Kitobni o'qish: «Le Visage de la Mort»
LE VISAGE DE LA MORT
(LES MYSTÈRES DE ZOE PRIME — TOME 1)
B L A K E P I E R C E
Blake Pierce
Blake Pierce a été couronné meilleur auteur et bestseller d'après USA Today pour Les Enquêtes de RILEY PAIGE - seize tomes (à suivre), la Série Mystère MACKENZIE WHITE - treize tomes (à suivre) ; Les Enquêtes d'AVERY BLACK - six tomes ; Les Enquêtes de KERI LOCKE - cinq tomes ; RILEY PAIGE - LA GENESE - cinq tomes (à suivre) ; la Série Mystère KATE WISE - six tomes (à suivre) ; la Série Thriller Psychologique CHLOE FINE - cinq tomes (à suivre) ; la Série Thriller Psychologique JESSIE HUNT - cinq tomes (à suivre) ; la Série Thriller Psychologique FILLE AU PAIR - deux tomes (à suivre) et Les Enquêtes de ZOE PRIME - deux tomes (à suivre)
Lecteur passionné, fan de thriller et romans à suspense depuis son plus jeune âge, Blake adore vous lire, rendez-vous sur www.blakepierceauthor.com – Restons en contact !
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LIVRES PAR BLAKE PIERCE
LES MYSTÈRES DE ADÈLE SHARP
LAISSÈ POUR MORT (Volume 1)
CONDAMNÈ À FUIR (Volume 2)
CONDAMNÈ À SE CACHER (Volume 3)
LA FILLE AU PAIR
PRESQUE DISPARUE (Livre 1)
PRESQUE PERDUE (Livre 2)
PRESQUE MORTE (Livre 3)
LES MYSTÈRES DE ZOE PRIME
LE VISAGE DE LA MORT (Tome 1)
LE VISAGE DU MEURTRE (Tome 2)
LE VISAGE DE LA PEUR (Tome 3)
SÉRIE SUSPENSE PSYCHOLOGIQUE JESSIE HUNT
LA FEMME PARFAITE (Volume 1)
LE QUARTIER IDÉAL (Volume 2)
LA MAISON IDÉALE (Volume 3)
LE SOURIRE IDÉALE (Volume 4)
LE MENSONGE IDÉALE (Volume 5)
SÉRIE SUSPENSE PSYCHOLOGIQUE CHLOE FINE
LA MAISON D’À CÔTÉ (Volume 1)
LE MENSONGE D’UN VOISIN (Volume 2)
VOIE SANS ISSUE (Volume 3)
LE VOISIN SILENCIEUX (Volume 4)
DE RETOUR À LA MAISON (Volume 5)
SÉRIE MYSTÈRE KATE WISE
SI ELLE SAVAIT (Volume 1)
SI ELLE VOYAIT (Volume 2)
SI ELLE COURAIT (Volume 3)
SI ELLE SE CACHAIT (Volume 4)
SI ELLE S’ENFUYAIT (Volume 5)
SI ELLE CRAIGNAIT (Volume 6)
LES ORIGINES DE RILEY PAIGE
SOUS SURVEILLANCE (Tome 1)
ATTENDRE (Tome 2)
PIEGE MORTEL (Tome 3)
ESCAPADE MEURTRIERE (Tome 4)
LA TRAQUE (Tome 5)
LES ENQUÊTES DE RILEY PAIGE
SANS LAISSER DE TRACES (Tome 1)
RÉACTION EN CHAÎNE (Tome 2)
LA QUEUE ENTRE LES JAMBES (Tome 3)
LES PENDULES À L’HEURE (Tome 4)
QUI VA À LA CHASSE (Tome 5)
À VOTRE SANTÉ (Tome 6)
DE SAC ET DE CORDE (Tome 7)
UN PLAT QUI SE MANGE FROID (Tome 8)
SANS COUP FÉRIR (Tome 9)
À TOUT JAMAIS (Tome 10)
LE GRAIN DE SABLE (Tome 11)
LE TRAIN EN MARCHE (Tome 12)
PIÉGÉE (Tome 13)
LE RÉVEIL (Tome 14)
BANNI (Tome 15)
MANQUE (Tome 16)
UNE NOUVELLE DE LA SÉRIE RILEY PAIGE
RÉSOLU
SÉRIE MYSTÈRE MACKENZIE WHITE
AVANT QU’IL NE TUE (Volume 1)
AVANT QU’IL NE VOIE (Volume 2)
AVANT QU’IL NE CONVOITE (Volume 3)
AVANT QU’IL NE PRENNE (Volume 4)
AVANT QU’IL N’AIT BESOIN (Volume 5)
AVANT QU’IL NE RESSENTE (Volume 6)
AVANT QU’IL NE PÈCHE (Volume 7)
AVANT QU’IL NE CHASSE (Volume 8)
AVANT QU’IL NE TRAQUE (Volume 9)
AVANT QU’IL NE LANGUISSE (Volume 10)
AVANT QU’IL NE FAILLISSE (Volume 11)
AVANT QU’IL NE JALOUSE (Volume 12)
AVANT QU’IL NE HARCÈLE (Volume 13)
LES ENQUÊTES D’AVERY BLACK
RAISON DE TUER (Tome 1)
RAISON DE COURIR (Tome2)
RAISON DE SE CACHER (Tome 3)
RAISON DE CRAINDRE (Tome 4)
RAISON DE SAUVER (Tome 5)
RAISON DE REDOUTER (Tome 6)
LES ENQUETES DE KERI LOCKE
UN MAUVAIS PRESSENTIMENT (Tome 1)
DE MAUVAIS AUGURE (Tome 2)
L’OMBRE DU MAL (Tome 3)
JEUX MACABRES (Tome 4)
LUEUR D’ESPOIR (Tome 5)
SOMMAIRE
PROLOGUE
CHAPITRE UN
CHAPITRE DEUX
CHAPITRE TROIS
CHAPITRE QUATRE
CHAPITRE CINQ
CHAPITRE SIX
CHAPITRE SEPT
CHAPITRE HUIT
CHAPITRE NEUF
CHAPITRE DIX
CHAPITRE ONZE
CHAPITRE DOUZE
CHAPITRE TREIZE
CHAPITRE QUATORZE
CHAPITRE QUINZE
CHAPITRE SEIZE
CHAPITRE DIX-SEPT
CHAPITRE DIX-HUIT
CHAPITRE DIX-NEUF
CHAPITRE VINGT
CHAPITRE VINGT-ET-UN
CHAPITRE VINGT-DEUX
CHAPITRE VINGT-TROIS
CHAPITRE VINGT-QUATRE
CHAPITRE VINGT-CINQ
CHAPITRE VINGT-SIX
CHAPITRE VINGT-SEPT
CHAPITRE VINGT-HUIT
ÉPILOGUE
PROLOGUE
Linda se carra dans son siège, essayant de trouver une position confortable sur les vieux coussins usés. Le siège, qui avait supporté le poids d’innombrables employés de station-service au cours des quinze ou vingt dernières années, était en aussi bon état que le reste de l’endroit.
Elle avait un siège au moins. Et la télévision, même si elle était minuscule et si vieille qu’elle parvenait à peine à discerner les visages au milieu des interférences sur l’écran.
Linda soupira et tapota plusieurs fois le côté de la télévision afin d’essayer de rendre l’image plus nette. Elle attendait que sa série favorite commence et elle voulait au moins pouvoir distinguer quel personnage était lequel.
Au moins, il était peu probable qu’elle soit dérangée. Cette partie de l’ouest du Missouri n’était pas vraiment très fréquentée et elle restait parfois des heures sans voir le moindre clients. Il n’y avait aucun résident à plusieurs kilomètres à la ronde et la route avait été supplantée par une nouvelle autoroute qui permettait aux gens d’atteindre leur destination sans avoir à faire trop de détours. Ce n’était probablement plus qu’une question de temps avant que la station ne ferme, alors Linda profitait de sa tranquillité tant qu’elle le pouvait encore.
Le générique de sa série retentit, toujours aussi rassurant et familier malgré le son de mauvaise qualité qui lui donnait un côté métallique. Linda se tortilla de nouveau contre le dossier, essayant de se mettre le plus à l’aise possible, et prit un paquet de chips du présentoir derrière elle.
— Oh, Loretta, dit le personnage à l’écran. Comment as-tu pu me faire ça ? Ne sais-tu pas que nous sommes…
Le dialogue fut noyé par le carillon de la cloche au-dessus de la porte. Linda sauta sur ses pieds, trébuchant presque dans sa tentative pour donner l’impression qu’elle était attentive. Elle fourra d’un air coupable le paquet de chips ouvert sur une étagère sous le comptoir.
— Salut, dit le client en souriant.
Il semblait amusé, mais amical, presque comme s’ils partageaient une blague entre eux deux.
— Euh, est-ce que je pourrais utiliser vos toilettes ?
Il était plutôt agréable. C’était un homme mince à l’apparence d’un jeune garçon. Il devait avoir trente ans grand maximum. Linda l’apprécia immédiatement. Elle avait une espèce de sixième sens en ce qui concernait les clients. Elle savait toujours au premier coup d’œil s’ils allaient lui causer des ennuis ou non.
— Désolée, mon chou, dit-elle. Les toilettes sont réservées aux clients.
— Oh, dit-il.
Il fouilla la pièce du regard. Il y avait un présentoir de bonbons bon marché près du comptoir qui servait à attirer les enfants qui chercheraient ensuite à attirer l’attention de leurs parents.
— Je vais acheter ces bonbons.
Il prit un paquet de bonbons en sucre dur et le jeta délicatement sur le comptoir, juste devant elle. Il fouilla dans sa poche pour en sortir quelques pièces et le compte exact suivi le paquet.
— Et voilà, monsieur, dit Linda en poussant une des clés des toilettes vers lui. Les toilettes sont juste derrière le bâtiment. Vous n’avez qu’à sortir et faire le tour.
— Oh, merci, dit l’homme, prenant la clé et la tapotant contre son pouce tout en regardant le parking. Mais, euh. Est-ce que cela vous dérangerait de me montrer où c’est ?
Linda hésita. Sa série avait commencé et elle en avait déjà raté une bonne partie. Et bien qu’elle trouvât cet homme parfaitement gentil et normal — même beau, si elle avait eu dix ou quinze ans de moins — un petit doute tenace la taraudait. Devrait-elle vraiment abandonner le comptoir et lui montrer les toilettes ? Partir seule, dans le noir, avec un inconnu et hors de vue de la route ?
Oh, Linda, pensa-t-elle pour elle-même. Tu essayes seulement de trouver un moyen de regarder ta série plus longtemps. Allez, tire-toi de ta chaise, lève-toi et fais ton travail.
— Bien sûr, dit-elle, cependant toujours quelque peu réticente. Suivez-moi.
Le soleil s’était couché voilà peut-être une demi-heure, il n’était donc vraiment pas surprenant qu’il eût besoin d’aide pour trouver les toilettes. Il était difficile de se repérer la nuit dans un endroit que l’on ne connaissait pas. Linda commença à le guider dans la bonne direction, marchant sur les mauvaises herbes qui poussaient dans le béton.
— Cet endroit est vraiment désert, hein ? dit-il.
— Ouais, répondit Linda.
