gisait encore dans la neige, trop loin d’elle.

Elle réfléchit rapidement. Elle prit son bâton, le cassa en deux sur son genou et prit l’une des moitié au bout acéré, visa et le lança comme une lance.

Le morceau siffla dans les airs et elle pria pour qu’il atteigne sa cible.

Kyra poussa un soupir de soulagement lorsqu’elle le vit transpercer sa gorge au moment il arrivait à la hauteur de Léo. L’homme tituba et tomba raide mort devant Léo.

Kyra resta debout dans le silence, reprenant son souffle et regardant la scène de carnage tout autour d’elle. Les cinq Hommes du Seigneur étaient éparpillés dans la neige qui était recouverte de sang. Elle n’en revenait pas de ce qu’elle avait fait. Mais ses pensées furent interrompues par un mouvement. Elle se retourna et vit l’écuyer qui se précipitait vers son cheval.

“Attends!” cria Kyra.

Elle savait qu’elle devait l’arrêter. S’il retournait auprès du Seigneur Gouverneur, il leur dirait ce qu’il venait de se passer. Ils comprendraient qu’elle serait celle qui avait fait cela et son père et son peuple seraient massacrés.

Kyra ramassa son arc, visa et attendit d’avoir le champ dégagé. Le garçon pénétra finalement dans la clairière et elle eut une chance de tirer lorsque la lune sortit au même moment de derrière des nuages.

Mais elle ne pouvait pas tirer. Le garçon n’avait rien fait après tout. Quelque chose en elle lui interdisait de tuer un innocent.

Les mains tremblantes Kyra abaissa son arc et le regarda s’éloigner. Nauséeuse, elle savait qu’elle venait de signer son arrêt de mort. La guerre semblait inévitable.

L’écuyer en fuite, Kyra savait que son temps était compté. Elle aurait dû courir au travers des bois jusqu’au fort de son père et leur expliquer ce qui venait de se produire. Ainsi ils disposeraient de temps pour se préparer à la guerre, pour fortifier le fort ou pour s’enfuir. Elle se sentait terriblement coupable et pourtant elle avait également le sentiment d’avoir fait son devoir.

Kyra n’avait nulle part où aller. Elle resta ainsi hypnotisée par le dragon qui agitait son aile saine en la regardant. Elle avait l’impression que sa place était à ses côtés.

Kyra s’approcha rapidement dans la neige, descendit le long de la rivière jusqu’à se retrouver devant le dragon. Ce dernier releva le cou pour la regarder et leurs regards se croisèrent. Il la regardait d’un air impénétrable, partagé entre une sorte de gratitude et de colère. Elle n’arrivait pas à le comprendre.

Kyra s’approcha, Léo grognant à ses côtés, jusqu’à ce qu’elle se trouve à quelques mètres. Elle avait le souffle coupé. Elle n’en revenait pas de se tenir aussi près d’une créature aussi impressionnante. Elle savait qu’elle prenait de grands risques, que le dragon pouvait la tuer à tout moment s’il le voulait.

Kyra leva lentement la main, bien que le dragon semblât froncer les sourcils. Son cœur s’accéléra sous l’effet de la peur et elle toucha ses écailles. Sa peau était tellement rugueuse, tellement épaisse, tellement primitive, c’était comme toucher le début du monde. Ses mains tremblaient lorsque ses doigts touchèrent les écailles et cela n’était pas dû au froid.

Sa présence était encore un mystère et son esprit était assailli de millions de questions.

“Qu’est-ce qui t’a blessé?” demanda Kyra en caressant ses écailles. “Que fais-tu dans cette partie du monde?”

Il émit une sorte de grognement sourd provenant de sa gorge et Kyra effrayée retira sa main. Elle n’arrivait pas à déchiffrer les expressions de cette bête et bien qu’elle vienne tout juste de lui sauver la vie, Kyra eut soudain l’impression que c’était une très mauvaise idée de se tenir aussi près.

Le dragon la regarda et leva lentement une griffe acérée jusqu’à toucher la gorge de Kyra. Terrifiée de peur en se demandant s’il allait lui trancher la gorge, Kyra n’osa pas bouger.

Quelque chose passa dans son regard et il sembla changer d’avis. Il retira sa griffe et à sa grande surprise, il la taillada d’un geste rapide.

Kyra sentit une douleur vive sur son visage et elle poussa un cri. Ce n’était qu’une égratignure mais Kyra savait que cela était suffisant pour lui laisser une cicatrice.

Kyra toucha la blessure et vit du sang frais sur ses mains. Elle se sentit trahie et avait l’impression que la situation lui échappait. Elle regarda les yeux jaunes et brillants du dragon emplis de défi sans arriver à comprendre cette créature. La détestait-il? Avait-elle eu tort de lui sauver la vie? Pourquoi l’avait-il griffée alors qu’il aurait pu la tuer?

“Qui es-tu?” demanda-t-elle doucement effrayée.

Elle entendit une voix, une voix très ancienne, au fond de son esprit.

Théos.

Elle fut choquée. Elle était sûre que c’était la voix du dragon.

Kyra patienta en espérant qu’il lui en apprendrait plus mais soudain, sans prévenir, Théos brisa le silence en poussant un cri puissant, redressa la tête et essaya de s’écarter d’elle. Il virevolta et retomba en essayant désespérément de décoller.

Kyra ne comprenait pas pourquoi.

“Attends!” cria Kyra. “Tu es blessé! Laisse-moi t’aider!”

Cela lui faisait de la peine de le voir luter autant, le sang coulant de sa blessure, incapable de battre des ailes. Il était tellement gros que chaque coup d’aile soulevait un gros nuage de neige et faisait trembler le sol, perturbant le silence de cette nuit enneigée. Il essaya désespérément de s’élever dans les airs mais n’y arriva pas.

“Où veux-tu aller?” lui demanda-t-elle.

Théos battit de nouveau des ailes et glissa le long de la pente enneigée, roulant sur lui-même, encore et encore, ayant perdu le contrôle et incapable de s’arrêter. Il se dirigeait droit vers les puissants rapides de la rivière.

Impuissante, Kyra regarda la scène avec horreur tandis que le dragon atterrissait dans les eaux tumultueuses en contrebas.

“NON!” hurla-t-elle en se précipitant à son aide.

Mais elle ne pouvait rien faire. Les rapides emportèrent Théos hors de vue qui se débattait en poussant des cris stridents.

Kyra le regarda disparaître et elle sentit son cœur se briser. Elle avait tout sacrifié, sa vie et la destinée de son peuple pour sauver cette créature qui avait maintenant disparu. Á quoi cela avait-il servi? Tout cela était-il réel?

Kyra se retourna et vit les cinq hommes morts dans la neige. Elle vit Léo blessé qui était à ses côtés. Elle porta la main à sa blessure sur la joue et vit le sang. Tout cela était donc bien réel. Elle avait survécu à une rencontre avec un dragon. Elle avait tué cinq Hommes du Seigneur.

Elle savait qu’après cette nuit, sa vie ne serait plus jamais comme avant.

Kyra remarqua les traces de cheval qui disparaissaient dans les bois et se souvint du garçon qui était parti alerter ses gens. Elle savait que les Hommes du Seigneur allaient s’en prendre à son peuple.

Kyra fit demi-tour et partit en courant à travers bois, suivie de Léo, bien décidée à retourner à Volis pour alerter son père et son peuple, s’il en était encore temps.

CHAPITRE DOUZE

Vésuvius, le Roi des Trolls et le Chef Suprême de Marda se tenait dans sa gigantesque grotte sous terre, près d’un balcon en pierre de trente mètres de haut et surveillait le travail de son armée de trolls en contrebas. Des milliers de trolls travaillaient dans cette énorme grotte souterraine, frappant la roche à coups de pieux et de marteaux, enlevant la terre et la roche, le son du travail minier emplissait l’air. Une quantité innombrable de torches éclairaient les murs et des filets de lave quadrillaient le sol en grésillant, émettant une lueur qui éclairait la grotte et la gardait chaude tandis que les trolls suaient et haletaient dans l’étouffante chaleur.

Vésuvius arborait un grand sourire. Son visage grotesque de troll défiguré faisait deux fois la taille d’une tête humaine, il avait deux longs crocs semblables à des défenses qui émergeaient de sa bouche et des yeux rouges enfoncés qui aimaient particulièrement voir les gens souffrir.

Il voulait que son peuple travaille dur, encore plus dur que d’habitude car d’après lui ce n’était qu’à la force d’un travail exténuant qu’il réussirait là où son père avait échoué. Deux fois plus grand que les autres trolls et trois fois plus grand qu’un homme, Vésuvius était fait de muscles et de rage. Il savait qu’il était différent, qu’il était capable de réaliser bien plus que n’importe qui avant lui. Il avait mûrit un plan que ses ancêtres n’auraient jamais osé envisager, un plan qui amènerait la gloire sur sa nation jusqu’à la fin des temps. Ce serait le plus grand tunnel jamais créé, un tunnel qui leur permettrait de passer sous Les Flammes et d’atteindre Escalon. Chaque coup de marteau faisait progresser l’avancée du tunnel.

Depuis des siècles, son peuple n’avait jamais réussi à trouver un moyen de traverser Les Flammes en grand nombre. Quelques trolls avaient réussi à passer une fois de temps en temps, mais la plupart avaient rendu l’âme dans ces missions suicidaires. Vésuvius avait besoin qu’une armée entière de trolls traversent ensemble pour détruire Escalon une bonne fois pour toute. Ses frères ne voyaient pas comment y arriver et ils étaient devenus complaisants, résignés à passer le restant de leur vie du côté sauvage de Marda. Mais ce n’était pas son cas. Lui, Vésuvius, était plus sage que son père, plus fort et déterminé également mais surtout, sans pitié. Un jour où il ruminait des idées noires, il avait réalisé que s’il ne pouvait traverser Les Flammes ni passer par-dessus, alors peut-être était-il possible de passer par-dessous. Captivé par cette idée, il avait mis en place un plan qu’il n’avait pas interrompu depuis, il avait réuni des milliers de soldats et d’esclaves pour construire la plus grande réalisation du royaume des trolls: un tunnel sous Les Flammes.

Vésuvius regardait avec satisfaction l’un de ses maîtres d’œuvre fouetter un esclave humain, un de ceux qu’ils avaient capturés à l’ouest et enchaîné aux centaines d’autres esclaves. L’humain se mit à hurler et s’écroula puis fut fouetté jusqu’à la mort. Vésuvius sourit en voyant les autres humains redoubler d’efforts. Ses trolls étaient presque deux fois plus grands que les humains, avaient une apparence bien plus grotesque avec des muscles saillants et des visages difformes assoiffées de sang. Il s’était rendu compte que les hommes étaient une bonne solution pour laisser libre court à la violence de son peuple.

Toutefois, Vésuvius se sentait frustré: quel que soit le nombre de personnes enchaînées, quel que soit le nombre de soldats en train de travailler, même s’ils étaient durement fouettés et torturés, bien qu’il n’hésite pas à tuer des individus de son propre peuple pour motiver les autres, la progression était très lente. La roche était trop dure et la tâche énorme. Á ce rythme ils n’arriveraient jamais au bout de ce tunnel de son vivant et son rêve d’envahir Escalon ne resterait jamais qu’un rêve.

Il avait bien sûr suffisamment d’espace ici à Marda mais ce n’était pas de l’espace qu’il voulait. Vésuvius voulait répandre la mort, il voulait dominer les humains, tout leur prendre, juste pour le plaisir. Il voulait tout. Et il savait que pour arriver à cela il fallait prendre de nouvelles mesures draconiennes.

“Mon Seigneur et Roi?” demanda une voix.

Vésuvius se tourna et vit plusieurs de ses soldats portant l’armure verte caractéristique de la nation des trolls avec l’armoirie (un sanglier rugissant avec un chien dans la gueule) incrustée sur le devant. Ses hommes baissèrent la tête en signe de respect en regardant le sol, comme on le leur avait enseigné en sa présence.

Vésuvius vit qu’ils tenaient un soldat troll portant une armure abîmée dont le visage était couvert de saleté et de cendres et le corps couvert de brûlures.

“Tu peux t’adresser à moi,” ordonna-t-il.

Ils relevèrent lentement leur menton et le regardèrent dans les yeux.

“Celui-là a été capturé dans Marda, dans le Bois du Sud,” déclara-t-il. “Il revenait des Flammes.”

Vésuvius regarda le prisonnier enchaîné et ressentit un profond dégoût. Chaque jour il envoyait des trolls à l’ouest, au-delà de Marda, avec la mission de traverser Les Flammes et d’atteindre Escalon de l’autre côté. S’ils survivaient à la traversée, ils avaient pour ordre de répandre aussi longtemps que possible la terreur parmi les humains. S’ils survivaient à cela, leur mission était ensuite de trouver les deux Tours et de dérober l’Épée de Feu, l’arme mythique qui était censée entretenir Les Flammes. La plupart de ces trolls ne revenaient jamais de leur mission, ils étaient soit tués lors de leur traversée des Flammes, soit par les hommes d’Escalon. C’était un aller sans retour: ils avaient pour ordre de ne jamais revenir à moins d’être en possession de l’Épée de Feu.

Mais de temps en temps certains trolls faisaient demi-tour, grandement défigurés par leur traversée des Flammes, ayant échoué dans leur mission et cherchant à revenir en lieu sûr à Marda. Vésuvius n’avait aucune compassion pour ces trolls qu’il considérait comme des déserteurs.

“Quelles nouvelles ramènes-tu de l’Ouest?” demanda-t-il. “As-tu trouvé l’Épée?” demanda-t-il en connaissant d’ores et déjà la réponse.

Terrifié, le soldat déglutit.

Il secoua lentement la tête.

“Non, mon Seigneur et Roi,” dit-il d’une voix cassée.

Vésuvius enragea intérieurement.

“Alors pourquoi es-tu revenu à Marda?” demanda-t-il.

Le troll garda la tête baissée.

“Je suis tombé dans une embuscade tendue par un groupe d’humains,” dit-il. “J’ai eu de la chance d’en réchapper et de pouvoir revenir ici.”

“Mais pourquoi es-tu revenu?” insista Vésuvius.

Le soldat le regarda, de plus en plus nerveux.

“Parce que ma mission était accomplie, mon Seigneur et Roi.”

Vésuvius s’énerva.

“Ta mission était de trouver l’Épée ou de mourir en essayant.”

“Mais j’ai réussi à traverser les Flammes!” implora-t-il. “J’ai tué de nombreux humains! Et j’ai réussi à revenir!”

“Alors dis-moi,” dit Vésuvius d’un ton faussement gentil en s’avançant vers le soldat et posant sa main sur son épaule et l’amenant lentement vers le bord du balcon. “As-tu réellement cru que je te laisserai la vie sauve si tu arrivais à rentrer?”

Vésuvius attrapa le troll par l’arrière de sa chemise et le jeta par-dessus bord.

Le soldat traversa les airs en hurlant de toutes ses forces. Les travailleurs en contrebas s’arrêtèrent pour le regarder tomber. Il s’écrasa trente mètres plus bas sur la roche dure.

Les travailleurs regardèrent Vésuvius qui leur renvoya leurs regards en se disant que cela était un bon rappel à l’ordre.

Ils reprirent rapidement le travail.

Fou de rage, Vésuvius avait besoin de se déchaîner sur quelqu’un. Tournant le dos au balcon, il descendit les marches en pierre taillées à même la roche du canyon, suivi de près par ses hommes. Il voulait voir de près les progrès. Et pendant qu’il serait en bas, il se dit qu’il trouverait bien un esclave à battre à mort.

Vésuvius descendit tous les étages creusés dans la roche noire jusqu’à atteindre le fond de la grande grotte qui devint de plus en plus chaude à mesure qu’il descendait. Des dizaines de soldats lui emboîtèrent le pas tandis qu’il se pavanait dans la grotte, se frayant un chemin au travers des coulées de lave et des hordes de travailleurs. Sur son passage, des milliers de soldats et d’esclaves s’arrêtèrent de travailler et s’écartèrent en baissant la tête.

Il faisait chaud en bas aussi bien à cause des efforts des travailleurs que de la lave qui coulait des murs et quadrillait tout le sol de la grotte et des étincelles qui jaillissaient des roches lorsque les travailleurs les frappaient de leurs marteaux et pics. Vésuvius traversa la grotte jusqu’à l’entrée du tunnel. Il s’arrêta et apprécia la vue. Le tunnel faisait bien trente mètres de large et vingt mètres de haut. Creusé en pente douce, il s’enfonçait de plus en plus profondément dans la terre et une armée entière pouvait s’y engouffrer pour passer sous Les Flammes. Un jour, ils pénétreraient dans Escalon, feraient surface de l’autre côté et feraient des milliers d’esclaves humains. Il savait que cela serait le plus grand jour de sa vie.

Vésuvius s’avança et arracha le fouet des mains d’un soldat. Il releva haut la main et commença à frapper brutalement des soldats au hasard. Tous se remirent au travail, frappant la roche deux fois plus fort jusqu’à ce qu’un nuage de poussière noire s’élève dans les airs. Il s’avança vers les esclaves humains, des hommes et des femmes enlevés d’Escalon qu’il avait réussi à ramener ici. C’étaient les missions qu’il savourait le plus, les missions ayant pour unique but de répandre la terreur à l’Ouest. La plupart des humains mourraient sur le trajet de retour mais un nombre suffisant d’entre eux survivaient même s’ils étaient gravement brûlés et mutilés. Ces derniers se retrouvaient à travailler jusqu’à la mort dans son tunnel.

Vésuvius fonça droit sur eux et mit le fouet dans la main d’un homme en lui désignant une femme.

“Tue-la!” ordonna-t-il.

Tremblant, l’homme se contenta de secouer la tête.

Vésuvius lui arracha le fouet des mains et se mit à fouetter sauvagement l’homme, encore et encore, jusqu’à ce qu’il cesse de résister, mort.

Les autres reprirent le travail en évitant son regard tandis que Vésuvius jetait le fouet en reprenant son souffle. Il regarda dans la grotte. C’était comme contempler Némésis. Ce n’était que l’ébauche de sa création, cela ne menait nulle part. Les choses avançaient trop lentement.

“Mon Seigneur et Roi,” dit une voix derrière lui.

Vésuvius se retourna lentement et découvrit quelques soldats de Mantra, sa division élite de trolls, vêtus de l’armure verte et noire réservée aux meilleures troupes. Ils portaient fièrement avec leurs hallebardes. Ils étaient les rares trolls que Vésuvius respectait et son cœur s’accéléra à leur vue. Cela ne pouvait vouloir dire qu’une chose: ils apportaient des nouvelles.

Vésuvius les avait envoyés en mission il y a de cela plusieurs lunes: pour trouver le Géant qui se cachait dans le Grand Bois et qui avait soi-disant tué des milliers de trolls. Son rêve était de le capturer, de le ramener et d’utiliser sa puissance pour finir le tunnel. Vésuvius avait envoyé de nombreuses missions mais aucune n’était revenue. Toutes avaient été retrouvées mortes, décimées par le géant.

Tandis que Vésuvius observait ses hommes, son cœur s’emplit d’espoir.

“Parle,” ordonna-t-il.

“Mon Seigneur et Roi, nous avons trouvé le géant,” dit l’un deux. “Nous l’avons pris au piège. Nos hommes attendent vos ordres.”

Vésuvius sourit, ressentant un sentiment de satisfaction qu’il n’avait pas ressenti depuis aussi longtemps qu’il se souvienne. Son sourire s’agrandit tandis qu’un plan prenait forme dans son esprit. Finalement, il réalisa que cela était possible, il finirait par traverser Les Flammes.

Il regarda son commandant, prêt à faire ce qu’il fallait.

“Mène-moi à lui.”

CHAPITRE TREIZE

Kyra avait du mal à avancer dans la neige qui lui arrivait à présent au-dessus du genou. Elle progressait dans le Bois des Épines en s’appuyant sur son bâton, essayant de lutter contre le blizzard. La tempête s’était renforcée et passait à présent au travers des épaisses branches du bois, en soufflant au travers des gros arbres, les rafales de vent tellement fortes qu’elles les faisaient presque plier en deux. Le vent et la neige lui cinglaient le visage et elle avait du mal à y voir. Le vent continuait de se renforcer, elle dut user de toute sa volonté pour ne faire ne serait-ce que quelques pas.

La lune rouge avait disparu depuis longtemps, engloutie par la tempête et la nuit était désormais sombre. Elle n’y voyait rien. Léo était son seul point de repère qui blessé, progressait lentement en s’appuyant contre elle. Elle avait l’impression de s’enfoncer plus profondément à chaque pas et elle en vint même à se demander s’ils avançaient vraiment. Elle devait se dépêcher de retourner auprès des siens pour les avertir et chaque pas n’en était que plus frustrant.

Kyra essaya de regarder devant elle dans l’espoir de trouver un point de repère connu dans le paysage lui indiquant qu’elle progressait au moins dans la bonne direction. Mais elle était immergée dans un monde blanc. La griffure du dragon lui brûlait la joue comme si elle était en feu. Elle la toucha et sa main se couvrit de sang, la seule chose lui apportant encore de la chaleur. Sa joue palpitait comme si le dragon l’avait contaminée.

Une rafale de vent particulièrement forte la fit tomber en arrière et Kyra finit par réaliser qu’elle ne pouvait pas continuer dans ces conditions, ils devaient trouver un abri. Elle voulait désespérément atteindre Volis avant l’Homme du Seigneur mais continuer ainsi serait aller vers une mort certaine. Son seul espoir était que les Hommes du Seigneur ne seraient pas en mesure d’attaquer par un tems pareil dans l’éventualité où l’écuyer arriverait à rentrer.

Kyra regarda autour d’elle à la recherche d’un abri mais même cette mission était incertaine. Elle ne voyait rien d’autre que du blanc et le vent hurlait tellement fort qu’elle n’arrivait pas à réfléchir. Kyra commença à paniquer, à avoir des visions d’elle et de Léo morts de froid. Elle savait que si elle ne trouvait pas rapidement un abri, ils seraient probablement morts au petit matin. La situation en était arrivée à un point désespéré. Elle se rendait à présent compte qu’elle avait choisi la pire nuit pour quitter Volis.

Comme s’il avait compris ses intentions, Léo se mit à gémir et il s’éloigna rapidement d’elle. Il traversa une clairière et se mit à creuser bravement dans un tas de neige.

Surprise, Kyra le regarda et Léo se mit à hurler en creusant de plus belle. Il creusait profondément dans la neige et Kyra se demanda ce qu’il avait trouvé. Finalement il arrêta et elle fut surprise de découvrir qu’il avait déneigé l’accès à une petite grotte cachée sous un gros rocher. Son cœur s’accéléra et elle se précipita pleine d’espoir et se pencha à l’intérieur. Il y avait assez de place pour eux deux. Elle fut ravie de voir que l’endroit était sec et protégé du vent.

Elle s’allongea et lui déposa un baiser sur la tête.

“Tu as réussi mon gars.”

Il la lécha en retour.

Elle s’agenouilla et rampa dans l’abri, suivie de Léo. Elle se sentit immédiatement soulagée. Ici tout était calme, le bruit du vent était étouffé et ne lui lacérait plus le visage ni les oreilles. Et pour la première fois elle se retrouvait au sec. Elle pouvait de nouveau respirer normalement.

Kyra rampa sur des aiguilles de pin, de plus en plus profond en se demandant jusqu’où cela allait et atteignit finalement le mur du fond. Elle s’adossa contre le mur et regarda autour d’elle. Des petits flocons pénétraient parfois dans la grotte mais dans l’ensemble l’intérieur était sec. Elle se détendit réellement pour la première fois.

Léo la rejoignit en rampant et cala sa tête sur ses genoux. Elle le prit contre sa poitrine et s’appuya contre la pierre en frissonnant pour essayer de se réchauffer. Elle fit tomber les flocons de ses fourrures et des poils de Léo pour essayer de sécher. Elle examina sa blessure qui heureusement n’était pas profonde.

Kyra se servit de la neige pour la nettoyer et il gémit lorsqu’elle le toucha.

“Chut,” dit-elle.

Elle plongea la main dans sa poche et lui tendit son dernier morceau de viande séchée qu’il mangea avec avidité.

Ils restèrent ainsi dans le silence en écoutant le vent qui faisait rage au dehors. La neige s’accumula en leur bloquant progressivement la vue sur l’extérieur. Kyra eut l’impression que la fin du monde était arrivée. Elle essaya de fermer les yeux, elle était exténuée, gelée et avait grand besoin de repos. Mais la griffure sur sa joue la lançait et l’empêcha de trouver le sommeil.

Finalement, les yeux lourds, elle sombra lentement dans le monde des rêves. Les aiguilles de pin sur lesquelles elle était assise étaient étrangement confortables et tandis que son corps s’adaptait à la roche sous elle, elle se sentit partir malgré tous ses efforts pour rester éveillée.

*

Kyra volait sur le dos d’un dragon à une vitesse qu’elle n’aurait jamais crue possible. Le dragon poussait des cris perçants en battant des ailes. Ces dernières étaient larges et impressionnantes et il lui semblait que plus elle les regardait, plus elles grandissaient, comme si elles allaient recouvrir la terre entière.

Elle baissa les yeux et son cœur s’arrêta lorsqu’elle vit sous eux les collines de Volis. Elle ne les avait jamais vues sous cet angle, d’aussi haut. Ils survolèrent une campagne riche avec des collines verdoyantes, de petits bois, des rivières bouillonnantes et des vignobles fertiles. Ce terrain lui était familier et Kyra aperçu bientôt le fort de son père, cette ancienne construction massive en pierres entourée de moutons qui paissaient tranquillement.

Mais lorsque le dragon plongea, Kyra eut le sentiment que quelque chose n’était pas normal. Elle vit que de la fumée s’élevait, non pas la fumée des cheminées, mais une fumée noire épaisse. En y regardant de plus près, elle fut horrifiée de découvrir le fort de son père en feu, les flammes ayant tout englouti. Une armée d’Hommes du Seigneur s’étendant jusqu’à l’horizon encerclait le fort et y mettait le feu. Elle entendit des hurlements et comprit que toutes personnes qu’elle connaissait et qu’elle aimait dans ce monde avaient été assassinées.

“NON!” essaya-t-elle de crier.

Mais les mots s’étranglèrent dans sa gorge et aucun son ne sortit.

Le dragon se tordit le cou et la regarda droit dans les yeux. Kyra fut surprise de découvrir le dragon qu’elle avait sauvé, ses yeux jaunes et perçants la regardant fixement. Théos.

Tu m’as sauvé, entendit-elle au plus profond d’elle. Maintenant c’est à mon tour de te sauver. Désormais, nous faisons un, Kyra. Nous faisons un.

Puis Théo vira brusquement et Kyra perdit l’équilibre et tomba.

Elle traversa les airs en hurlant en voyant le sol s’approcher rapidement.

“NON!” hurla Kyra.

Kyra s’assit en hurlant dans l’obscurité, ne sachant plus où elle était. Reprenant son souffle, elle regarda autour d’elle jusqu’à ce qu’elle finisse par réaliser qu’elle se trouvait dans la grotte.

La tête  posée sur ses genoux, Léo gémit et lui lécha la main. Elle respirait rapidement en essayant de se souvenir où elle était. Il faisait encore sombre et la tempête faisait rage au dehors. Le vent hurlait et la neige continuait de s’accumuler. Sa joue la brûlait encore plus fort. Elle toucha sa joue et ses doigts se couvrirent de sang. Elle se demanda quand la blessure allait-elle s’arrêter de saigner.

“Kyra!” appela une voix mystique qui ressemblait presque à un chuchotement.

Kyra sursauta en se demandant qui pouvait bien se trouver avec elle dans la grotte. Sur ses gardes, elle scruta les ténèbres. Elle découvrit un visage inconnu qui se tenait au-dessus d’elle. L’homme portait une longue robe noire et une cape et il tenait un bâton. C’était un vieil homme et des cheveux blancs dépassaient de son capuchon. Son bâton luisait et éclairait la grotte d’une faible lueur.

“Qui êtes-vous?” demanda-t-elle sur la défensive en se redressant. “Comment êtes-vous arrivé ici?”

Il s’approcha. Elle voulait voir son visage mais il était toujours caché par l’obscurité.

“Que cherches-tu? ”demanda-t-il d’une voix emplie de sagesse qui d’une certaine façon la mit à l’aise.

Elle médita ces mots en essayant de comprendre.

“Je recherche la liberté,” dit-elle. “Je cherche à être une guerrière.”

Il secoua lentement la tête.

“Tu oublies quelque chose,” dit-il. “Le plus important de tout. Que cherches-tu?”

Kyra le regarda, confuse.

Il fit un pas de plus.

“Tu cherches ta destinée.”

Kyra fut surprise par ces mots.

“Et plus encore,” dit-il, “tu cherches à savoir qui tu es.”

Il continua de s’avancer, tout près d’elle désormais mais le visage pourtant toujours dissimulé dans l’obscurité.

“Qui es-tu, Kyra?” demanda-t-il.

Elle le regarda sans comprendre, voulant lui répondre mais ne sachant que dire. Elle n’était plus sûre de rien.

“Qui es-tu?” répéta-t-il plus fort, sa voix résonnant sur les murs et dans ses oreilles.

Kyra porta sa main à son visage, se raidissant alors qu’il continuait d’avancer.

Kyra ouvrit les yeux et fut surprise de se retrouver seule. Elle ne comprenait plus ce qu’il se passait. Elle baissa lentement sa main et réalisa qu’elle était bien réveillée.

La lumière du soleil rayonnait dans la grotte en se réfléchissant sur les murs, ce qui l’aveuglait. Elle cilla, désorientée, en essayant de reprendre ses esprits. Le vent était tombé, il avait cessé de neiger. Un tas de neige recouvrait partiellement l’entrée, le ciel était bleu cristal et les oiseaux chantaient. C’était comme au premier jour du monde.

Kyra n’en revenait pas: elle avait survécu à cette longue nuit.

Impatient de sortir, Léo mordillait gentiment son pantalon.

Désorientée, Kyra se mit lentement debout et retomba immédiatement sous le coup de la douleur. Non seulement son corps était fatigué du combat et des coups qu’elle avait reçus, mais sa joue était en feu. Elle se souvint du coup de griffe du dragon et toucha sa blessure. Bien que ce ne soit qu’une égratignure, elle était encore mystérieusement humide et le sang avait coagulé dessus.

La tête lui tourna lorsqu’elle se remit debout. Elle ne savait pas si cela était dû à l’épuisement, la faim ou la blessure du dragon. Ses jambes étaient faibles, comme si elles ne lui appartenaient pas et elle suivit Léo qui était impatient de sortir à l’extérieur de la grotte. Il se mit à creuser pour dégager la sortie.

Kyra rampa et sortit à l’extérieur. Elle se retrouva dans un monde de blanc aveuglant. Elle leva les mains pour protéger ses yeux, la tête tournant sous l’effet de la lumière. Le temps s’était considérablement réchauffé, le vent était tombé, les oiseaux gazouillaient et le soleil inondait la clairière. Elle entendit un bruit derrière elle et se retourna pour voir un tas de neige dégringoler d’un arbre et atterrir par terre. Elle se rendit compte qu’elle avait de la neige jusqu’aux cuisses.