C’était une chose un peu étrange à dire dans le noir, non ? Il avait peut-être lui-même un peu peur et avait besoin d’être rassuré. Non pas que l’isolement ne lui plût plus qu’à lui.
— On n’a pas vraiment beaucoup de clients ces temps-ci.
— J’ai toujours pensé que les stations-service en disaient beaucoup sur un endroit. Il y a des petits signes, vous savez. Des motifs que l’on peut remarquer. Comme la richesse d’une communauté ou quelle genre de nourriture est populaire.
— Je suppose que je n’y avais jamais vraiment pensé.
Au fond d’elle, Linda n’en avait que faire de son explication de la complexité des stations-service à travers le pays. Elle voulait atteindre les toilettes et retourner à l’intérieur aussi rapidement que possible, sans que rien de bizarre ne se produise. Mais elle ne voulait pas se montrer impolie et lui dire cela.
— Oh, ouais. J’aime visiter différentes stations-service. Certaines sont vraiment gigantesques, vous savez. Puis certaines sont petites, déglinguée et reculée, comme celle-ci. Et on peut aussi en apprendre beaucoup sur les gens qui y travaillent.
Un frisson descendit le long de l’échine de Linda. Il parlait d’elle. Elle ne voulait pas lui demander ce qu’il pouvait apprendre sur elle, ou ce qu’il savait déjà. Elle ne pensait pas que cela lui plairait.
— C’est un drôle de travail, ici au milieu de nulle part, continua-t-il. Vous devez passer beaucoup de temps seule. Si vous avez besoin d’aide, eh bien, il doit être difficile d’en trouver. Seul un certain type de personnes accepte ce genre de travail. De là on peut prédire toute sortes de choses concernant le comportement en se basant sur les motifs. Comme par exemple, jusqu’où quelqu’un serait prêt à aller pour servir un client.
Linda accéléra le pas sur le sol sombre ; elle ressentait à présent le besoin de s’éloigner de lui. Se faire dire à quel point elle était vulnérable n’était pas quelque chose qu’elle avait envie d’entendre en ce moment. Cela fit descendre un autre frisson le long de son échine, alors même qu’elle se disait combien elle se montrait stupide. Elle sentit le métal dur de la clé de la porte d’entrée dans sa poche et elle la glissa entre deux de ses doigts, là où elle pourrait lui servir d’arme.
Elle ne dit mot. Elle ne voulait pas lui faire dire quelque chose d’autre — ou lui faire faire quelque chose. Bien qu’elle ne pût pas dire ce à quoi elle s’attendait, elle était certaine qu’elle ne voulait pas que cela se produise. Ils traversèrent le parking vide — la voiture du client devait être garée à l’avant, près des pompes.
— Et voilà les toilettes, là-bas, dit Linda en désignant la porte du doigt.
Elle n’avait pas particulièrement envie d’aller plus loin. S’il y allait seul, elle pourrait retourner à son comptoir, où il y avait un téléphone pour appeler à l’aide et des portes qu’elle pouvait verrouiller.
Le client ne dit rien, mais il sortit son paquet de bonbons et l’ouvrit. Il ne la regardait même pas, mais il semblait soigneusement concentré sur sa tâche alors qu’il retournait le paquet pour le vider.
Les bonbons sphériques colorés s’éparpillèrent et rebondirent sur le béton. Linda poussa un cri perçant et fit un pas en arrière malgré elle. Qui avait déjà entendu parler de quelqu’un renversant des bonbons sur le sol comme cela ? C’était seulement pour lui faire peur ou quoi ? Linda porta une main à sa poitrine, essayant de calmer son cœur qui battait la chamade.
— Regardez ça ! rit le client en montrant les bonbons du doigt. C’est toujours la même chose, vous savez ? Rien n’est jamais aléatoire. On obtient toujours les mêmes séquences et fractales, et il s’y cache toujours quelque chose. Même si on essaye de ne rien voir, notre cerveau s’accroche à une séquence, tout simplement.
Linda en avait assez entendu. Ce gars était dingue. Elle était toute seule, dans le noir, comme il s’était donné le mal de lui faire remarquer. Elle devait s’éloigner de lui, retourner au comptoir. Retourner où elle serait en sécurité.
Linda prit le chemin le plus rapide auquel elle put penser. Elle fit rapidement les derniers pas jusqu’aux toilettes et en ouvrit la porte pour lui, la lumière au-dessus de la porte s’allumant automatiquement.
— Oh ! dit le jeune homme. Là, regardez. Sur votre main. Une autre séquence.
Linda se figea et baissa les yeux vers ses taches de rousseur qui étaient maintenant visible dans la lumière orange pâle. L’attention qu’il prêtait à sa peau était comme un insecte, quelque chose dont elle voulait instinctivement se débarrasser.
— Je dois retourner dans le magasin, lâcha Linda. Laissez simplement la clé quand vous aurez fini, juste au cas où il y aurait d’autres clients.
Elle commença à se hâter vers l’avant de la station-service, vers la porte et la sécurité du comptoir. Il y avait quelque chose qui clochait chez ce jeune homme ; quelque chose de très étrange en effet, et elle ne voulait pas passer une seconde de plus en sa compagnie — même si cela signifiait retourner chez la clé seule plus tard. Tous les poils de sa nuque étaient hérissés et son cœur refusait de se calmer.
Elle devrait peut-être appeler quelqu’un. Elle pensa à son ex-mari, assis chez lui à des kilomètres de là, probablement en train de se détendre devant la télévision. Ou son patron, qui, de ce qu’elle savait, pourrait être au Canada tant elle le voyait souvent. Prendraient-ils le temps de répondre ? Et s’ils répondaient, que pourraient-ils faire pour l’aider ?
La police, peut-être ? Non — c’était sûrement excessif.
Linda trébucha presque sur un bonbon qui avait roulé plus loin que les autres et essaya de faire plus attention à où elle mettait les pieds, vérifiant le sol devant elle. Son cœur battait la chamade et elle pouvait entendre ses propres pas qui étaient bien trop bruyants alors qu’elle se précipitait en direction de l’angle du bâtiment. Elle aurait voulu pouvoir faire moins de bruit, aller plus vite, simplement atteindre les portes.
Elle courait presque, le souffle court. Elle tourna à l’angle, envahie d’une sensation de soulagement à la vue des portes familières devant elle.
Mais quelque chose la retenait — quelque chose qui se resserrait autour de son cou.
Les mains de Linda montèrent instinctivement, saisissant le fil de fer fin et tranchant qui lui coupa les doigts alors qu’elle s’efforçait de l’attraper. Ses pieds essayèrent de faire avancer son corps sans but, son élan ne faisant que plus reculer sa tête. Elle devait atteindre les portes. Elle devait retourner à l’intérieur.
La panique lui voila la vision et l’atroce pression s’intensifia jusqu’à ce qu’elle ressente une rapide vague de soulagement, quelque chose de chaud et humide s’épanchant sur sa poitrine. Elle n’avait pas le temps d’essayer de comprendre, seulement de suffoquer et de sentir une sensation humide et poisseuse à l’endroit où s’était trouvé le fil de fer et de remarquer le sol sous ses genoux, et ensuite sa tête, et ensuite plus rien du tout.
CHAPITRE UN
L’agent spécial Zoe Prime regarda la femme sur le siège passager à côté d’elle et essaya de ne pas se sentir intimidée.
— Ça nous met tout de suite dans le bain ! plaisanta Shelley.
Zoe savait ce qu’elle voulait dire. Elles venaient d’être mises en équipe et voilà qu’elles se rendaient à toute allure sur une scène de crime. La scène d’un crime majeur, à vrai dire. Un crime qui ferait la une de nombreux journaux.
Mais ce n’était pas ce qui rendait Zoe mal à l’aise. C’était le fait qu’elle eût été mise en équipe avec un nouvel agent qui se faisait déjà remarquer au Bureau. Shelley Rose avait une attitude et un visage ouvert et chaleureux et il était dit qu’elle pouvait obtenir des aveux de quiconque d’un simple sourire. Être mis en équipe avec quelqu’un de tel suffisait amplement à faire descendre un frisson de paranoïa le long de votre échine quand vous aviez un secret à cacher.
Sans parler du fait que Zoe, qui n’était pas considérée comme étant la meilleure à quoi que ce soit au Bureau jusqu’à présent, nourrissait une certaine envie envers le respect que sa partenaire, qui n’était qu’une bleue, inspirait.
Shelley avait un visage presque symétrique, à un millimètre et demi de la perfection, un léger écart entre ses yeux. Il n’était pas surprenant qu’elle inspire la confiance et s’attire l’amabilité de ceux qui l’entouraient. C’était de la psychologie classique. Un petit défaut rendait sa beauté plus humaine.
Même en sachant cela, Zoe ne pouvait s’empêcher de se surprendre à aimer sa nouvelle partenaire, elle aussi.
— Qu’est-ce qu’on sait pour le moment ? demanda Zoe.
Shelley parcourut la pile de documents dans le dossier qu’elle avait à la main.
— Détenu a reçu de l’aide pour s’évader de Tent City{1} à Phoenix, dit-elle.
Le désert de l’Arizona défilait à l’extérieur de la voiture.
— Il s’est enfui à pieds. Ça ne l’a apparemment pas ralenti. Trois homicides recensés jusqu’à présent.
— Des gardes ? demanda Zoe.
Des idées se bousculaient déjà dans sa tête. Elle calculait le nombre de kilomètres qu’un homme pouvait parcourir à pied par cette chaleur. Pas beaucoup sans repos, abri ou eau. Si l’on ajoutait à cela à quel point il est compliqué de courir dans le sable, cela rendait la fuite encore plus difficile.
— Non, des gens qu’il a croisés. Les deux premiers étaient des randonneurs.
Shelley marqua une pause et inspira à travers ses dents serrées.
— Les meurtres étaient… violents d’après les informations qu’on a actuellement. La dernière victime était un touriste qui se rendait au Grand Canyon.
— C’est là qu’on se rend actuellement, supposa Zoe.
La carte de la zone s’ouvrit dans son esprit, traçant les chaussées et sentiers que chaque victime avait probablement empruntés pour croiser la route de leur homme.
— Bon. On dirait qu’il va falloir qu’on se prépare.
Zoe hocha silencieusement la tête. Elle avait remarqué qu’il était plus difficile pour les gens comme Shelley d’arriver à une scène de crime et de voir le corps de la victime. Ils ressentaient la douleur et les souffrances qui avaient été infligées. Zoe ne voyait toujours simplement qu’un corps — de la viande. De la viande qui contenait des indices qui pouvaient aider l’enquête et les nombres qui l’entouraient.
C’était probablement ce qui lui avait permis de réussir tous les concours d’entrée et de devenir agent spécial en premier lieu — rester calme et au contrôle, et analyser les faits et non les émotions. Mais c’était sa nature calme et sa tendance à rapidement reprendre une expression neutre qui lui avait valu de se faire assigner un nouveau partenaire. Apparemment, le dernier avait trouvé Zoe trop calme et distante.
Elle avait tenté de remédier à cela pour sa première affaire avec Shelley en achetant deux cafés dans des gobelets en polystyrène et en en donnant un à sa partenaire quand elles s’étaient rencontrées, en reconnaissance d’un apparemment ancien rituel entre collègues. Cela avait semblé s’être bien passé. Shelley était assez avenante pour deux, c’était pour cela que Zoe avait bon espoir que cela pourrait bien se passer.
Il ne fut pas difficile de trouver le site. Des policiers locaux s’affairaient en uniforme sous le soleil torride dont l’intensité brûlante pesa lourdement sur les bras nus de Zoe dès l’instant où elle sortit de la voiture climatisée. Elle aurait un coup de soleil en quarante-cinq minutes si elle ne se protégeait pas. Ses joues, son nez et ses mains auraient probablement bronzé le temps qu’elles retournent à la voiture.
Shelley les présenta et elles montrèrent leurs plaques à l’officier responsable avant de s’approcher de la scène de crime. Zoe n’écouta que d’une oreille, heureuse de laisser Shelley prendre les choses en main. Bien qu’elle fût l’officier supérieur, elle n’était pas jalouse de voir Shelley faire preuve d’excès d’autorité. Zoe faisait déjà ses recherches, elle cherchait les clés qui révéleraient tout. Shelley lui fit un signe de tête, un accord tacite qu’elle se chargerait des policiers pendant que Zoe examinait les environs.
— Je ne sais pas si vous trouverez grand-chose, disait le chef de police. Nous avons tout passé au peigne fin.
Zoe l’ignora et continua ses recherches. Elle pouvait voir des choses, des choses que les autres ne voyaient pas. Des choses qui auraient pu tout aussi bien être écrites en lettres de trois mètres de haut, mais qui étaient invisibles aux yeux des gens normaux.
C’était son secret ; son superpouvoir. Elle repéra les empreintes du détenu dans le sable et les calculs apparurent à côté, lui disant tout ce qu’elle avait besoin de savoir. C’était aussi facile que lire un livre.
Elle s’accroupit légèrement afin de mieux voir les empreintes les plus proches et la façon dont elles s’éloignaient du corps de la victime. La foulée du criminel lui disait qu’il faisait un mètre quatre-vingt-dix-huit. La profondeur des empreintes indiquaient aisément un poids de quatre-vingt-quinze kilogrammes. Il avait couru à un rythme régulier, s’approchant de la victime à six kilomètres par heure pour l’attaquer, d’après l’espace entre elles.
Zoe se déplaça pour ensuite examiner le corps. Le détenu s’était servi d’un surin de dix-neuf centimètres avec lequel il avait poignardé la victime à un angle de quarante-neuf degrés. Il s’était enfui vers le nord-ouest à une allure plus rapide de neuf virgule cinq kilomètres par heure.
Le sang sur le sable lui disait que cela s’était produit voilà moins de quatre heures. Les calculs étaient simples. Se servant d’une vitesse moyenne à laquelle une personne se fatiguait et prenant en compte la température de ce jour, Zoe leva les yeux et les plissa en regardant au loin, visualisant la distance exacte où ils le trouveraient. Son rythme cardiaque s’accéléra quand elle s’imagina l’arrestation. Ils l’attraperaient facilement. Il était déjà fatigué et n’avait pas d’eau ni de moyen de savoir qu’ils avaient déjà découvert ses crimes. Cela serait bientôt fini.
Son attention dériva vers les arbustes et les petits arbres qui poussaient au loin, des pousses éparses n’offrant pas assez de protection pour un humain. Elle vit la distance entre eux et des nombres apparurent devant ses yeux et lui racontèrent l’histoire derrière leur disposition. Si les plantes poussaient loin les unes des autres, cela signifiait qu’il y avait peu de ressources naturelles. Si elles poussaient très près les unes des autres, cela signifiait que leurs racines cherchaient une source d’eau souterraine et un sol riche en nutriments. Bien que cela eût l’air d’être dû au hasard aux yeux d’un novice, le positionnement de chaque plante était intentionnel. C’était l’intention du monde naturel.
— Est-ce que tu as trouvé quoi que ce soit ? demanda Shelley.
Son regard était chargé d’espoir, comme si elle attendait que sa partenaire plus expérimentée résolve tout.
Zoe leva les yeux, sursautant d’un air coupable. Elle se releva et secoua rapidement la tête.
— Je suppose qu’il est parti par-là, dit-elle en désignant la direction évidente des empreintes qui s’éloignaient.
Il y avait un affleurement de rochers au loin, un bon endroit pour se reposer. La formation rocheuse lui permit de voir le souffle du vent, des milliers d’années d’évidement et de façonnage.
— Il va peut-être s’arrêter à l’ombre là-bas. Il fait chaud aujourd’hui.
Un secret était un secret. Il était hors de question qu’elle admette ce qu’elle savait. Il était hors de question qu’elle dise à voix haute qu’elle était une femme étrange qui comprenait le monde différemment de tout le monde. Ou qu’elle admette le reste — qu’elle ne comprenait pas comment les autres gens voyaient le monde. Mais elle pouvait leur donner cela, le genre d’indice qu’une personne normale pouvait peut-être voir.
Le chef de police s’éclaircit la gorge, l’interrompant.
— Nous avons déjà cherché dans cette direction et nous n’avons rien trouvé. Les chiens ont perdu la piste. Le terrain devient plus rocailleux là-bas, il n’y a donc pas d’empreintes. Nous supposons qu’il a continué à courir tout droit. Ou qu’il a été pris par un véhicule.
Zoe plissa les yeux. Elle savait ce qu’elle savait. Cet homme était au désespoir, ses foulées étaient longues et son corps bas alors qu’il courrait penché en avant pour aller plus vite. Il ne cherchait pas quelqu’un pour le sauver et il n’était pas assez loin pour qu’ils ne puissent pas le trouver.
— Faites-nous plaisir, suggéra Zoe en tapotant le sceau du FBI sur sa plaque qu’elle avait toujours à la main.
Être un agent spécial avait un excellent avantage : il n’était pas toujours nécessaire de s’expliquer. À vrai dire, ne pas s’expliquer ne faisait que renforcer les stéréotypes.
Shelley cessa d’étudier le visage de Zoe et se retourna vers le chef de police d’un air déterminé.
— Envoyez l’hélicoptère. Les chiens sont prêts ?
— Bien sûr, dit-il en hochant la tête, bien qu’il n’eût pas l’air ravi. C’est vous qui commandez.
Shelley le remercia.
— Retournons à la voiture, suggéra-t-elle à Zoe. Je suis en contact radio avec le pilote. Il nous préviendra s’ils voient quoi que ce soit.
Zoe hocha la tête et retourna docilement à la voiture. Shelley l’avait soutenue, elle était de son côté. C’était bon signe. Elle était reconnaissante et cela ne blessait en rien son égo que ce soit Shelley qui donnait les ordres. Cela ne changeait rien, tant que cela permettait de sauver des vies.
— Fiou, souffla Shelley avant de marquer une pause alors qu’elle se reposait sur le siège passager, une carte ouverte dans les mains. Ça ne devient pas plus facile, n’est-ce pas ? Une femme seule, comme ça, sans provocation. Elle ne méritait pas ça.
Zoe hocha de nouveau la tête.
— O.K., dit-elle, ne sachant pas vraiment ce qu’elle pouvait ajouter d’autre à la conversation.
Elle démarra la voiture et commença à conduire pour remplir le vide.
— Tu ne parles pas beaucoup, n’est-ce pas ? demanda Shelley.
Elle marqua une pause avant d’ajouter :
— Ce n’est pas un problème. J’apprends simplement comment tu fonctionnes.
Le meurtre n’était pas mérité, c’était vrai. Zoe pouvait le voir et le comprendre. Mais ce qui était fait était fait. Elles avaient du travail à faire à présent. Les secondes s’écoulaient et dépassèrent les limites normales d’une réponse attendue. Zoe réfléchit mais ne trouva rien à dire. Le moment était passé. Si elle parlait maintenant, elle n’en aurait l’air que plus étrange.
Zoe se concentra sur le fait de garder une expression triste alors qu’elle conduisait, mais il était trop difficile de faire les deux en même temps. Elle arrêta de s’efforcer de le faire, son visage se détendant pour reprendre son regard fixe et neutre habituel. Ce n’était pas qu’elle ne pensait pas ou qu’il n’y avait aucune émotion dans ses yeux. Il était seulement difficile de penser à ses expressions faciales et de les contrôler consciemment pendant que son esprit calculait la distance exacte entre chaque borne sur la route et s’assurait qu’elle restait à une vitesse qui lui permettrait de faire un écart sur ce type de route sans faire se retourner la voiture.
Elles retournèrent sur la route, suivant la surface plus lisse qui sinuait à travers le paysage plat. Zoe voyait déjà que la route allait dans la bonne direction et qu’elle leur permettrait de rattraper le meurtrier s’il courait en ligne droite. Elle appuya avec force sur la pédale, se servant du bitume à son avantage pour accélérer.
Une voix grésilla dans la radio, tirant Zoe de ses pensées.
— Nous avons un visuel du suspect. Terminé.
— Bien reçu, répondit Shelley.
Elle était précise et ne perdait pas de temps, et Zoe appréciait cela.
— Coordonnées ?
Le pilote de l’hélicoptère leur donna sa position et Shelley guida Zoe avec sa carte. Elles n’avaient pas besoin d’ajuster leur trajectoire — elles se dirigeaient droit sur leur cible. Zoe agrippa le volant plus fermement, envahie par cette forte sensation de confirmation. Ses hypothèses s’avéraient correctes.
Quelques instants plus tard, elles virent l’hélicoptère en vol stationnaire au-dessus d’une voiture de patrouille locale dont les deux occupants semblaient être sortis pour mettre le détenu à terre. Il était allongé dans le sable qui s’agitait au rythme de ses mouvements et jurait.
Zoe arrêta la voiture et Shelley en sortit immédiatement tout en transmettant des informations dans sa radio. Un petit groupe d’hommes avec des chiens s’approchaient déjà depuis le sud-est, les chiens aboyant d’excitation à l’idée de trouver la source de l’odeur qu’ils avaient sentie.
Zoe prit la carte que Shelley avait laissée dans la voiture et la compara au GPS. Ils devaient se trouver à moins de deux cents mètres en ligne droite de l’endroit qu’elle avait deviné. Il devait s’être enfui de l’affleurement quand il avait entendu les chiens.
Elle se permit un sourire victorieux, sautant de la voiture pour les rejoindre avec une vitalité renouvelée. Sous le soleil brûlant, Shelley lui adressa un sourire similaire au sien, de toute évidence heureuse qu’elles aient déjà résolu leur première affaire ensemble.
Plus tard, le silence s’installa de nouveau entre elles quand elles furent de retour dans la voiture. Zoe ne savait pas quoi dire — elle ne savait jamais quoi dire. Bavarder était un mystère absolu pour elle. Combien de fois était-il possible de parler de la météo avant que cela ne devienne un cliché évident ? Durant combien de trajets pourrait-elle s’engager dans une conversation aride à propos de choses qui n’avaient pas vraiment d’importance avant que le silence ne devienne agréable plutôt que gênant ?
— Tu n’as pas dit grand-chose là-bas, dit Shelley, brisant enfin le silence.
Zoe marqua une pause avant de répondre.
— Non, convint-elle, essayant d’avoir l’air amicale.
Elle ne pouvait pas faire grand-chose à part agréer.