Léo ouvrit la voie en sautant dans la neige en direction de Volis. Elle le suivit en ayant du mal à garder le rythme.

Kyra peinait à chaque pas. Elle se passa la langue sur les lèvres et sentit la tête lui tourner. Le sang lui monta aux joues et elle commença à se demander si la blessure ne l’avait pas infectée. Elle avait l’impression d’être en train de changer. Elle ne pouvait pas l’expliquer mais c’était comme si le sang du dragon coulait dans ses veines.

“Kyra!”

Elle entendit un cri lointain, comme venant d’un autre monde. Il fut suivi de plusieurs voix qui criaient son nom. Les cris étaient étouffés par le bois et la neige. Cela lui prit un instant avant de reconnaître les voix: les hommes de son père. Ils étaient ici, ils la cherchaient.

Kyra se sentit soulagée.

“Ici!” cria-t-elle en pensant crier mais surprise de n’entendre qu’un murmure. Elle réalisa à quel point elle était faible. Sa blessure avait un effet sur elle, mais elle ignorait lequel.

Ses jambes la lâchèrent soudain et Kyra se sentit tomber dans la neige, incapable de résister.

Léo glapit et courut en direction des voix.

Elle voulut l’appeler, les appeler tous, mais elle était trop faible. Elle resta allongée dans la neige profonde et regarda ce monde de blanc et la lumière éblouissante du soleil. Elle ferma les yeux et sombra dans un sommeil profond auquel elle ne pouvait résister.

CHAPITRE QUATORZE

Alec tenait sa tête entre ses mains pour essayer d’arrêter son mal de tête. Durant toute la nuit, le chariot rempli de garçon avait rebondi sur la route cahoteuse de campagne. Les bosses et les creux ne leur laissaient aucun répit et ce chariot primitif en bois avec ses barres de fer et ses roues en bois semblait avoir été construit dans le but d’être le plus inconfortable possible. Á chaque nouvelle bosse, la tête d’Alec cognait contre le panneau de bois derrière lui. Dès la première bosse, il avait pensé que cela n’allait pas durer, que la route finirait par s’améliorer.

Mais les heures avaient passé et il semblait au contraire que l’état de la route se soit dégradé. Il était resté éveillé toute la nuit car il était impossible de trouver le sommeil dans ces conditions: les bosses et la puanteur des autres garçons ainsi que les coups que tout le monde se donnait. Toute la nuit le chariot s’était arrêté dans des villages, ramassant de plus en plus de garçons, les entassant les uns sur les autres dans l’obscurité. Alec sentait leurs regards sur lui, qu’ils le jaugeaient, une mer de visages détestables qui le regardaient avec un regard mauvais. Ils étaient plus âgés, misérables et avaient besoin de trouver un bouc émissaire.

Au début Alec avait supposé qu’étant donné qu’ils étaient tous ensemble dans cette galère, tous recrutés contre leur gré pour servir Les Flammes, une certaine forme de solidarité se serait mise en place. Mais il avait rapidement réalisé que ce ne serait pas le cas. Chaque garçon était replié sur lui-même et toute forme de communication se résumait à une hostilité pure. Leurs visages étaient durs, mal rasés, portaient des cicatrices, leurs nez montraient qu’ils avaient participé à de nombreuses bagarres et Alec se rendit compte que certains garçons avaient bien plus de dix-huit ans, qu’ils avaient une plus grande expérience de la vie. Certains ressemblaient à des criminels, des voleurs, des violeurs, des meurtriers qui avaient été jetés parmi eux pour être envoyés pour servir Les Flammes.

Assis sur une planche de bois dur, Alec rebondit en ayant le sentiment d’être en route pour l’enfer et eut le sentiment que les choses ne pouvaient pas empirer. Mais le convoi continuait de s’arrêter régulièrement et à sa grande surprise ils continuaient à entasser de nouveaux garçons. Lorsqu’il avait été lui-même jeté dans le chariot, il lui avait semblé que l’espace était un peu restreint pour une douzaine de garçons étant donné qu’ils avaient à peine la place pour bouger. Mais à présent qu’ils étaient une douzaine de plus et que les soldats continuaient d’en entasser de nouveau, Alec avait tout juste assez d’espace pour respirer. Les garçons qui furent entassés après lui furent obligés de rester debout et essayèrent de s’accrocher au plafond mais la plupart glissaient et tombaient les uns sur les autres à chaque soubresaut. Plus d’un garçon mécontent les repoussa brutalement et des échauffourées éclatèrent tout au long de la nuit, les garçons se donnant des coups de coude et se brutalisant les uns les autres. Incrédule, Alec vit un garçon mordre l’oreille d’un autre. Heureusement qu’ils n’avaient pas d’espace pour bouger et prendre de l’élan pour donner des coups sinon les bagarres auraient rapidement dégénéré, mais ils juraient de se venger plus tard.

Alec entendit les oiseaux se mettre à chanter et ses yeux lourds de fatigue aperçurent les premières lueurs de l’aube au travers des barres de fer. Il fut surpris de voir le jour naître, surpris d’avoir survécu à cela, la plus longue nuit de toute sa vie.

Alors que le soleil éclairait le convoi, Alec put mieux observer les nouveaux garçons. Il était de loin le plus jeune et semblait également être le moins dangereux. Il se trouvait parmi un groupe de garçons sauvages, irascibles, parfois tatoués et faits de muscles qui portaient tous de nombreuses cicatrices comme s’ils étaient tous des garçons laissés pour compte de la société. Ils étaient à bout à cause de cette longue nuit et Alec eut l’impression que le chariot était prêt à exploser.

“Tu sembles bien jeune pour être ici,” dit une voix grave.

Alec releva les yeux et découvrit un garçon de deux ou trois ans son aîné assis à côté de lui, épaule contre épaule. Alec réalisa que c’était la présence qui l’avait écrasé toute la nuit, un garçon aux larges épaules et à la musculature développée, qui avait le visage innocent d’un simple fermier. Son visage était différent de celui des autres, plus ouvert et amical, voir même un peu naïf et Alec reconnu en lui une bonne personne.

“J’ai pris la place de mon frère,” répondit platement Alec en se demandant à quel point il était sage de se confier à lui.

“Avait-il peur?” demanda le garçon incrédule.

Alec secoua la tête.

“Handicapé,” corrigea Alec.

Le garçon fit un signe de tête comme s’il comprenait la situation et regarda Alec avait respect.

Le silence se fit et Alec regarda le garçon.

“Et toi?” demanda Alec. “Tu ne sembles pas non plus avoir dix-huit ans.”

“Dix-sept,” dit le garçon.

Alec réfléchit.

“Alors que fais-tu ici?” demanda-t-il.

“Je suis volontaire.”

Alec n’en revenait pas.

“Volontaire? Mais pourquoi?”

Le garçon regarda le sol et haussa les épaules.

“Je voulais prendre mes distances.”

“Prendre tes distance avec quoi?” répéta Alec abasourdi.

Le garçon resta silencieux et Alec vit une ombre passer sur son visage. Il ne pensait pas qu’il répondrait mais finalement le garçon murmura: “De la maison.”

Alec lut la tristesse sur son visage et compris. Á l’évidence quelque chose de terrible s’était produit dans le foyer de ce garçon et d’après les bleus sur les bras de ce dernier et l’expression de tristesse mélangée à de la colère, Alec ne put que faire des suppositions.

“Je suis désolé,” répondit Alec.

Le garçon le regarda avec une expression de surprise comme s’il ne s’attendait pas à la moindre compassion dans ce chariot. Puis il lui tendit la main.

“Marco,” dit-il.

“Alec.”

Il échangea une poignée de main avec ce garçon deux fois plus costaud que lui qui lui écrasa la main. Alec eut l’impression qu’il venait de se faire un ami ce qui fut un soulagement compte tenu des horribles visages qui les entouraient.

“Je suppose que tu es le seul ici à t’être porté volontaire,” dit Alec.

Marco regarda autour d’eux et haussa les épaules.

“Je suppose que tu as raison. La plupart d’entre eux ont été recrutés ou emprisonnés.”

“Emprisonnés?” répéta Alec surpris.

Marco approuva.

“Les Gardiens ne sont pas tous des recrues, nombre d’entre eux sont des criminels.”

“Qui traites-tu de criminel garçon?” dit une voix sauvage.

Ils se retournèrent et découvrirent un homme d’une vingtaine d’années mais qui en paraissait quarante, que la vie avait marqué prématurément et qui arborait de grosses cernes et des yeux enfoncés. Il plia les genoux et se mit à la hauteur de Marco.

“Je ne m’adressais pas à toi,” répliqua Marco avec un air de défi.

“Et bien c’est le cas maintenant,” siffla le garçon en cherchant visiblement la bagarre. “Répète un peu pour voir. As-tu le courage de me dire en face que je suis un criminel?”

Marco s’empourpra et serra les dents, sentant la colère monter en lui.

“Un chat est un chat,” dit Marco.

L’autre garçon devint rouge de colère et Alec admira le courage de Marco. Le garçon plongea sur Marco et lui passa le bras autour du cou en serrant de toutes ses forces.

Tout se passa très vite et Marco fut visiblement pris de court. Dans cet espace restreint il avait peu de place pour manœuvrer. Ses yeux sortirent de leurs orbites pendant qu’il étouffait et essayait désespérément de se dégager de l’étreinte de son assaillant. Marco était plus costaud mais le garçon  avait des mains puissantes et calleuses qui avaient sûrement commis de nombreux meurtres auparavant. Marco ne réussit pas à se dégager.

“BATS-TOI! BATS-TOI!” scandèrent les autres garçons.

Certains garçons se désintéressèrent du combat, un de plus parmi la dizaine de bagarres qui avaient éclaté au cours de la nuit.

Luttant comme il le pouvait, Marco se pencha rapidement en avant et décocha un coup de tête au garçon en plein dans le nez. Un craquement se fit entendre et du sang jaillit du nez du garçon.

Marco essaya de se lever pour avoir plus de force mais le pied qu’un autre garçon lui appuyait sur l’épaule le maintenant assis. Au même moment l’assaillant au nez plein de sang prit quelque chose de brillant dans sa veste. Choqué, Alec réalisa qu’il s’agissait d’un poignard lorsque ce dernier brilla dans la lumière du soir. Tout se passa très vite et Marco n’eut pas le temps de réagir.

Le garçon se jeta sur lui et visa la gorge de Marco.

Alec réagit. Il se jeta en avant et attrapa le poignet du garçon à deux mains et détourna la trajectoire vers le sol en épargnant à Marco un coup fatal au moment même où la lame allait s’enfoncer dans sa poitrine. La lame égratigna la joue de Marco et lui déchira la chemise mais sans toutefois lui entailler la peau du torse.

Alec et le garçon tombèrent au sol en se battant pour la lame tandis que Marco réussissait à tordre la cheville de son assaillant jusqu’à ce qu’un craquement se fasse entendre.

Alec sentit des mains poisseuses sur son visage et sentit les ongles du garçon le griffer à la recherche de ses yeux. Alec sut qu’il devait réagir rapidement. Il lâcha la main qui tenait le poignard, se retourna et lui décocha un coup de coude. Il entendit un craquement satisfaisant lorsque son coude enfonça la mâchoire du garçon.

Le garçon le libéra et tomba face au sol.

Reprenant son souffle et le visage brûlant des griffures, Alec reprit son souffle et réussit à se remettre debout. Marco se tenait à ses côtés entouré des autres garçons. Côte à côte, ils regardèrent leur assaillant qui gisait immobile au sol. Le cœur d’Alec battait à tout rompre dans sa poitrine et décida qu’il n’avait plus envie d’être assis car il se sentait trop vulnérable à une attaque venant du dessus. Il préférait encore rester debout jusqu’à la fin du trajet, quel que soit le temps que cela prendrait.

Alec regarda autour de lui les garçons qui le regardaient d’un air hostile mais cette fois-ci, au lieu de détourner le regard, il soutint leurs regards en réalisant qu’il devait montrer qu’il était sûr de lui s’il voulait survive à ce voyage. Finalement, ils semblèrent le regarder avec un certain respect et tous finirent par détourner les yeux.

Marco baissa les yeux et examina la déchirure que la lame avait faite à sa chemise au moment où elle allait lui transpercer le cœur. Il regarda Alec avec gratitude.

“Tu viens de te faire un ami pour la vie,” dit Marco avec sincérité.

Il tendit la main vers Alec et lui serra le bras. Cela lui fit du bien. Un ami: c’était tout-à-fait ce dont il avait besoin.

CHAPITRE QUINZE

Kyra ouvrit lentement les yeux, désorientée, en se demandant où elle se trouvait. Elle vit un plafond de pierre très haut et la lueur de flammes qui dansait sur les murs. Elle sentit qu’elle était allongée sur un lit de fourrures luxueuses. Elle n’y comprenait rien. La dernière chose dont elle se souvenait était qu’elle s’était écroulée dans la neige en étant sûre qu’elle allait mourir.

Kyra releva la tête et regarda autour d’elle en s’attendant à découvrir la forêt enneigée autour d’elle. Mais au lieu de cela elle vit de nombreux visages qui lui étaient familiers: son père, ses frères Brandon, Braxton et Aidan, Anvin, Arthfael, Vidar et une dizaine des meilleurs guerriers de son père. Elle était de retour au fort, dans sa chambre, dans son lit et tous la regardaient d’un air inquiet. Kyra sentit une pression sur son bras et en tournant la tête elle vit Lyra, la guérisseuse de la cour aux grands yeux noisette et aux longs cheveux argentés qui lui prenait le pouls.

Kyra ouvrit en grand les yeux en réalisant qu’elle ne se trouvait plus dans les bois. Elle avait réussi à rentrer. Elle entendit un gémissement à ses côtés et sentit la truffe de Léo dans sa main et réalisa qu’il avait dû les mener jusqu’à elle.

“Que s’est-il passé?” demanda-t-elle les idées embrouillées en essayant de reconstituer le cours des événements.

L’assemblée sembla soulagée de la voir se réveiller et parler. Son père s’approcha, le remords et le soulagement se lisant sur son visage. Il lui prit fermement la main. Aidan se précipita vers elle et lui prit l’autre main. Elle leur sourit.

“Kyra,” dit son père la voix pleine de compassion. “Tu es à la maison à présent. En sécurité.”

Kyra vit à quel point il se sentait coupable et tout lui revint: leur dispute de la nuit précédente. Elle réalisa qu’il avait dû se sentir responsable. Après tout, c’était à cause de ses paroles qu’elle avait pris la fuite.

Kyra sentit un picotement et poussa un cri de douleur. Lyra venait de lui déposer un chiffon froid recouvert d’un onguent sur la joue et cela raviva la douleur de sa blessure avant de l’apaiser.

“L’eau du nénuphar,” explique doucement Lyra. “J’ai dû tester six onguents pour trouver ce qui soignerait cette blessure. Tu as de la chance que nous puissions nous en occuper car l’infection est déjà avancée.”

Son père regarda sa joue avec un regard inquiet.

“Dis-nous ce qui t’es arrivé,” dit-il. “Qui t’a fait ça?”

Kyra se redressa sur un coude et ce faisant sa tête se mit à tourner. Elle sentait que tout le monde la regardait en silence. Elle essaya de se rappeler les événements.

“Je me souviens…” commença-t-elle d’une voix rouillée. “La tempête….Les Flammes…le Bois des Épines.”

Son père fronça les sourcils d’inquiétude.

“Pourquoi es-tu allée là-bas?” demanda-t-il. “Pourquoi t’être aventurée aussi loin une nuit pareille?”

Elle essaya de se souvenir.

“Je voulais voir Les Flammes de mes propres yeux,” dit-elle. “Puis… J’ai dû chercher un abri. Je me souviens… du Lac des Rêves… et aussi… d’une femme.”

“Une femme?” demanda-t-il, “dans le Bois des Épines?”

“Elle était… vieille… la neige ne se déposait pas sur elle.”

“Une sorcière,” murmura Vidar.

“Ce genre de chose peut arriver le soir de la Lune d’Hiver,” ajouta Arthfael.

“Et que t’a-t-elle dit?” lui demanda son père inquiet.

Kyra pouvait voir la confusion et l’inquiétude sur leurs visages et elle décida de ne pas leur parler de la prophétie ni de son futur. Elle essayait elle-même de comprendre tout ceci et elle eut peur qu’ils ne la prennent pour une folle si elle leur révélait tout cela.

“Je…. Je ne me souviens pas,” dit-elle.

“T’a-t-elle fait cela?” lui demanda son père en montrant sa joue.

Kyra secoua la tête et la gorge sèche, avala sa salive. Lyra s’empressa de lui donner de l’eau avec une outre. En buvant, elle se rendit compte à quel point elle était déshydratée.

“Il y a eu un cri perçant,” continua Kyra. “Comme je n’en avais jamais entendu.”

Se sentant plus lucide, elle s’assit et les événements lui revinrent petit à petit. Elle regarda son père droit dans les yeux en se demandant comment il allait réagir.

“Le cri d’un dragon,” lâcha-t-elle en se raidissant prête à entendre leurs réactions et se demandant s’ils la croiraient.

Un murmure sceptique emplit la salle. Un silence lourd s’installa, tous semblaient incrédules.

Personne ne prit la parole pendant ce qui lui sembla une éternité.

Puis finalement son père secoua la tête.

“Les dragons n’ont pas visité Escalon depuis des milliers d’années,” dit-il. “Tu as dû entendre autre chose. Tes oreilles t’on peut-être joué un tour.”

Thonos, l’historien et philosophe du précédent roi et résidant désormais à Volis s’avança. Il avait une longue barbe et s’appuyait sur son bâton. Il parlait rarement mais lorsqu’il prenait la parole, il inspirait toujours beaucoup de respect. C’était un être de grande sagesse et possédant un grand savoir sur des choses oubliées.

“Le soir de la Lune d’Hiver,” dit-il d’une voix éraillée, “de telles chose sont possibles.”

“Je l’ai vu,” insista Kyra. “Je l’ai sauvé.”

“Sauvé?” demanda son père en la regardant comme si elle était folle. “Toi, tu as sauvé un dragon?”

Tous les hommes se regardèrent comme si elle avait perdu la tête.

“C’est la blessure,” dit Vidar. “Elle n’a plus les idées très claires.”

Kyra rougit, désespérée qu’ils la croient.

“J’ai les idées très claires,” insista-t-elle. “Je ne suis pas une menteuse!”

Elle les regarda d’un air désespéré.

“Vous ai-je déjà menti?” leur demanda-t-elle.

Ils la regardèrent, incertains.

“Laissez-lui une chance,” dit Vidar. “Laissons-la parler.”

Son père lui fit signe.

“Vas-y,” l’encouragea-t-il.

Kyra se passa la langue sur les lèvres et s’assit bien droite.

“Le dragon était blessé,” se rappela-t-elle. “Les Hommes du Seigneur l’avaient pris au piège. Ils allaient le tuer. Je ne pouvais pas le laisser mourir, pas de cette façon.”

“Qu’as-tu fait?” demanda Anvin semblant moins sceptique que les autres.

“Je les a tués,” dit-elle en revoyant la scène, sa voix soudain lourde, réalisant à quel point son histoire avait l’air incongru. Elle avait elle-même du mal à y croire. “Je les ai tous tués.”

Un silence encore plus long que le premier s’installa.

“Je sais que vous ne me croyez pas,” ajouta-t-elle finalement.

Son père s’éclaircit la gorge et lui serra la main.

“Kyra,” dit-il d’un air sombre. “Nous avons trouvé cinq hommes morts à proximité de toi, des Hommes du Seigneur. Si ce que tu dis est vrai, réalises-tu à quel point cela est grave? As-tu conscience de ce que tu as fait?”

“Je n’avais pas le choix Père,” dit-elle. “Le serment de notre maison est de ne pas laisser mourir un animal blessé.”

“Un dragon n’est pas un animal!” répondit-il en colère. “Un dragon est un….”

Mais sa voix se brisa, incapable de lui donner une réponse satisfaisante.

“Si les Hommes du Seigneur sont tous morts,” glissa Arthfael en brisant le silence et en tirant sur sa barbe, “qu’est-ce que cela peut bien faire? Qui peut bien savoir qu’une fille les as tués? Comment pourront-ils remonter jusqu’à nous?”

Kyra sentit son estomac se nouer mais elle savait qu’elle devait leur dire toute la vérité.

“Il y en avait un de plus,” ajouta-t-elle à contrecœur. “Un écuyer. Un garçon. Il a tout vu. Il s’est échappé à dos de cheval.”

Ils la regardèrent le visage grave.

Maltren s’avança d’un air mauvais.

“Et pourquoi as-tu épargné celui-là?” demanda-t-il.

“C’était juste un garçon,” dit-elle. “Sans arme. Il s’est éloigné à cheval, il me tournait le dos. Aurais-je dû lui tirer dessus?”

“Je doute fortement que tu aies pu tuer ne serait-ce qu’un d’entre eux,” cracha Maltren. “Mais si cela est le cas, vaut-il mieux épargner un garçon et nous envoyer vers une mort certaine?”

“Personne ne nous a envoyé vers une mort certaine,” le réprimanda son père en prenant sa défense.

“N’est-ce donc pas le cas?” demanda-t-il. “Si elle ne ment pas, les Hommes du Seigneur sont morts et c’est la faute de Volis. Ils ont un témoin, nous sommes perdus.”

Son père se tourna vers elle. Elle ne l’avait jamais vu avec un air aussi grave.

“Ce sont des nouvelles graves en effet,” dit-il en donnant l’impression d’être vieux de millions d’années.

“Je suis désolée Père,” dit-elle. “Je ne voulais pas t’attirer des ennuis.”

“Ne voulais pas?” répéta Maltren. “Non, tu as accidentellement tué cinq Hommes du Seigneur? Et tout cela pour quoi?”

“Je te l’ai dit,” riposta-t-elle. “Pour sauver le dragon.”

“Pour sauver ton dragon imaginaire,” ricana Maltren. “Cela en vaut vraiment la peine. S’il avait existé, il t’aurait découpée en morceaux.”

“Il ne m’a pas découpée en morceaux,” riposta-t-elle.

“Cela suffit avec ces histoires insensées de dragons,” les coupa son père en haussant la voix. “Dis-nous la vérité. Nous sommes des hommes. Quoi qu’il se soit passé. Nous ne te jugerons pas.”

Elle se décomposa.

“Je vous l’ai déjà dit,” dit-elle.

“Je la crois,” dit Aidan en se tenant à ses côtés. Elle lui fut grandement reconnaissante pour ses paroles.

Mais en regardant les autres visages de l’assemblée, elle se rendit à l’évidence que personne d’autre ne la croyait. La salle fut plongée dans un long silence.

“Ce n’est pas possible, Kyra,” finit par dire doucement son père.

“Cela l’est,” dit soudain une voix sombre.

Toute l’assemblée se retourna tandis que la porte de la chambre s’ouvrait en grand et laissait place à plusieurs hommes de son père qui s’avançaient en faisant tomber la neige de leurs cheveux et de leurs fourrures. L’homme qui venait de parler avait encore le visage rougi de froid et regardait Kyra avec fascination.

“Nous avons trouvé des empreintes,” dit-il. “Près de la rivière. Près des corps. Des empreintes bien trop grandes pour n’importe quel autre animal terrestre. Des empreintes de dragon.”

Tous les hommes se retournèrent vers Kyra, complètement déboussolés.

“Et où se trouve ce dragon alors?” dit Maltren.

“Les empreintes nous ont mené à la rivière,” rapporta l’homme.

“Il n’arrivait plus à voler,” dit Kyra. “Comme je l’ai dit, il était blessé. Il est tombé dans les rapides et je l’ai perdu de vue.”

La chambre redevint silencieuse et il était clair que tous la croyait désormais. Ils la regardaient avec admiration.

“Tu dis que tu as vu le dragon?” lui demanda son père.

Elle fit un signe de tête affirmatif.

“Je me suis approchée de lui aussi près que nous le sommes en ce moment,” répondit-elle.

“Et comment as-tu survécu?” demanda-t-il.

Dans le doute, elle déglutit.

“C’est ainsi que j’ai reçu cette blessure,” dit-elle en portant la main à sa joue.

Ils regardèrent sa blessure avec des yeux nouveaux, tous étonnés.

Tandis que Kyra faisait courir ses doigts dessus, elle sentit la cicatrice qui changerait à jamais son visage. Mais d’une certaine façon, cela lui était égal.

“Je ne pense pas qu’il voulait me faire de mal,” ajouta-t-elle.

Ils la regardèrent comme si elle était folle. Elle voulait leur expliquer la connexion qu’elle avait ressentie avec la créature mais elle se doutait qu’ils ne comprendraient pas.

Ils continuèrent de la dévisager, ébahis et son père finit par demander:

“Pourquoi risquer ta vie pour sauver ce dragon? Pourquoi nous mettre tous en danger?”

C’était une bonne question à laquelle Kyra ne savait pas comment répondre. Elle aurait aimé avoir une réponse. Mais elle ne pouvait pas trouver de mots pour décrire ses sentiments, ses émotions, la sensation qu’elle avait marché vers son destin en s’approchant de la bête. Elle ne pensait pas que ces hommes auraient pu comprendre. Elle savait toutefois qu’elle les avait tous mis en danger et elle se sentait terriblement coupable.

Tout ce qu’elle put faire, fut de baisser la tête en disant: “Pardonne-moi Père.”

“Ce n’est pas possible,” dit Maltren agité. “Ce n’est pas possible de survivre à une rencontre avec un dragon.”

“Sauf,” dit Anvin en regardant Kyra d’une étrange façon et en se tournant vers son père. “Sauf si votre fille est la—”

Son père l’interrompit brutalement d’un simple regard.

Le regard de Kyra passa de l’un à l’autre, étonnée, en se demandant ce qu’Anvin avait voulu dire.

“Sauf si je suis quoi?” demanda Kyra.

Mais Anvin détourna le regard et se tut. La pièce entière garda le silence et en scrutant leurs visages, elle réalisa que tous les hommes détournaient à présent le regard comme s’ils connaissaient tous un secret à son sujet.

Son père se releva brusquement et lui lâcha la main. Il se tenait droit, indiquant ainsi que la réunion était terminée.

“Tu dois te reposer,” dit-il. Puis il se tourna vers ses hommes. “Une armée est en route,” dit-il gravement d’une voix autoritaire. “Nous devons nous préparer.”

CHAPITRE SEIZE

Kyra se trouvait seule dans un champ, par un chaud temps estival, émerveillée par le monde qui l’entourait. Tout était fleuri, des couleurs éclatantes, les collines tellement verdoyantes, pleines de vie, parsemées de fleurs brillantes rouges et jaunes. Partout les arbres étaient en fleur, leur épais feuillage se balançait au gré du vent, leurs branches étaient chargées de fruits. Les vignobles recouvraient les collines. Ils étaient mûrs et leur odeur de fleurs et de raisin emplissait l’air de cette journée d’été. Kyra se demanda où elle se trouvait, où était passé son peuple et ce qu’il était advenu de l’hiver.

Elle entendit un cri perçant haut dans le ciel et elle releva les yeux pour découvrir Théos décrivant de grands cercles au-dessus d’elle. Il plongea et atterrit dans l’herbe à quelques mètres d’elle, la fixant de son regard intense. Sans aucun mot, il y eut un échange entre eux. Leur connexion était tellement intense qu’elle n’avait pas besoin de parler.

Théos releva soudain la tête, cria et lui souffla du feu dessus.

Sans pouvoir l’expliquer, Kyra n’avait pas peur. Elle resta immobile tandis que les flammes lui arrivaient dessus en sachant que d’une certaine façon il ne lui ferait jamais de mal. Le feu se sépara et les flammes tombèrent tout autour de lui, mettant le feu tout autour d’elle, la laissant saine et sauve.

Kyra se retourna et découvrit avec horreur que les flammes avaient embrasé la campagne: la verdure de cette nature généreuse était à présent carbonisée. Le paysage changeait sous ses yeux, les arbres se desséchèrent, l’herbe laissa place à de la terre nue.

Les flammes s’élevèrent de plus en plus haut, se répandirent de plus en plus loin et elle vit avec horreur que Volis se consumait au loin. Il ne resta bientôt plus que des cendres.

Théos finit par s’arrêter et Kyra le regarda. Debout dans l’ombre du dragon, impressionnée par sa taille gigantesque, elle ne savait pas à quoi s’attendre. Il voulait quelque chose d’elle mais elle ne savait pas quoi.

Kyra toucha une de ses écailles et il leva soudain une griffe, poussa un ci perçant et lui lacéra la joue.

Kyra s’assit dans son lit en criant. Elle porta la main à sa joue, une douleur cuisante irradiant tout son corps. Elle essaya de s’écarter du dragon et fut surprise de découvrir que des mains humaines étaient posées sur elle pour essayer de la calmer et de l’immobiliser.

Kyra cligna des yeux et reconnut le visage rassurant penché sur elle et qui maintenait une compresse sur sa joue.

“Chut,” dit Lyra pour l’apaiser.

Désorientée, Kyra regarda autour d’elle et finit pas réaliser que tout cela n’était qu’un rêve. Elle était chez elle, dans le fort de son père, dans sa chambre.

“C’est seulement un cauchemar,” dit Lyra.

Kyra réalisa qu’elle s’était rendormie sans savoir depuis combien de temps. Elle regarda par la fenêtre et vit que la lumière du jour avait fait place à la nuit. Elle se raidit, alarmée.

“Quelle heure est-il?” demanda-t-elle.

“Tard dans la nuit ma dame,” répondit Lyra. “La lune a déjà parcouru son chemin dans le ciel.”

“Et quelles nouvelles au sujet de l’armée en approche?” demanda-t-elle le cœur battant.

“Aucune armée n’est en route ma dame,” répondit-elle. “La neige est encore haute et il faisait presque nuit lorsque vous vous êtes réveillée. Aucune armée ne peut se déplacer par pareil temps. Ne vous inquiétez pas, vous ne vous êtes assoupie que quelques heures. Reposez-vous.”

Kyra s’allongea en soupirant. Elle sentit une truffe humide dans le creux de sa main et vit Léo qui la léchait.

“Il n’a pas quitté votre chevet ma dame,” dit Lyra en souriant. “Et lui non plus.”

Elle fit un signe et Kyra vit Aidan profondément endormi allongé sur un tas de fourrures près du feu, tenant un livre en cuir à la main.

“Il vous a fait la lecture pendant votre sommeil,” ajouta-t-elle.

Kyra fut submergée par un élan d’amour pour son jeune frère. Cela l’inquiéta encore plus à l’idée des ennuis à venir.

“Je ressens votre tension,” ajouta Lyra en appuyant une compresse sur sa joue. “Vos rêves sont perturbés. C’est la marque du dragon.”

Kyra vit son regard admiratif et réfléchit.