Le silence retomba dans la voiture. Zoe calcula les secondes dans sa tête, réalisant qu’il s’était écoulé plus de temps que lors d’une pause normale dans une conversation.
Shelley s’éclaircit la gorge.
— Avec les partenaires que j’ai eu pendant ma formation, on s’entraînait à expliquer les affaires, dit-elle. À travailler ensemble pour les résoudre. Pas seul.
Zoe acquiesça d’un signe de tête, gardant les yeux rivés sur la route devant elle.
— Je comprends, dit-elle alors même qu’elle sentait une sensation de panique croître en elle.
Elle ne comprenait pas — pas complètement. Elle comprenait à certains niveaux ce que ressentaient les gens autour d’elle car ils lui disaient toujours. Mais elle ne savait pas ce qu’elle était censée faire à ce sujet. Elle essayait déjà, du mieux qu’elle pouvait.
— Parle-moi la prochaine fois, dit Shelley en se carrant plus profondément dans son siège comme si tout était réglé. On est censées être partenaires. Je veux vraiment qu’on travaille ensemble.
Cela ne présageait rien de bon pour l’avenir. Le dernier partenaire de Zoe avait mis au moins quelque semaines à s’énerver assez pour se plaindre qu’elle était trop silencieuse et distante.
Elle pensait qu’elle se débrouillait mieux cette fois. N’avait-elle pas acheté des cafés ? Et Shelley lui avait souri avant. Était-elle censée acheter plus de boissons pour faire pencher la balance ? Y avait-il un nombre précis qu’elle devait atteindre pour rendre leur relation plus confortable ?
Zoe regarda la route défiler devant le parebrise sous un ciel qui commençait à s’assombrir. Elle avait l’impression qu’elle devait dire quelque chose d’autre, bien qu’elle fût incapable d’imaginer quoi. Tout était de sa faute et elle le savait.
Cela semblait toujours si simple pour les autres gens. Ils parlaient et parlaient et parlaient et devenaient amis en un jour. Elle avait observé ce phénomène se produire tant de fois, mais il ne semblait pas y avoir de règles à suivre. Ce n’était pas défini par un laps de temps ou un nombre d’interactions précis ou par le nombre de choses que les gens devaient avoir en commun.
Ils étaient simplement doués pour s’entendre avec d’autres personnes, comme par magie, comme c’était le cas pour Shelley. Ou ils ne l’étaient pas. Comme Zoe.
Non pas qu’elle sût ce qu’elle faisait de mal. Des gens lui avaient dit d’être plus chaleureuse et amicale, mais qu’est-ce que cela voulait dire exactement ? Personne ne lui avait jamais donné de manuel expliquant toutes les choses qu’elle était censée savoir. Zoe resserra sa prise sur le volant, essayant de ne pas trahir à quel point elle était contrariée. C’était la dernière chose qu’elle avait besoin que Shelley voie.
Zoe réalisait que c’était elle le problème. Elle ne se faisait pas d’illusions à ce sujet. Elle ne connaissait simplement pas d’autre façon d’être que la sienne, et d’autres gens en connaissaient, et n’avoir jamais appris cela l’embarrassait. L’admettre serait, d’une certaine façon, encore pire.
* * *
Le trajet de retour en avion fut encore gênant.
Shelley feuilletait d’un œil distrait un magazine féminin qu’elle avait acheté à l’aéroport, ne donnant à chaque page à peine plus qu’un rapide coup d’œil avant d’abandonner et de passer à la suivante. Après l’avoir fini de bout en bout, elle leva les yeux vers Zoe, puis, semblant se dire qu’il valait mieux ne pas engager la conversation, elle rouvrit le magazine, passant plus de temps sur les articles.
Zoe détestait lire ce genre de choses. Les images, les mots, tout lui sautait au visage. Les différentes tailles de police et les visages, les articles contradictoires. Des images prétendant prouver qu’une célébrité avait fait de la chirurgie esthétique ne montrant que des changements normaux qu’un visage subissait avec l’âge et que n’importe qui comprenant un minimum la biologie humaine pouvait calculer facilement.
À maintes reprises, Zoe essaya de se forcer à penser à quelque chose à dire à sa nouvelle partenaire. Elle ne pouvait pas parler du magazine. Que pouvaient-elles avoir d’autre en commun ? Les mots ne lui venaient pas.
— On a bien résolu notre première affaire, finit-elle par dire dans un murmure, ne se sentant presque pas assez brave pour ne dire ne serait-ce que cela.
Shelley leva la tête, surprise, les yeux écarquillés et vides l’espace d’un instant avant de se fendre d’un sourire.
— Oh ouais, dit-elle. On a fait du bon boulot.
— Avec un peu de chance, la prochaine se passera tout aussi bien.
Zoe sentait ses entrailles se rabougrir. Pourquoi ne savait-elle vraiment pas bavarder ? Elle devait user de toute sa concentration pour trouver quoi dire ensuite.
— On pourra peut-être être plus rapides la prochaine fois, suggéra Shelley. Tu sais, quand on sera en phase, on travaillera bien plus vite.
Ce fut comme un coup pour Zoe. Elles auraient pu attraper le gars plus vite, avoir envoyé l’hélicoptère à sa localisation précise dès l’instant où elles étaient arrivées, si Zoe avait tout simplement partagé ce qu’elle savait. Si elle n’avait pas fait tant attention à cacher comment elle le savait qu’elle avait tout gardé pour elle.
— Peut-être, dit-elle, évasive.
Elle essaya d’adresser un sourire qui pourrait être rassurant à Shelley, d’un agent plus expérimenté à un novice. Shelley lui rendit son sourire d’un air légèrement hésitant avant de se replonger dans son magazine.
Elles ne reparlèrent pas avant d’avoir atterri.
CHAPITRE DEUX
Zoe ouvrit la porte de son appartement en poussant un soupir de soulagement. C’était son refuge, l’endroit où elle pouvait se détendre et arrêter d’essayer d’être la personne que tout le monde acceptait.
Un petit miaulement retentit depuis la cuisine quand elle alluma les lumières et Zoe s’y rendit directement après avoir posé ses clés sur la table d’appoint.
— Coucou, Euler, dit-elle en se penchant pour gratter un de ses chats derrière les oreilles. Où est Pythagore ?
Euler, un chat tigré gris, ne répondit que d’un seul miaulement tout en regardant en direction du placard où Zoe rangeait les sacs et boîtes de conserve de nourriture pour chat.
Elle n’avait pas besoin de traducteur pour comprendre cela. Les chats étaient assez simples. Les seules interactions dont ils avaient réellement besoin étaient être nourris et recevoir une occasionnelle grattouille.
Elle sortit une nouvelle boîte de conserve du placard, l’ouvrit et la vida dans une écuelle à l’aide d’une cuillère. Son burmese, Pythagore, qui se trouvait dans une autre partie de leur foyer en sentit bientôt l’odeur et vint lentement.
Zoe les regarda manger un moment, se demandant s’ils aimeraient qu’un autre humain s’occupât d’eux. Vivre seule signifiait qu’ils étaient nourris quand elle rentrait, peu importe l’heure que c’était. Il était évident qu’ils apprécieraient des horaires plus réguliers — mais ils pouvaient toujours chasser les souris du quartier s’ils avaient faim. Et en les regardant à présent, elle voyait que Pythagore avait pris environ un kilogramme. Un régime ne lui ferait pas de mal.
Ce n’était pas comme si Zoe était sur le point de se marier de toute façon — que ce fût pour les chats ou pour tout autre raison. Elle n’avait jamais eu de vraie relation sérieuse. En raison de son éducation, elle s’était presque résignée au fait qu’elle était destinée à mourir seule.
Sa mère était religieuse et stricte, et cela signifiait « intolérante ». Zoe n’avait jamais réussi à trouver de passage dans la Bible disant qu’il fallait communiquer comme tout le monde et penser en charades linguistiques plutôt qu’en formules mathématiques, mais sa mère en avait apparemment été capable. Elle avait été convaincue que quelque chose n’allait pas chez sa fille, quelque chose d’immoral.
La main de Zoe monta vers sa clavicule et traça la ligne où un crucifix en argent s’était, fut un temps, trouvé sur une chaîne en argent. Pendant de nombreuses années de son enfance et de son adolescence, elle n’avait pas pu l’enlever sans se faire accuser de blasphème — pas même pour se doucher ou dormir.
Non pas qu’elle eût pu faire grand-chose sans se faire accuser d’être l’enfant du diable.
— Zoe, disait sa mère, les lèvres pincées, tout en secouant le doigt. Abandonne immédiatement cette logique démoniaque. Le diable est en toi, mon enfant. Tu dois le chasser.
La logique démoniaque était apparemment les mathématiques, en particulier chez un enfant de six ans.
Sa mère n’avait eu de cesse de lui rappeler combien elle était différente. Quand Zoe n’avait pas fréquenté les enfants de son âge à la maternelle ou à l’école. Quand elle n’avait pas rejoint de clubs extra-scolaires excepté ceux de mathématiques et de science, et même alors elle n’avait pas formé de groupe ni ne s’était fait d’amis. Quand elle avait compris en une seule fois les proportions utilisées en cuisine après avoir regardé sa mère préparer quelque chose.
Zoe avait appris très rapidement à réprimer son instinct naturel pour les nombres. Quand elle connaissait les réponses aux questions que les gens posaient sans avoir à réfléchir, elle restait silencieuse. Quand elle avait découvert quel enfant de sa classe avait volé les clés de leur professeur et où il les avait cachées grâce à la proximité et les indices qu’il avait laissés, elle n’avait pas dit mot.
De bien des façons, peu de choses avaient changé depuis que, dans une tentative éperdue pour satisfaire sa mère, la petite fille de six ans effrayée avait arrêté de dire toutes les petites choses étranges qui lui passaient par la tête et commencé à prétendre être normale.
Zoe secoua la tête, ramenant son attention au présent. Cela faisait plus de vingt-cinq ans. Il était inutile de s’appesantir dessus maintenant.
Elle regarda par la fenêtre l’horizon de la ville de Bethesda, tournée comme toujours précisément vers Washington D.C.. Elle avait découvert cela le jour où elle avait signé le bail ; elle avait remarqué plusieurs points de repère locaux qui s’alignaient telle une boussole pour lui montrer la bonne direction. Cela n’avait rien de politique ou de patriotique ; elle aimait simplement la façon dont ils s’accordaient et créaient une ligne parfaite sur la carte.
Il faisait sombre à l’extérieur et même les lumières des autres bâtiments autour de son immeuble s’éteignaient une par une. Il était tard ; assez tard pour qu’elle dût faire ce qu’elle avait à faire avant d’aller se coucher.
Zoe alluma son ordinateur portable, tapa rapidement son mot de passe et ouvrit sa messagerie électronique afin de vérifier si elle avait reçu quoi que ce soit. C’était sa dernière tâche de la journée. Elle avait reçu quelques courriels qu’elle pouvait supprimer rapidement : des courriels indésirables, pour la plupart des messages annonçant des soldes chez des marques qu’elle n’avait jamais achetées et des escroquerie par des soi-disant princes nigérians.
S’être débarrassée des courriels indésirables lui laissait quelques autres messages qu’elle pourrait lire et ensuite supprimer, des missives qui ne nécessitaient pas de réponse. Des nouvelles des réseaux sociaux, qu’elle visitait rarement, et des bulletins d’information de sites auxquels elle s’était abonnée.
Un des courriels était plus intéressant. Une notification du site de rencontres où elle avait un profil. Un message court mais gentil — un gars qui l’invitait à un rendez-vous. Zoe cliqua sur son profil et observa ses photos, les examinant. Elle estima rapidement sa vraie taille et fut agréablement surprise de voir qu’elle correspondait à ce qu’il avait écrit dans sa description. Peut-être quelqu’un d’un peu honnête.
Le suivant piqua encore plus sa curiosité, mais pourtant, Zoe ressentit une envie irrésistible de remettre sa lecture à plus tard. C’était un courriel du Dr Francesca Applewhite, son mentor et ancienne professeur. Elle pouvait prévoir ce que le docteur allait lui demander avant de le lire, et elle savait que cela n’allait pas lui plaire.
Zoe soupira et ouvrit quand même le courriel, se résignant au besoin d’en finir avec cela. Le Dr Applewhite était brillante, le genre de mathématicienne qu’elle avait toujours rêvé d’être jusqu’à ce qu’elle réalise qu’elle pouvait se servir de ses talents en tant qu’agent spécial. Francesca était aussi la seule autre personne à savoir réellement comment son esprit fonctionnait — la synesthésie qui transformait les indices en nombres visuels puis en faits dans son esprit. La seule personne qu’elle appréciait et en qui elle avait assez confiance pour en parler.
À vrai dire, c’était le Dr Applewhite qui lui avait donné l’idée de rejoindre le FBI. Elle lui devait beaucoup. Mais ce n’était pas la raison pour laquelle elle était réticente à l’idée de lire son message.
Bonjour Zoe, disait le courriel. Je voulais simplement te demander si tu avais contacté le psychiatre que je t’ai suggéré. Es-tu parvenue à prendre rendez-vous ? Dis-moi si tu as besoin d’aide.
Zoe soupira. Elle n’avait pas contacté le psychiatre et elle ne savait vraiment pas si elle allait le faire ou non. Elle ferma le courriel sans répondre, le reléguant aux problèmes du lendemain.
Euler sauta sur ses genoux, de toute évidence satisfait de son dîner, et se mit à ronronner. Zoe le gratta à nouveau tout en regardant son écran en réfléchissant.
Se sentant négligé, Pythagore poussa un miaulement indigné et Zoe le regarda avec un sourire affectueux. Ce n’était pas exactement un signe, mais cela suffit à la faire agir. Elle rouvrit le courriel précédent, celui du site de rencontres, et tapa une réponse avant d’avoir le temps de changer d’avis.
J’adorerais qu’on se voie. Quand êtes-vous disponible ? — Z.
* * *
— Après toi, dit-il en souriant et en désignant la corbeille à pain.
Zoe lui rendit son sourire et prit un morceau de pain, son esprit calculant automatiquement la largeur et l’épaisseur de chaque morceau pour en choisir un de taille moyenne. Elle ne voulait avoir l’air trop avide maintenant.
— Alors, qu’est-ce que tu fais dans la vie, John ? demanda Zoe.
Il était assez simple d’engager la conversation ainsi — elle avait eu assez de rendez-vous pour savoir que c’était standard. De plus, c’était toujours une bonne idée de s’assurer qu’il avait un salaire convenable.
— Je suis avocat, dit John en prenant lui aussi un morceau de pain.
Il avait pris le plus gros morceau. Il devait contenir environ trois cents calories. Il n’aurait presque plus faim avant que le plat principal ne soit servi.
— Je m’occupe principalement de litiges immobiliers, alors il n’y a pas trop de points communs entre ton travail et le mien.
Zoe nota le salaire moyen d’un avocat spécialisé en droit immobilier dans leur région et hocha silencieusement la tête tandis que les calculs défilaient dans son esprit. À eux deux, ils n’auraient aucune difficulté à obtenir un prêt immobilier pour un quatre pièces, et ce n’était qu’un début. De la place pour une chambre d’enfant. Assez de possibilités d’évolution de carrière pour acheter une plus grande maison plus tard.
Son visage était aussi presque symétrique. C’était drôle comment cela revenait souvent ces temps-ci. Il avait seulement un petit plus : la façon dont il souriait faisait remonter sa joue droite tandis que la gauche restait plus ou moins en place. Un sourire en coin. Il avait quelque chose de charmant, peut-être en raison de son asymétrie. Elle compta le nombre de dents blanches parfaitement alignées quand elles apparurent entre ses lèvres.
— Parle-moi de ta famille. Tu as des frères et sœurs ? tenta John d’une voix légèrement hésitante.
Zoe réalisa qu’il avait attendu d’elle au moins un petit commentaire à propos de son travail et elle prit note mentalement.
— Je suis enfant unique, dit-elle. Ma mère m’a élevée. On n’est pas proches.
John arqua un sourcil l’espace d’un instant avant de hocher la tête.
— Oh, ça craint. Ma famille est très soudée. On fait des repas de famille au moins une fois par mois.
Les yeux de Zoe parcoururent son corps mince et elle conclut qu’il ne devait pas trop mal manger à ces repas de famille. Cela dit, il était évident qu’il allait à la salle de sport. Combien pouvait-il soulever en développé-couché ? Peut-être quatre-vingt-dix kilos à en juger par les muscles visibles sous les manches de sa chemise rayée bleue.
Cela faisait à présent quelques instants qu’ils étaient silencieux. Zoe prit un morceau de pain, se le fourra dans la bouche, puis le mâcha aussi vite que possible afin de libérer à nouveau sa bouche. Les gens ne parlaient pas pendant qu’ils mangeaient, du moins pas en société, alors cela servait en quelque sorte d’excuse en ce qui la concernait.
— Est-ce que tu es enfant unique ? demanda Zoe une fois que l’épais morceau de pain sec eut finalement glissé dans sa gorge.
Non, pensa-t-elle. Au moins deux frères ou sœurs.
— J’ai un frère aîné et une sœur, dit-il. Nous n’avons que quatre ans d’écart, alors on s’entend plutôt bien.
Derrière lui, par-dessus son épaule, Zoe vit leur serveuse d’un mètre soixante-deux s’efforcer de porter un lourd plateau de boissons. Deux bouteilles de vin partagées en sept verres, tous destinés à une table bruyante au bout d’une ligne de box. Tous le même âge. Une réunion de camarades d’université.
— Ça doit être sympa, dit froidement Zoe.
Elle ne pensait pas vraiment que cela devait être sympa d’avoir des frères ou des sœurs aînés. Elle n’avait aucune idée de comment cela devait être. C’était simplement une expérience différente qu’elle n’avait jamais connue.
— Je trouve que ça l’est.
Les réponses de John se faisaient plus distantes. Il ne lui posait plus de questions. Le plat principal n’était même pas encore servi.
Zoe fut soulagée de voir la serveuse apporter deux plats, habilement maintenus en équilibre sur son bras, le poids réparti de façon égale entre son coude et sa paume.
— Oh, voilà notre repas, dit-elle, plus pour le distraire qu’autre chose.
John se tourna, il se mouvait avec une grâce souple qui dénotait assurément le temps qu’il passait à la salle de sport. C’était un homme convenable. Beau, charmant, avec un bon travail. Zoe essaya de se concentrer sur lui, de s’appliquer. Cela devrait être plus simple quand ils seraient en train de manger. Elle fixa la nourriture dans son assiette — vingt-sept petits pois, un steak d’exactement cinq centimètres d’épaisseur — et essaya de ne pas se laisser distraire de ce qu’il disait.
Et pourtant, elle entendit les silences gênants tout autant que lui.
À la fin, il proposa de tout payer — la part de Zoe revenait à trente-sept dollars et quatre-vingt-dix-sept cents — et elle accepta avec gratitude. Elle avait oublié qu’elle était censée protester au moins une fois pour lui donner une chance d’insister, mais elle s’en souvint lorsqu’elle vit les coins de sa bouche retomber légèrement quand il tendit sa carte de crédit à la serveuse.
— Eh bien, c’était une super soirée, dit John, balayant la pièce du regard et attachant sa veste de costume quand il se leva. C’est un restaurant charmant.
— Le repas était merveilleux, murmura Zoe en se levant bien qu’elle aurait préféré rester assise plus longtemps.
— C’était un plaisir de te rencontrer, Zoe, dit-il.
Il lui tendit la main pour qu’elle la serre. Quand elle la prit, il se pencha en avant et l’embrassa sur la joue aussi brièvement que possible avant de s’éloigner à nouveau.
Pas de proposition de l’accompagner à sa voiture ou de la ramener chez elle. Pas d’étreinte, pas de demande de la revoir. John était assez charmant — tout en sourires en coin et en gestes attentionnés — mais le message était clair.
— De même pour moi, John, dit Zoe, le laissant sortir du restaurant en premier pendant qu’elle récupérait son sac afin de ne pas avoir à subir de bavardages gênants sur le chemin du parking.
Une fois qu’elle fut dans l’intimité de sa voiture, Zoe s’affala sur le siège conducteur et enfouit son visage dans ses mains. Stupide, stupide, stupide. Imaginez être tant préoccupée par la longueur de la foulée des différents serveurs que vous ne pouviez même pas vous concentrer sur le beau et charmant bon parti en face de vous.
Cela allait trop loin. Zoe le savait, au plus profond d’elle, et cela faisait un moment qu’elle le savait. Elle parvenait à peine à se concentrer sur le langage corporel sans que les calculs et l’exploration des séquences ne capturent toute son attention. Il était déjà assez problématique qu’elle ne parvînt pas à comprendre tous les signes quand elle les entendait ou les voyait, mais ne pas les remarquer du tout était encore pire.
— Je suis vraiment trop bizarre, marmonna-t-elle pour elle-même, sachant que personne d’autre ne l’entendrait.
Cela lui donnait à la fois envie de rire et de pleurer.
Zoe passa tout le trajet de retour à se repasser et à examiner les événements de la soirée. Dix-sept pauses gênantes. Au moins vingt occasions où John devait avoir voulu qu’elle montre plus d’intérêt. Dieu seul savait combien de fois elle ne l’avait même pas remarqué. Un steak gratuit ne suffisait pas à contrebalancer le fait de se sentir comme une réprouvée qui mourrait seule.
Avec des chats, bien évidemment.
Pas même Euler et Pythagore qui miaulèrent et essayèrent de rivaliser afin de pouvoir sauter sur ses genoux quand elle s’assit dans le canapé ne parvinrent à la faire se sentir mieux. Elle les prit tous les deux dans ses bras et les posa, pas le moins du monde surprise quand ils se désintéressèrent immédiatement et se mirent à rôder le long du dossier le canapé.
Elle ouvrit une fois de plus le courriel du Dr Applewhite et regarda le numéro du psychiatre qu’elle lui avait envoyé.
Cela ne pourrait pas lui faire de mal, n’est-ce pas ?
Zoe saisit le numéro dans son téléphone un chiffre à la fois bien qu’elle l’eût mémorisé au premier coup d’œil. Elle eut le souffle coupé alors que son doigt restait en suspens au-dessus du bouton vert d’appel, mais elle se força à appuyer puis leva le téléphone à son oreille.
Dring-dring-dring.
Dring-dring-dring.