“Je ne comprends pas ce qu’il m’arrive,” dit Kyra. “Je n’ai jamais rêvé auparavant. Pas de cette façon. Ce sont plus que des rêves, c’est comme si j’y étais en vrai. Je perçois le monde au travers du regard du dragon.”

La guérisseuse la regarda avec un regard compréhensif et posa une main sur sa cuisse.

“C’est une chose effrayante que d’être marquée par un animal,” dit Lyra. “Et il ne s’agit pas d’un animal ordinaire. Si une créature vous marque, vous partagez une synergie pour la vie entière. Vous pouvez alors voir avec ses yeux, ressentir ce qu’elle ressent ou entendre ce qu’elle entend. Cela peut se produire ce soir ou l’année prochaine. Mais cela se produira un jour ou l’autre.”

Lyra la regarda, incrédule.

“Comprends-tu Kyra? Tu n’es plus la même fille que tu étais hier en partant. Ce n’est pas une simple marque sur ta joue. C’est un signe. Tu portes désormais la marque d’un dragon.”

Kyra fronça les sourcils en essayant de comprendre.

“Mais qu’est-ce que cela signifie?” demanda Kyra en essayant de donner un sens à tout cela.

Lyra poussa un long soupir.

“Le temps le dira.”

Kyra repensa aux Hommes du Seigneur, à la guerre qui approchait et elle ressentit soudain un sentiment d’urgence. Elle repoussa ses couvertures et se mit debout. Se faisant elle sentit sa tête tourner. Lyra se précipita et la prit par les épaules pour l’aider à retrouver son équilibre.

“Vous devez vous allonger,” la pressa Lyra. “Votre fièvre n’est pas encore tombée.”

Mais Kyra était mue par un sentiment d’urgence et elle ne pouvait rester plus longtemps alitée.

“Ҫa va aller,” répondit-elle en s’emparant de sa cape et la jetant sur ses épaules. Alors qu’elle s’apprêtait à s’éloigner, elle sentit une main sur son épaule.

“Bois cela au moins,” insista Lyra en lui tendant une tasse.

Kyra baissa les yeux sur le liquide rouge.

“Qu’est-ce que c’est?”

“Ma concoction personnelle,” répondit-elle avec un sourire. “Cela fera tomber la fièvre et calmera les douleurs.”

Kyra prit une longue gorgée en tenant la tasse à deux mains et sentit l’épais liquide difficile à avaler descendre dans son tube digestif. Elle fit la grimace, ce qui fit sourire Lyra.

“Ҫa a un goût de terre,” fit remarquer Kyra.

Le sourire de Lyra s’agrandit. “L’intérêt n’est pas son goût.”

Mais Kyra se sentait déjà mieux. Son corps entier fut réchauffé.

“Merci,” dit-elle. Elle se pencha sur Aidan et lui déposa un baiser sur le front en prenant garde de ne pas le réveiller. Puis elle sortit de la chambre, suivie de Léo.

Kyra parcourut les innombrables et sombres couloirs de Volis éclairés par des torches vacillantes suspendues aux murs. Seuls quelques gardes veillaient à cette heure avancée, le reste du fort était calme, profondément endormi. Kyra gravit le long de l’escalier en pierre en colimaçon jusqu’à se retrouver devant la porte de la chambre de son père devant laquelle un garde était posté. Il la regarda avec un certain respect et elle se demanda combien de personnes étaient déjà au courant de cette histoire. Il lui fit un signe.

“Ma dame,” dit-il.

Elle lui rendit son signe de tête.

“Mon père est-il dans sa chambre?”

“Il n’arrivait pas à dormir. La dernière fois que je l’ai vu il se rendait à son bureau.”

Kyra s’engouffra dans les couloirs et se baissa en passant sous une petite arche, descendit un escalier et se dirigea à l’autre bout du fort. Le couloir se terminait par une épaisse porte en bois arrondie qui menait à la bibliothèque. La porte était entrouverte. Elle s’arrêta en entendant des éclats de voix provenant de l’intérieur.

“Je te dis que ce n’est pas ce qu’elle a vu,” dit la voix pleine de colère de son père.

Il était furieux et elle se retint d’entrer en se disant qu’il valait mieux attendre un peu. Elle resta là, attendant que les voix s’arrêtent, curieuse de savoir avec qui il parlait et de quel sujet. Parlaient-ils d’elle? Se demanda-t-elle.

“Si elle a vu un dragon en effet,” dit une voix éraillée que Kyra identifia immédiatement comme celle de Thonos, le plus vieux conseiller de son père, “alors il reste peu d’espoir pour Volis.”

Son père marmonna quelque chose qu’elle ne comprit pas et un long silence au cours duquel Thonos soupira suivit.

“Les anciens parchemins,” reprit Thonos d’une voix fatiguée, “parlent du réveil des dragons. Une période où nous serons écrasés par leurs flammes. Aucun mur ne peut nous protéger d’eux. Nous n’avons que des collines et le ciel. Et s’ils viennent ici, c’est qu’ils ont un but.”

“Mais quel but?” demanda son père. “Qu’est-ce qui pourrait pousser un dragon à traverser le monde?”

“Commandant, peut-être que la bonne question est,” répondit Thonos, “qu’est-ce qui l’a blessé?”

Un long silence ponctué des craquements du feu suivit, jusqu’à ce que Thonos reprenne finalement la parole.

“Je suppose que ce n’est pas le dragon qui vous perturbe le plus, n’est-ce pas?”  demanda Thonos.

De nouveau, il y eut un long silence et Kyra pensa qu’elle ne devrait pas continuer d’espionner mais c’était plus fort qu’elle et elle se pencha pour regarder au travers de la fente. Son cœur s’alourdit à la vue de son père, assis la tête entre les mains, ruminant ses idées noires.

“Non,” dit-il d’une voix exténuée. “C’est vrai,” reconnut-il.

Kyra se demanda de quoi ils parlaient.

“Tu penses à la prophétie, n’est-ce pas?” demanda-t-il. “Du moment de sa naissance?”

Le cœur battant, Kyra se pencha en comprenant qu’ils parlaient d’elle, mais sans comprendre le sens de leurs propos.

Il ne répondit pas.

“J’étais présent, Commandant,” finit par dire Thonos. “Tout comme vous.”

Son père soupira mais ne releva pas la tête.

“Elle est votre fille. Ne serait-il donc pas juste de lui dire? Au sujet de sa naissance? De sa mère? N’a-t-elle pas le droit de savoir qui elle est?”

Le cœur de Kyra s’accéléra, elle détestait les secrets surtout à son sujet. Elle mourait d’envie de savoir ce dont ils parlaient.

“Ce n’est pas le bon moment,” finit par dire son père.

“Mais ce n’est jamais le bon moment, n’est-ce pas?” répondit le vieil homme.

Interloquée, Kyra prit une profonde respiration.

Elle fit soudain demi-tour et s’enfuit, le poids des mots de son père lui écrasant la poitrine. Cela lui faisait encore plus mal qu’un million de coups de couteau, plus que tout ce que les Hommes du Seigneur pourraient lui faire. Elle se sentait trahie. Il lui cachait un secret, un secret qu’il lui avait caché tout au long de sa vie. Il lui avait menti.

N’a-t-elle pas le droit de savoir qui elle est?

Sa vie entière Kyra avait toujours senti que les gens la regardaient d’une façon différente, comme s’ils savaient quelque chose à son sujet qu’elle-même ignorait, comme si elle était une étrangère mais elle n’avait jamais compris pourquoi. Á présent elle comprenait. Elle ne se sentait pas simplement différente des autres, elle était différente. Mais de quelle façon?

Qui était-elle?

CHAPITRE DIX-SEPT

Vésuvius avançait au travers de Grand Bois suivi des centaines de trolls. Ils montaient la pente trop raide pour que les chevaux y accèdent. Il marchait déterminé et pour la première fois, il se sentait optimiste. Il découpa un buisson épais à l’aide de sa lame sachant qu’il aurait très bien pu passer au travers, mais il aimait tuer les choses vivantes.

Á chaque pas Vésuvius entendait les grognements du géant qui avait été capturé devenir de plus en plus puissants, allant même jusqu’à faire trembler le sol sous ses pieds. Il remarqua le regard de terreur dans les yeux de ses trolls et cela le fit sourire. C’était cette même peur qu’il espérait voir depuis des années. Enfin, après toutes les rumeurs, le géant avait été localisé.

Il détruisit le dernier buisson et atteignit le sommet. Devant lui la forêt s’ouvrait sur une vaste clairière. Vésuvius s’arrêta net, surpris de voir ce qui l’attendait. De l’autre côté de la clairière se trouvait une grande grotte d’environ trente mètres de haut. Les pieds et mains attachés au rocher par des chaînes de quinze mètres de long et d’un mètre d’épaisseur, la créature la plus hideuse et la plus impressionnante qu’il ait jamais vue était immobilisée. C’était un vrai géant, une grossièreté de la création. Il faisait bien trente mètres de haut et dix mètres de large. Son corps ressemblait à celui d’un homme mais il avait quatre yeux, pas de nez et sa bouche n’était que mâchoires et dents. Un grondement sortit de sa bouche, un cri puissant et même Vésuvius qui n’avait peur de rien, qui avait déjà fait face aux créatures les plus abominables sur terre, dut reconnaître que même lui était effrayé. Sa bouche s’ouvrit de plus en plus grand en découvrant des dents acérées de deux mètres de long. Il semblait prêt à dévorer le monde.

La créature semblait enragée. Elle rugissait encore et encore, tapait du pied, se battait contre les chaînes qui la retenait. Le sol, la grotte et même la montagne entière tremblaient. C’était comme si la bête était capable de déplacer la montagne entière, comme s’il était tellement puissant qu’il ne pouvait être entravé. Vésuvius sourit, c’était exactement ce dont il avait besoin. Une créature comme celle-ci allait creuser son tunnel et réaliser ce que son armée de trolls était incapable de faire.

Vésuvius s’avança dans la clairière et remarqua des dizaines de soldats morts, leurs corps recouvrant le sol. Des centaines d’autres soldats se mirent en rangs. La terreur se lisait sur leurs visages comme s’ils n’avaient aucune idée de ce qu’ils devaient faire du géant qu’ils avaient capturé.

Vésuvius s’arrêta au bord de la clairière, hors de portée des chaînes du géant, ne souhaitant pas finir comme les corps autour de lui. Le géant se tourna et le chargea, agitant vers lui ses longues griffes, le ratant de peu.

Vésuvius resta là à le regarder tandis que son commandant le rejoignait en prenant garde de rester à bonne distance du géant.

“Mon Seigneur et Roi,” dit le commandant en se courbant avec déférence. “Nous avons capturé le géant. Dites-nous comment le ramener. Nous ne pouvons pas l’entraver. Nous avons perdu de nombreux soldats en essayant de le déplacer. Nous ne savons plus que faire.”

Vésuvius resta les mains sur les hanches en sentant le regard du géant s’arrêter sur lui. C’était un spécimen de la création assez remarquable. Alors qu’il le toisait et se mettait à grogner vers lui n’ayant qu’une idée en tête, le découper en morceaux, Vésuvius comprit quel était le problème. Mais en même temps, il réalisa comment résoudre la question.

Vésuvius posa une main sur l’épaule de son commandant et se pencha.

“Vous essayez de l’approcher,” dit-il doucement. “Mais vous devez le laisser venir à vous. Vous devez le prendre par surprise et à ce moment-là vous pourrez l’aveugler. Vous devez lui donner ce qu’il veut.”

Confus, son commandant approuva.

“Et que veut-il mon Seigneur et Roi?”

Vésuvius s’avança en amenant le commandant plus avant dans la clairière et vers le géant.

“Toi,” répondit finalement Vésuvius comme si cela était la chose la plus évidente au monde. Puis il poussa son commandant de toutes ses forces, envoyant le soldat surpris plus avant dans la clairière.

Vésuvius recula pour retrouver le périmètre de sécurité et regarda le géant pris de surprise. Le soldat se remit debout et essaya de s’enfuir mais la réaction du géant fut immédiate et il abattit ses griffes, se saisit du troll et serra sa main autour de la taille du troll. Il l’amena à hauteur des yeux, l’approcha tout près de son visage et mordit la tête du troll qu’il avala, étouffant les cris du soldat.

Vésuvius sourit, satisfait d’être débarrassé d’un soldat inefficace et inutile.

“Si je dois vous dire quoi faire,” dit-il au corps de son ancien commandant, “alors pourquoi m’embêter avec un commandant?”

Vésuvius se retourna vers le reste de ses soldats qui étaient pétrifiés et le regardaient en état de choc. Il désigna un soldat près de lui.

“Toi,” dit-il.

Le troll le regarda nerveusement.

“Oui mon Seigneur et Roi?”

“Tu es le prochain.”

Le troll écarquilla les yeux et il tomba à genoux les mains jointes devant lui.

“Je ne peux pas mon Seigneur et Roi!” dit-il en pleurant. “Je vous en prie! Pas moi! Choisissez quelqu’un d’autre!”

Vésuvius fit un pas de plus et lui fit un signe de tête amical.

“D’accord, ”répondit-il en coupant la gorge du troll avec son poignard. Le troll tomba mort à ses pieds, face au sol. “Je ne te choisirai pas.”

Vésuvius se tourna vers les soldats restants.

“Ramassez-le,” ordonna-t-il, “et donnez-le au géant. Dès qu’il approchera, soyez prêts à utiliser vos cordes. Vous lui cacherez les yeux lorsqu’il se saisira de l’appât.”

Une petite dizaine de soldat s’emparèrent du corps et s’avancèrent dans la clairière. Les autres soldats exécutèrent les ordres de Vésuvius en encerclant le géant, prêts à utiliser les cordes.

Perplexe, le géant étudia le corps frais à ses pieds. Mais finalement, comme Vésuvius l’avait envisagé, son intelligence limitée l’incita à s’approcher du corps.

“MAINTENANT!” hurla-t-il.

Les soldats jetèrent les cordes: par-dessus son dos, sur les côtés, et le mirent à terre. Des dizaines d’autres soldats se précipitèrent avec des cordes supplémentaires et lui attachèrent les jambes et les bras. Ils tirèrent de toutes leurs forces, la bête enragée se défendant comme elle le pouvait mais elle ne pouvait pas faire grand-chose. Attachée avec des dizaines de cordes, immobilisée par des centaines de trolls, la bête capitula et laissa tomber sa tête dans la saleté.

Vésuvius s’approcha et regarda le géant, satisfait de sa conquête qui semblait impossible l’instant d’avant.

Finalement, après toutes ces années, il pouvait enfin sourire librement.

“Á présent,” dit-il lentement en savourant chaque mot, “Escalon m’appartient.”

CHAPITRE DIX-HUIT

Debout devant la fenêtre de sa chambre, Kyra regardait l’aube se lever sur la campagne avec une certaine appréhension. Cela avait été une longue nuit de cauchemars et de réflexion sur la conversation qu’elle avait surprise. Elle entendait encore leurs voix résonner dans sa tête.

N’a-t-elle pas le droit de savoir qui elle est?

Toute la nuit elle avait rêvé d’une femme dont elle n’avait pas pu voir le visage protégé par un voile, une femme qu’elle était certaine d’être sa mère. Elle essayait de l’atteindre pour finalement se réveiller en sueur dans son lit.

Kyra ne savait plus faire la différence entre le rêve et la réalité, entre ce qui était vrai et le mensonge. Combien de secrets lui avaient-ils cachés? Pourquoi ne pouvaient-ils rien lui dire?

Kyra avait fini par se réveiller à l’aube, sa joue la lançant encore terriblement, en se posant de nombreuses questions au sujet de sa mère. Toute sa vie on lui avait dit que sa mère était morte à sa naissance et elle n’avait jamais eu de raison de ne pas y croire. Kyra sentait bien qu’elle ne ressemblait pas au reste de la famille ni à personne d’autre dans ce fort et plus elle y pensait, plus elle se rendait compte que les gens l’avaient toujours regardée comme si elle était différente, comme si elle n’était pas d’ici. Mais elle n’avait jamais imaginé que cela puisse être vrai, que son père eusse pu lui mentir, lui cacher des choses. Sa mère était-elle encore en vie? Pourquoi ne lui disait-on pas la vérité?

Tremblante, Kyra était abasourdie de voir à quel point sa vie avait radicalement changée au cours de la dernière journée. Elle sentait un feu nouveau brûler dans ses veines, partant de sa joue et irradiant son épaule jusqu’au poignet. Elle savait qu’elle n’était plus la même personne. Elle sentait la chaleur du dragon en elle, elle ressentait son pouls. Elle se demandait ce que cela pouvait signifier. Serait-elle a jamais différente?

Kyra regarda le peuple en contrebas, des centaines de personnes se hâtaient et l’activité la surprit. Tout était généralement calme à cette heure. Mais pas aujourd’hui. Les Hommes du Seigneur arrivaient comme une tempête et son peuple savait qu’ils venaient prélever leur prix. L’atmosphère était également différente. Son peuple s’était toujours facilement soumis mais pas cette fois, ils semblaient plus forts et elle fut fière de les voir se préparer au combat. Les troupes de son père vérifiaient les fortifications, doublaient le nombre de gardes aux portes, abaissaient la herse, prenaient position sur les remparts, barricadaient les fenêtres et creusaient des fossés. Les hommes étaient sélectionnés, les armes affûtées, les carquois étaient remplis de flèches, les chevaux étaient préparés et rassemblés dans la grande cour. Tous se préparaient.

Kyra avait du mal à réaliser qu’elle était à l’origine de tout ceci. Elle se sentait à la fois coupable et fière. Mais elle avait de l’appréhension. Elle savait que son peuple ne survivrait pas à une attaque directe des Hommes du Seigneur qui étaient soutenus par l’Empire Pandésien. Ils pouvaient tenir le coup sur une bataille mais lorsque Pandésia arriverait avec toute sa puissance, ils mourraient tous ici.

“Je suis content de voir que tu es debout,” dit une voix amicale.

Surpris, Kyra et Léo se retournèrent. Elle ne pensait pas que d’autres personnes du fort étaient réveillées en cette heure matinale et elle fut soulagée de voir Anvin passer le seuil de la porte en souriant, accompagné de Vidar, Arthfael et d’autres hommes de son père. Alors que le groupe la regardait, elle se rendit compte qu’ils la regardaient différemment cette fois. Il y avait quelque chose de différent dans leur regard: du respect. Ils ne la considéraient plus comme une petite fille, une observatrice, mais plutôt comme si elle était l’une des leurs. Sur le même pied d’égalité qu’eux.

Ce regard lui fit plaisir et cela lui donna l’impression qu’au final cette situation en valait la peine. Elle n’avait jamais rien voulu d’autre que de gagner le respect de ces hommes.

“Tu te sens mieux?” demanda Vidar.

Kyra se posa la question. En ouvrant et en fermant ses poignets ainsi qu’en étirant ses bras, elle réalisa qu’en effet elle se sentait mieux, voir même plus forte qu’auparavant. Elle fit signe que oui et remarqua autre chose dans leurs regards: une certaine peur. Comme si elle avait une sorte de pouvoir qu’ils redoutaient.

“Je me sens ressuscitée,” répondit-elle.

Le sourire d’Anvin s’agrandit.

“Bien,” dit-il. “Tu vas en avoir besoin. Nous avons besoin de toutes les forces disponibles.”

Elle le regarda, surprise et ravie.

“Me donnes-tu une chance de me battre avec vous?” demanda-t-elle le cœur battant. Rien ne pouvait la rendre plus heureuse.

Arthfael sourit et fit un pas en avant en lui posant une main sur l’épaule.

“Mais n’en parle pas à ton père,” dit-il.

Léo s’approcha et lécha la main de ces hommes qui lui caressèrent tous la tête en retour.

“Nous avons un petit cadeau pour toi,” dit Vidar.

Kyra fut surprise.

“Un cadeau?” demanda-t-elle.

“Considère cela comme un cadeau de bienvenue,” dit Arthfael, “une petite chose pour t’aider à oublier cette cicatrice sur ta joue.”

Il s’écarta de même que les autres et Kyra réalisa que c’était une invitation à les suivre. Elle n’aurait rien voulu d’autre au monde. Elle leur sourit en retour, réellement heureuse pour la première fois depuis bien longtemps.

“C’est cela qu’il faut faire pour rejoindre vos troupes?” demanda-t-elle en souriant. “Tuer cinq Hommes du Seigneur?”

“Trois,” la corrigea Arthfael. “Si j’ai bien compris Léo en a tué deux pour toi.”

“Oui,” dit Anvin. “Et survivre à une rencontre avec un dragon a également beaucoup d’importance.”

*

Kyra traversait le fort avec les hommes et Léo. Leurs bottes faisaient craquer la neige sous leurs pas. Elle se sentait énergisée par l’agitation qui régnait autour d’eux. Le fort fourmillait d’activité, un sens du devoir flottait dans les airs malgré l’heure matinale. Ils passèrent devant des charpentiers, des cordonniers, des maîtres selliers, des maçons tous fort occupés tandis qu’un nombre innombrable d’hommes affûtaient des épées et d’autres lames sur des pierres. Kyra sentait que les gens s’arrêtaient sur leur passage et se retournaient pour la dévisager. Elle en rougissait jusqu’aux oreilles. Elle était gênée et avait peur que son peuple ne la déteste.

Elle fut surprise de découvrir qu’ils la regardaient en fait avec admiration et parfois même peut-être un peu de peur. Ils avaient dû apprendre qu’elle avait survécu à sa rencontre avec le dragon et ne savaient par conséquent que penser d’elle.

Kyra releva les yeux vers le ciel en espérant, sans trop y croire, qu’elle y verrait Théos, guérit, en train de décrire des cercles haut dans le ciel. Mais elle eut beau scruter le ciel, elle ne vit aucun trace de lui. Où se trouvait-il? Se demanda-t-elle. Avait-il survécu? Revolerait-il de nouveau? Était-il déjà retourné de l’autre côté du monde?

Tout en traversant le fort, Kyra en vint à se demander où ils l’emmenaient et quel pouvait bien être ce cadeau dont ils lui avaient parlé.

“Où allons-nous?” demanda-t-elle à Anvin alors qu’ils s’engageaient dans une étroite rue pavée. Ils passèrent devant des villageois qui déneigeaient tandis que de grosses plaques de glace et de neige tombaient des toits en terre cuite. Partout dans le village de la fumée s’élevait des cheminées et son odeur flottait dans l’air frais du matin.

Ils tournèrent dans une nouvelle rue et Kyra découvrit une habitation basse en pierre couverte de neige avec une porte en chêne rouge qui se trouvait à l’écart des autres et qu’elle reconnut immédiatement.

“N’est-ce pas la forge du forgeron?” demanda-t-elle.

“Exactement,” répondit Anvin en continuant d’avancer.

“Mais pourquoi m’emmenez-vous là-bas?” demanda-t-elle.

Ils atteignirent la porte que Vidar ouvrit en souriant.

“Tu vas voir.”

Kyra entra par la porte basse et se retrouva à l’intérieur de la forge, Léo à sa suite et le reste des hommes derrière elle. Dès son entrée elle fut frappée par la chaleur, le feu de la forge réchauffant l’atmosphère. Elle remarqua tout de suite les armes posées sur les différentes enclumes du forgeron et les regarda avec admiration: épées et haches en cours de création, encore rougies par la chaleur et attendant de prendre leur forme finale.

Le forgeron se trouvait en compagnie de ses trois apprentis dont les visages étaient couverts de suie. Il releva les yeux. Il n’avait aucune expression particulière et portait une épaisse barbe noire. Cet endroit regorgeait d’armes qui recouvraient la moindre surface, le sol et qui pendaient à des crochets. Il semblait qu’ils travaillaient sur des dizaines d’armes à la fois. Kyra connaissait Brot, le forgeron, un homme trapu de petite taille avec un front tombant qui exprimait la concentration en permanence. C’était un homme sérieux qui parlait peu et qui ne vivait que pour ses armes. Il avait la réputation d’être bourru et d’accorder peu d’importance aux hommes. Pour lui seules les armes étaient importantes.

Kyra lui avait toutefois déjà parlé à quelques reprises et elle s’était rendue compte qu’en dépit de son apparence externe bourrue, c’était un homme bon et passionnée par l’armurerie. Il avait dû percevoir la bonne nature de Kyra. Ils partageaient tous deux un amour pour l’armurerie.

“Kyra,” dit-il en semblant heureux de la voir. “Assis-toi.”

Elle s’assit en face de lui sur un banc vide, tournant le dos à la forge qui continuait de chauffer. Anvin et les autres s’attroupèrent autour d’eux et observèrent Brot bricoler quelques-unes de ses armes: une lance, une faucille, une masse en cours de réalisation dont la chaîne n’avait pas encore été frappée. Kyra remarqua une épée dont la lame non aiguisée attendait d’être affûtée. Derrière lui ses apprentis poursuivaient leur travail et le bruit de leurs outils emplissait l’air. L’un martelait une hache ce qui créait plein d’étincelles tandis qu’un autre maniait de longues pinces pour enlever une bande d’acier blanc de chaleur et la déposait sur l’enclume prêt à la travailler. Le troisième apprenti utilisait également des pinces pour retirer une hallebarde de son enclume et la déposer dans le grand bassin en fer, l’eau se mettant à frémir lorsqu’il immergea l’arme dedans en formant un nuage de vapeur.

Pour Kyra cet endroit avait toujours été l’endroit le plus excitant de Volis.

Son cœur se mit à battre plus fort tandis qu’elle l’observait en se demandant quel était le cadeau dont on lui avait parlé.

“J’ai entendu parler de tes exploits,” dit Brot sans la regarder, concentré sur la longue épée qu’il examinait en la soupesant. C’était l’épée la plus longue qu’elle ait jamais vue et il fronça les sourcils et plissa les yeux en prenant un air insatisfait.

Elle savait qu’il valait mieux ne pas l’interrompre et elle attendit patiemment en silence.

“C’est bien dommage,” finit-il par dire.

Surprise, Kyra le regarda.

“Quoi?” dit-elle.

“Que tu n’aies pas tué ce garçon,” dit-il. “Nous ne serions pas dans un tel pétrin si tu l’avais fait, n’est-ce pas?”

Concentré sur l’épée, il ne la regardait toujours pas. Elle rougit car elle savait qu’il avait raison mais elle ne regrettait toutefois pas son acte.

“Une bonne leçon pour toi,” ajouta-t-il. “Tue-les tous, toujours. Tu me comprends bien?” demanda-t-il sur un ton dur en la regardant droit dans les yeux avec un air très sérieux. “Tue-les tous.”

Malgré son ton dur et brusque, Kyra admirait Brot car il disait toujours ce qu’il pensait et n’hésitait pas à dire haut et fort ce que les autres n’osaient pas dire. Elle l’admirait également pour sa bravoure: posséder des armes en acier avait été interdit par Pandésia, ce qui était devenu passible de la peine de mort. Les armes des hommes de son père n’étaient autorisées que parce qu’ils devaient garder Les Flammes mais malgré cela Brot continuait de forger illégalement des dizaines d’armes pour d’autres hommes, approvisionnant ainsi une armée secrète. Il pouvait se faire prendre et être tué à n’importe quel moment et pourtant il n’avait jamais abandonné son activité.

“Est-ce pour cela que tu m’as convoquée?” demanda-t-elle incrédule. “Pour me donner des conseils sur comment tuer des hommes?”

Il abattit un marteau sur l’épée devant lui et continua de travailler quelques instants en l’ignorant totalement jusqu’à ce qu’il soit prêt. Tout en gardant les yeux baissés, il finit par dire:

“Non. Pour t’aider à les tuer.”

Elle cilla, ne sachant comment interpréter ces mots. Brot se retourna et fit signe à l’un de ses apprentis qui s’empressa de lui tendre un objet.

Brot la regarda.

“J’ai cru comprendre que tu avais perdu deux armes la nuit dernière,” dit-il. “Un arc et un bâton n’est-ce pas?”

Elle fit un signe tête affirmatif en se demandant où il voulait en venir.

Brot secoua la tête en désapprouvant.

“C’est parce que tu joues avec des bâtons. Une arme pour les enfants. Tu as tué cinq Hommes du Seigneur, as fait face à un dragon et lui as survécu, ce qui fait plus que n’importe qui d’autre dans cette pièce. Tu es une guerrière à présent et tu mérites d’avoir des armes de guerrier.”

Il prit ce que lui tendait son apprenti et déposa un long objet sur la table qui était enroulé dans un tissu de velours rouge et violet.

Interloquée elle le regarda le cœur battant d’émotion et il lui fit un signe de tête.

Lentement, Kyra enleva le tissu rouge et eut un sursaut de surprise lorsqu’elle découvrit un magnifique arc sculpté et décoré de feuilles d’or. Elle n’avait jamais vu un arc pareil.

“De l’acier Alkan,” expliqua-t-il tandis qu’elle le prenait dans ses mains et admirait sa légèreté. “Le plus solide au monde et également le plus léger. Extrêmement rare et seulement utilisé par les rois. Ces hommes ont financé cela et mes gars ont travaillé dessus toute la nuit.”

Kyra se retourna et vit qu’Anvin et les autres la regardaient en souriant. Elle fut saisie d’une grande gratitude.

“Essaie-le,” l’encouragea Brot. “Allez.”

Kyra prit l’arc et le soupesa d’une main, émerveillée par cette nouvelle sensation.

“Il est encore plus léger que mon précédent en bois,” dit-elle surprise.

“C’est du bois de beechum dessous,” dit-il. “Encore plus résistant que ce que tu avais et plus léger également. Cet arc est incassable et tes flèches iront bien plus loin.”

Admirative, elle resta sans voix en réalisant que c’était la plus belle chose qu’on avait fait pour elle de toute sa vie. Brot lui tendit un carquois remplit de flèches avec de petites têtes brillantes. En passant un doigt sur l’une d’entre elles, elle fut surprise de se rendre compte à quel point elles étaient affûtées. Elle examina leur profilage élaboré.

“Pointes dentelées,” dit Brot fièrement. “Une fois plantée, la tête ne ressortira pas. Elles sont conçues pour tuer.”

Submergée par l’émotion, Kyra regarda Brot et les autres en ne sachant que dire. Ce qui la touchait le plus n’étaient pas les armes, mais le fait que ces hommes aient suffisamment d’estime pour elle pour se donner autant de mal.

“Je ne sais pas comment vous remercier,” dit-elle. “Je ferai de mon mieux pour honorer votre travail et être digne de cette arme.”

“Je n’ai pas fini,” dit-il d’un ton bourru. “Montre-moi tes bras.”

Elle s’exécuta, surprise et s’avança en relevant ses manches et découvrant ses avant-bras. Il fit un signe de tête satisfait.

“C’est à peu près ça,” dit-il.

Brot fit de nouveau signe à un de ses apprentis qui lui amena deux objets brillants et lui referma sur le bras. Au contact du métal froid, Kyra se rendit compte qu’il s’agissait de protège-bras allongés lui permettant de protéger ses avant-bras. Ils s’étendaient du poignet au coude et se refermèrent avec un cliquetis. Ils lui allaient parfaitement.

Kyra replia les coudes, émerveillée. Elle étudia les protège-bras et se sentit soudain invincible, comme s’ils faisaient désormais partir de sa peau. Ils étaient tellement légers et étaient pourtant extrêmement résistants et lui protégeaient entièrement les avant-bras.

“Des protège-bras,” dit Brot. “Suffisamment fins pour que tu puisses bouger et pouvant résister à n’importe quelle épée.” Lui dit-il en la regardant droit dans les yeux. “Leur rôle n’est pas seulement de te protéger de la corde de l’arc lors des tirs. Je les ai fait plus grands et ils sont en acier Alkan. Ils jouent également un rôle de bouclier. Ils sont ton armure. Si un ennemi s’approche de toi avec une épée, tu auras désormais un moyen de défense.”

Il s’empara soudain d’une épée qui se trouvait sur la table, la leva haut dans les airs et l’abattit directement sur sa tête.

Surprise, Kyra réagit en levant ses avant-bras protégés par ses nouveaux protège-bras et fut surprise de réussir à arrêter le coup qui fit jaillir des étincelles.

Satisfait, Brot sourit en abaissant son épée.

Kyra examina de plus belle ses protège-bras en se sentant transportée de joie.

“Vous m’avez donné tout ce dont j’aurai pu rêver,” dit Kyra en se levant pour les prendre dans ses bras.

Mais Brot leva la main pour l’arrêter.

“Pas tout,” la corrigea-t-il.

Brot fit un signe au troisième apprenti qui amena un long objet enveloppé dans du velours noir.

Kyra le regarda avec curiosité. Elle mit l’arc sur son épaule et prit l’objet. Elle enleva la protection et ce qu’elle découvrit la laissa sans voix.

C’était un bâton, un travail d’artiste, plus long que son précédent et le plus surprenant, brillant. Tout comme l’arc il était recouvert d’un revêtement en acier Alkan ainsi que de feuilles dorées qui réfléchissaient la lumière. Bien qu’il soit entièrement fait de métal, il lui sembla plus léger que son précédent bâton.

“La prochaine fois,” dit Brot, “lorsqu’il tenteront de casser son bâton, il résistera. Et lorsque tu frapperas un ennemi, le coup n’en sera que plus fort. C’est à la fois une arme et un bouclier. Et ce n’est pas tout,” dit-il en désignant le bâton.

Kyra baissa les yeux car elle ne comprenait pas ce qu’il lui montrait.

“Tords-le,” dit-il.

Elle s’exécuta et à sa grande surprise le bâton se sépara en deux moitiés de taille égale. Au bout d chaque moitié se trouvait une lame pointue de quelques centimètres de long.

Émerveillée, Kyra releva les yeux vers Brot qui le regardait en souriant.

“Et voilà encore une nouvelle façon de tuer un homme si besoin est,” dit-il.

Elle admira les lames brillantes, résultat d’un travail extrêmement délicat. Elle était émerveillée. Il avait réalisé ce bâton sur-mesure pour elle, lui donnant un bâton pouvant se transformer en deux courtes lances, un bâton parfaitement adapté à sa force. Elle le tordit de nouveau et les deux parties se remboîtèrent parfaitement ne laissant aucune trace permettant de deviner qu’une seconde arme était cachée à l’intérieur.

Elle regarda Brot et tous les hommes en sentant les larmes lui monter aux yeux.

“Je ne vous remercierai jamais assez,” dit-elle.

“Tu l’as déjà fait,” répondit Anvin en s’approchant. “Tu nous as amené la guerre, une guerre que nous avions trop peur de déclencher nous-mêmes. Tu nous as rendu un grand service.”

Mais alors qu’il prononçait ces mots, des cors se mirent soudain à sonner au loin, les uns après les autres, résonnant dans tout le fort.

Ils échangèrent des regards sachant ce que cela signifiait: il était temps de se battre.

Les Hommes du Seigneur étaient  leur porte.

CHAPITRE DIX-NEUF

Merk marchait sur le sentier forestier, les ombres s’allongeaient autour de lui dans Whitewood. Les voleurs morts se trouvaient désormais à une bonne journée de marche derrière lui. Il ne s’était pas arrêté depuis et s’était efforcé de supprimer cet incident de ses pensées, de retrouver l’état d’apaisement qu’il avait éprouvé juste avant. Cela n’était pas facile. Ses jambes étaient lasses et Merk était de plus en plus impatient d’arriver en vue de la Tour de Ur, de commencer sa nouvelle vie de Guetteur. Il scrutait l’horizon en essayant de voir au travers des arbres.

Mais toujours aucun signe. Cette marche commençait à ressembler à un pèlerinage sans fin. La Tour de Ur était plus isolée et mieux cachée que ce à quoi il s’était attendu.

La rencontre avec ces voleurs avait réveillé quelque chose qui sommeillait au plus profond de lui et Merk avait réalisé à quel point cela allait être difficile de s’en débarrasser. Il ne savait pas s’il serait suffisamment fort. Il espérait seulement que les Guetteurs l’accepteraient dans leur ordre car dans le cas contraire, n’ayant nulle part où aller, il redeviendrait probablement l’homme qu’il était auparavant.

Merk vit que le bois semblait différent un peu plus loin, il vit un bosquet de vieux arbres blancs devant lui, aussi larges qu’une dizaine d’hommes, qui s’élevaient haut vers la ciel, leurs branches s’étendant dans toutes les directions et formant une canopée de feuilles d’un rouge brillant. L’un de ces arbres au large tronc courbe semblait particulièrement accueillant et les pieds commençant à lui faire mal, Merk s’assit sous son feuillage. Il s’adossa à l’arbre et se sentit immédiatement soulagé. Il sentit la douleur de longues heures de marche s’estomper dans son dos et dans ses jambes. Il ôta ses bottes et ses pieds l’élancèrent. Il poussa un soupir tandis qu’une brise froide le caressait en faisant frémir les feuilles au-dessus de lui.

Merk sortit de son sac ce qu’il lui restait de viande séchée du lapin qu’il avait attrapé l’autre soir. Il prit un morceau qu’il mâcha lentement en fermant les yeux et se reposant. Il se demanda ce que le futur lui réservait. Il appréciait particulièrement d’être assis ainsi contre cet arbre sous les feuilles tremblotantes.

Les yeux de Merk s’alourdirent et il les ferma juste un instant pour se reposer.

Lorsqu’il les rouvrit, Merk fut surpris de voir que le ciel s’était assombri et il réalisa qu’il s’était endormi. Ce devait être le crépuscule et il se rendit compte qu’il aurait pu dormir toute la nuit si un bruit ne l’avait pas réveillé.

Merk s’assit et se mit d’instinct sur ses gardes. Il se saisit de la poignée de son poignard qui était caché au niveau de sa taille et il attendit. Il ne voulait pas avoir recours à la violence mais tant qu’il n’aurait pas atteint la Tour, cela semblait difficilement réalisable.

Le bruissement devint plus audible et ressemblait à une course au travers de la forêt. Merk fut stupéfait de découvrir une autre personne, ici au milieu de nulle part au crépuscule? D’après le bruit Merk put définir qu’il s’agissait d’une seule personne assez légère. Peut-être un enfant ou une fille.

Un instant plus tard, il vit surgir une fille de la forêt qui courrait en pleurant. Il la regarda, surpris de la voir seule. Elle trébucha et s’écroula à quelques mètres de lui la tête la première dans la poussière. Elle était jolie, d’environ dix-huit ans mais elle était décoiffée, ses cheveux étaient défaits, sales et plein de feuilles. Ses vêtements étaient déchirés.

Merk se redressa tandis qu’elle se remettait debout et ses yeux s’écarquillèrent sous l’effet de la panique lorsqu’elle l’aperçu.

“S’il-vous-plaît, ne me faites pas de mal!” dit-elle en pleurant et en se remettant debout tout en reculant.

Merk leva les mains.

“Je n’ai pas l’intention de te faire du mal,” dit-il doucement en se redressant de toute sa hauteur. “J’étais sur le point de me remettre en route.”

Sous l’effet de la terreur, elle recula de quelques mètres tout en continuant de pleurer. Il ne pouvait s’empêcher de se demander ce qu’il se passait. Quoi que ce soit, il ne voulait pas être impliqué car il avait déjà suffisamment de problème de son côté.

Merk s’engagea sur le sentier et commença à partir lorsque la voix de la fille lui cria:

“Non, attendez!”

Il se retourna et vit qu’elle avait l’air désespéré.

“S’il-vous-plaît. J’ai besoin de votre aide,” implora-t-elle.

Merk la regarda et fut frappé par sa beauté malgré son apparence dépenaillée, ses cheveux blonds et sales, ses yeux bleu clair et un visage parfait mal sale et couvert de larmes. Elle portait les vêtements simples des fermiers et il ne sut dire si elle venait d’une famille riche ou pas. Elle semblait avoir pris la fuite depuis longtemps.

Il secoua la tête.

“Tu n’as pas d’argent pour me payer,” dit Merk. “Je ne peux pas t’aider, quelle que soit l’aide dont tu aies besoin. De plus, j’ai moi-même un objectif à atteindre.”

“Vous ne comprenez pas,” l’implora-t-elle en s’approchant. “Ma famille – Notre maison a été victime d’une attaque ce matin. Des mercenaires. Mon père a été blessé. Il les a fait fuir mais ils sont revenus, bien plus nombreux, pour le tuer lui ainsi que toute ma famille. Ils ont dit qu’ils allaient raser notre ferme. S’il-vous-plaît!!” l’implora-t-elle en s’avançant davantage. “Je vous donnerai n’importe quoi. N’importe quoi!”

Merk resta debout en se sentant triste pour elle mais il était déterminé à rester en dehors de cela.

“Le monde regorge de problèmes mademoiselle,” dit-il. “Et je ne peux pas tous les résoudre.”

Il se retourna et commença à s’éloigner mais de nouveau elle l’implora:

“S’il-vous-plaît!” dit-elle en pleurant. “C’est un signe, ne voyez-vous pas? Que je tombe sur vous là au milieu de nulle part? Je ne m’attendais pas à trouver quelqu’un et là je vous croise. C’était écrit, vous devez me venir en aide. Dieu vous donne une chance de vous racheter. Ne croyez-vous pas aux signes?”

Elle continua à sangloter et il se sentit coupable mais surtout détaché. Une partie de son être repensait aux nombreux meurtres qu’il avait commis dans sa vie et se demanda ce que quelques-uns de plus pourraient bien changer? Oui mais il y en aurait toujours juste quelques-uns de plus. Cela semblait ne jamais s’arrêter. Il fallait tracer une limite à un moment ou à un autre.

“Je suis désolé mademoiselle,” dit-il. “Mais je ne suis pas votre sauveur.”

Merk se retourna et partit, bien déterminé à ne pas se retourner cette fois, à s’éloigner loin de ces sanglots et de cette peine. Ses pieds écrasant les feuilles mortes amortirent bien tôt le bruit de ses sanglots.

Mais bien qu’il piétine les feuilles le plus bruyamment possible, il continuait d’entendre ses pleurs résonner quelque part dans le fond de sa tête comme pour le punir. Il se retourna et la vit partir en courant et disparaître dans les ténèbres de la forêt. Il aurait voulu se sentir soulagé mais il se sentait hanté, hanté par des pleurs qu’il ne voulait pas entendre.

Furieux, il continua d’avancer en jurant en espérant ne jamais plus la revoir. Pourquoi? Se demanda-t-il. Pourquoi lui?

Il continua d’être rongé par le remords qui ne voulait pas le laisser en paix. Il détestait ce sentiment. Était-ce cela, se demanda-t-il, que d’avoir une conscience?

CHAPITRE VINGT

Le cœur de Kyra battait fort alors qu’elle marchait avec son père et ses frères ainsi qu’Anvin et tous les guerriers, tous marchant solennellement dans les rues de Volis, se préparant à la guerre. Un silence solennel régnait dans l’air, le ciel était chargé de gris et la neige tombait de nouveau doucement tandis que la neige craquait sous leurs pas alors qu’ils approchaient de la porte principale du fort. Les cors retentirent de plus belle et son père stoïque mena ses hommes. Kyra était surprise de voir à quel point il était calme comme s’il avait déjà fait cela des milliers de fois auparavant.

Kyra regarda droit devant elle et au travers des barres de fer de la herse elle aperçut le Seigneur Gouverneur à la tête d’une centaine de ses hommes vêtus de leurs armures jaunes et écarlates, les bannières bleues pandésiennes flottant au vent. Ils galopèrent dans la neige sur leurs chevaux noirs massifs. Ils portaient les meilleures armures et brandissaient les meilleures armes tout en se dirigeant droit sur les portes de Volis. Le grondement de leurs chevaux s’entendait malgré la distance et Kyra sentit le sol se mettre à trembler sous ses pieds.

Tout en marchant, le cœur de Kyra s’accéléra. Elle portait son nouveau bâton et ses nouveaux protège-bras, son arc jeté sur l’épaule. Elle avait l’impression de renaître. Elle se sentait comme une vraie guerrière armée de vraies armes. Elle était enchantée de les avoir.

Kyra fut agréablement surprise de voir que les gens de son peuple n’avaient pas peur et rejoignaient leurs rangs à la rencontre de l’ennemi. Elle vit que tous les villageois regardaient son père et ses hommes avec beaucoup d’espoir et se sentit honorée d’être parmi eux. Ils semblaient avoir une grande confiance en son père et elle soupçonna que si le village avait été dirigé par quelqu’un d’autre, ils n’auraient certainement pas eu l’air aussi calme.

Les Hommes du Seigneur s’approchèrent encore plus près et un cor retentit de nouveau.

“Quoi qu’il se passe,” dit Anvin en se tenant à ses côtés et parlant doucement, “quelle que soit la distance à laquelle ils arriveront à s’approcher, ne prends aucune initiative sans l’autorisation de ton père. Il est ton commandant à présent. Je ne te parle pas en tant que sa fille, mais je m’adresse à toi comme à l’un de ses soldats. L’une des nôtres.”

Honorée, elle approuva.

“Je ne souhaite pas causer la mort de notre peuple,” dit-elle.

“Ne t’inquiète pas,” dit Arthfael en s’approchant de l’autre côté. “Cela fait longtemps que nous attendions ce jour. Tu n’as pas déclenché cette guerre, ce sont eux. Á partir du moment où ils ont franchi la Porte du Sud et envahi Escalon.”

Rassurée, Kyra se cramponna à son bâton, prête à faire face à la suite des événements. Peut-être que le Seigneur Gouverneur serait raisonnable après tout. Peut-être même était-il prêt à négocier une trêve?

Kyra et les autres atteignirent la herse et s’arrêtèrent pour regarder son père.

Il se tenait à l’avant du groupe, sans aucune expression, le visage dur, prêt. Il se tourna vers ses hommes.

“Nous ne devons pas nous retrancher derrière une porte de fer par peur de l’ennemi,” tonna-t-il, “mais nous devons les affronter au-delà de cette porte comme de vrais hommes. Relevez la herse!” ordonna-t-il.

Un grand bruit se fit tandis que des soldats relevaient lentement la herse en fer qui finit par s’arrêter avec un grand bruit. Kyra suivit le groupe et traversa.

Ils passèrent sur le pont de bois creux, le bruit de leurs bottes résonnant au-dessus des douves. Ils s’arrêtèrent de l’autre côté et attendirent.

Un grondement emplit l’air lorsque les Hommes du Seigneur s’arrêtèrent à seulement quelques mètres d’eux. Kyra se trouvait derrière son père avec les autres et elle se fraya un chemin pour arriver sur les premières lignes, voulant être à ses côtés et regarder les Hommes du Seigneur droit dans les yeux.

Kyra vit le Seigneur Gouverneur, un homme d’âge moyen avec une calvitie naissante, dont les cheveux restants étaient parsemés de gris. Il avait un gros ventre et était assis sur son cheval à une dizaine de mètres d’eux et les toisait avec un air suffisant comme s’ils n’étaient rien. Derrière lui, une centaine de ses hommes étaient à dos de cheval et tous arboraient une expression sérieuse et étaient lourdement armés. Elle put se rendre compte que ces hommes étaient prêts à affronter la guerre et la mort.

Kyra était tellement fière de voir son père ainsi devant tous ses hommes, courageux et ne montrant aucun signe de peur. Il avait le visage d’un commandant en guerre, visage qu’elle ne lui avait jamais vu auparavant. Ce n’était pas le visage du père qu’elle connaissait, mais le visage qu’il réservait à ses hommes.

Un long silence tendu emplit l’air, uniquement ponctué par les hurlements du vent. Le Seigneur gouverneur prit son temps et les observa pendant une minute en cherchant clairement à les impressionner, à forcer son peuple à relever les yeux vers eux et mesurer à quel point leurs chevaux et armes étaient impressionnants. Le silence dura au point que Kyra finit par se demander si quelqu’un allait prendre la parole. Elle se rendit compte que le silence de son père, son accueil froid et silencieux et le fait qu’il se tienne ainsi en compagnie de tous ses hommes armés étaient des actes de défi. Elle l’aimait pour cela. Il n’était pas le genre d’homme à se soumettre et ce, quelles que soient les circonstances.

Léo était le seul à faire du bruit en grognant doucement à leur intention.

Finalement le Seigneur Gouverneur s’éclaircit la gorge et regarda son père droit dans les yeux.

“Cinq de mes hommes sont morts,” annonça-t-il d’une voix nasillarde. Il resta sur son cheval et ne prit pas la peine de descendre pour se mettre à leur niveau. “Votre fille a enfreint la loi sacrée pandésienne. Vous savez quelles sont les conséquences: lever la main sur les Hommes du Seigneur est passible de la peine de mort.”

Il garda le silence et son père ne répondit rien. La neige et le vent se renforcèrent, seul le bruit des bannières flottant au vent venait perturber le silence. Le nombre d’hommes était égal des deux côtés et tous se regardaient dans un silence tendu.

Le Seigneur Gouverneur poursuivit.

“Parce que je suis un Seigneur clément,” dit-il, “Je n’exécuterai ni votre fille, ni vous, ni vos hommes, ni votre peuple, ce qui serait pourtant mon bon droit. En fait, j’oublierai tout ceci.”

Le silence dura tandis que le Gouverneur prenait bien son temps de lentement étudier leurs visages jusqu’à ce que son regard s’arrête finalement sur Kyra. Elle frissonna lorsque son regard dégoûtant en plein d’envie se posa sur elle.

“En contrepartie, je prendrai votre fille, ce qui est mon droit. Elle n’est pas mariée et vu son âge vous savez que la loi pandésienne m’y autorise. Votre fille et toutes vos filles sont notre propriété à présent.

Il ricana à l’attention de son père.

“Considérez-vous comme chanceux que je n’applique pas une plus sévère punition,” dit-il en guise de conclusion.

Le Seigneur Gouverneur se tourna et fit signe à ses hommes. Deux de ses soldats, des hommes à l’allure fière descendirent de cheval et commencèrent à traverser le pont, le bruit de leurs bottes et de leurs éperons résonnant sur le pont de bois creux.

Les voyant approcher, le cœur de Kyra se mit à battre très fort. Elle voulait réagir, prendre son arc et tirer, manier son bâton. Mais elle se souvint des mots d’Anvin au sujet d’attendre l’ordre de son père et sur le fait qu’un soldat doive être discipliné. Aussi difficile que cela puisse être, elle se força à attendre.

Tandis que les hommes approchaient, Kyra se demanda ce que son père allait faire. Allait-il la donner à ces hommes? Allait-il se battre pour elle? Qu’ils perdent ou qu’ils gagnent, qu’ils la prennent ou non, tout cela n’avait aucune importance à ses yeux. Tout ce qui lui importait était de savoir si cela avait suffisamment d’importance aux yeux de son père pour qu’il fasse quelque chose.

Ils continuèrent d’approcher et son père ne réagissait toujours pas. Kyra avait le cœur au bord des lèvres. Elle se sentit déçue en réalisant qu’il allait les laisser la prendre. Cela lui donna envie de pleurer.

Léo grogna furieusement et se mit devant elle les poils hérissés mais cela ne les arrêta pas. Elle savait que si elle lui ordonnait d’attaquer, il le ferait, mais elle ne voulait pas qu’il soit blessé par l’une de ces nombreuses armes. Elle ne voulait pas non plus défier l’autorité de son père et déclencher une guerre.

Les hommes n’étaient plus qu’à quelques mètres d’elle lorsqu’au dernier moment son père fit un signe à ses hommes et six d’entre eux s’avancèrent. Kyra fut ravie de les voir abaisser leurs hallebardes empêchant ainsi les hommes de poursuivre leur approche.

Les soldats s’arrêtèrent net, leur armure heurtant sur le métal des hallebardes. Ne s’attendant visiblement pas à un tel acte, ils regardèrent son père avec surprise.

“Vous n’irez pas plus loin,” dit-il d’une voix puissante et sombre, une voix que nul n’avait envie de défier. Elle inspirait le respect, il n’était pas un serf.

Á cet instant Kyra ressentit pour lui plus d’amour que jamais auparavant.

Il se tourna vers le Seigneur Gouverneur.

“Nous sommes des hommes libres ici,” dit-il, “hommes et femmes, jeunes et moins jeunes. Le choix lui appartient. Kyra,” dit-il en se tournant vers elle, “souhaites-tu partir avec ces hommes?”

Elle le regarda en faisant disparaître son sourire.

“Non,” répondit-elle fermement.

Il se tourna de nouveau vers le Seigneur Gouverneur.

“Voilà votre réponse,” dit-il. “Son choix est sans appel. Ce n’est pas le vôtre ni le mien. Si vous souhaitez prendre des propriétés ou une mine d’or en compensation pour votre perte,” dit-il au Gouverneur, “alors servez-vous. Mais vous ne prendrez pas ma fille ni aucune de nos filles même si votre loi pandésienne vous y autorise.”

Choqué, le Seigneur Gouverneur baissa les yeux sur lui, n’ayant visiblement pas l’habitude qu’on s’adresse à lui de cette façon ou qu’on le défie. Il donna l’impression de ne pas savoir que faire. Ce n’était visiblement pas l’accueil auquel il s’était attendu.

“Vous osez bloquer mes hommes?” demanda-t-il. “Et refuser mon offre?”

“Ce n’est pas ce que j’appellerais une offre,” répondit Duncan.

“Réfléchis bien, serf,” siffla-t-il. “Je ne te le redirai pas deux fois. Si tu refuses ce sera la mort, pour toi et tout ton peuple. Tu dois bien savoir que je ne suis pas seul, que je parle au nom de la grande armée pandésienne. Penses-tu pouvoir te lever seul contre Pandésia alors que ton propre Roi a rendu votre royaume? Alors que toutes les chances sont contre toi?”

Son père haussa les épaules.

“Je ne me bats pas selon les probabilités,” répondit-il. “Je me bats pour des causes. Le nombre de tes hommes ne m’impressionne pas. Notre liberté est tout ce qui compte. Tu gagneras peut-être, mais vous ne conquerrez jamais notre esprit.”

Le gouverneur s’empourpra.

“Lorsque toutes vos femmes et vos enfants vous seront arrachés en hurlant,” dit-il, “rappelez-vous du choix que vous avez pris aujourd’hui.”

Le Seigneur Gouverneur tourna les talons et éperonna son cheval. Il partit suivit de quelques individus et reprit la route de campagne enneigée par laquelle ils étaient arrivés.

Ses soldats restèrent derrière et leur commandant hissa une bannière bien haut en ordonnant: “AVANCEZ!”

Les Hommes du Seigneur descendirent tous de selle et s’alignèrent dans la neige puis se mirent à marcher vers le pont devant eux, parfaitement disciplinés.

Le cœur de Kyra s’accéléra et tout comme les autres, elle regarda son père dans l’attente d’un ordre de sa part. Il leva soudain un point bien haut et poussa un fier cri de guerre.

Le ciel s’emplit soudain de flèches. Kyra regarda par-dessus son épaule et vit que plusieurs archers de son père avaient pris place sur les remparts et tiraient sur l’ennemi. Les flèches sifflèrent à ses oreilles avant d’aller se planter dans les Hommes du Seigneur.

Des hurlements emplirent l’air tandis que les hommes mourraient autour d’elle. C’était la première fois qu’elle voyait autant d’hommes mourir de si près et cette vision l’ébranla.

Au même moment, son père dégaina deux courtes épées et s’avança en poignardant les deux soldats qui étaient venus lui prendre sa fille. Ces derniers s’écroulèrent à ses pieds, morts.

En parallèle Anvin, Vidar et Arthfael levèrent leurs lances et les jetèrent sur l’ennemi, tuant chacun des soldats qui s’étaient engagés sur le pont. Brandon et Braxton jetèrent également leurs lances, l’un touchant un soldat au bras et l’autre à la jambe, mais au moins ils en avaient blessé deux.

Tandis que de plus en plus d’hommes chargeaient, Kyra décida de sauter dans la bataille et leva son nouvel arc pour la première fois. Elle plaça une flèche et tira. Elle visa le commandant qui menait ses hommes à la charge à dos de cheval et elle vit avec une grande satisfaction sa flèche traverser les airs et se planter en plein poitrine. C’était son premier tir avec son nouvel arc et également la première fois qu’elle tuait un homme sur un champ de bataille. Le commandant tomba à terre et elle contempla avec stupeur ce qu’elle venait de faire.

Au même moment des dizaines d’Hommes du Seigneur brandirent leurs arcs et ripostèrent. Kyra vit avec effarement leurs flèches se diriger droit sur eux. Blessés, certains des hommes de son père se mirent à hurler et à s’écrouler tout autour d’elle.

“POUR ESCALON!” cria son père.

Il dégaina son épée et mena la charge sur le pont en direction du gros des troupes des Hommes du Seigneur. Ses soldats le suivaient de près et Kyra s’empara de son bâton et les suivit, exaltée de se jeter au cœur de la bataille et voulant combattre aux côtés de son père.

Alors qu’ils chargeaient, les Hommes du Seigneur préparaient une autre série de flèches et firent de nouveau feu. Un nouveau mur de flèches s’abattit sur eux.

Mais au grand étonnement de Kyra, les hommes de son père levèrent leurs boucliers et créèrent ainsi un mur en se resserrant les uns contre les autres. Elle se serra derrière l’un d’entre eux et entendit les flèches mortelles rebondirent.

Ils chargèrent de nouveau et elle comprit alors quelle était la stratégie de son père. Il voulait s’approcher suffisamment près des Hommes du Seigneur pour que leurs arcs soient inutiles. Ils furent bientôt directement au contact du mur de soldats et un grand fatras métallique retentit lorsque leurs épées s’entrechoquèrent, les hallebardes rencontrant les boucliers et les lances cognant contre les armures. C’était une scène terrifiante et exaltante à la fois.

Serrés sur le pont qui ne menait nulle part, les hommes se battaient au corps-à-corps en grognant, donnant des coups et parant d’autres coups dans un bruit métallique infernal. Léo plongea en avant et enfonça ses crocs dans le pied d’un homme tandis qu’un autre hurlait à côté d’elle, poignardé par une épée, du sang s’écoulant de sa bouche.

Kyra vit Anvin plonger son épée dans les entrailles d’un homme. Elle vit son père se servir de son bouclier comme d’une arme, frappant deux hommes tellement fort qu’ils basculèrent par-dessus bord et tombèrent dans les douves. Elle n’avait jamais vu son père au combat et était fière de ce qu’elle découvrait. Ce qui était encore plus impressionnant était la façon dont ses hommes se plaçaient autour de lui. Cela se voyait qu’ils combattaient ensemble depuis des années. C’était une camaraderie qu’elle enviait.

Les hommes de son père se battirent tellement bien que cela surpris les Hommes du Seigneur qui à l’évidence ne s’attendaient pas à une résistance aussi bien organisée. Les hommes du Seigneur se battaient pour leur Gouverneur qui avait déjà pris ses distances par rapport au champ de bataille tandis que les hommes de son père défendaient leurs foyers, leurs familles et leurs vies. Leur passion et les enjeux leur donnaient une volonté de fer.

Kyra avait peu de place pour manœuvrer et vit un soldat se précipiter sur elle avec son épée en l’air. Elle s’empara immédiatement de son bâton à deux mains, le mit de travers en le levant au-dessus de sa tête. L’homme abattit une longue épée sur elle et elle pria pour que l’acier Alkan de Brot résiste au coup.

L’épée rebondit sur le bâton comme elle l’aurait fait contre n’importe quel bouclier. Le bâton ne se brisa pas.

Kyra fit tournoyer le bâton et l’enfonça sur le côté de la tête de l’homme. Il tituba et elle en profita pour lui assener un nouveau coup qui lui fit perdre l’équilibre en arrière. Il tomba dans les douves en hurlant.

Un autre soldat attaqua de côté en maniant un fléau d’armes et elle réalisa qu’elle ne serait pas assez rapide. Mais Léo lui sauta dessus et le mit à terre.

Un autre soldat armé d’une hache l’attaqua et elle eut tout juste le temps de réagir. Elle se retourna et se servit de son bâton pour arrêter le coup. Elle maintint sur bâton verticalement en ayant tout juste assez de force pour résister au soldat. La hache se rapprochait dangereusement d’elle. Elle apprit une bonne leçon en réalisant qu’elle ne pouvait pas faire le poids contre ces hommes en les affrontant de face. Elle avait moins de force qu’eux. Il fallait qu’elle se batte selon sa force et non pas selon la leur.

Perdant du terrain au fur et à mesure que la hache s’approchait, Kyra se souvint de l’astuce de Brot. Elle tordit le bâton qui se sépara en deux et recula vivement tandis que la hache la frôlait en sifflant. Ne s’attendant pas à cela, le soldat marqua un temps de surprise et Kyra en profita pour planter les deux extrémités du bâton dans de part et d’autre de sa poitrine, le tuant sur le coup.

Elle entendit un cri de ralliement derrière elle et Kyra découvrit une foule de villageois, de fermiers, de maçons, de forgerons, d’armuriers et de bouchers tous armés de faucilles, de hachettes ou d’autres armes de toutes sortes, déferler sur le pont. Ils rejoignirent les hommes de son père en quelques instants et sautèrent dans l’action.

Kyra vit Thomak, le boucher, se servir d’un couperet pour sectionner le bras d’un homme tandis que Brine, le maçon frappait la poitrine d’un soldat avec son marteau, le faisant tomber à terre. Les villageois apportèrent une énergie fraîche et bien que quelque peu maladroits, ils réussirent à déstabiliser les Hommes du Seigneur. Ils se battaient avec passion, laissant libre cours à des années de colère refoulée à l’encontre des Hommes du Seigneur. Ils avaient enfin une chance de défendre leurs droits, de se venger de cette servitude qui leur avait été imposée.

Ils repoussèrent les Hommes du Seigneur avec une force brutale, abattant les hommes et leurs montures. Au bout de quelques minutes d’un intense combat, ces guerriers amateurs commencèrent à tomber les uns après les autres, leurs cris déchirant l’air. Ils ne pouvaient pas rivaliser contre des hommes mieux armés et mieux entraînés qu’eux. Les Hommes du Seigneur reprirent le dessus.