— Bonjour, dit une voix féminine à l’autre bout du fil.
— Bonjour…, commença Zoe avant de s’interrompre immédiatement quand la voix continua.
— Ici le bureau du Dr Lauren Monk. Nous sommes dans le regret de vous annoncer que le bureau est fermé.
Zoe gémit intérieurement. Messagerie vocale.
— Si vous souhaitez prendre rendez-vous, changer un rendez-vous déjà prévu ou laisser un message, faites-le après le b…
Zoe éloigna brusquement le téléphone portable de son oreille comme s’il était en feu et raccrocha. Pythagore brisa le silence d’un miaulement chaleureux, puis sauta sur son épaule depuis l’accoudoir du canapé.
Elle allait devoir prendre rendez-vous et elle devrait le faire rapidement. Elle se le promit. Mais cela ne lui ferait pas de mal d’attendre un jour de plus, n’est-ce pas ?
CHAPITRE TROIS
— Tu brûleras en enfer, annonça sa mère, une expression triomphante sur le visage et une sorte d’étincelle de folie dans les yeux.
En regardant de plus près Zoe réalisa qu’il s’agissait du reflet de flammes.
— Tu brûleras en enfer pour toute l’éternité, enfant démoniaque.
La chaleur était insupportable. Zoe s’efforça de se lever, de bouger, mais quelque chose la maintenait au sol. C’était comme si ses jambes étaient en plomb, ancrées au sol, et qu’elle ne pouvait pas les lever. Elle ne pouvait pas s’enfuir.
— Maman ! cria Zoe. Je t’en prie, maman ! Ça devient de plus en plus chaud — ça fait mal !
— Tu brûleras pour l’éternité, gloussa sa mère avant que sa peau ne devienne rouge comme une pomme et que des cornes et une queue ne poussent sur sa tête et derrière elle sous les yeux de Zoe. Tu brûleras, ma fille !
La sonnerie stridente de son téléphone portable réveilla Zoe en sursaut et Pythagore ouvrit un œil vert sinistre avant de sauter de ses chevilles et de s’éloigner d’un pas raide.
Zoe secoua la tête, essayant de trouver ses repères. Elle était dans sa chambre à Bethesda et son téléphone portable sonnait.
Elle tâtonna l’appareil pour répondre à l’appel, ses doigts encore lents et endormis.
— Allô ?
— Agent Spécial Prime, je m’excuse de l’heure tardive, dit son patron.
Zoe jeta un coup d’œil à la pendule. Trois heures du matin venaient de sonner.
— Pas de problème, dit-elle en se forçant à s’asseoir. Qu’y a-t-il ?
— Nous avons une affaire dans le Midwest pour laquelle votre aide serait précieuse. Je sais que vous venez de rentrer chez vous, nous pouvons envoyer quelqu’un d’autre si ça fait trop pour vous.
— Non, non, dit précipitamment Zoe. Je peux m’en charger.
Travailler lui ferait du bien. Se sentir utile et résoudre des affaires étaient la seule chose que lui donnait l’impression de peut-être avoir quelque chose en commun avec ses congénères humains. Après la débâcle de la soirée, le soulagement de se lancer dans quelque chose de nouveau serait le bienvenu.
— Très bien. Votre partenaire et vous aurez un vol dans quelques heures. Vous allez dans le Missouri.
* * *
La voiture arriva à l’extérieur d’un petit poste de police au sud de Kansas City et s’arrêta.
— On y est, dit Shelley en consultant le GPS une dernière fois.
— Enfin, soupira Zoe en relâchant sa prise ferme sur le volant pour se frotter les yeux.
Elles avaient pris un vol de nuit, poursuivant le soleil tandis qu’il se levait dans le ciel. Il était encore tôt et elle avait déjà l’impression d’être restée éveillée toute la journée. Le manque de sommeil suivi par la précipitation pour prendre un avion pouvait avoir ce genre d’effet.
— J’ai besoin d’un café, dit Shelley avant de sauter de son siège.
Zoe était encline à être d’accord. Le vol, bien que bref, n’avait été qu’interruption après interruption. Le décollage, les hôtesses de l’air qui leur avaient proposé petits-déjeuners et jus pas moins de cinq fois, et ensuite l’atterrissage — pas une minute pour dormir un peu plus. Bien qu’elles eussent passé la majeure partie du vol en silence, ne discutant que de leurs plans pour quand elles auraient atterri et d’où elles loueraient une voiture, elles n’avaient pas eu l’occasion de se reposer.
Zoe suivit Shelley dans le bâtiment, démentant une fois de plus son rôle de supérieur plus expérimenté. Shelley avait peut-être été plus louée, mais Zoe n’était pas un bleue. Elle avait travaillé sur plus qu’assez d’affaires et l’époque de sa formation semblait si lointaine qu’elle s’en rappelait à peine. Elle préférait quand même suivre.
Shelley se présenta au shérif local et il leur adressa un signe de tête et leur serra la main à toutes les deux quand Zoe se présenta elle aussi.
— Je suis content que vous soyez là, dit-il.
C’était notable. Les policiers locaux étaient généralement amers, ils pensaient pouvoir se charger de l’affaire eux-mêmes. Ce n’était que lorsqu’ils se sentaient dépassés qu’ils étaient heureux de recevoir de l’aide.
— Avec un peu de chance, on va régler ça rapidement et on ne sera plus dans vos pattes d’ici la fin de la journée, dit Shelley en adressant un sourire décontracté à Zoe. L’agent spécial Prime ici présente est bien lancée. Nous avons résolu notre première affaire ensemble en seulement quelques heures, n’est-ce pas, Z ?
— Trois heures et quarante-sept minutes, répondit Zoe, incluant le temps de la procédure administrative de leur détenu évadé.
Elle se demanda brièvement comment Shelley pouvait lui adresser ce sourire franc et décontracté. Il semblait assez sincère, mais ceci dit, Zoe n’avait jamais été douée pour faire la différence — à moins que la personne ne présente un tic ou un signe sur son visage, un pli au niveau des yeux à l’angle exact pour indiquer que quelque chose clochait. Après leur dernière affaire, sans mentionner le vol et le trajet en voiture presque silencieux, elle s’était attendue à sentir un peu de tension entre elles.
Le shérif inclina la tête.
— Ça serait super de vous savoir à bord d’un vol de retour d’ici la tombée de la nuit, si je puis me permettre. Ça me ferait une chose de moins à m’inquiéter.
Shelley rit.
— Ne vous en faites pas. Nous sommes ceux que vous ne voulez jamais voir, n’est-ce pas ?
— Sans vouloir vous offenser, convint gaiement le shérif.
Il faisait quatre-vingt-quatre kilogrammes, pensa Zoe alors qu’elle le regardait marcher de cette démarche en canard commune chez les gens en surpoids.
Ils se rendirent dans son bureau et commencèrent le briefing. Zoe prit les dossiers et commença à les feuilleter.
— Vas-y, Z, dis-moi tout, dit Shelley, se penchant en arrière sur son siège et attendant avec impatience.
Il semblait qu’elle avait déjà un surnom.
Zoe leva les yeux, légèrement surprise, mais se mit à lire à voix haute quand elle vit que Shelley était sérieuse.
— Trois corps en trois jours, on dirait. Le premier était dans le Nebraska, le second dans le Kansas et le troisième ici dans le Missouri.
— Notre criminel fait un road trip ou quoi ? se moqua Shelley.
Zoe nota les lignes dans sa tête et trouva un lien entre les villes. Il se dirigeait principalement vers le sud-est ; la route la plus probable lui ferait traverser le reste du Missouri vers l’Arkansas, puis le Mississippi, peut-être un peu du Tennessee vers Memphis. En supposant qu’elles ne l’arrêtent pas avant, évidemment.
— Le dernier meurtre a eu lieu à l’extérieur d’une station-service. La victime était la seule employée présente à la station. Son corps a été trouvé à l’extérieur.
Zoe pouvait se le visualiser. Une station-service sombre et isolée, une carte postale de n’importe quelle autre station-service reculée de cette partie du pays. Isolée, les lumières du parking étant les seules à des kilomètres à la ronde. Elle commença à parcourir les photographies de la scène avant de les passer à Shelley quand elle eut terminé.
Une image plus nette émergeait. Une femme laissée morte sur le sol, face à l’entrée — elle revenait de quelque part. Avait-elle été attirée dehors puis attaquée quand elle avait baissé sa garde ? Une sorte de bruit qu’elle aurait pu prendre pour celui de coyotes ou peut-être un client qui s’était plaint d’un problème avec sa voiture ?
Quoi que cela fût, cela avait suffi à l’éloigner de son poste et à l’attirer dehors dans l’obscurité et la froideur de la nuit. Cela devait avoir été quelque chose.
— Toutes les victimes sont des femmes, continua Zoe. Pas de ressemblance particulière au niveau de l’apparence. Différents groupes d’âge, couleurs de cheveux, poids, tailles. La seule chose qu’elles ont en commun est leur sexe.
Zoe visualisa les femmes debout devant un mur de photo anthropométrique dans son esprit alors qu’elle parlait. Une faisait un mètre soixante-trois, une faisait un mètre soixante-dix et l’autre faisait un mètre soixante-dix-sept. Une différence de taille assez considérable. Sept centimètres à chaque fois — était-ce un indice ? Non, elles avaient été tuées dans le désordre. La femme la plus petite était la plus lourde, et la plus grande était légère, et donc mince. Probablement facile à maîtriser physiquement malgré sa taille.
Différentes altitudes. Différentes distances d’une scène de crime à l’autre — aucun signe d’une formule ou d’un algorithme qui pourrait lui permettre de savoir à quelle distance se trouverait la prochaine. La topographie des lieux des meurtres était aussi différente.
— Ils semblent… aléatoires.
Shelley soupira et secoua la tête.
— J’avais peur que tu dises ça. Et le mobile ?
— Peut-être des crimes d’opportunité. Chaque femme a été tuée la nuit, dans un endroit isolé. Aucun témoin ni de caméra de surveillance allumée où les meurtres ont été commis. La police scientifique a dit qu’il n’a presque rien laissé derrière lui côté preuve.
— Alors on a affaire à un taré avec des envies de meurtre qui vient de décider de se déchaîner mais qui se maîtrise pourtant assez pour se protéger lui-même, résuma Shelley d’un ton assez sec pour que Zoe comprenne qu’elle se sentait aussi mal à l’aise qu’elle.
Cela n’allait pas être l’affaire facile et rapidement résolue qu’elle avait espérée.
CHAPITRE QUATRE
La station-service était sinistrement calme quand Zoe arriva seule à la scène de crime. Il y avait du ruban adhésif partout maintenir les éventuels spectateurs à distance et un seul officier de police en poste devant la porte d’entrée pour s’assurer qu’aucun adolescent rebelle n’approche.
— Bonjour, dit Zoe en montrant sa plaque. Je vais jeter un coup d’œil à tout ça.
L’homme acquiesça d’un signe de tête, non pas que cela fut nécessaire, et elle passa derrière lui puis se baissa pour passer sous le ruban et entrer.
Shelley avait trouvé le meilleur moyen d’utiliser leurs compétences particulières et uniques. Sans discussion préalable, elle avait suggéré qu’elle irait interroger la famille et que Zoe irait à la scène de crime du dernier meurtre après l’avoir déposée. C’était légitime. Zoe pourrait trouver les signes ici et Shelley saurait comment lire les émotions et les mensonges là-bas. Zoe devait lui accorder cela.