Le pont devint de plus en plus encombré tandis que les Hommes du Seigneurs donnaient un nouvel assaut. Les hommes de son père glissant dans la neige commençaient à fatiguer. Ils étaient de plus en plus nombreux à tomber en hurlant sous les coups des Hommes du Seigneur. La bataille était en train de se retourner contre eux et Kyra sut qu’elle devait faire quelque chose et rapidement.

Kyra regarda autour d’elle et eut soudain une idée. Elle sauta sur le rebord en pierre du pont pour avoir une bonne vue, quelques mètres au-dessus des autres, exposée mais cela lui était égal. Elle était la seule à être suffisamment agile pour réussir à se hisser ici. Elle brandit son arc et commença à tirer.

De son point de vue en hauteur, Kyra abattait les soldats les uns après les autres. Elle visa l’un des Hommes du Seigneur qui s’apprêtait à abattre sa hachette dans le dos de son père. Elle le toucha au niveau du coup et il s’écroula avant que la lame ne pénètre dans le dos de son père. Elle abattit un autre soldat qui maniait un fléau d’armes et le toucha en plein dans les côtes juste avant qu’il ne l’abatte sur la tête d’Anvin.

Flèche après flèche, Kyra abattit une dizaine d’hommes jusqu’à ce qu’elle soit repérée. Elle sentit une flèche lui frôler la joue et se retourna pour découvrir qu’elle était devenue la cible de quelques archers. Avant même qu’elle n’ait le temps de réagir, elle ressentit une terrible douleur dans le bras où venait de se planter une flèche. Le sang se mit à couler.

Kyra sauta du rebord et roula sur ses pieds et ses mains. Elle avait du mal à respirer et son bras lui faisait terriblement mal. Elle vit que des renforts arrivaient sur le pont, repoussant les gens de son peuple. Elle vit un homme qu’elle connaissait et qu’elle appréciait se faire poignarder dans les entrailles juste sous ses yeux, basculer par-dessus bord et tomber mort dans les douves.

Ainsi accroupie, elle vit un fier soldat lever sa hache au-dessus de sa tête et l’abattre droit sur elle. Elle savait qu’elle n’aurait pas le temps de réagir et se raidit lorsque Léo plongea brusquement sur l’homme et planta ses crocs dans le ventre de l’homme.

Kyra détecta un mouvement du coin de l’œil et vit qu’un autre soldat pointait sa hallebarde vers la base de son cou. N’ayant plus le temps de réagir, elle se protégea du coup qui elle était sûre, allait la tuer.

Elle entendit un bruit métallique et vit une épée juste devant ses yeux. Son père se tenait près d’elle et venait de la sauver juste à temps d’un coup fatal. Il fit pivoter son épée et détourna la hallebarde avant de le poignarder droit dans le cœur.

Toutefois, ce coup laissa son père sans défense et horrifiée Kyra vit un autre soldat s’avancer et planter sa lame dans le bras de son père. Ce dernier poussa un hurlement de douleur et tituba tandis que le soldat se jetait sur lui.

Kyra sentit une sensation inconnue s’emparer d’elle. Cela lui fit l’effet d’une chaleur émanant de son plexus solaire. Cette étrange sensation l’embrasa et elle se sentit soudain incroyablement forte. Courant dans tout son être, la sensation s’empara de tout son corps, membre après membre. En plus de la force, cela lui donna la faculté de se concentrer et elle regarda autour d’elle, comme si le temps avait ralenti. D’un seul regard elle repéra tous les soldats et leurs points vulnérables et comprit comment les tuer tous.

Kyra ne comprenait pas ce qui lui arrivait mais cela lui importait peu. Elle se laissa envahir par ce nouveau pouvoir et succomba dans une rage folle et sans limite.

Se sentant invincible, Kyra se redressa et eut l’impression que tout était au ralenti autour d’elle. Elle leva son bâton et fonça dans la foule.

La suite fut comme un éclair éblouissant qu’elle eut du mal à interpréter et à se rappeler. Elle sentit le pouvoir s’emparer de ses bras, lui ordonner qui frapper, où se placer et elle se retrouva à attaquer l’ennemi et fit son chemin dans la foule. Elle frappa un soldat sur le côté de la tête, donna un coup puissant dans la gorge d’un autre, abattit son bâton à deux mains sur la tête de deux autres soldats. Elle faisait virevolter son bâton et ouvrit la foule en deux comme une tornade, abattant les soldats de part et d’autre de sa trajectoire, laissant un chemin de corps derrière elle. Personne ne pouvait l’attraper ni l’arrêter.

Le bruit métallique de son bâton de métal heurtant les armures résonnait dans l’air. Tout se déroula extrêmement vite. Pour la première fois de sa vie, elle eut la sensation de faire un avec l’univers, elle eut l’impression qu’elle ne cherchait plus à se contrôler mais qu’elle se laissait contrôler. Elle eut l’impression d’être en dehors de son corps. Elle ne comprenait pas quel était ce nouveau pouvoir. Elle était à la fois terrifiée et exaltée par cela.

En quelques instants elle avait éliminé tous les Hommes du Seigneur qui se trouvaient sur le pont. Elle se retrouva de l’autre côté du pont et planta son bâton entre les yeux d’un des derniers soldats.

Haletante, Kyra se tenait debout et le temps s’accéléra de nouveau. Elle regarda autour d’elle et vit les ravages qu’elle avait faits. Elle était plus choquée que quiconque.

La dizaine de soldats des Hommes du Seigneur restant de l’autre côté du pont la regardèrent avec un air de panique, se retournèrent et partirent en courant et en glissant dans la neige.

Elle entendit une clameur et Kyra vit les hommes de son père se lancer à leur poursuite. Ils finirent de les abattre jusqu’à ce qu’il n’en reste plus un seul de vivant.

Un cor sonna. La bataille était terminée.

Tous les hommes de son père et les villageois étaient abasourdis en réalisant qu’ils avaient accompli l’impossible. Bizarrement, aucun cri victorieux ne retentit, ce qui aurait normalement été le cas dans une telle situation. Aucun cri de joie, aucune accolade. Au lieu de cela, tous restaient étrangement silencieux, d’humeur sombre. Ils venaient de perdre un grand nombre de frères, leurs corps éparpillés tout autour d’eux. Peut-être était-ce la raison de leur silence.

Mais Kyra savait que c’était plus que ça. Ce n’était pas la raison de leur silence. La cause, elle le savait, c’était elle.

Sur le champ de bataille, tous les regards se tournèrent vers elle. Même Léo la regarda avec peur comme s’il ne la reconnaissait pas.

Essayant de reprendre sa respiration et les joues en feu, Kyra sentit les regards sur elle. Ils la regardaient émerveillés mais également avec suspicion. Ils la regardaient comme si elle était une étrangère parmi eux. Elle savait qu’ils se posaient tous la même question. Une question qu’elle se posait elle-même et qui lui faisait peur plus que tout.

Qui était-elle?

CHAPITRE VINGT-ET-UN

Alec sombrait et émergeait du sommeil dans le chariot, écrasé par la masse des garçons. Ses rêves étaient perturbés. Il se vit jeté dans un cercueil rempli d’autres garçons, le couvercle était brusquement rabattu sur eux.

Il se réveilla en sursaut, respirant rapidement et réalisa qu’il se trouvait toujours dans le chariot. Ils s’étaient arrêtés à de nombreuses reprises et de nouveaux garçons les avaient rejoints. Cela faisait deux jours que le chariot les secouait sur la route cahoteuse, par-delà les collines et au travers des forêts. Alec était resté debout depuis la confrontation en pensant que cela était plus sûr et son dos le faisait à présent horriblement souffrir. Mais cela lui importait peu. Il lui semblait plus facile de somnoler en étant debout en particulier avec Marco à ses côtés. Les garçons qui les avaient attaqués avaient battu en retraite de l’autre côté du chariot mais il ne faisait désormais plus confiance à personne.

Les ballotements du chariot avaient plongé Alec dans un état second et il avait oublié ce que cela faisait que de se tenir sur la terre ferme. Il pensa à Ashton et se rassura en se disant qu’au moins son frère ne se trouvait pas ici. Cela lui donna comme une raison, un certain courage pour s’accrocher.

Tandis que les ombres s’allongeaient de nouveau, le voyage semblant sans fin, Alec commença à perdre espoir d’arriver enfin un jour aux Flammes.

Le temps passa et après avoir somnolé une dizaine de fois, il sentit un petit coup dans le flanc. Il ouvrit les yeux et vit que Marco lui faisait un signe de tête.

Alec sentit qu’une vague d’excitation parcourait la foule de garçons et il sentit que cette fois-ci quelque chose était différent. Tous les garçons se retournaient pour regarder dans la même direction. Désorienté, Alec fit de même mais ne vit rien à part les corps des autres.

“Il faut que tu vois ça,” dit Marco.

Marco se poussa pour qu’Alec puisse voir quelque chose. C’est alors qu’Alec découvrit une scène qu’il n’oublierait jamais de toute sa vie:

Les Flammes.

Toute sa vie Alec avait entendu parler des Flammes mais il n’avait jamais pensé qu’elles puissent exister en vrai. C’était l’une de ces choses tellement difficiles à imaginer que même en essayant très fort il n’arrivait pas à voir comment cela pouvait être possible. Comment Les Flammes pouvaient-elles atteindre le ciel? Comment pouvaient-elles brûler sans fin?

Mais à présent qu’il les avait vues, il réalisa qu’elles existaient vraiment. Cela lui coupa le souffle. Là, à l’horizon, Les Flammes s’élevaient jusqu’aux nuages comme la légende le disait, tellement larges qu’il était impossible de voir où elles s’arrêtaient. Il entendait leur crépitement, percevait leur chaleur même depuis là où ils se tenaient. C’était à la fois fascinant et terrifiant.

Tout au long des Flammes, Alec vit des centaines de soldats, de garçons et d’hommes qui  veillaient, tous les trente mètres environ. Au bout de la route à l’horizon, il vit une tour noire autour de laquelle l’activité était soutenue.

“On dirait que c’est notre nouvelle maison,” fit remarquer Marco.

Alec vit des alignements de baraquements misérables remplis de garçons couverts de suie. Son estomac se noua à la vue de ce qui allait être son avenir. Cet enfer allait devenir sa nouvelle vie.

*

Alec se raidit lorsqu’il fut tiré du chariot par des hommes pandésiens qui le poussèrent rudement au sol sur le reste des autres garçons. D’autres garçons lui atterrirent dessus et il eut du mal à respirer. Il fut surpris de voir à quel point le sol était dur et qu’il était couvert de neige. Il n’était pas habitué à ce temps du nord-est et il réalisa immédiatement que ses vêtements des Midlands étaient bien trop fins et inutiles ici. Bien que Solis ne soit qu’à quelques jours de chevauchée au sud, la terre était plus meuble et couverte d’une mousse luxuriante. Il ne neigeait jamais et l’odeur des fleurs flottait dans l’air. Ici, il faisait froid et il n’y avait aucune trace de vie. Seule l’odeur du feu flottait dans l’air.

Alec réussit à s’extraire du tas de corps et il avait à peine reprit pieds qu’on le poussa dans le dos. Il tituba et se retourna pour voir qu’un homme derrière eux les poussait vers les baraquements comme s’ils étaient du bétail.

Alec vit des dizaines de garçons sortir du chariot et il fut surpris d’en voir plus d’un tomber raide mort. Il fut stupéfait d’avoir survécu à ce terrible voyage vu la façon dont ils avaient été entassés les uns sur les autres. Chaque partie de son corps le faisait souffrir, ses articulations étaient raides et il ne s’était jamais senti aussi fatigué de toute sa vie. Il eut l’impression qu’il n’avait pas dormi depuis des mois, comme s’il était arrivé au bout du monde.

Les craquements remplissaient l’air et Alec vit Les Flammes à quelques dizaines de mètres. Ils s’approchèrent et elles lui semblèrent de plus en plus impressionnantes. Ils étaient fascinés. Leur chaleur grandissait à chaque pas et leur faisait du bien. Toutefois, il avait peur de la chaleur qu’elles dégageraient lorsqu’ils seraient tout près car il remarqua que les gardes en patrouille ne se tenaient qu’à une quinzaine de mètres tout au plus. Il remarqua qu’ils portaient des armures de protection inhabituelles mais certains d’entre eux gisaient, immobiles, n’ayant pu résister à la chaleur.

“Tu vois ces flammes garçon?” dit une voix sinistre.

Alec se retourna et vit l’un des garçons avec qui il s’était battu dans le chariot. Son ami ricanait à côté de lui.

“Lorsque je te mettrai la tête dedans, plus personne ne te reconnaîtra, même pas ta mère. Je te brûlerai les mains jusqu’à ce qu’il ne te reste que des moignons. Profites-en avant de les perdre.”

Il ricana d’un rire méchant et sombre qui ressemblait à une toux.

Alec le regarda avec un air de défi, Marco se tenant à ses côtés.

“Tu ne pouvais pas me frapper dans le chariot,” répondit Alec, “et tu ne me frapperas pas plus maintenant.”

Le garçon ricana.

“Cela n’a rien à voir avec le chariot garçon,” dit-il. “Tu vas dormir avec moi. Ce sont nos baraquements. Une nuit, un toit. C’est toi et moi. Et j’ai tout le temps que je veux. Ce sera peut-être aujourd’hui, ou demain, mais l’une de ces nuits, lorsque tu t’y attendras le moins et que tu seras profondément endormi, je t’aurai. Tu te réveilleras la tête dans ces flammes. Bonne nuit,” conclut-il en riant.

“Si tu es si fort,” dit Marco, “qu’attends-tu alors? Vas-y. Essaie.”

Alec vit le garçon hésiter tandis qu’il regardait les pandésiens.

“Lorsque ce sera le bon moment,” répondit-il.

Sur ce, ils disparurent dans la foule

“Ne t’inquiète pas,” dit Marco. “Tu dormiras pendant que je veillerai, puis on fera l’inverse. Si cette racaille nous attaque, ils le regretteront.”

Reconnaissant, Alec approuva d’un signe de tête et regarda vers les baraquements d’un air inquiet. Á quelques pas de l’entrée où s’amassait la foule, Alec pouvait déjà sentir l’odeur des corps que dégageait le bâtiment. Il voulut reculer alors qu’on le poussait à l’intérieur.

Alec essaya de s’habituer à l’obscurité régnant à l’intérieur du baraquement qui n’était éclairé que par la faible lueur qui passait par les fenêtres en hauteur. Il regarda le sol sale et réalisa immédiatement que bien que le chariot ait été terrible, c’est endroit était pire. Il vit des rangées de visages hostiles et soupçonneux dont seul le blanc des yeux était visible. Ils le jaugeaient. Ils commencèrent à brailler et meugler à leur intention, cherchant à les intimider, eux, les nouveaux venus. Ils marquaient clairement leur territoire et le bruit de leurs voix fortes emplit les airs.

“De la viande fraîche!” dit quelqu’un.

“De quoi alimenter Les Flammes!” cria un autre.

Alec sentit l’appréhension s’emparer de lui tandis qu’on les poussait plus avant dans la grande salle. Finalement il s’arrêta à côté de Marco devant un endroit dégagé et recouvert de paille à même le sol. Mais il fut immédiatement bousculé.

“C’est ma place garçon.”

Alec se retourna et vit une recrue plus âgée le regarder en le menaçant avec son poignard.

“Sauf si tu as prévu de me couper la gorge,” l’avertit-il.

Marco fit un pas en avant.

“Garde ton foin,” dit-il. “De toute façon, il pue.”

Ils continuèrent d’avancer jusqu’à arriver dans un des coins du baraquement. Alec trouva un petit tas de foin dans l’ombre. Personne ne se trouvait à proximité et ils s’assirent avec Marco à quelques mètres l’un de l’autre en s’adossant au mur.

Alec poussa un soupir de soulagement. Cela faisait terriblement de bien de reposer ses jambes douloureuses. Adossé au mur, il se sentait en sécurité et ainsi postés dans un recoin, ils ne seraient pas faciles à attaquer car ils avaient une bonne vue sur la salle. Il vit que l’endroit grouillait de centaines de recrues et des dizaines d’autres continuaient d’affluer. Il vit également qu’on en tirait certains par les pieds, morts. Cet endroit était l’enfer.

“Ne t’inquiète pas, cela devient pire après,” dit une voix à côté de lui.

Alec se retourna et vit qu’une autre recrue était allongée dans l’ombre à quelques mètres d’eux, un garçon qu’il n’avait pas remarqué jusqu’à présent. Il avait les mains derrière la tête et regardait le plafond. Il mâchait une paille de foin et avait une voix grave et blasée.

“La faim vous tuera sûrement,” ajouta le garçon d’une voix sombre. “Elle tue la moitié des garçons qui arrivent ici. Les maladies tuent la plupart des autres. Et si malgré tout vous survivez à tout ceci, un autre garçon le fera. Peut-être pour un bout de pain ou même sans raison. Parce qu’il n’aura pas aimé votre façon de marcher ou votre façon d’être. Peut-être parce que vous lui rappelez quelqu’un d’autre. Ou simplement de la haine pure, sans raison. Cela est assez courant ici.”

Il soupira.

“Et si vous survivez quand même,” ajouta-t-il, “ces flammes auront votre peau. Peut-être pas lors de votre première ni deuxième patrouille. Mais les trolls réussissent à passer lorsque vous vous y attendez le moins. Ils sont généralement en feu et à la recherche de quelque chose à tuer. Ils n’ont rien à perdre et surgissent de nulle part. J’en ai vu un l’autre soir qui a plongé ses crocs dans la gorge d’un garçon avant même que les autres n’aient eu le temps de réagir.”

Alec échangea un regard avec Marco, tous deux se demandant quel genre de vie ils allaient à présent mener.

“Non,” ajouta le garçon, “Je n’ai vu aucun garçon survivre à plus d’une lune de service.”

“Tu es encore ici,” fit remarquer Marco.

Le garçon sourit en mâchouillant sa paille tout en continuant de regarder en l’air.

“C’est parce que j’ai appris à survivre,” répondit-il.

“Depuis combien de temps es-tu ici?” demanda Alec.

“Deux lunes,” répondit-il. “Plus longtemps que n’importe qui d’autre ici.”

Sous le choc, Alec laissa échapper un cri. Deux lunes et le plus ancien survivant. C’était une véritable usine de la mort. Il commença à se demander s’il avait fait une erreur en décidant de venir ici, peut-être aurait-il dû se battre contre les pandésiens lorsqu’ils étaient arrivés à Solis. Il serait ainsi mort rapidement et proprement, chez lui. Il pensa à s’évader car après tout, son frère avait été épargné. Qu’avait-il à gagner en restant ici?

Alec se mit à étudier les murs, les fenêtres et les portes, à compter le nombre de gardes en se demandant s’il était possible de s’enfuir.

“C’est bien,” dit le garçon en continuant de regarder le plafond tout en l’observant du coin de l’œil. “Penser à s’échapper. Penser à autre chose qu’à cet endroit. C’est ainsi que tu survivras.”

Embarrassé, Alec rougit à l’idée que le garçon puisse décrypter ses intentions aussi facilement et sans même le regarder.

“Mais n’essaie même pas,” ajouta le garçon. “Je ne te dis même pas combien d’entre nous meurent chaque soir en essayant. Il vaut mieux être assassiné que de mourir de cette façon.”

“Mourir de cette façon?” demanda Marco. “Les torturent-ils?”

Le garçon secoua la tête.

“Pire,” dit-il. “Ils vous laissent partir.”

Ne comprenant pas, Alec se tourna vers lui.

“Que veux-tu dire?” demanda-t-il.

“Ils ont choisi ce lieu pour une bonne raison,” expliqua-t-il. “Ces bois renferment la mort. Sangliers, bêtes, trolls, tout ce que vous pouvez imaginer. Aucun garçon n’y a jamais survécu.”

Le garçon sourit et les regarda enfin pour la première fois.

“Bienvenus mes amis,” dit-il d’un large sourire, “aux Flammes.”

CHAPITRE VINGT-DEUX

Kyra marchait dans les rues tortueuses de Volis. La neige craquait sous ses pas. Elle était étourdie par sa première bataille. Tout s’était passé tellement rapidement, avait été plus vicieux et plus intense qu’elle ne l’avait imaginé. Des hommes étaient morts. Des hommes bons. Des hommes qu’elle connaissait depuis toute petite. Ils étaient morts de façon horrible et dans d’atroces souffrances. Des pères, des frères, des maris gisaient à présent morts dans la neige. Leurs corps étaient empilés devant les portes du fort car le sol était trop dur pour qu’ils puissent être enterrés.

Elle ferma les yeux et essaya d’effacer ces images de son esprit.

Cela avait été une grande victoire et cela l’avait également rendue plus humble. Elle avait vu ce qu’était un vrai combat et à quel point la vie était quelque chose de fragile. Elle avait vu que les hommes pouvaient mourir très facilement et à quel point elle pouvait facilement prendre la vie d’un homme. Elle trouvait ces deux choses aussi perturbantes l’une que l’autre.

Elle avait toujours souhaité devenir une grande guerrière mais elle se rendait à présent compte que le prix à payer était lourd. Elle avait toujours aspiré à la bravoure et pourtant cela n’était pas facile. Á l’inverse d’un butin de guerre, ce n’était pas quelque chose qu’elle pouvait tenir entre ses mains ni qu’elle pouvait accrocher au mur. Et pourtant c’était ce à quoi les hommes aspiraient. Où se trouvait cette chose que tous appelait la bravoure? Á présent que la bataille était finie, que restait-il?

Par-dessous tout, les événements de la journée avaient amené Kyra à se poser des questions sur elle-même et sur ses mystérieux pouvoirs qui semblaient surgir de nulle part et disparaître aussi rapidement qu’ils étaient apparus. Qu’étaient-ils? D’où venaient-ils? Kyra n’aimait pas les choses qu’elle ne pouvait pas comprendre et qu’elle ne pouvait pas contrôler. Elle aurait plutôt préféré avoir moins de pouvoirs et en comprendre leur origine.

Tout en marchant dans les rues, elle était surprise des réactions des habitants. Après la bataille, elle s’était attendue à les voir paniquer, à les voir condamner leurs maisons et se préparer à évacuer le fort. Après tout, de nombreux Hommes du Seigneur étaient morts et ils subiraient bien assez tôt la fureur de Pandésia. Une armée terrible et puissante viendrait bientôt pour eux. Le jour suivant ou celui d’après ou même encore dans une semaine, mais cela ne faisait aucun doute qu’ils viendraient. Ils étaient tous des morts-vivants à présent. Comment pouvaient-ils ne pas être effrayés?

Son peuple la surprenait. Elle ne détectait aucune peur parmi eux. Au contraire, elle vit des personnes jubiler, pleines d’énergie, ayant une nouvelle envie de vivre. Elle voyait des gens qui se sentaient libres. Ils partaient dans toutes les directions, se donnant des tapes dans le dos, célébrant et se préparant. Ils affûtaient leurs armes, renforçaient leurs portes, construisaient des murs de pierre, faisaient des réserves de nourriture et se hâtaient avec un grand sens du devoir. Tout à l’image de son père, les volisiens avaient une volonté de fer. Ce n’étaient pas des gens qui se laissaient facilement impressionner. Ils semblaient même plutôt prêts à la prochaine confrontation quel qu’en soit le prix et quelles que soient leurs chances.

Kyra remarqua autre chose tandis qu’elle marchait parmi les gens de son peuple, quelque chose qui la mit mal à l’aise: leur façon de la regarder. Á l’évidence le récit de ce qu’elle avait fait s’était ébruité et elle pouvait entendre leurs murmures dans son dos. Ils la regardaient comme si elle n’était pas comme eux et pourtant elle les aimait et les connaissait depuis toute petite. Cela lui donna l’impression d’être une étrangère et elle se demanda de nouveau quelles étaient ses véritables origines. Et cela lui rappela le secret que son père lui cachait.

Kyra s’approcha de l’épais rempart en pierre et escalada les marches. Léo la suivait et ils montèrent jusqu’au niveau supérieur. Elle passa devant les hommes de son père qui montaient la garde tous les dix mètres et elle se rendit compte qu’eux aussi la regardait d’une manière différentes, un nouveau respect dans le regard. Ce regard lui fit chaud au cœur.

Kyra tourna à un coin et debout sur le rempart, regardant la campagne au loin, elle vit l’homme qu’elle cherchait: son père. Il se tenait les mains sur les hanches entouré de quelques hommes. Le vent le faisait cligner des yeux mais son visage restait imperturbable. Il ne montrait aucun signe de gêne par rapport à sa blessure au bras.

Á son approche il se retourna et fit signe à ses hommes de s’éloigner pour les laisser seuls.

Léo se précipita et lui lécha la main. Son père lui caressa la tête.

Kyra faisait face à son père et ne savait que lui dire. Il la regarda, ne laissant transparaître aucune expression et elle n’aurait su dire s’il était en colère contre elle, fier, ou bien les deux. C’était un homme compliqué même en temps normal. Et là, les choses n’étaient pas faciles. Son visage était dur comme les montagnes derrière eux et aussi blanc que la neige qui tombait. Il ressemblait à une vieille pierre ayant servi à la construction de Volis.

Il se retourna vers la campagne et elle resta à ses côtés à regarder également. Ils contemplèrent le paysage en silence, seul le vent venait troubler le calme. Elle attendait qu’il parle.

“Je pensais que notre sécurité, notre vie sûre ici étaient plus importantes que notre liberté,” finit-il par dire d’une voix grave et grondante. “Aujourd’hui, j’ai réalisé que je me trompais. Tu m’as appris ce que j’avais oublié: cette liberté, cet honneur sont plus importants que n’importe quoi d’autre.”

Il sourit et la regarda. Elle fut rassurée de voir de la chaleur dans ses yeux.

“Tu m’as fait un grand cadeau,” dit-il. “Tu m’as rappelé ce que l’honneur signifie.”

Touchée par ces mots, elle sourit, soulagée qu’il ne soit pas en colère contre elle. La fissure de leur relation était réparée.

“Cela est difficile de voir des hommes mourir,” continua-t-il pensif en tournant le dos à la campagne. “Même pour moi.”

Un long silence s’établit et Kyra se demanda s’il allait parler de ce qu’il s’était passé. Elle sentait qu’il en avait envie. Elle voulait aborder le sujet elle-même mais ne savait trop comment s’y prendre.

“Je suis différente Père, n’est-ce pas?” demanda-t-elle finalement d’une voix douce, en ayant peur de poser la question.

Il continua de regarder l’horizon, impénétrable, jusqu’à ce qu’il finisse par faire un léger hochement de tête.

“Et cela à quelque chose à voir avec ma mère, n’est-ce pas?” insista-t-elle. “Qui était-elle? Suis-je vraiment ta fille?”

Il se retourna vers elle et la regarda, la tristesse se lisait dans son regard mélangée à un regard nostalgique dont elle ne comprenait pas bien le sens.

“Ce sont des questions auxquelles je répondrai plus tard,” dit-il. “Lorsque tu seras prête.”

“Je suis prête,” insista-t-elle.

Il secoua la tête.

“Il y a beaucoup d’autres choses que tu dois apprendre avant, Kyra. J’ai dû te cacher de nombreux secrets,” dit-il d’une voix lourde de remords. “Cela n’a pas été facile pour moi, mais j’ai fait cela pour te protéger. Tu connaîtras bientôt la vérité, qui tu es vraiment.”

“Je pensais pouvoir t’élever,” soupira-t-il. “Ils m’avaient mis en garde que ce jour arriverait mais je ne les ai pas crus. Pas jusqu’à aujourd’hui, pas jusqu’à ce que je sois témoin de tes capacités. De tes talents… qui vont bien au-delà des miens.”

Ne comprenant pas, elle plissa le front.

“Je ne comprends pas Père,” dit-elle. “Qu’essaies-tu de me dire?”

Son visage se durcit, résolu.

“Il est temps que tu nous quittes,” dit-il d’une voix déterminée en prenant le ton habituel qu’il adoptait lorsqu’il avait pris une décision. “Tu dois quitter Volis et chercher ton oncle, le frère de ta mère. Akis. Il se trouve à la Tour de Ur.”

“La Tour de Ur?” répéta-t-elle choquée. “Mon oncle est-il donc un Guetteur?”

Son père secoua la tête.

“Il est bien plus que cela. C’est lui qui t’entraînera et le seul qui peut te révéler le secret de qui tu es vraiment.”

Bien qu’elle fût exaltée à l’idée de découvrir ce secret, elle était accablée à l’idée de quitter Volis.

“Je ne veux pas partir,” dit-elle. “Je veux rester ici avec toi. Surtout vu la situation.”

Il soupira.

“Malheureusement ce que toi et moi voulons n’a plus d’importance désormais,” dit-il. “Il ne s’agit plus de moi. Il s’agit d’Escalon, de tout Escalon. Le destin de nos terres est entre tes mains. Ne t’en rends-tu pas compte Kyra?” dit-il en se tournant vers elle. “C’est toi. C’est toi qui éloignera les ténèbres de notre peuple.”

Surprise, elle cligna des yeux, n’arrivant pas à croire ses mots.

“Comment?” demanda-t-elle. “Comment est-ce possible?”

Mais il resta silencieux, refusant d’en dire davantage.

“Je ne peux pas te laisser Père,” implora-t-elle. “Je ne le ferai pas. Pas maintenant.”

Il contempla la campagne avec des yeux tristes.

“D’ici une quinzaine de jours, tout ce que tu vois là aura été détruit. Il n’y a aucun espoir pour nous. Tu dois t’enfuir tant qu’il est encore temps. Tu es notre unique espoir. Que tu meures ici avec nous n’aidera en rien.”

Kyra eut de la peine en entendant ces mots. Elle ne pouvait pas se résoudre à quitter son peuple en les laissant mourir.

“Ils vont revenir n’est-ce pas?” demanda-t-elle.

C’était plus une affirmation qu’une question.

“Oui,” répondit-il. “Ils vont envahir Volis comme une invasion de sauterelles. Tout ce que tu connais et aimes appartiendra bientôt au passé.”

En entendant cette réponse, son estomac se noua. Elle savait pourtant que c’était la vérité et elle lui fut au moins reconnaissance de cela.

“Et en ce qui concerne la capitale?” demanda Kyra. “Et le vieux Roi? Ne pourrais-tu pas te rendre à Andros et rassembler l’ancienne armée et prendre position?”

Il secoua la tête.

“Le Roi s’est déjà, rendu,” dit-il mélancolique. “Le temps du combat est dépassé. Andros est gouvernée par des politiciens à présent et non par des soldats. On ne peut faire confiance à aucun d’entre eux.”

“Mais à défaut de prendre la défense de Volis, ils prendraient certainement celle d’Escalon,” insista-t-elle.

“Volis n’est qu’une forteresse,” dit-il, “une forteresse dont ils peuvent se passer. Notre victoire d’aujourd’hui, aussi impressionnante soit elle, n’est pas suffisamment significative pour qu’ils prennent le risque de nous soutenir.”

Ils gardèrent le silence tout en scrutant l’horizon. Kyra méditait ses mots.

“As-tu peur?” demanda-t-elle.