Elle avait donc accepté, n’ayant uniquement qu’un faux-semblant de responsabilité. Ce n’était que la nature chaleureuse de Shelley — et le désintérêt complet de Zoe pour la structure hiérarchique tant que l’affaire était résolue — qui faisaient que cela ne posait pas de problème. Shelley avait même presque eu l’air désolée ; elle avait tant envie de montrer qu’elle connaissait les ficelles du métier qu’elle prenait ses libertés par accident.
Elle hésita à la porte de la station-service, sachant que les choses devaient avoir commencer là. Il y avait de légères marques sur le sol, des empreintes de pas entourées de petits drapeaux et de cônes en plastique. La femme — la femme plus âgée avec de bonnes chaussures et une foulée courte — avait ouvert la marche. Cette station-service était si isolée qu’elle ne pouvait pas avoir eu plus de quelques clients de jour-là et les empreintes étaient clairement visibles à seulement quelques pas de la porte.
La femme avait été suivie, bien qu’elle ne l’eût peut-être pas su. Les nombres apparurent devant les yeux de Zoe, lui disant tout ce qu’elle avait besoin de savoir : la distance entre elles indiquait une démarche tranquille. Il n’y avait pas d’autres empreintes pour indiquer si l’auteur du crime était venu de l’intérieur de la station-service ou de quelque part dans le parking. La femme avait marché calmement et à un rythme régulier vers l’angle. Cet endroit était en désordre, mais Zoe l’ignora, voyant les pas continuer et sachant qu’elle y reviendrait plus tard.
D’abord, les pas devenaient légèrement plus rapides. La femme avait-elle alors su qu’elle était suivie ?
Ils s’étaient arrêtés là — juste à côté de bonbons éparpillés sur le sol peut-être dus à une livraison bâclée ou à un enfant maladroit. La femme s’était tournée pour regarder l’homme avant de tourner les talons et de se précipiter vers une porte à l’arrière du bâtiment.
Une clé pendait toujours de la serrure, se balançant légèrement de temps à autre dans la brise. Le sol était légèrement éraflé là où la victime s’était arrêtée pour tourner la clé dans la serrure avant de se hâter de partir.
Elle était revenue sur ses pas avec des foulées beaucoup plus longues et une démarche plus rapide. Elle avait presque couru pour essayer de s’enfuir et retourner dans le magasin dont elle s’occupait. Avait-elle eu peur ? Froid dans l’obscurité ? Avait-elle simplement voulu retourner à son bureau ?
L’homme l’avait suivie. Pas immédiatement ; il y avait une trace ici, un petit tas de poussière au bord de l’empreinte d’un talon où il s’était retourné lentement pour la regarder. Il s’était ensuite lancé à sa poursuite d’une démarche qui semblait légère et décontractée en se dirigeant directement vers elle avant de couper par l’intérieur pour l’atteindre à l’angle.
Ah, de nouveau le désordre. Zoe s’accroupit pour l’examiner de plus près. Le sol était marqué plus profondément à cet endroit, des éraflures étaient clairement visibles là où la victime s’était débattue pour avoir une meilleure prise pendant peut-être quelques secondes ou moins. Les empreintes plus lourdes des chaussures de l’homme étaient plus visibles à l’endroit où il avait dû tirer plus fort sur le garrot.
Le corps avait déjà été emmené, mais le sang parlait de lui-même.
Cela avait dû être rapide ; elle ne se serait pas débattue longtemps.
Zoe baissa les yeux pour regarder de plus près les empreintes qu’elle avait vues, celles du coupable de sexe masculin. Leur apparence était intéressante. Tandis qu’elle parvenait à distinguer un vague motif dans les empreintes de la victime — assez pour lui donner une idée de la marque et du style confortable de ses chaussures — ses empreintes à lui ne formaient qu’un vague contour, le talon étant la partie la plus visible.
Zoe revint sur ses pas tout en examinant le sol. Elle ne pouvait distinguer les empreintes du meurtrier qu’en deux endroits : près de la porte, où il avait attendu, et là, à l’endroit où il avait tué la femme. Dans les deux cas, toutes les marques permettant de l’identifier — y compris la longueur et la largeur de ses chaussures — avaient été effacées.
En d’autres termes, il avait nettoyé derrière lui.
— Il n’y avait pas d’autres preuves physiques mis à part le corps ? demanda Zoe au garde qui n’avait pas encore bougé de son poste à la porte.
Ses pouces étaient passés dans les passants de sa ceinture et il lançait des regards obliques vers la route dans les deux directions.
— Non, Madame, dit-il.
— Pas de follicules pileux ? Des traces de pneus ?
— Rien qui puisse nous permettre d’identifier un coupable. On dirait que toutes les traces de pneus dans le parking ont été effacées, pas seulement les siennes.
Zoe se mordit la lèvre alors qu’elle réfléchissait. Il avait peut-être choisi ses victimes au hasard, mais il était loin d’être dérangé. Comme Shelley l’avait dit — il était au contrôle. Il était aussi patient et méticuleux. Même les tueurs qui planifiaient leurs attaques n’étaient en général pas aussi bons.
La sonnerie de Zoe retentit bruyamment dans le calme de la route déserte, faisant sursauter le garde dans ses bottes.
— Agent spécial Prime, répondit-elle machinalement sans même regarder qui l’appelait.
— J’ai une piste, Z. Ex-mari violent, dit Shelley.
Elle faisait cela sans cérémonie. Son ton était précipité, enthousiaste. Ce frisson du premier indice.
— On dirait que le divorce était tout juste en train d’être finalisé. Tu veux venir me chercher et jeter un œil à tout ça ?
— Il n’y a pas grand-chose à voir ici, répondit Zoe.
Il serait inutile qu’elles arpentent toutes les deux la scène de crime s’il y avait d’autres pistes à suivre. De plus, elle avait le pressentiment que Shelley n’avait vraiment pas envie de voir l’endroit où une femme avait perdu la vie. Elle n’était encore un peu qu’une bleu de bien des façons.
— Je te retrouve dans vingt minutes.
* * *
— Où étiez-vous hier soir ? insista Shelley en se penchant en avant pour donner l’impression au gars que cela serait leur petit secret.
— J’étais dans un bar, grogna-t-il. Lucky’s, dans la partie est de la ville.
Zoe écoutait, mais à peine. Elle avait su dès l’instant où elles étaient entrées que ce n’était leur meurtrier. L’ex-mari avait peut-être aimé jouer les gros bras quand ils étaient mariés, mais c’était là que se trouvait le problème : il n’y avait pas que ses bras qui étaient gros. Il pesait au moins quarante-cinq kilogrammes de trop pour avoir laissé ces empreintes, et il était trop petit en plus. Il était assez grand pour neutraliser son épouse — la plus petite des trois femmes qu’il avait sans aucun doute frappée à maintes reprises — mais pas assez pour la plus grande des victimes. Il faisait un mètre soixante-dix, plus proche d’un mètre soixante-neuf et demi. Il n’avait pas l’allonge nécessaire.
— Y a-t-il qui que ce soit qui puisse confirmer que vous étiez bien là-bas ? demanda Shelley.
Zoe voulait l’arrêter, l’empêcher de perdre plus de temps. Mais elle ne dit mot. Elle ne voulait pas essayer d’expliquer quelque chose qui était aussi évident pour elle que le fait que le ciel était bleu.
— J’étais ivre mort, dit-il en agitant la main dans un geste frustré. Jetez un œil aux caméras. Demandez au barman. Il m’a jeté dehors bien après minuit.
— Le barman a-t-il un nom ? demanda Zoe en sortant un bloc-notes.
Ce serait quelque chose qu’elles pourraient vérifier facilement au moins. Elle nota ce qu’il lui dit.
— Quand avez-vous vu votre ex-femme pour la dernière fois ? demanda Shelley.
Il haussa les épaules, ses yeux se dirigeant sur le côté tandis qu’il réfléchissait.
— Je ne sais pas. Cette salope était toujours dans mes pattes. Il y a quelques mois je suppose. Elle était dans tous ses états à propos de la pension alimentaire. J’ai manqué quelques payements.
Shelley se hérissa à la façon dont il parla. Il existait des émotions que Zoe trouvait difficiles à lire, des choses compliquées qui n’avaient pas vraiment de nom ou qui venaient de sources auxquelles elle ne pouvait pas s’identifier. Mais la colère était facile. La colère aurait tout aussi bien pu être un panneau clignotant rouge et il brillait de mille feux au-dessus de la tête de Shelley en ce moment.
— Est-ce que vous considérez toutes les femmes comme des gênes ou seulement celles qui ont divorcé d’avec vous après une agression violente ?
Les yeux de l’homme lui sortirent presque de la tête.
— Hé, écoutez, vous ne pouvez pas…
Shelley l’interrompit avant qu’il ne puisse finir.
— Vous avez des antécédents de violence envers Linda, n’est-ce pas ? Vous avez plusieurs arrestations suite à diverses plaintes de violence conjugale sur votre casier judiciaire. On dirait que vous avez pris l’habitude de la rouer de coups.
— Je…
L’homme secoua la tête, comme s’il essayait de s’éclaircir les idées.
— Je ne lui ai jamais fait de mal. Je veux dire, jamais rien de grave. Je ne l’aurais pas tuée.
— Pourquoi pas ? Vous devez sûrement avoir envie de vous débarrasser de cette pension alimentaire ? insista Shelley.
Zoe se tendit, ses mains formant des poings. Si Shelley continuait plus longtemps, elle avait devoir intervenir. Elle se laissait submerger et sa voix devenait à la fois plus aigüe et plus forte.
— J’les payais pas de toute façon, fit-il remarquer, les bras croisés sur son torse dans une posture défensive.
— Alors vous avez peut-être simplement vu rouge une dernière fois, c’est ça ? Vous vouliez lui faire du mal et ça a été plus loin que jamais auparavant ?
— Arrêtez ! cria-t-il, perdant son sang-froid.
Il mit soudain ses mains sur son visage puis les laissa retomber pour révéler de l’humidité étalée de ses yeux à ses joues.
— J’ai arrêté de payé la pension pour qu’elle vienne me voir. Elle me manquait, d’accord ? Je lui mangeais dans la main à cette stupide garce. Je sors me soûler tous les soirs parce que je suis tout seul. C’est ce que vous voulez entendre ? Ça vous plaît ?
Elles en avaient fini — c’était clair. Shelley remercia quand même durement l’homme, lui tendit une carte et lui demanda de les appeler s’il pensait à quoi que ce soit d’autre. Les choses que Zoe auraient faites si elle avait cru que cela serait utile. La plupart des gens ne rappelaient pas Zoe.
Cette fois-ci, elle douta fortement que Shelley reçoive un appel non plus.
Shelley poussa un grand soupir alors qu’elles s’éloignaient.
— On est toujours au point mort. Sans mauvais jeu de mot, désolée. Je crois son histoire. Qu’est-ce qu’on devrait faire ensuite selon toi ?
— J’aimerais voir le corps, répondit Zoe. S’il y a d’autres indices à trouver, ils sont avec la victime.