“Un bon leader doit toujours avoir peur,” répondit-il. “La peur aiguise nos sens et nous aide à nous préparer. Je n’ai pas peur de la mort, mais j’ai peur d’une fin terrible.”

Ils restèrent ainsi à étudier le ciel tandis qu’elle mesurait toute la terrible réalité du sens de ses mots. Un long silence agréable s’installe entre eux.

Il se tourna finalement vers elle.

“Où se trouve ton dragon maintenant?” lui demanda-t-il avant de brusquement tourner les talons et s’éloigner comme il le faisait parfois.

Seule, Kyra resta à regarder au loin. Bizarrement, elle s’était elle aussi posé la même question. Le ciel était vide, seuls de gros nuages l’habitaient et elle continua d’espérer au fond d’elle qu’elle finirait par entendre l’un de ses hurlements perçants et qu’elle le verrait descendre d’entre les nuages.

Mais elle ne vit rien. Seuls le vide et le silence ainsi que la question de son père qui la taraudait:

Où se trouve ton dragon maintenant?

CHAPITRE VINGT-TROIS

Alec fut brusquement réveillé par un coup de pieds dans les côtes. Épuisé et désorienté, il ouvrit les yeux en essayant de reprendre ses esprits. Il retira du foin de sa bouche, se rendit compte qu’il gisait face contre sol et tout lui revint en mémoire: les baraquements. Il était resté éveillé une grande partie de la nuit à surveiller ses arrières et ceux de Marco tandis que la nuit était remplie des gémissements et cris de garçons en train de se battre, allant et venant dans l’obscurité et se menaçant ouvertement. Il avait vu plus d’un garçon sortir pieds devant, mort mais pas avant que d’autres garçons se soient jetés sur lui et l’ai dépouillé de tout ce qu’ils pouvaient piller.

Alec sentit de nouveau un coup de pied et alerté, il roula sur le côté prêt à faire face à ce qui l’attendait. Clignant des yeux dans l’obscurité, il fut surpris de ne pas découvrir un autre garçon mais deux soldats pandésiens. Ils donnaient des coups de pieds à tous les garçons, les attrapaient et les mettaient rudement sur leurs pieds. Alec sentit des mains l’attraper sans manière sous les bras et il se retrouva debout à son tour. Puis il fut poussé en dehors du baraquement.

“Que se passe-t-il?” balbutia-t-il sans être sûr d’être bien réveillé.

“Le devoir t’appelle,” cracha un soldat. “Tu n’es pas ici pour t’amuser garçon.”

Alec s’était demandé à quel moment il serait envoyé en patrouille aux Flammes mais il ne lui était jamais venu à l’esprit que cela aurait pu être en plein milieu de leur première nuit, en particulier après un voyage aussi éreintant. Il tituba, ivre de fatigue en se demandant s’il allait survivre à cette épreuve. Ils n’avaient rien mangé depuis leur arrivée et il se sentait encore épuisé du long voyage.

Un garçon s’écroula devant lui mais que ce soit de faim ou de fatigue, cela ne faisait pas de différence. Les soldats le ruèrent vicieusement de coup et se déchaînèrent sur lui jusqu’à ce qu’il cesse de bouger. Ils le laissèrent à terre, mort et passèrent leur chemin.

Réalisant qu’il ne souhaitait pas finir ainsi, Alec réunit toutes ses forces et se força à se réveiller complètement. Marco arrivait derrière lui.

“Bien dormi?” demanda Marco avec un sourire ironique.

Alec secoua négativement la tête.

“Ne t’inquiète pas,” dit Marco. “Nous dormirons lorsque nous serons morts et cela arrivera bien assez tôt.”

Ils contournèrent un mur et Alec fut momentanément ébloui par Les Flammes qui se trouvaient peut-être à une cinquantaine de mètres et dégageaient une chaleur intense.

“Si les trolls arrivent, tuez-les,” leur cria un soldat de l’Empire. “Autrement, ne vous suicidez pas. Pas avant le petit matin en tout cas. Nous avons besoin que cet endroit soit bien gardé.”

Alec reçut un dernier coup et le groupe de garçons avec lesquels il se trouvait se retrouvèrent seuls près des Flammes tandis que les soldats leur tournaient le dos et s’éloignaient. Il se demanda pourquoi ils leur faisaient confiance, pourquoi ils ne s’attendaient pas à ce qu’ils partent en courant mais lorsqu’il se retourna, il découvrit des tours de guet tout autour d’eux gardées par des soldats armés d’arbalètes, le doigt sur la détente, impatients de tirer sur le premier garçon qui tenterait de s’enfuir.

Alec se trouvait debout, sans armure ni arme, et il se demanda comment ils pouvaient espérer qu’ils soient des gardiens efficaces. En regardant autour de lui, il vit que des garçons avaient des épées.

“Où as-tu eu ça?” demanda Alec à un garçon près de lui.

“Lorsqu’un garçon meurt, il faut se servir,” répondit-il. “Sauf si quelqu’un d’autre s’en empare avant toi pour te tuer.”

Marco fronça les sourcils.

“Comment espèrent-ils que nous gardions Les Flammes si nous n’avons pas d’armes?” demanda-t-il.

Un autre garçon au visage noir de suie le regarda en ricanant.

“Les nouveaux-venus n’ont pas d’armes,” dit-il. “De toute façon, ils s’attendent à ce que tu meures. Si tu es encore en vie dans quelques nuits, tu réussiras à trouver un moyen de t’en procurer une.”

Alec regarda Les Flammes qui craquaient intensément. Leur chaleur lui réchauffait le visage et il essaya de ne pas penser à ce qui se trouvait de l’autre côté et pouvait surgir à tout moment.

“Que devons-nous faire en attendant?” demanda-t-il. “Si un troll réussit à passer?”

Le garçon se mit à rire.

“Tue-le à mains nues!” dit-il. “Tu y survivras peut-être. Il sera en feu et tu brûleras probablement avec lui.”

Les autres garçons leur tournèrent le dos et se dispersèrent chacun partant vers leur poste. Sans arme, Alec se tourna vers Les Flammes et les regarda avec désespoir.

“Ils font tout pour que nous mourrions,” dit-il à Marco.

Á quelques mètres de lui Marco regardait Les Flammes sans aucune illusion.

“Il fut un temps où garder Les Flammes était une noble chose,” dit-il d’une voix sombre. “Avant que Pandésia ne nous envahisse. Les Gardiens étaient autrefois honorés, bien équipés et bien armés. C’est pourquoi je me suis porté volontaire. Mais à présent… cela semble être complètement différent. Les pandésiens ne veulent pas que les trolls traversent mais ils ne veulent pas non plus utiliser leurs propres hommes pour cela. Ils veulent que nous nous en occupions et ils veulent que l’on meure ici.”

“Peut-être devrions-nous les laisser traverser alors,” dit Alec, “et les laisser les tuer tous.”

“Nous pourrions,” dit Marco. “Mais ils feraient des raids dans tout Escalon et tueraient également nos familles.”

Ils gardèrent tous deux le silence en continuant de regarder Les Flammes. Alec ne sut dire combien de temps passa ainsi. Il ne pouvait pas s’empêcher de penser qu’il regardait sa propre mort. Qu’était en train de faire sa famille à cet instant? se demanda-t-il. Pensaient-ils à lui? Se souciaient-ils seulement de son sort?

Alec sombra dans des pensées déprimantes et sut qu’il fallait qu’il se ressaisisse.  Il se força à regarder autour de lui et à étudier la ligne sombre que délimitait l’orée du bois. Les bois étaient complètement noirs et menaçants. Les soldats dans les tours de guet ne prenaient même pas la peine de regarder dans cette direction. Ils gardaient les yeux rivés sur les recrues devant Les Flammes.

“Ils ont peur d’assurer eux-mêmes les tours de garde,” fit remarquer Marco en étudiant les soldats. “Et ils ne veulent pas que nous partions. Bande de lâches.”

Alec n’eut pas le temps de méditer ces mots qu’il ressentit une douleur cuisante dans le dos qui le fit tomber à terre. Avant même qu’il ne comprenne ce qui était en train de se passer, il sentit un coup violent s’enfoncer dans ses côtes et il se retrouva visage contre terre.

Il entendit une voix sinistre qu’il reconnut immédiatement.

“Je t’avais dit que je te retrouverai garçon.”

Avant qu’il ne puisse réagir, Alec sentit des mains puissantes l’attraper par derrière et le tirer vers Les Flammes. Ils étaient deux: le garçon du chariot et son ami. Alec essaya de résister mais cela était peine perdue. Leur poigne était trop forte et ils s’approchèrent tant et si bien des Flammes qu’Alec ressentit leur chaleur intense sur son visage.

Alec entendit des bruits de lutte et fut surpris de découvrir Marco enchaîné par deux autres garçons qui l’avaient attaqué par derrière et l’empêchaient de bouger. Ils s’étaient bien organisés. Ils voulaient vraiment les tuer.

Alec se débattit mais il ne put reprendre le dessus. Ils continuèrent d’avancer vers Les Flammes qui ne se trouvaient plus qu’à trois mètres. Leur chaleur intense commençait à lui faire mal et son visage commença à le brûler. Il savait que dans quelques mètres il serait défiguré à vie voir même mort.

Alec essaya de se jeter en arrière mais ils le tenaient fermement et il ne put se libérer.

“NON!” hurla-t-il.

“Le moment de la vengeance a sonné,” siffla une voix à son oreille.

Puis ils entendirent un hurlement terrifiant et Alec réalisa avec surprise qu’il ne s’agissait pas du sien. La poigne sur son bras se relâcha et il s’éloigna immédiatement des Flammes. Au même instant, il vit un éclat de lumière et il regarda pétrifié en voyant une créature en feu émerger des Flammes et atterrir sur le garçon à côté de lui en le maintenant au sol.

Le troll enflammé roula au sol avec le garçon et planta ses crocs dans sa gorge. Le garçon poussa un hurlement et mourut sur le coup.

Fou furieux, le troll se retourna et ses grands yeux rouges s’arrêtèrent sur Alec. Ce dernier était terrifié. Toujours en feu, il respirait par la bouche, ses longs crocs étaient couverts de sang et il avait l’air vorace d’une bête sauvage impatiente de tuer.

Pétrifié de peur, Alec était incapable de bouger.

L’autre garçon se mit à courir et cela attira l’attention du troll qui au grand soulagement d’Alec se détourna de lui. D’un bon, le troll encore en feu fut sur le garçon et planta ses crocs dans sa nuque. Le garçon mourut en hurlant.

Marco en profita pour se débarrasser des garçons abasourdis, s’empara de leurs chaînes et s’en servi pour en frapper un en pleine tête et l’autre entre les jambes. Les garçons se retrouvèrent à terre.

Des cloches se mirent à sonner dans les tours de guet et dans le chaos qui suivit, des garçons arrivèrent en courant des deux côtés le long des Flammes pour combattre le troll. Ils lui jetèrent leurs lances mais la plupart d’entre eux n’avaient pas assez d’expérience et avaient trop peur de s’en approcher. Le troll s’empara d’une lance et attira un garçon à lui. Il l’attrapa et le serra fort. Le garçon se mit à hurler tout en prenant feu.

“Voici notre chance,” le pressa une voix.

Alec se retourna et vit que Marco l’avait rejoint.

“Ils sont tous occupés. Ce sera peut-être notre unique chance.”

Marco regarda au loin et Alec suivit son regard: il regardait vers les bois. Il parlait de s’échapper.

Sombre et inquiétante, l’orée du bois n’était pas très attrayante. Alec savait que des dangers encore plus grands s’y trouvaient mais il savait aussi que Marco avait raison: c’était une opportunité. La mort était tout ce qu’ils pouvaient espérer de l’endroit où ils se trouvaient.

Le cœur d’Alec se mit à battre à tout rompre tandis qu’il s’attendait à se faire tirer dessus par une arbalète à tout moment. Il courrait pour sa survie en jetant un rapide coup d’œil par-dessus son épaule, il se rendit compte que tout le monde était accaparé par le troll.

Quelques instants plus tard, ils pénétraient dans les bois et furent engloutis par l’obscurité. Il savait qu’ils venaient de pénétrer dans un monde de dangers plus importants qu’il ne pouvait l’imaginer et qu’ils allaient probablement mourir ici. Mais au moins, il était libre.

CHAPITRE VINGT-QUATRE

Kyra se tenait devant les portes de Volis. Elle contemplait le paysage hivernal tandis que la neige continuait de tomber et que le ciel se paraît de teintes violacées comme si le soleil avait du mal à percer. Elle se pencha en avant par-dessus le muret et prit une profonde respiration tandis qu’elle déposait une nouvelle pierre. Elle avait rejoint l’effort collectif pour ériger un nouveau mur autour de Volis et extraire de grosses pierres de la rivière. Tandis que le maçon derrière elle déposait le ciment, elle empilait les pierres. Ses bras tremblaient et elle avait vraiment besoin d’une pause.

Des centaines de personnes étaient alignées le long du muret et participaient à sa construction. De l’autre côté du mur, d’autres creusaient de nouveaux fossés tandis qu’un autre groupe creusait des tombes pour les personnes tombées au combat. Kyra savait bien que cela était futile, que ce muret ne résisterait pas à la puissante armée pandésienne lorsqu’elle arriverait. Quoi qu’ils puissent faire, ils mourraient tous ici et ils le savaient. Mais ils construisaient quand même ce mur. Cela leur donnait quelque chose à faire, l’impression qu’ils gardaient le contrôle en attendant que la mort ne vienne les prendre.

Alors que Kyra faisait une pause en s’adossant au mur en regardant la campagne, son esprit vagabondait. Tout semblait si calme, la neige étouffait les bruits comme si le monde n’était que paix. Mais elle savait que les choses étaient bien différentes. Elle savait que les pandésiens n’étaient pas loin et réunissaient leurs forces. Elle savait qu’ils reviendraient dans un grondement assourdissant et détruiraient toutes les choses auxquelles elle tenait. Tout ce qui était devant elle n’était qu’une illusion. Le calme avant la tempête. Il était difficile d’imaginer que le monde puisse être aussi calme et parfait un jour, et n’être que chaos et destruction le jour suivant.

Kyra regarda par-dessus son épaule et vit que les gens arrêtaient le travail pour aujourd’hui. Ils déposaient leurs truelles et leurs pelles tandis que la nuit tombait. Ils retournaient progressivement vers leurs foyers, la fumée se mit à monter des cheminées et les bougies s’allumèrent. Volis semblait tellement accueillant et forte, comme si rien au monde ne pouvait l’atteindre. Elle était émerveillée par cette illusion.

Elle ne pouvait s’empêcher de se remémorer les mots de son père, de sa demande qu’elle quitte les lieux. Elle pensa à cet oncle qu’elle n’avait jamais rencontré, au voyage qui l’attendait au travers d’Escalon, de Whitewood et jusqu’à la Tour de Ur. Elle pensa à sa mère, au secret qu’on lui cachait à son sujet, à l’entraînement de son oncle pour la rendre plus forte et tout cela l’excita.

Pourtant, en regardant les gens de son peuple, elle savait qu’elle ne pouvait les abandonner en ces temps de conflit même si cela lui permettait d’avoir la vie sauve. Ce n’était pas le genre de personne qu’elle était.

Un cor grave retentit soudain, indiquant la fin de cette journée de travail.

“La nuit tombe,” dit un maçon en se tenant près d’elle et déposant sa truelle. “On ne peut pas faire grand-chose de nuit. Il est temps de prendre un bon repas bien mérité. Allons-y,” dit-il tandis que des colonnes de personnes traversaient le pont en direction des portes.

“J’arrive dans un instant,” dit-elle, ne se sentant pas encore prête et souhaitant profiter du calme et du silence. Elle avait toujours préféré être seule et dehors.

Léo gémit et se passa la langue sur les babines.

“Emmène Léo avec toi, il a faim.”

Léo dut comprendre ses paroles car il s’élança à la suite du maçon avant même qu’elle n’eut fini sa phrase. L’homme se mit à rire et se dirigea vers le fort.

En dehors du fort, Kyra se laissa aller à fermer les yeux et se laissa bercée par les bruits, perdue dans ses pensées. Le bruit des marteaux avait enfin cessé et le calme était total.

Elle regarda vers l’horizon et l’orée sombre des bois, les gros nuages gris engloutissant les lueurs écarlates. Quand viendraient-ils? En quel nombre? Á quoi ressemblerait leur armée?

Elle fut surprise de détecter un mouvement au loin. Quelque chose attira son regard et elle vit apparaître un cavalier solitaire. Il sortait des bois et chevauchait vers le fort sur la route principale. Instinctivement, Kyra s’empara de son arc et se raidit en se demandant s’il s’agissait d’un éclaireur.

Mais elle fit par se détendre en le reconnaissant: c’était l’un des hommes de son père. Maltren. Il galopait et tirait par les rênes un autre cheval sans cavalier. Cela était plutôt curieux.

Maltren s’arrêta brusquement devant elle et la regarda avec un regard pressant. Il semblait avoir peur et elle ne comprenait pas ce qu’il se passait.

“Que se passe-t-il?” demanda-t-elle inquiète. “Est-ce que Pandésia approche?”

Reprenant son souffle, il secoua la tête.

“C’est ton frère,” dit-il. “Aidan.”

Le cœur de Kyra s’arrêta lorsqu’elle entendit le nom de son frère, la personne qu’elle aimait le plus au monde. Elle fut immédiatement alarmée.

“Qu’y a-t-il?” demanda-t-elle. “Que lui est-il arrivé?”

Maltren reprit son souffle.

“Il est gravement blessé, ”dit-il. “Il a besoin d’aide.”

Le cœur de Kyra s’accéléra. Aidan? Blessé? Son esprit envisageait les pires scénarios mais elle était surtout confuse.

“Comment?” s’enquit-elle. “Que faisait-il dans les bois? Je pensais qu’il était au fort et participait aux préparatifs du festin?”

Maltren secoua négativement la tête.

“Il est parti avec tes frères,” dit-il. “Chasser. Il a fait une mauvaise chute de cheval et s’est cassé les deux jambes.”

Déterminée, Kyra sentit l’adrénaline dans son sang et sans même prendre le temps de bien réfléchir à tout ceci, elle enfourcha le cheval.

Si elle s’était retourné un instant vers le fort, elle aurait aperçu Aidan. Mais dans l’urgence, elle ne prit pas le temps de questionner Maltren.

“Mène-moi à lui,” dit-elle.

Duo improbable, ils s’éloignèrent de Volis alors que la nuit tombait sur les bois sombres.

*

Kyra et Maltren galopèrent sur la route, traversèrent les collines en direction des bois. Elle respirait fort et n’hésita pas à talonner sa monture, impatiente de venir en aide à Aidan. Des millions de cauchemars assaillaient son esprit. Comment Aidan avait-il pu se casser les deux jambes? Que faisaient ses frères à chasser là-bas à la tombée de la nuit alors que son père avait formellement interdit à quiconque de quitter le fort? Cela n’avait vraiment aucun sens.

Ils atteignirent l’orée de la forêt et alors que Kyra s’apprêtait à y pénétrer, elle fut surprise de voir Maltren arrêter soudainement son cheval. Elle s’arrêta à ses côtés et le regarda descendre de sa monture. Les chevaux étaient à bout de souffle. Elle l’imita et le suivit, déconcertée, tandis qu’il s’arrêtait à l’orée de la forêt.

“Pourquoi t’arrêtes-tu?” lui demanda-t-elle en cherchant son souffle. “Je croyais qu’Aidan était dans les bois?”

Kyra regarda autour d’elle et se rendit soudain compte que quelque chose clochait terriblement. Soudain, elle fut horrifiée de voir sortir du bois le Seigneur Gouverneur en personne accompagné d’une dizaine d’hommes. Elle entendit des bruits de pas dans la neige derrière elle et se retourna pour découvrir qu’une dizaine d’hommes supplémentaires l’encerclaient et la tenaient en joue avec leurs arcs. L’un d’entre eux attrapa les rênes de son cheval. Son sang se figea lorsqu’elle comprit qu’elle était tombée dans un  piège.

Elle regarda Maltren avec fureur en réalisant qu’il l’avait trahie.

“Pourquoi?” demanda-t-elle, dégoûtée par cet homme. “Tu fais partie des hommes de mon père. Pourquoi fais-tu cela?”

Le Seigneur Gouverneur s’avança vers Maltren et lui donna une poche d’or tandis que Maltren détournait les yeux d’un air coupable.

“Pour suffisamment d’or,” dit le Seigneur Gouverneur en se tournant vers elle avec un sourire hautain, “tu apprendras que les hommes sont prêts à faire tout ce que tu veux. Maltren sera riche jusqu’à la fin de ses jours, plus riche que ton père ne le sera jamais et il lui sera épargné une mort terrible au fort.”

Kyra fusilla Maltren du regard en ayant du mal à réaliser cette histoire.

“Tu es un traître,” dit-elle.

Il la fusilla du regard en retour.

“Je suis notre sauveur,” répliqua-t-il. “Ils auraient abattu notre peuple entier à cause de toi. Heureusement, grâce à moi Volis sera épargnée. J’ai conclu un accord. Tu peux me remercier qu’ils aient la vie sauve.” Et il sourit d’un air satisfait. “Et te donner est tout ce que j’ai eu à faire.”

Kyra sentit qu’on l’attrapait rudement par derrière. Elle se sentit soulevée dans les airs, se débattit de toutes ses forces mais elle ne put les empêcher de lui lier les pieds et les poings. Elle fut jetée à l’arrière d’un chariot.

L’instant d’après, des barres de fer se refermaient derrière elle et le chariot partait en cahotant au travers de la campagne. Où qu’ils l’emmènent, elle savait que personne n’entendrait plus jamais parler d’elle. Alors qu’ils entraient dans les bois et que le ciel disparaissait derrière les arbres, elle comprit que la vie qu’elle avait connue jusqu’à présent appartenait au passé.

CHAPITRE VINGT-CINQ

Le géant était allongé aux pieds de Vésuvius, immobilisé par des milliers de cordes que retenaient des centaines de trolls. Alors que Vésuvius se tenait devant lui, très près de ses crocs, il était fasciné. La bête se tordit le cou en grognant, cherchant à le tuer mais elle ne pouvait pas faire un geste.

Vésuvius sourit, enchanté. Il se sentait puissant de dominer cette pauvre chose et plus que tout, il se délectait de ses souffrances.

Voir le géant ici, dans cette grotte, sur son propre territoire lui donnait des frissons de plaisir. Pouvoir se tenir aussi près lui donnait l’impression d’être immensément puissant et de pouvoir conquérir le monde entier. Enfin, après toutes ces années, son rêve était en train de se réaliser. Il allait enfin accomplir l’objectif de sa vie: créer un tunnel sous Les Flammes que son peuple traverserait pour envahir l’Ouest.

Vésuvius regarda la créature de haut.

“Tu vois, tu n’es pas aussi fort que moi,” dit-il en se tenant au-dessus de lui. “Personne n’est aussi puissant que moi.”

La bête rugit, un son horrible et se débattit en vain, faisant tanguer de droite à gauche tous les trolls qui l’immobilisaient. Les cordes bougèrent légèrement mais ne cédèrent pas. Vésuvius savaient qu’ils n’avaient pas beaucoup de temps. S’il fallait agir, c’était maintenant.

Vésuvius se retourna et examina la grotte: des milliers de travailleurs avaient cessé de travailler pour observer le géant. Au fond se trouvait le tunnel dont il n’était pas satisfait et Vésuvius savait que cela allait être assez délicat. Il fallait forcer le géant à travailler. D’une façon ou d’une autre il fallait attirer le géant dans le tunnel et le faire cogner contre la roche. Mais comment?

Vésuvius se creusait la tête lorsqu’une idée germa dans son esprit.

Il se tourna vers le géant et sortit son épée qui brilla sous la lueur des torches de la grotte.

“Je vais couper tes liens,” dit Vésuvius à la bête, “parce que je n’ai pas peur de toi. Tu seras libéré mais tu devras m’obéir. Tu devras creuser au fond de ce tunnel et tu ne t’arrêteras pas tant que tu n’auras pas fini de creuser sous Les Flammes et que tu n’auras pas atteint Escalon.”

Le géant poussa un cri de défi.

Vésuvius se tourna vers son armée de trolls qui attendait ses ordres.

“Mes chères épées,” cria-t-il d’une voix forte, “vous couperez toutes les cordes en même temps à mon signal. Puis vous vous servirez de vos armes pour le pousser vers le tunnel.”

Ses trolls échangèrent un regard nerveux, terrifiés à l’idée de le libérer. Vésuvius avait également peur mais il ne l’aurait jamais montré. Il savait qu’il n’y avait pas d’autre solution.

Vésuvius ne perdit pas de temps. Il s’avança d’un air décidé, leva son épée et sectionna la première des épaisses cordes qui retenaient le cou du géant.

Des centaines de soldats l’imitèrent instantanément, levèrent haut leurs épées et sectionnèrent le reste des cordes. Le bruit des cordes qui lâchaient emplit bientôt l’air.

Vésuvius battit rapidement en retraite mais sans trop se hâter afin d’éviter que ses hommes ne se rendent compte de sa peur. Il se glissa derrière les rangs de ses trolls, dans l’ombre d’un rocher, hors de portée de la bête. Il avait hâte de voir la suite.

Un grondement terrifiant résonna dans le canyon tandis que le géant se redressait sur ses pieds, fou de rage. Sans perdre une seconde, il commença à déchirer l’air avec ses griffes dans toutes les directions. Il coupa en deux quatre trolls et les fit voler dans les airs, ils traversèrent la grotte et allèrent s’écraser sur le mur du fond. Ils retombèrent au sol, morts.

Le géant serra les poings et les abattit soudainement au sol comme s’il s’agissait de marteaux. Il visait les trolls qui s’enfuyaient dans toutes les directions. Ils n’étaient pas assez rapides et le géant les écrasa comme des fourmis, les murs de la grotte tremblant à chaque coup.

Alors que les trolls essayaient de passer entre ses jambes, le géant leva un pied et en aplatit quelques-uns.

Furieux, il tuait des trolls à tour de bras. Aucun d’entre eux ne semblait pouvoir échapper à sa colère.

Vésuvius observait la scène avec de plus en plus de crainte. Il fit un signe à son commandant et un cor retentit.

Au signal, des centaines de trolls armés de piques et de fouets sortirent de l’ombre et s’apprêtèrent à pousser le géant dans la direction désirée. Ils l’encerclèrent de part et d’autre en faisant de leur mieux pour le guider.

Mais Vésuvius regarda avec stupeur son plan s’effondrer sous ses yeux. La bête se pencha en avant et donna un coup de pied qui pulvérisa une dizaine de soldats en même temps. Puis il balaya une cinquantaine de soldats avec son avant-bras en les écrasant contre un mur au passage. Il en piétina d’autres. Il en tuait tellement à la fois qu’aucun d’entre eux n’était capable de s’approcher suffisamment près. Ils ne pouvaient lutter contre cette créature bien qu’ils soient armés et en supériorité numérique. L’armée de Vésuvius était en train de se faire écraser sous ses yeux.

Vésuvius se mit à réfléchir rapidement. Il ne pouvait pas tuer la bête car il avait besoin d’elle et de toute sa force. Il fallait qu’elle lui obéisse. Mais comment? Comment l’attirer dans le tunnel?

Il eut soudain une idée: s’il ne pouvait pas la pousser dans le tunnel, peut-être pouvait-il l’y attirer.

Il se retourna et attrapa le troll qui se tenait à côté de lui.

“Toi,” ordonna-t-il. “Pars en courant dans le tunnel et assure-toi que le géant te voies.”

Le soldat le regarda les yeux écarquillés de terreur.

“Mais mon Seigneur et Roi, et s’il me suit?”

Vésuvius sourit.

“C’est exactement le but cherché.”

Pris de panique et trop effrayé pour obéir, le soldat ne bougea pas. Vésuvius lui plongea alors un poignard en plein cœur. Il s’avança vers le soldat suivant et lui mit son poignard sur la gorge.

“Tu peux mourir ici et maintenant,” dit-il, “par la pointe de ma lame, ou bien tu pars en courant dans ce tunnel et tu auras peut-être une chance de survivre. Á toi de voir. ”

Vésuvius pressa la lame sur sa gorge et le troll comprit qu’il ne plaisantait pas. Il se retourna et partit en courant.

Vésuvius le regarda traverser la grotte en courant, en zigzaguant dans le chaos des soldats mourants. Il le vit passer entre les jambes de la bête et courir vers le tunnel.

Le géant le repéra, essaya de l’écraser mais manqua son coup. Furieux et attitré par ce soldat qui lui avait échappé, il s’élança à sa suite exactement comme Vésuvius l’avait espéré. Il traversa la grotte, la terre tremblant à chacun de ses pas.

Le troll s’enfonça dans l’énorme tunnel qui bien que large et haut n’était pas très profond et s’arrêtait au bout d’une cinquantaine de mètres malgré des années de travail. Le troll atteignit rapidement le mur de roche à l’extrémité.

Enragé, le géant ne ralentit pas. Rattrapant le troll, il chercha à le découper d’un grand coup de griffes. Le troll se baissa et au lieu de tuer le troll, le géant plongea ses griffes dans la roche. Le sol trembla, un grondement sourd suivit. Abasourdi, Vésuvius vit avec émerveillement le mur s’écrouler: une avalanche de rochers dégringola dans un énorme nuage de poussière.

Le cœur de Vésuvius s’accéléra. Ils y étaient. C’était ce dont il rêvait depuis toujours, ce dont il avait exactement besoin, ce qu’il s’était imaginé le jour où il avait envoyé des troupes après cette bête. Le géant frappa de nouveau et un autre mur de roches s’effondra, enlevant une bonne cinquantaine de mètres d’un seul coup, soit bien plus que ce que les esclaves de Vésuvius avaient été capables de creuser en une année entière de dur labeur.

Vésuvius exultait de joie en réalisant que son plan pouvait fonctionner.

Mais lorsque le géant trouva le troll et l’attrapa, il le leva dans les airs et lui croqua la tête.

“FERMEZ LE TUNNEL!” ordonna Vésuvius en se précipitant pour diriger ses soldats.

Des centaines de trolls qui patientaient se précipitèrent et commencèrent à pousser la plaque de roche Altusienne que Vésuvius avait fait mettre à l’entrée du tunnel. Une roche tellement épaisse qu’aucune bête ni même cette créature serait capable de briser. Le bruit de la roche frottant sur le rocher emplit l’air et Vésuvius regarda l’entrée du tunnel se refermer lentement.

Voyant l’issue se refermer, le géant se retourna et chargea.

Mais l’issue fut scellée juste avant que le géant n’atteigne la sortie. La roche trembla lorsqu’il s’écrasa dessus depuis l’intérieur, mais heureusement, elle ne céda pas.

Vésuvius sourit, le géant était pris au piège. Il se trouvait exactement où il avait besoin de lui.

“Envoyez le suivant!” ordonna Vésuvius.

Un esclave humain fut poussé en avant, fouetté par ses surveillants, jusqu’à ce qu’il s’approche de la petite ouverture dans la roche. Lorsque l’humain réalisa ce qui allait se passer, il refusa d’avancer, se débattit de toutes ses force mais les trolls se déchaînèrent sur lui et réussirent à le pousser dans l’ouverture.

Ils entendirent les cris étouffés de l’esclave à l’intérieur qui essayait d’échapper au géant. Vésuvius entendit avec délectation le bruit du géant qui fou de rage frappait de nouveau la roche, contribuant ainsi à l’avancée de son tunnel.

Coup après coup, le tunnel avançait. Il savait que chaque nouveau coup l’approchait des Flammes, d’Escalon. Il allait transformer cette nation d’humains en une nation d’esclaves.

La victoire lui appartiendrait bientôt.

CHAPTRE VINGT-SIX

Kyra ouvrit les yeux dans l’obscurité. Elle était allongée sur un sol en pierre froid, sa tête la lançait terriblement, son corps la faisait souffrir et elle se demanda où elle se trouvait. Frissonnante de froid, la gorge sèche et ayant l’impression de ne pas avoir mangé depuis des jours, elle tendit la main et sentit les dalles sous ses doigts. Elle essaya de reprendre ses esprits.

Des images lui traversèrent la tête et elle n’était pas certaine de faire la différence entre ses souvenirs ou des cauchemars. Elle se souvint avoir été capturée par les Hommes du Seigneur, jetée dans un chariot, une porte métallique s’était refermée sur elle et ils avaient parcouru un long trajet sur une route cahoteuse. Elle se souvint s’être défendue lorsque les portes s’étaient ouvertes, avoir essayé de s’échapper et avoir reçu un coup violent sur la tête. Après cela, elle avait été à leur merci puis l’obscurité s’était emparée d’elle.

Kyra porta sa main sur la bosse à l’arrière de son crâne et comprit qu’il ne s’agissait pas d’un rêve. Tout cela avait bien eu lieu. Le poids de la réalité lui tomba dessus: elle avait été capturée par les Hommes du Seigneur et ils l’avaient emprisonnée.

Kyra était furieuse de la trahison de Maltren, furieuse contre elle-même d’avoir été assez stupide pour le croire. Elle avait également peur et se demandant ce qui allait suivre. Allongée ainsi, seule, prisonnière du Gouverneur, seules des choses terribles pouvaient lui arriver désormais. Elle était persuadée que son père et son peuple n’avaient aucune idée de l’endroit où elle pouvait se trouver. Peut-être que son père supposerait qu’elle avait tenu compte de ses propos et était partie vers la Tour de Ur. Maltren mentirait sûrement en disant qu’il l’aurait vu s’éloigner de Volis.

Rampant dans l’obscurité, elle chercha instinctivement son arc et son bâton mais ils lui avaient été retirés. Elle releva la tête et vit une faible lueur passer au travers des barreaux de sa geôle. Elle s’assit et vit que des torches éclairaient les murs du dongeon et qu’en dessous se trouvaient quelques soldats qui montaient la garde. Au milieu se trouvait une grande porte en fer. Tout était silencieux ici. Seul le bruit des gouttes qui tombaient du plafond et des rats qui courraient dans le noir venait rompre ce silence.

Kyra s’assit contre le mur et ramena les genoux sur sa poitrine pour se réchauffer. Elle ferma les yeux et prit une profonde inspiration en se forçant à s’imaginer ailleurs qu’ici. Elle vit alors le regard intense de Théo qui la regardait et pouvait entendre sa voix dans sa tête.

La force ne se définit pas par temps de paix. Elle se définit dans la souffrance. Fais face à ces épreuves, n’en aie pas peur. Et alors tu les surmonteras.

Surprise, Kyra ouvrit les yeux en s’attendant à voir Théos devant elle.

“L’as-tu vu?” dit soudain une voix de fille dans l’obscurité, ce qui fit sursauter Kyra.

Kyra frémit en entendant surgir des ténèbres la voix de cette autre personne et peut-être encore plus surprise par le fait qu’il s’agissait de la voix d’une fille. Elle semblait avoir à peu près son âge et lorsque Kyra vit son visage émerger de l’ombre, elle se rendit compte qu’elle ne s’était pas trompée. C’était une jolie fille d’environ quinze ans, aux yeux marron et aux longs cheveux châtains et emmêlés, le visage sale et les vêtements en lambeaux. Elle regardait Kyra et semblait terrifiée.

“Qui es-tu?” demanda Kyra.

“L’as-tu vu?” répéta la fille d’un ton pressant.

“Vu qui?”

“Son fils,” répondit-elle.

“ Son fils?” demanda Kyra incrédule.

La fille se retourna et regarda autour d’elles, complètement épouvantée et Kyra se demanda quelles horreurs elle avait pu voir.

“Je n’ai vu personne,” dit Kyra.

“Oh Dieu, ne les laisse pas me tuer,” implora la fille. “S’il-te-plaît. Je déteste cet endroit!”

La fille se mit à se balancer de façon incontrôlable, recroquevillée sur elle-même et Kyra en eut le cœur brisé. Elle se leva et passa un bras autour de ses épaules pour essayer de l’apaiser.

“Chut,” dit Kyra en essayant de la réconforter. Kyra n’avait jamais vu un être brisé à ce point. Cette fille semblait terrifiée par les personnes qu’elle mentionnait. Cela ne pressentait rien de bon pour la suite.

“Dis-moi,” dit Kyra. “De qui parles-tu? Qui t’as fait du mal? Le Gouverneur? Qui es-tu? Que fais-tu ici?”

Elle vit que le visage de la fille était tuméfié, qu’elle portait des cicatrices sur les épaules et elle essaya de ne pas penser à ce qu’ils avaient fait subir à cette pauvre fille. Elle attendit patiemment que ses balancements cessent.

“Je m’appelle Dierdre,” dit-elle. “Je suis là depuis… Je ne sais pas. Je pensais que cela faisait une lune mais j’ai perdu la notion du temps. Ils m’ont enlevée à ma famille vu que cette nouvelle loi les y autorise. J’ai essayé de résister et ils m’ont amenée ici.”

Dierdre regardait dans le vide comme si elle revivait les événements.

“Chaque jour ils ont de nouvelles tortures pour moi,” poursuivit-elle. “Au début c’était le fils, puis le père. Ils se servent de moi comme si j’étais une poupée et maintenant…. Je… Je ne suis plus rien.”

Elle regarda Kyra avec une intensité qui l’effraya.

“Je veux mourir,” implora Dierdre. “S’il-te-plaît, aide-moi à mourir.”

Kyra la regarda horrifiée.

“Ne dis pas ça,” répondit Kyra.

“J’ai essayé de prendre un couteau pour me tuer l’autre jour, mais il m’a échappé des mains. S’il-te-plaît. Je ferai n’importe quoi. Tue-moi.”

Choquée, Kyra secoua la tête.

“Écoute-moi,” dit Kyra en sentant une force monter en elle à la vue du désespoir de Dierdre. C’était la force de son père, la force de générations de guerriers qui courrait en elle. Et par-dessous tout, c’était également la force du dragon. Une force qu’elle ne savait pas en elle jusqu’à ce jour.

Elle attrapa Dierdre par les épaules et la regarda droit dans les yeux.

“Tu ne vas pas mourir,” dit Kyra d’un ton ferme. “Et ils ne vont pas te faire de mal. Tu me comprends? Tu vas vivre. Je m’en assurerai personnellement.”

Dierdre sembla se calmer en ressentant l’assurance de Kyra.

“Quoiqu’ils aient pu te faire,” poursuivit Kyra, “cela appartient au passé désormais. Tu seras bientôt libre, nous serons bientôt libres. Tu vas pouvoir refaire ta vie. Nous serons amies et je te protègerai. Tu m’entends?”

Dierdre la regarda d’un air interloqué, puis elle fit un signe de tête et se calma.

“Mais comment?” demanda Dierdre. “Tu ne comprends pas. Il n’y a aucune issue. Tu ne sais pas ce qu’ils sont.”

Elles sursautèrent lorsque la porte s’ouvrit en grand. Kyra observa le Seigneur Gouverneur s’approcher, suivi d’une dizaine d’hommes et d’un homme qui était sa copie conforme, le même nez proéminent et air hautain, peut-être dans la trentaine. Ce devait être son fils. Il avait le même ricanement que son père, le même visage stupide et la même attitude arrogante.

Ils traversèrent le dongeon et s’arrêtèrent près des barreaux. Leurs hommes s’approchèrent avec des torches et éclairèrent la cellule. Kyra découvrit pour la première fois sa cellule à la lumière et fut horrifiée de découvrir que le sol était recouvert de taches de sang. Elle ne voulait pas savoir combien de personnes l’avaient précédée, ni ce qui leur était arrivé.

“Amenez-la ici,” ordonna le Gouverneur à ses hommes.

Les portes de la cellule s’ouvrirent, les hommes pénétrèrent et Kyra se retrouva soudain sur ses pieds, les mains liées dans le dos, incapable de se libérer. Ils l’amenèrent devant le Seigneur Gouverneur qui la dévisagea de la tête aux pieds comme un insecte.

“Ne t’avais-je pas mise en garde?” dit-il doucement d’une voix grave et sinistre.

Kyra fronça les sourcils.

“La loi pandésienne vous autorise à prendre les jeunes filles pour femmes et non à en faire des prisonnières,” dit Kyra d’un air de défi. “Vous violez vos propres lois en me retenant prisonnière.”

Le Seigneur Gouverneur échangea un regard avec les autres et ils éclatèrent tous de rire.

“Ne t’inquiète pas,” dit-il en l’examinant, “Je vais faire de toi ma femme. De très nombreuses fois. Et mon fils également et toute autre personne que j’y autoriserai. Et lorsque j’en aurai fini avec toi, si nous ne t’avons pas encore tuée, je te laisserai croupir ici jusqu’à la fin de tes jours.”

Savourant ce moment, il sourit d’un air diabolique.

“En ce qui concerne ton père et ton peuple,” poursuivit-il, “J’ai changé d’avis: nous allons les tuer jusqu’au dernier. Ils ne seront bientôt plus qu’un lointain souvenir. Et j’ai bien peur que ce soit pire que cela: je m’assurerai que Volis soit effacé des livres d’histoire. Á l’heure où nous parlons une division entière de l’armée pandésienne est en approche pour venger mes hommes et détruire votre fort.”

Kyra se sentit bouillir d’indignation. Elle essaya désespérément de réunir le pouvoir qui l’avait aidée sur le pont, quel qu’il soit, mais à son grand désarroi, rien ne se passa. Elle se débattit de toutes ses forces mais ne réussit pas à se libérer.

“Tu as une sacrée volonté,” dit-il. “C’est parfait. Je vais me faire plaisir de briser cette volonté. Je vais me faire très plaisir.”

Il se retourna comme s’il allait partir et soudain, sans avertissement, il pivota et la frappa de toutes ses forces du revers de la main.

Elle ne s’attendait pas à ce geste et Kyra sentit le méchant coup lui pulvériser la mâchoire et l’envoyer rouler au sol près de Dierdre.

Sonnée et la mâchoire la faisant horriblement souffrir, Kyra resta allongée à les regarder s’éloigner. Ils quittèrent la cellule et la refermèrent derrière eux. Le Seigneur Gouverneur s’arrêta et la regarda au travers des barreaux.

“J’attendrai demain pour te torturer,” dit-il en souriant. “Je me suis rendu compte que mes victimes souffraient encore plus lorsqu’elles avaient une nuit complète pour penser à leurs souffrances futures.”

Il laissa échapper un rire atroce, ravi de son attitude et sortit du dongeon suivi de ses hommes. La massive porte de fer se referma sur eux, comme un cercueil sur son cœur.

CHAPITRE VINGT-SEPT

C’était le crépuscule et Merk marchait dans Whitewood. Ses jambes étaient fatiguées et son estomac grondait. Il essayait de garder l’espoir de finalement découvrir la Tour de Ur à l’horizon. Il essaya de se concentrer sur ce à quoi sa nouvelle vie allait ressembler une fois qu’il aurait atteint la tour, ce que cela lui ferait de devenir un Gardien et de tout recommencer à zéro.

Mais depuis qu’il avait croisé cette fille et entendu son histoire, il n’arrivait plus à se concentrer, cela le rongeait. Il voulait se sortir tout cela de la tête mais il n’y arrivait pas. Il était tellement persuadé qu’il s’était détourné de toute violence que s’il lui était venu en aide et avait tué ces hommes, alors il ne cesserait jamais de tuer. N’y aurait-il pas toujours un autre contrat, une autre cause à défendre encore et encore?

Merk poursuivait sa marche en frappant le sol de son bâton. Les feuilles craquaient sous ses pas, il était furieux. Pourquoi avait-il fallu qu’elle croise son chemin? Le bois était immense, ils auraient très bien pu ne jamais se croiser, pourquoi? Pourquoi la vie le mettait toujours dans ce genre de situations? Des situations qui le dépassaient.

Merk n’aimait pas prendre des décisions difficiles et il n’aimait pas avoir des doutes. Sa vie entière il avait toujours été sûr de tout et il considérait que cela faisait partie de ses points forts. Il avait toujours su qui il était. Mais à présent, il n’était plus sûr de rien. Il hésitait.

Il maudit les dieux de lui avoir fait rencontrer cette fille. De toute façon, pourquoi les gens ne s’occupaient-ils pas eux-mêmes de leurs problèmes? Pourquoi fallait-il toujours qu’ils fassent appel à ses services? Si cette fille et sa famille n’étaient pas capables de se défendre seuls, méritaient-ils de vivre? S’il leur venait en aide, d’autres prédateurs ne s’en prendraient-ils pas à eux tôt ou tard?

Non. Il ne pouvait pas leur venir en aide. Cela ne serait pas les aider. Les gens devaient apprendre à se défendre seuls.

Et peut-être qu’il y avait une raison qu’elle croise son chemin. Peut-être était-ce un test.

Merk releva les yeux vers le ciel, le crépuscule formait une fine couche colorée sur l’horizon qui se voyait à peine dans Whitewood et il se questionna sur ce dernier point.

Un test.

C’était un mot fort, une idée forte qu’il n’aimait pas vraiment. Il n’aimait pas ce qu’il ne comprenait pas bien et ne pouvait pas contrôler. C’était exactement ce en quoi un test consistait. Tandis qu’il continuait d’avancer en empalant les feuilles sur son bâton, Merk sentit que le monde qu’il s’était bâti avec soin était en train de s’effondrer. Avant, sa vie était facile. Mais à présent, il avait l’impression que sa vie était faite de questions gênantes et sans réponse. Il réalisait qu’il était plutôt facile d’être sûr de certaines choses dans la vie, mais se questionner sur ces choses n’était pas facile. Il venait de quitter un monde où tout était noir ou blanc, pour pénétrer dans un monde qui se déclinait en teintes de gris. Il était assailli par l’incertitude. Il ne comprenait pas quel genre de personne il était en train de devenir et cela le hantait plus que tout.

Merk arriva au sommet d’une colline et chercha à reprendre son souffle, épuisé. En atteignant le sommet, il s’arrêta et regarda le panorama autour de lui. Pour la première fois depuis qu’il avait commencé son voyage, il ressentit une lueur d’espoir. Il avait du mal à réaliser ce qu’il voyait.

Au loin, brillant sur l’horizon, se trouvait cet endroit légendaire et mythique: la Tour de Ur.

Nichée dans une petite clairière au milieu des bois sombres s’élevait une vieille tour ronde en pierre d’environ cinquante mètres de diamètre, à l’orée du bois. C’était la chose la plus ancienne qu’il eut jamais vue, plus ancienne encore que les châteaux dans lesquels il avait servi. Elle dégageait une aura mystérieuse et impénétrable. Il sentait que c’était un endroit mystique. Un endroit puissant.

Merk poussa un grand soupir de soulagement et d’épuisement. Il y était arrivé. La voir de ses yeux ressemblait à un rêve. Il avait enfin un endroit où aller dans ce monde, un endroit qu’il pourrait considérer comme chez lui. Il aurait une chance de recommencer sa vie, une chance de se repentir. Il allait devenir un Guetteur.

Il savait qu’il aurait dû être excité, qu’il aurait dû accélérer le pas pour terminer ce long voyage avant la nuit. Mais pourtant, bien qu’il le veuille au plus profond de lui-même, il n’arrivait pas à faire le premier pas. Il resta là, figé, hanté par quelque chose.

Merk pivota en regardant l’horizon autour de lui. Au loin, à contre-jour dans le soleil couchant, une fumée noire s’élevait dans le ciel. Ce fut comme s’il recevait un coup de poing dans le ventre. Il savait ce qui en était à l’origine: cette fille. Sa famille. Les meurtriers étaient en train d’incendier tout ce qu’ils possédaient.

En étudiant la façon dont la fumée montait, il comprit qu’elle n’avait pas encore atteint leur ferme. La fumée était encore dans les champs entourant la maison. Bientôt, les flammes atteindraient les bâtiments. Mais pour l’instant et pour quelques précieuses minutes encore, elle était en sécurité.

Merk fit craquer son cou, ce qu’il faisait à chaque fois qu’il était en proie à un conflit intérieur. Piétinant sur place et mal à l’aise, il n’arrivait pas à avancer. Il se retourna et lança un regard vers la Tour de Ur, la destination de ses rêves. Il savait qu’il aurait dû poursuivre. Il était arrivé. Il voulait se détendre et en profiter.

Mais pour la première fois de sa vie, un désir montait en lui. Une envie d’agir de façon égoïste, d’agir par simple envie de justice. Sans paiement ni récompense. Merk détestait ce sentiment.

Merk se pencha en arrière et poussa un hurlement, en conflit avec lui-même et avec le monde. Pourquoi? Après toutes ces années, pourquoi maintenant?

Puis, malgré tout le bon sens qu’il avait, il se détourna de la Tour et prit la direction de la ferme. Tout d’abord en marchant, puis en courant puis en allant le plus vite possible.

En courant ainsi, il sentit quelque chose lâcher au plus profond de son être. La Tour pouvait attendre. Il était temps que Merk fasse quelque chose de bien. Il était temps que ces meurtriers soient confrontés aux conséquences de leurs actes.

CHAPITRE VINGT-HUIT

Kyra était assise contre le mur de pierre froid. Ses yeux étaient rouges de sommeil et elle vit les premiers rayons de soleil passer au travers des barreaux en fer, éclairant la cellule d’une lumière pâle. Elle avait veillé toute la nuit comme le Seigneur Gouverneur l’avait prédit, retournant dans son esprit l’idée du terrible châtiment à venir. Elle médita sur ce qu’ils avaient fait à Dierdre et essaya d’écarter de son esprit les moyens que ces hommes immondes utiliseraient pour la briser.

Kyra envisagea des milliers de façons de résister, de s’échapper. Son esprit de guerrière refusait de céder, elle préférait encore mourir. Tandis qu’elle échafaudait des façons de se rebeller et de s’évader, elle ne put s’empêcher de ressentir du désespoir. Cet endroit était mieux gardé que n’importe quelle autre geôle qu’elle eut vue. Elle se trouvait au cœur du fort du Seigneur Gouverneur, une forteresse pandésienne, un complexe militaire immense qui renfermait des milliers de soldats. Elle était bien loin de Volis et même si elle arrivait à s’échapper, elle savait qu’elle ne réussirait jamais à rentrer sans qu’ils se lancent à sa poursuite et la tuent. Et en supposant que Volis soit encore là à son retour. Pire que tout, son père n’avait aucune idée du lieu où elle pouvait se trouver et il ne le saurait jamais. Elle était complètement seule.

“Tu n’as pas dormi?” demanda une voix douce qui la sortit de sa rêverie.

Kyra releva les yeux et découvrit Dierdre adossée au mur opposé, le visage baigné par la lumière matinale de l’aube. Elle était pâle et avaient de grosses cernes noires. Elle semblait complètement abattue et regardait Kyra avec des yeux creux.

“Je n’ai pas dormi non plus,” continua Dierdre. “J’ai pensé toute la nuit à ce qu’ils allaient te faire. La même chose qu’ils m’ont fait subir. Mais d’une certaine façon, cela me fait plus mal de savoir qu’ils vont s’en prendre à toi plutôt qu’à moi. Je suis déjà brisée. Il ne reste plus rien de ma vie. Mais toi, tu es encore parfaite.”

Kyra sentit sa terreur s’accroître en entendant ces mots. Elle ne pouvait pas imaginer les horreurs que sa nouvelle amie avait dû endurer et la voir dans cet état lui donnait encore plus envie de se battre.

“Il doit y avoir une autre solution,” dit Kyra.

Dierdre secoua négativement la tête.

“Il n’y a rien d’autre à espérer de cet endroit qu’une existence misérable. Et la mort.”

Soudain, elles entendirent le bruit de portes que l’on ouvrait brutalement dans le dongeon et Kyra se mit debout, prête à faire face à ce qui l’attendait, prête à se battre jusqu’à la mort s’il le fallait. Dierdre se mit debout d’un bond, courut jusqu’à elle et l’attrapa par le bras.

“Promets-moi une chose,” insista Dierdre.

Kyra vit son regard désespéré et elle acquiesça.

“Avant qu’ils ne te prennent,” dit-elle, “tue-moi. Étrangle-moi s’il le faut. Mais ne me laisse pas vivre ainsi plus longtemps. S’il-te-plaît. Je t’en prie.”

En la regardant, Kyra se sentit plus déterminée que jamais. Elle se débarrassa de sa pitié et de ses doutes. Elle sut à cet instant qu’elle devait survivre, si ce n’était pas pour sa propre personne, alors elle devait le faire pour Dierdre. Bien que la vie semble lugubre, elle ne pouvait pas s’avouer vaincue.

Les soldats approchaient, leurs bottes résonnaient dans les couloirs, leurs clefs tintaient et Kyra sut qu’il ne lui restait pas beaucoup de temps. Elle se retourna et attrapa fermement Dierdre par les épaules en la regarda droit dans les yeux.

“Écoute-moi,” l’implora Kyra. “Tu vas vivre. Tu me comprends bien? Tu ne vas pas seulement vivre mais tu vas t’échapper avec moi. Tu vas recommencer ta vie et tu auras une vie magnifique. Nous allons déchaîner notre vengeance sur les pourritures qui t’ont fait ça. Tu m’entends?”

Dierdre la regarda, hésitante.

“Il faut que tu sois forte,” insista Kyra en réalisant qu’elle parlait aussi pour elle-même. “La vie n’est pas pour les faibles. Mourir, abandonner, c’est ce que les faibles font. La vie c’est pour ceux qui sont forts. Veux-tu être faible et mourir? Ou veux-tu être forte et vivre?”

Kyra continua à la regarder d’une façon intense tandis que les guerriers entraient et que la lueur de leurs torches illuminait la cellule. Elle finit par avoir l’impression de voir quelque chose changer dans le regard de Dierdre. Cela ressemblait à une petite lueur d’espoir.

Les clefs tintèrent et la porte de la cellule s’ouvrit. Elle se retourna à l’approche des soldats. Des mains brutales et calleuses la saisirent par les poignets et Kyra fut projetée en dehors de la cellule tandis que la porte se refermait derrière elle. Elle se laissa traîner, elle devait conserver son énergie. Ce n’était pas le moment de luter. Elle devait les surprendre, attendre le moment parfait. Elle savait que même un ennemi puissant finissait toujours par avoir un moment de faiblesse.

Deux soldats l’immobilisaient et un homme qu’elle reconnut à peine passa par la porte de fer: le fils du Gouverneur.

Surprise, Kyra cligna des yeux.

“Mon père m’envoie te chercher,” dit-il en s’approchant, “mais je vais te prendre en premier. Bien sûr il ne sera pas content lorsqu’il s’en rendra compte mais que pourra-t-il bien faire une fois que ce sera fait?”

Le visage du fils se déforma en un sourire froid et diabolique.

Une terreur froide s’empara de Kyra et elle regarda cet homme complètement malade qui se léchait les lèvres en la regardant comme si elle n’était qu’un vulgaire objet.

“Tu vois,” dit-il en s’approchant et en commençant à enlever son manteau de fourrure, son souffle se matérialisant dans l’air froid de la cellule “mon père n’a pas besoin de savoir tout ce qui se passe dans son fort. Parfois, j’aime me servir en premier sur ce qui passe et ma chère tu es plutôt un beau spécimen. Je vais bien m’amuser avec toi. Puis je vais te torturer. Je te garderai en vie quand même, pour que j’ai quelque chose à lui amener.”

Il sourit et s’approcha tellement près qu’elle put sentir son haleine fétide.

“Toi et moi ma chère allons devenir très proches.”

Le fils fit signe aux gardes et elle fut surprise qu’ils relâchent leur étreinte et se retirent de part et d’autre de la salle pour lui laisser de l’espace.

Les mains libres, elle jeta un regard furtif autour d’elle pour évaluer ses chances. Il y avait les deux gardes chacun armés d’une longue épée ainsi que le fils, bien plus grand et large qu’elle. Elle n’aurait pas pu les dominer par la force même si elle avait été armée ce qui bien sûr n’était pas le cas.

Elle remarqua que ses armes – son arc, son carquois et son bâton – étaient posées contre le mur dans le recoin le plus éloigné. Son cœur s’accéléra. Que n’aurait-elle pas donné pour les avoir en main à cet instant.

“Haaa,” dit le fils en souriant. “Tu cherches tes armes. Tu crois encore que tu vas pouvoir t’en sortir. Je vois bien ton air de défi. Ne t’inquiète pas, tu seras bientôt brisée.”

Alors qu’elle ne s’y attendait pas le moins du monde, le fils la frappa brutalement du revers de la main, tellement fort qu’elle en eut le souffle coupé et qu’une terrible douleur se répandit sur l’ensemble de son visage. Kyra fit quelques pas en arrière et tomba à genoux, du sang coulant de sa bouche, la douleur cuisante la réveillant brutalement et résonnant dans ses oreilles et dans sa tête. Elle resta à quatre pattes, essayant de reprendre son souffle et réalisa que ce n’était qu’un avant-goût de ce qui allait suivre.

“Sais-tu comment nous nous y prenons pour dompter nos chevaux ma chère?” demanda le fils et se tenant au-dessus d’elle et en la regardant en souriant cruellement. Un garde lui lança le bâton de Kyra et sans même marquer un temps d’arrêt, il l’abattit violemment sur le dos exposé de Kyra.

Kyra hurla sous le coup de la douleur insoutenable et s’effondra face contre terre en ayant l’impression que tous les os de son corps étaient brisés Elle arrivait à peine à respirer et elle avait conscience que si elle ne réagissait pas rapidement, elle allait être mutilée à vie.

“Non!” hurla Dierdre en implorant depuis derrière les barreaux. “Ne lui faites pas de mal! Prenez-moi à sa place!”

Mais le fils l’ignora.

“Cela commence avec le bâton,” dit-il à Kyra. “Les chevaux sauvages résistent, mais si on les brise, encore et encore, si on les frappe sans aucune pitié, jour après jour, alors ils finissent tous par se soumettre. Et ils vous appartiennent. Il n’y a rien de mieux que d’infliger des souffrances à une autre créature, n’est-ce pas?”

Kyra sentit un mouvement et du coin de l’œil, elle le vit de nouveau lever le bâton avec un air sadique, prêt à lui assener un coup encore plus cruel.

Les sens de Kyra s’aiguisèrent et son monde ralentit. La même sensation qu’elle avait ressentie sur le pont resurgissait, une vague de chaleur familière qui partait de son plexus solaire et irradiait son corps entier. Elle se sentit emplie d’une énergie et encore plus puissante et rapide qu’elle aurait pu l’imaginer.

Des images défilèrent devant ses yeux. Elle se revit à l’entraînement avec les hommes de son père et se remémora leurs joutes interminables, comment elle avait appris à endurer la douleur et ne pas se laisser étourdir par elle ainsi que la façon d’affronter plusieurs assaillants à la fois. Anvin lui avait fait travailler cela des heures entières, jour après jour, jusqu’à ce qu’elle ait une technique parfaite et que cela fasse partie d’elle. Elle avait insisté pour que les hommes lui apprennent tout, même les leçons les plus dures et à présent tout lui revenait à l’esprit. Elle s’était entraînée pour pouvoir faire face à ce genre de situation.

Allongée au sol et ayant surmonté le choc de la douleur, une chaleur s’empara de son corps. Kyra releva les yeux vers le fils et ses instincts s’emparèrent d’elle. Elle mourrait, mais pas ici et pas aujourd’hui et certainement pas par la main de cet homme.

Une leçon lui revint en mémoire: Se retrouver à terre devant un adversaire peut être un avantage. Plus un homme est grand, plus il est vulnérable. Si tu es à terre, les genoux seront une cible facile. Balaye-les. Ils cèderont.

Alors que le bâton allait de nouveau s’abattre sur elle, Kyra prit soudain appui au sol en s’appuyant sur ses paumes et réussit à se soulever suffisamment du sol pour faire valser ses jambes rapidement et de façon précise en prenant pour cible les genoux de l’homme. Elle utilisa toutes ses forces et sentit avec satisfaction le point souple derrière les jambes.

Ses genoux cédèrent, il perdit l’équilibre et retomba sur le dos avec un bruit sourd. Le bâton lui échappa des mains et roula sur le sol. Elle n’en revenait pas que cela ait fonctionné. En tombant, sa tête heurta le sol et elle entendit son crâne se briser, elle était persuadée qu’elle venait de le tuer.

Mais il devait être invincible car il s’assit immédiatement en la regardant avec un regard dément prêt à lui sauter dessus.

Kyra n’attendit pas. Elle se remit debout et se précipita ver le bâton qui se trouvait à quelques mètres d’elle en sachant qu’une fois qu’elle l’aurait en main, elle aurait alors une vraie chance de rivaliser contre ces hommes. Mais alors qu’elle se dirigeait vers le bâton, le fils sauta vers elle pour lui attraper une jambe et l’empêcher d’avancer.

Kyra réagit rapidement, sa souplesse étant un avantage certain et elle rampa comme un chat par-dessus lui. Le fils n’arriva pas à l’attraper. Elle fit une roulade et réussit à se saisir de son bâton.

Elle tenait son bâton dans ses mains, tellement reconnaissante d’être de nouveau armée. Les deux gardes armés de leurs épées s’approchèrent d’elle et l’encerclèrent. Elle regarda vivement dans chaque direction comme un animal blessé se sentant acculé. Elle réalisa qu’elle avait de la chance que tout se soit déroulé aussi rapidement, lui laissant ainsi un peu de temps avant que les gardes ne soient de la partie.

Le fils se remit debout, essuya le sang qui lui coulait de la bouche du revers de la main et la fusilla du regard.

“Tu viens de faire la plus grosse erreur de ta vie,” dit-il. “Á présent je vais non seulement te torturer—”

Kyra en avait assez de lui et elle n’allait pas le laisser porter le premier coup. Avant même qu’il n’ait fini sa phrase, elle se jeta sur lui en levant son bâton et lui porta un coup rapide entre les yeux, comme un serpent. Ce fut un coup parfait, il hurla alors qu’elle lui cassait le nez, le bruit des os cassés résonant sourdement.

Il tomba à genoux en gémissant et portant les mains au visage.

Les deux gardes se jetèrent sur elle en abattant leurs épées sur sa tête. Kyra vit tournoyer son bâton et para un coup, déclenchant des étincelles qui illuminèrent la pièce puis se retourna immédiatement pour parer le second coup juste avant qu’elle ne soit touchée. Elle allait et venait, parant les coups les uns après les autres. Les coups s’enchaînaient tellement vite qu’elle avait à peine le temps de réagir.

L’un des gardes chercha à frapper top fort et Kyra entrevit une opportunité: elle leva son bâton et l’abattit directement sur son poignet exposé, l’écrasant et le forçant à lâcher son épée qui tomba au sol avec un bruit métallique. Kyra sauta de côté et décocha un coup sur la gorge du second garde qui tomba assommé, puis elle pivota et frappa de nouveau le premier garde mais au niveau de la tempe cette fois-ci. Le garde s’écroula au sol.

Kyra ne prit aucun risque: alors qu’un des deux gardes dos au sol essayaient de se relever, elle sauta dans les airs et abattit son bâton de toutes ses forces sur son plexus solaire. Lorsqu’il s’assit, elle lui donna un coup de pieds dans le visage, l’assommant une bonne fois pour toutes. Tandis que le second garde roulait sur le flanc en se tenant la gorge et essayant de se relever, Kyra le frappa à l’arrière de la tête et il retomba, assommé.

Kyra sentit des bras puissants l’attraper par derrière et elle réalisa que le fils était de retour dans le combat. Il essayait de l’écraser et de lui faire lâcher son bâton.

“Bien essayé,” lui chuchota-t-il à l’oreille, sa bouche tellement près qu’elle pouvait sentir son souffle chaud dans son cou.

Kyra eut un regain d’énergie et une force nouvelle monta en elle, suffisante pour qu’elle réussisse à se dégager de l’étreinte de l’homme en mettant ses bras devant elle et poussant avec ses coudes. Elle fit virevolter son bâton derrière elle à deux mains et visa l’entrejambe du fils.

Il poussa un grognement en relâchant la pression et tomba à genoux. Elle se retourna et le domina de toute sa hauteur. Il était enfin sans défense et leva les yeux vers elle, sous le choc d’une violente douleur.

“Dis bonjour à ton père de ma part,” dit-elle en levant son bâton et l’abattant de toutes ses forces sur sa tête.

Cette fois-ci, il finit par s’écrouler au sol, inconscient.

Reprenant son souffle et encore folle de rage, elle étudia la scène sous ses yeux: trois hommes particulièrement forts, immobiles au sol. Et tout cela était dû à une fille sans défense.

“Kyra!” cria une voix.

Elle se retourna en se souvenant de Dierdre. Sans perdre un instant, elle traversa la salle et s’empara des clefs à la ceinture d’un des gardes, déverrouilla la cellule. Dierdre se précipita dans ses bras et l’enlaça.

Kyra la repoussa et la regarda dans les yeux, cherchant à savoir si elle était mentalement prête à s’échapper.

“Il est temps,” dit Kyra d’un ton ferme. “Es-tu prête?”

Secouée, Dierdre regardait le carnage dans la salle.

“Tu l’as vaincu,” dit Dierdre en regardant les corps incrédule. “Je n’en reviens pas. Tu l’as vaincu.”

Kyra vit le changement dans le regard de Dierdre. La peur s’estompait et Kyra vit émerger une femme forte, une femme qu’elle n’avait pas décelée auparavant. De voir ses geôliers inconscients venait de changer quelque chose en elle et une force nouvelle montait en elle.

Dierdre s’avança vers une des épées au sol, la ramassa et s’approcha du fils qui était encore inconscient. Elle le regarda et se mit à ricaner.

“Voici pour tout ce que tu m’as fait,” dit-elle.

Elle leva l’épée de ses mains tremblantes et Kyra décela la bataille intérieure qui la faisait hésiter.

“Dierdre,” dit doucement Kyra.

Dierdre la regarda avec un chagrin intense sur le visage.

“Si tu fais cela,” dit doucement Kyra, “tu ne vaudras pas mieux que lui.”

Dierdre resta ainsi, les bras tremblants, aux prises d’un orage émotionnel, puis finalement elle baissa l’épée et la laissa tomber au sol.

Elle lui cracha au visage puis prit son élan et lui décocha un méchant coup de pieds dans le visage. Kyra commençait à se rendre compte que Dierdre était une personne bien plus forte qu’elle ne l’aurait pensé.

Elle regarda Kyra avec des yeux brillants, la vie et la personne qu’elle était avant revenant progressivement en elle.

“Allons-y,” dit Dierdre d’une voix plein de force.

*

Kyra et Dierdre sortirent du dongeon avec précipitation dans la faible lueur de l’aube. Elles se trouvaient au milieu d’Argos, la forteresse pandésienne qui servait de complexe militaire au Seigneur Gouverneur. Kyra cligna des yeux à la lumière. Cela était tellement bon de revoir la lumière du jour malgré la fraîcheur. Alors qu’elle reprenait ses esprits, elle réalisa qu’elles se trouvaient au centre d’un complexe protégé par un haut mur de pierre et une porte imposante. Les Hommes du Seigneur se réveillaient lentement et commençaient à rejoindre leurs postes tout autour des baraquements. Ils devaient être des milliers. Ils formaient une armée professionnelle et cet endroit ressemblait plus à une grande ville qu’un village.

Les soldats prenaient position sur les murs et guettaient l’horizon. Aucun d’entre eux ne regardait vers l’intérieur. Personne ne s’attendait à voir deux filles s’échapper d’ici et cela leur donnait un certain avantage. Il faisait encore suffisamment sombre pour qu’elles passent relativement inaperçues. Kyra regarda vers l’entrée bien gardée de l’autre côté de la cour et comprit que si elles avaient la moindre chance de sortir d’ici vivantes, c’était maintenant ou jamais.

Mais la cour était assez grande et elle savait qu’elles risquaient de ne pas y arriver. Et si elles se mettaient à courir, elles se feraient prendre.

“Là-bas!” dit Dierdre en pointant du doigt.

Kyra regarda et vit un cheval scellé de l’autre côté de la cour, avec un soldat à ses côtés qui le tenait par les rênes en leur tournant le dos.

Dierdre se tourna vers elle.

“Nous aurons besoin d’un cheval,” dit-elle. “C’est la seule façon.”

Kyra acquiesça, surprise de découvrir qu’elles avaient la même façon de penser et de voir que Dierdre était aussi perspicace. Kyra avait tout d’abord pensé que Dierdre serait une responsabilité pour elle mais elle se révélait être très intelligente, rapide et déterminée.

“Peux-tu le faire?” demanda Dierdre en regardant vers le soldat.

Kyra s’agrippa à son bâton et approuva.

Elles sortirent silencieusement de l’ombre en courant et traversèrent la cour en direction du soldat. Le cœur de Kyra battait très fort dans sa poitrine. Le soldat lui tournait le dos, chaque pas les rapprochait un peu plus en espérant que personne ne les verrait.

Kyra courut tellement vite qu’elle arrivait à peine à respirer. Elle faisait de son mieux pour ne pas glisser dans la neige. Elle ne ressentait pas le froid car l’adrénaline coulait dans ses veines.

Au moment où elles atteignirent le soldat, ce dernier les entendit et sursauta.

Mais Kyra attaquait déjà en levant son bâton et l’abattait directement sur son plexus solaire. Il grogna et tomba à genoux. Elle en profita pour faire tournoyer son bâton et l’abattit sur sa nuque. Il tomba inconscient face contre terre dans la neige.

Kyra enfourcha le cheval tandis que Dierdre sautait derrière elle. Elles talonnèrent toutes deux le cheval qui partit au galop.

Kyra sentit le vent froid hivernal dans ses cheveux tandis que le cheval traversait la cour enneigée, se dirigeant vers la porte au fond qui se trouvait peut-être à une centaine de mètres. Les soldats endormis sortirent de leur torpeur et se retournèrent.

“Allez!” hurla Kyra au cheval et le pressant d’accélérer, voyant l’entrée se rapprocher de plus en plus.

Une arche massive en pierre se trouvait devant elle, la herse était levée et permettait d’accéder à un pont. Kyra, le cœur battant, vit qu’au-delà se trouvait les terres. La liberté.

Elle talonna de nouveau le cheval de toutes ses forces lorsqu’elle vit que les soldats près de la sortie venaient de les remarquer.

“ARRÊTEZ-LESZ” hurla un soldat derrière elles.

Quelques soldats se précipitèrent vers de grosses manivelles en fer et Kyra les vit avec horreur se mettre à tourner et abaisser la herse. Kyra savait que si la herse se fermait avant qu’elles ne l’atteignent, leurs vies s’arrêteraient là. Elles ne se trouvaient qu’à une vingtaine de mètres et galopaient comme jamais. La herse, haute de dix mètres se baissait lentement, mètre par mètre.

“Baisse-toi autant que tu le peux!” cria-t-elle à Dierdre. Kyra s’allongea complètement sur la crinière de sa monture.

Le cœur de Kyra battait à tout rompre tandis qu’elles s’engageaient sous l’arche. La herse continuait de s’abaisser et était désormais tellement basse qu’elle dut se baisser autant qu’elle le put. Cela semblait tellement juste qu’elle n’était pas sûre qu’elles passeraient.

Au moment où elle était certaine de mourir, leur monture franchi la porte et la herse s’abattit derrière elles avec un grand bruit métallique. L’instant d’après, elles franchissaient le pont et au grand soulagement de Kyra, elles se retrouvèrent sous le ciel dégagé.

Des cors retentirent derrière elles et Kyra frémit en entendant une flèche siffler à son oreille.

Elle jeta un coup d’œil en arrière et vit que les Hommes du Seigneur prenaient place sur les remparts et les prenaient pour cibles. Elle fit faire des zigzags à sa monture en réalisant qu’elles étaient encore à portée de flèche et força le cheval à accélérer.

Elles progressaient, elles étaient peut-être à cinquante mètres au-delà du fort. La plupart des flèches n’allaient pas aussi loin. Mais soudain Kyra vit avec horreur une flèche se planter dans le flanc de sa monture qui rua immédiatement et les désarçonna toutes les deux.

Le monde de Kyra devint chaos. Elle tomba au sol et eut le souffle coupé par la chute. Le cheval passa près d’elle mais heureusement, ses sabots la ratèrent d’un centimètre.

Kyra se retrouva à quatre pattes, sonnée et vit Dierdre à côté d’elle. Elle releva la tête pour découvrir que la herse se relevait. Des centaines de soldats s’alignaient et dès que la voie fut dégagée, ils jaillirent du fort et se lancèrent à leur poursuite. C’était une vraie armée, prête à tuer. Elle fut surprise de voir la rapidité à laquelle ils s’étaient rassemblés mais c’est alors qu’elle réalisa qu’ils avaient commencé à se réunir dès l’aube pour attaquer Volis.

Maintenant sur ses pieds, Kyra regarda le cheval mort. Une vaste plaine s’ouvrait devant elle et elle savait que finalement, son heure était venue.

CHAPITRE VINGT-NEUF

Aidan pénétra dans la chambre de son père avec impatience. Léo se suivait. Il avait une prémonition que quelque chose clochait. Il avait cherché sa sœur Kyra dans tout le fort et avait vérifié tous ses repères favoris: l’armurerie, la forge, la Porte du Combattant et pourtant elle restait introuvable. Il avait une étroite connexion avec Kyra et ce, depuis sa naissance. Elle n’avait pas assisté au festin et cela ne lui ressemblait pas.

Le plus inquiétant était que Léo n’était pas avec elle, ce qui n’arrivait jamais. Aidan s’était occupé de Léo. Le loup essayait clairement de lui dire quelque chose, mais la communication était impossible. Il se contentait de rester auprès d’Aidan et ne le quittait pas d’un pouce.

Aidan avait eu l’estomac noué durant tout le festin et n’avait pas quitté la porte de la salle des yeux. Il avait essayé d’en parler à son père au cours du repas mais Duncan était entouré par tellement d’hommes et ils semblaient tous tellement absorbés dans leur conversation sur la bataille à venir que personne n’avait fait attention à lui.

Ayant veillé toute la nuit, Aidan avait attendu les premières lueurs de l’aube pour guetter tout signe de sa sœur depuis la fenêtre. Rien. Il était sorti en trombe de sa chambre, avait descendu le long couloir, était passé devant tous les hommes de son père et était rentré dans la chambre de Kyra sans même frapper.

Mais son cœur s’était serré en découvrant son lit vide, encore intact de la veille. Il avait alors été persuadé que quelque chose d’anormal se passait.

Aidan était ressorti et avait de nouveau parcouru tous les couloirs jusqu’à la chambre de son père. Maintenant qu’il se trouvait devant la grande porte gardée par deux gardes, il n’hésita pas un instant.

“Ouvrez la porte!” dit Aidan avec un ton urgent.

Les gardes se regardèrent, hésitants.

“Ce fut une longue nuit garçon,” dit un garde. “Ton père ne va pas être très content que tu le réveilles.”

“La bataille pourrait avoir lieu aujourd’hui,” dit le second garde. “Il a besoin de repos.”

“Je ne le répèterai pas,” insista Aidan.

Ils le regardèrent d’un air sceptique et incapable d’attendre plus longtemps, Aidan se précipita sur la porte et se mit à frapper avec le heurtoir.

“Hé garçon!” dit l’un des gardes.

Puis réalisant à quel point il était déterminé, l’autre garde finit par dire, “Très bien mais dans ce cas tu assumes les conséquences. Et le loup reste là.”

Léo grogna et le garde entrouvrit la porte à contrecœur, juste assez pour qu’Aidan puisse s’y glisser et referma la porte derrière lui.

Aidan courut jusqu’au lit de son père et le trouva endormi au milieu de ses fourrures, ronflant, une serveuse à moitié nue à ses côtés. Il attrapa son père par les épaules et le secoua jusqu’à ce qu’il finisse par ouvrir les yeux. Son père le regarda d’un ait fier comme s’il allait le gifler mais Aidan était bien décidé à ne pas se laisser impressionner.

“Réveille-toi père!” insista Aidan. “Kyra a disparu!”

Son père eut tout d’abord l’air perdu puis le regarda avec des yeux rouges de sommeil et à moitié endormi.

“Disparu?” dit-il d’une voix grave et enrouée. “Que veux-tu dire?”

“Elle n’est pas revenue à sa chambre hier soir. Quelque chose lui est arrivé. J’en suis certain. Alerte tous tes hommes!”

Son père s’assit dans le lit, cette fois bien réveillé. Il se frotta le visage.

“Je suis sûre que ta sœur va bien,” dit-il. “Elle s’en sort toujours. Elle a survécu à une rencontre avec un dragon. Crois-tu qu’une petite tempête de neige l’ait emportée? Elle est juste quelque part où tu ne peux pas la trouver. Elle aime bien se promener seule. Ҫa suffit maintenant. Va-t’en avant que je ne te mette une bonne fessée.”

Mais rouge de colère et déterminé, Aidan ne bougea pas.

“Si tu ne veux pas la chercher, moi je le ferai,” hurla-t-il en sortant de la chambre en courant, espérant lui avoir fait prendre conscience de la situation.

*

Aidan se tenait en dehors de Volis accompagné de Léo. Il se tenait fièrement sur le pont et contemplait l’aube qui éclairait la campagne. Il scrutait l’horizon à la recherche d’un signe de Kyra, espérant la voir revenir. Son pressentiment se renforça. Il avait passé les dernières heures à réveiller tout le monde dans le château, de ses frères au boucher, en leur demandant s’ils l’avaient vue. Au final, l’un des hommes de son père lui avait dit l’avoir vue pour la dernière fois se diriger avec Maltren en direction du Bois des Épines.

Aidan avait passé le fort au peigne fin à la recherche de Maltren mais on lui avait dit qu’il était parti pour sa chasse matinale. Il se tenait donc là, attendant le retour de Maltren, impatient de le confronter et de découvrir ce qu’il était arrivé à sa sœur.

De la neige à mi-tibia, Aidan patientait, tremblant de froid sans y prêter attention, les mains sur les hanches. Il attendit, encore et encore jusqu’à ce qu’il finisse par voir apparaître une silhouette à l’horizon, galopant et portant l’armure des hommes de son père, un dragon dessiné sur le plastron. Il reconnut Maltren.

Ce dernier galopait en direction du fort, un cerf accroché sur la croupe de sa monture. Alors qu’il s’approchait, il remarqua son regard désapprobateur. Il regarda Aidan de haut et s’arrêta à contrecœur devant lui.

“Ôte-toi de mon chemin garçon!” lui cria Maltren. “Tu me barres la route.”

Mais Aidan ne bougea pas, décidé à lui faire face.

“Où est ma sœur?” demanda Aidan.

Maltren le regarda et il découvrit une lueur de surprise et d’hésitation sur son visage.

“Comment pourrai-je le savoir?” aboya-t-il. “Je suis un guerrier. Je ne m’occupe pas des vagabondages des filles.”

Aidan ne bougea pas.

“On m’a dit qu’elle a été aperçue pour la dernière fois en ta compagnie. Où est-elle?” répéta-t-il d’un ton plus ferme.

Aidan était impressionné par le ton autoritaire de sa propre voix qui lui rappelait celle de son père, bien qu’il soit trop jeune et n’ait pas encore ce ton grave qu’il lui tardait d’avoir.

Il dut toucher un point sensible car Maltren descendit lentement de cheval, le regard plein de colère et d’exaspération et s’approcha d’Aidan d’une façon menaçante. Son armure grinçait. Alors qu’il s’approchait, Léo se mit à grogner de façon tellement méchante que Maltren s’arrêta à quelques pas en regardant le loup puis Aidan.

Il ricana à l’attention d’Aidan qui suait à grosses gouttes et bien qu’il essayât de la cacher, Aidan dut reconnaître qu’il avait peur. Il remercia Dieu d’avoir Léo auprès de lui.

“Connais-tu le châtiment pour oser défier l’un des hommes de ton père?” demanda Maltren d’une voix sinistre.

“C’est mon père,” fit remarquer Aidan. “De même que Kyra est sa fille. Dis-moi où elle se trouve?”

Aidan tremblait intérieurement mais n’était pas décidé à baisser les bras, pas en sachant que Kyra était en danger.

Maltren regarda aux alentours, vérifiant si personne ne les regardait. Satisfait qu’ils soient seuls, il se pencha en avant en souriant et dit:

“Je l’ai vendue aux Hommes du Seigneur, pour un excellent prix. C’était une traîtresse et une fauteuse de troubles, tout comme toi.”

N’en croyant pas ses oreilles, les yeux d’Aidan s’écarquillèrent, furieux de cette traîtrise.

“Et en ce qui te concerne,” dit Maltren en l’attrapant par sa chemise et l’attirant à lui. Le cœur d’Aidan s’arrêta lorsqu’il le vit retirer son poignard de sa ceinture. “Sais-tu combien de garçons meurent dans ces douves chaque année? C’est très malheureux. Ce pont est tellement glissant et les rives sont si pentues. Personne ne soupçonnera jamais que ce n’était pas un accident.”

Aidan se débattit mais la poigne de Maltren était trop puissante. Il sentit la panique s’emparer de lui en comprenant qu’il allait mourir.

Léo grogna et sauta sur Maltren en lui plantant les crocs dans le mollet. Maltren relâcha Aidan et leva son poignard pour planter le loup.

“NON!” hurla Aidan.

Un cor retentit suivit du bruit de chevaux au galop sortant par la porte. Maltren s’arrêta le poignard encore dans les airs. Aidan se retourna et fut soulagé de voir son père et ses deux frères approcher, suivis d’une dizaine d’hommes qui pointaient déjà leurs arcs sur la poitrine de Maltren.

Aidan se libéra et Maltren se retrouva seul, la peur s’emparant de lui pour la première fois. Le poignard à la main, il était pris sur le coup. Aidan claqua des doigts et Léo battit en retraite.

Duncan descendit de cheval et s’avança avec ses hommes. Aidan se tourna vers eux.

“Tu vois Père! Je te l’avais dit! Kyra a disparu. Et Maltren l’a trahie, il m’a dit qu’il l’avait vendue au Seigneur Gouverneur!”

Duncan s’approcha et un silence pensant se fit. Maltren lança un regard nerveux par-dessus son épaule en direction de son cheval, comme s’il envisageait de s’échapper, mais des hommes s’avancèrent et se saisirent des rênes.

Visiblement nerveux, Maltren regarda Duncan.

“Tu t’apprêtais à t’en prendre à mon fils, n’est-ce pas?” dit son père en lançant un regard froid comme la pierre à Maltren.

Ce dernier déglutit, ne sachant que répondre.

Duncan leva lentement son épée et la pointa sur la gorge de Maltren, la mort dans les yeux.

“Tu vas nous mener à ma fille,” dit-il, “et ce sera le dernière chose que tu feras avant que je ne te tue.”

CHAPITRE TRENTE

Kyra et Dierdre courraient dans les plaines enneigées, haletantes et glissant sur la glace. Elle courrait du plus vite qu’elle le pouvait dans le froid matin, de la condensation sortait de sa bouche, le froid lui brûlait les poumons, ses mains étaient engourdies et serraient désespérément son bâton. Le grondement de milliers de chevaux chargeant derrière elles empli l’air. Elle risqua un regard en arrière et regretta immédiatement son geste: à l’horizon, les Hommes du Seigneur chargeaient. Ils étaient des milliers à se diriger droit sur elles. Elle savait que cela ne servait à rien de courir. Il n’y avait aucun abri à l’horizon, rien que de vastes plaines. Aucun espoir.

Et pourtant, poussées par l’instinct de survie, elles courraient.

Kyra glissa et tomba tête la première dans la neige. Le souffle coupé, elle sentit immédiatement une main qui l’attrapait par le bras et la remettait debout. Elle regarda Dierdre qui l’aidait à se remettre debout.

“Tu ne peux pas t’arrêter maintenant!” dit Dierdre. “Tu ne m’as pas abandonnée, je ne te laisserai pas tomber. Allez!”

Kyra fut surprise t’entendre ce ton autoritaire et confiant dans la voix de Dierdre, comme si elle venait de renaître depuis qu’elles étaient sorties de prison. Malgré les circonstances, sa voix était remplie d’espoir.

Kyra se remit à courir, elles tanguaient toutes les deux et finirent par arriver au sommet d’une colline. Elle essaya de ne pas penser à ce qui allait se passer lorsque cette armée les rattraperait, lorsqu’ils atteindraient Volis et assassineraient tous son peuple. Mais Kyra avait été entraînée pour ne pas abandonner, même si les chances semblaient être contre elle.

Elles se retrouvèrent au sommet de la colline et Kyra fut figée sur place, stupéfaite de la vue qu’elle avait sous les yeux. D’où elle se trouvait, elle pouvait voir toute la campagne, le grand plateau devant elle et son cœur sauta dans sa poitrine lorsqu’elle aperçut son père et une centaine d’hommes qui chevauchaient vers elles. Elle n’en revenait pas: ils venaient à son secours. Tous ces hommes avaient parcouru tout ce chemin et venaient risquer leur vie dans une mission suicidaire rien que pour elle.

Kyra éclata en sanglots, submergée d’amour et de reconnaissance envers son peuple. Ils ne l’avaient pas oubliée.

Kyra courut à leur rencontre. En s’approchant, elle vit la tête sectionnée de Maltren accrochée à son cheval. Elle comprit ce qu’il s’était passé: ils avaient découvert sa trahison et étaient venus à son secours. Son père semblait aussi surpris qu’elle de la voir ainsi courir à découvert. Il ne s’attendait probablement pas à ce qu’elle réussisse à s’échapper du fort.

Ils s’arrêtèrent et son père descendit de cheval, se précipitant à sa rencontre et la serrant fort dans ses bras. En sentant ses bras puissants l’étreindre, elle se sentit immédiatement soulagée, elle eut l’impression que tout pouvait redevenir normal même si cela semblait bien improbable. Elle n’avait jamais été aussi fière de son père qu’en ce moment.

L’expression de son père changea brusquement, son visage redevenant grave lorsqu’il regarda par-dessus son épaule et découvrit la grande armée des Hommes du Seigneur qui atteignait le sommet de la colline.

Il lui fit signe de prendre un cheval et en désigna un autre à Dierdre.

“Ton cheval t’attend,” dit-il en montrant un bel étalon blanc. “Tu te battras à nos côtés à partir de maintenant.”

N’ayant plus le temps de discuter davantage, Kyra et son père enfourchèrent immédiatement leurs chevaux. Elle rejoignit les rangs de ses hommes et tous firent face à l’horizon. Devant elle au loin, elle aperçut les Hommes du Seigneur qui recouvraient toute la colline. Ils étaient des milliers et eux, une petite centaine. Toutefois, les hommes de son père avaient fière allure et aucun d’eux ne chercha à battre en retraite.

“HOMMES!” cria son père de sa voix puissante. “NOUS NOUS BATTONS POUR L’ÉTERNITÉ!”

Ils poussèrent un cri retentissant, firent sonner leurs cors et chargèrent comme un seul homme à la rencontre de leur ennemi.

Kyra savait que cela était suicidaire. Derrière le millier d’Hommes du Seigneur, un autre millier d’hommes les attendait, puis encore un autre millier. Son père le savait également, ses hommes aussi, mais personne n’hésita. Ils ne se battaient pas pour leurs terres mais pour ce qu’ils avaient de plus précieux: leur existence. Leur droit de vivre en tant qu’hommes libres. La liberté était plus importante que leur vie et bien qu’ils y trouvent tous la mort, ils mourraient au moins de la façon qu’ils avaient choisie: en tant qu’hommes libres.

Tandis que Kyra chevauchait aux côtés de son père, d’Anvin, de Vidar et d’Arthfael, elle se sentait exaltée, submergée par une vague d’adrénaline. Dans cette brume, elle vit sa vie défiler devant ses yeux. Elle vit toutes les personnes qu’elle avait connues et aimées, les endroits où elle avait été, la vie qu’elle avait eue et sut que tout cela allait bientôt prendre fin. Les deux armées se rapprochaient et elle vit l’horrible visage du Seigneur Gouverneur qui menait l’assaut. Elle ressentit une colère nouvelle envers Pandésia. Ses veines brûlaient d’envie de vengeance.

Kyra ferma les yeux et fit un dernier vœu.

Si la prophétie est vraie et que je doive devenir une grande guerrière, faites que je me révèle maintenant. Si j’ai réellement un pouvoir spécial, montrez-le-moi maintenant. Faites-le surgir. Laissez-moi écraser mes ennemis. Juste cette fois-ci, en ce jour. Faites que justice soit faite.

Kyra rouvrit les yeux et entendit soudain un cri strident atroce déchirer l’air. Cela lui fit dresser les poils de la nuque et elle releva les yeux vers le ciel. Ce qu’elle y découvrit lui coupa le souffle.

Théos.

L’immense dragon volait et plongeait vers elle en la regardant de ses grands yeux jaunes et brillants. Les yeux qu’elle avait vus dans ses rêves et dans ses songes éveillés. C’étaient les mêmes yeux qu’elle ne pouvait sortir de son esprit. Elle avait toujours su qu’elle reverrait ces yeux un jour.

Son aile avait guéri et Théos descendit ses griffes vers sa tête, comme pour la tuer.

Kyra vit tous les hommes de son père bouche-bée de terreur, se baisser, prêts à mourir. Mais elle n’avait pas peur. Elle ressentait toute la puissance du dragon et fut cette fois certaine qu’elle ne formait qu’un avec le dragon.

Émerveillée, Kyra regarda Théos s’approcher d’elle. Ses ailes étaient tellement larges qu’elles lui cachaient le soleil. Il poussa un méchant cri strident qui terrifia tous les hommes. Il s’approcha extrêmement près puis prit de nouveau de la hauteur au dernier moment, ses griffes frôlèrent leurs têtes.

Kyra se retourna et regarda Théos monter haut dans le ciel puis faire demi-tour. Cette fois-ci, il se précipita sur les Hommes du Seigneur d’une façon menaçante.

Il ouvrit grand la gueule, survola les hommes de son père et se dirigea droit vers les Hommes du Seigneur comme s’il voulait être le premier à se battre.

Kyra observa la scène, émerveillée. Le dragon s’approchait de l’ennemi et le visage du Seigneur Gouverneur passa d’un air arrogant à la terreur. Tous leurs visages exprimaient la plus pure terreur. Ils avaient fini par réaliser ce qui allait leur arriver. La vengeance.

Théos ouvrit la gueule et un souffle de feu surgit accompagné d’un grand sifflement. Un torrent de flammes illumina le petit matin. Le hurlement des hommes emplit les airs tandis que l’incendie se répandait dans les rangs de l’armée, tuant les rangs d’hommes les uns après les autres.

Le dragon poursuivit son œuvre, volant, décrivant de grands cercles, déversant son souffle incendiaire, décimant l’ennemi jusqu’au dernier homme. Il ne resta bientôt plus que des tas de cendres là où se trouvaient précédemment des hommes sur leur monture.

Kyra observa la scène comme si elle se trouvait dans un rêve. C’était comme regarder son destin se dévoiler sous ses yeux. Elle sut à ce moment qu’elle était différente, spéciale. Le dragon était venu rien que pour elle.

Il n’y avait plus de retour en arrière possible désormais: les Homme du Seigneur étaient morts. Pandésia avait été attaqué et c’était Escalon qui avait porté le premier coup.

Le dragon atterrit devant eux, au milieu du champ de cendre tandis qu’elle et les hommes l’observaient, émerveillés. Mais Théos n’avait d’yeux que pour Kyra. Ses yeux jaunes et brillants la fixaient intensément. Il leva les ailes, les étira et poussa un cri perçant, un cri abominable emplit de rage qui sembla résonner dans tout l’univers.

Le dragon savait.

L’heure de la Grande Guerre avait sonné.

Á PARAÎTRE PROCHAINEMENT!
Livre #2 de Rois et Sorciers
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ROIS ET SORCIERS
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L’ANNEAU DU SORCIER
LA QUETE DES HEROS (Livre #1)
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TRANSFORMATION (Livre #1)
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TRAHISON (Livre #3)
PREDESTINATION (Livre #4)
DESIR (Livre #5)
FIANCEE (Livre #6)
PROMESSE (Livre #7)
TROUVEE (Livre #8)
RESURRECTION (Livre #9)
DESIREE (Livre #10)
CONDAMNATION (Livre #11)
Au sujet de Morgan Rice

Morgan Rice est l’auteur de best-sellers #1 de USA Today et l’auteur de la série d’épopée fantastique L’ANNEAU DU SORCIER de dix-sept livres; de la série à succès #1 MEMOIRES D’UNE VAMPIRE comprenant onze livres (en cours);  de la série à succès #1 LA TRIOLOGIE DES RESCAPES, un thriller post-apocalyptique de deux livres (en cours) ainsi que de la nouvelle série d’épopée fantastique ROIS ET SORCIERS. Les livres de Morgan sont disponibles en format audio et papier; et ont été traduits dans plus de 25 langues.

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