CHAPITRE CINQ
Le bureau du médecin légiste était un bâtiment trapu près du commissariat de police, ainsi qu’à peu près tout ce qu’il y avait d’autre dans cette ville minuscule. Il n’y avait qu’une seule route qui la traversait, des magasins et une petite école primaire et tout ce dont une ville avait besoin pour survivre sur la gauche ou sur la droite.
Cela rendait Zoe mal à l’aise. Cela ressemblait trop à la ville où elle avait grandi.
Le médecin légiste les attendait au sous-sol, la victime déjà allongée sur la table pour elles comme une présentation sinistre. L’homme, qui était assez âgé, à seulement quelques années de la retraite, et radotait beaucoup d’une voix indistincte, commença une longue explication tortueuse de ses découvertes, mais Zoe l’ignora.
Elle pouvait voir de ses propres yeux les choses qu’il leur dirait. L’entaille au cou de la victime lui montra le diamètre exact du fil de fer qu’elles cherchaient. La femme pesait un peu plus de soixante-dix-sept kilogrammes malgré sa petit taille, bien qu’une bonne partie eût jailli d’elle avec les presque trois litres de sang qu’elle avait perdus.
L’angle de l’incision et la force qui y avait été exercée lui dirent deux choses. Premièrement, le tueur faisait entre un mètre soixante-dix-sept et un mètre quatre-vingt-deux. Deuxièmement, il ne comptait pas qu’uniquement sur sa force pour commettre ses crimes. Le poids de la victime n’avait pas pesé sur le fil de fer bien longtemps. Il l’avait laissé tomber quand elle s’était écroulée. Cela, plus le choix du fil de fer comme arme, signifiait qu’il n’était probablement pas très fort.
Le fait qu’il n’était pas très fort mais aussi assez grand signifiait qu’il n’était probablement ni musclé ni lourd. S’il avait été l’un ou l’autre, le poids de son corps aurait fait contrepoids. Il y avait donc de fortes chances qu’il fût mince, assez conforme à l’image que l’on se faisait en général d’un homme moyen de taille standard.
Il n’y avait qu’une seule chose qui n’était certainement pas standard chez lui, et c’était le meurtre qu’il avait commis.
Pour ce qui était du reste, elle n’avait pas grand-chose sur quoi s’appuyer. Sa couleur de cheveux, son nom, la ville dont il venait, la raison pour laquelle il faisait cela — rien de tout cela n’était écrit dans la coquille vide et abandonnée de la chose qui avait été une femme devant eux.
— Et donc, ce que l’on peut déduire de tout ça, disait lentement le médecin légiste d’une voix plaintive pour conclure son explication interminable. C’est que le tueur est probablement de taille moyenne, peut-être entre un mètre soixante-quinze et un tout petit peu plus d’un mètre quatre-vingt-deux.
Zoe se retint tout juste de secouer la tête. Son estimation était bien trop large.
— La famille de la victime vous a-t-elle contacté ? demanda Shelley.
— Rien depuis que l’ex-mari est venu l’identifier, répondit le médecin légiste en haussant les épaules.
Shelley saisit un petit pendentif à son cou et tira sur la fine chaîne en or.
— C’est si triste, soupira-t-elle. Pauvre Linda. Elle méritait mieux que ça.
— Ils étaient comment quand tu les as interrogés ? demanda Zoe.
Toute piste était une piste, bien qu’elle fût maintenant fermement sûre que cette Linda n’avait été choisie comme victime que par pur hasard par un inconnu.
Shelley haussa les épaules d’un air désespéré.
— Surpris par la nouvelle. Pas dévastés. Je ne pense pas qu’ils étaient proches.
Zoe s’empêcha de se demander qui se sentirait concerné ou viendrait voir son corps si elle mourrait et remplaça cette pensée par de la frustration. Ce n’était pas difficile. Elles étaient toujours au point mort — littéralement. Linda n’avait plus d’autres secrets à leur dire.
Rester là à compatir avec une morte était bien gentil, mais cela ne les rapprochait en rien des réponses qu’elles cherchaient.
Zoe ferma brièvement les yeux et se tourna vers l’autre côté de la pièce et la porte par laquelle elles étaient entrées. Elles devaient partir, mais Shelley conversait toujours avec le médecin légiste d’une voix basse et respectueuse, discutant de qui la femme avait été durant sa vie.
Rien de tout cela n’avait d’importance. Shelley ne le voyait-elle pas ? La cause de la mort de Linda était très simple : elle était seule dans une station-service isolée quand le tueur était arrivé. Le reste de sa vie n’avait aucune importance.
Shelley sembla remarquer l’envie de partir de Zoe et s’éloigna poliment du médecin légiste pour la rejoindre.
— Qu’est-ce qu’on devrait faire ensuite ? demanda-t-elle.
Zoe aurait voulu pouvoir mieux répondre à sa question, mais elle en était incapable. Il ne restait plus qu’une chose à faire au point où elles en étaient et ce n’était pas l’action directe qu’elle désirait.
— On va créer un profil du tueur, dit-elle. On le diffusera dans les États frontaliers pour prévenir les représentants des forces de l’ordre de garder l’œil ouvert. Ensuite, on passera en revue les dossiers des autres meurtres.
Shelley acquiesça d’un signe de tête et lui emboîta aisément le pas tandis que Zoe se dirigeait vers la porte. Ce n’était pas comme si elles avaient beaucoup de route à faire.
Une fois qu’elles eurent monté les escaliers et passé les portes du bureau, Zoe balaya les alentours du regard et aperçut de nouveau l’horizon qui était facilement visible derrière la petite agglomération de résidences et d’établissements qui constituaient la ville. Elle soupira, croisa les bras sur sa poitrine et tourna rapidement la tête en direction du commissariat où elles se rendaient. Moins elle passait de temps à regarder cet endroit, mieux c’était.
— Tu n’aimes pas cette petite ville, n’est-ce pas ? demanda Shelley qui se trouvait à ses côtés.
Zoe fut surprise l’espace d’un instant, mais cela dit, Shelley avait déjà prouvé qu’elle était perspicace et aussi sensible aux émotions des autres. À vrai dire, il était probable que l’attitude de Zoe reflète clairement ses émotions. Elle ne parvenait pas à se débarrasser de l’humeur massacrante qui l’envahissait à chaque fois qu’elle se retrouvait dans un endroit comme celui-ci.
— Je n’aime pas les petites villes en général, dit-elle.
— T’es juste une ville des grandes villes ou ? demanda Shelley.
Zoe ravala un soupir. C’était ce qui se produisait quand on avait des partenaires : ils essayaient toujours d’apprendre à vous connaître, de déterrer toutes les petites pièces du puzzle qu’était votre passé et de les mélanger jusqu’à ce qu’elles forment une image qui leur plaisait.
— Elles me rappellent l’endroit où j’ai grandi.
— Ahhh, dit Shelley en hochant la tête comme si elle voyait et comprenait.
Elle ne voyait pas. Zoe le savait pertinemment.
Elles firent une pause dans leur conversation tandis qu’elles passaient les portes du commissariat, se dirigeant vers une petite salle de réunion que la police locale les laissait utiliser comme base pour leurs opérations. Voyant qu’elles étaient seules, Zoe mit une nouvelle pile de papiers sur la table et commença à étaler le rapport du médecin légiste ainsi que des photographies et quelques autres rapports des officiers qui étaient arrivés en premier sur la scène de crime.
— Tu n’as pas eu une super enfance alors ? demanda Shelley.
Ah. Peut-être qu’elle voyait, plus que ce que Zoe l’aurait cru en tout cas.
Elle n’aurait peut-être pas dû être surprise. Pourquoi Shelley ne serait-elle pas capable de lire les émotions et les pensées de la même façon que Zoe pouvait lire les angles, les mesures et les séquences ?
— Ce n’était pas la meilleure, dit Zoe, repoussant ses cheveux de ses yeux et se concentrant sur les papiers. Et pas la pire. J’ai survécu.
Il y avait un écho dans sa tête, un cri qui lui venait de voilà longtemps et de loin. Enfant démoniaque. Monstre. Regarde ce que tu nous as fait faire ! Zoe le refoula, ignorant le souvenir d’un jour passé enfermée dans sa chambre en guise de punition pour ses péchés, ignorant la longue et difficile solitude qu’elle avait connue enfant.
Shelley vint se placer rapidement en face d’elle, étalant les quelques photos qu’elles avaient déjà, puis soulevant les dossiers des autres affaires.
— On n’est pas obligées d’en parler, dit-elle doucement. Je suis désolée. Tu ne me connais pas encore.
Cet « encore » était de mauvais augure : il impliquait un moment, même si ce n’était que dans un avenir lointain, où elle s’attendrait à ce que Zoe lui fasse assez confiance pour lui raconter tous les secrets enfermés en elle depuis qu’elle était enfant. Ce que Shelley ne savait pas et ne pouvait pas deviner grâce à ses petites questions, c’était que Zoe n’allait jamais dire à qui que ce soit ce qui lui était arrivé durant son enfance.
Excepté peut-être à la psychiatre que le Dr Applewhite avait essayé de lui faire voir.
Zoe refoula tout afin d’adresser un sourire tendu à sa partenaire et hocha la tête avant de lui prendre un des dossiers des mains.
— On devrait passer en revue les affaires précédentes. Je vais lire celle-ci et tu peux lire l’autre.
Shelley se dirigea vers une chaise de l’autre côté de la table et regarda les images du premier dossier étalées sur la table tout en se mordant un ongle. Zoe détourna son regard d’elle et se concentra sur les images devant elle.
— La première victime a été tuée dans un parking vide à l’extérieur d’un café-restaurant qui avait fermé une demi-heure auparavant, lut Zoe à voix haute, résumant le contenu du rapport. Elle y travaillait comme serveuse, elle avait deux enfants, n’avait pas fait d’études supérieures et était apparemment restée dans la même région toute sa vie. Il n’y avait aucun signe de preuve scientifique de valeur sur la scène de crime ; la méthodologie était la même, victime tuée avec le fil de fer avant que le tueur n’efface minutieusement les empreintes et les marques.
— Rien qui puisse nous aider à le traquer, une fois de plus, soupira Shelley.
— Elle était en train de fermer le restaurant après avoir nettoyé, sur le point de rentrer après une longue journée de travail. L’alerte a été donnée très rapidement quand elle n’est pas rentrée chez elle à l’heure habituelle.
Zoe tourna la page et chercha tout contenu de valeur.
— C’est son mari qui l’a trouvée — il est parti la chercher quand elle n’a pas répondu à ses appels. Il y a de fortes chances qu’il ait corrompu des preuves quand il a saisi le corps de sa femme quand il l’a trouvé.
Zoe leva les yeux, convaincue que cette affaire était aussi vide de preuves que l’autre. Shelley se concentrait toujours et jouait de nouveau avec le pendentif de sa chaîne. Il était assez petit pour disparaître complètement derrière ses doigts.
— Est-ce que c’est une croix ? demanda Zoe quand sa nouvelle partenaire leva finalement les yeux.
C’était quelque chose dont elles pouvaient discuter, pensa-t-elle. Assez naturel de la part d’un agent de parler avec sa partenaire du bijou qu’elle portait régulièrement, comme cela semblait être le cas, n’est-ce pas ?
Shelley baissa les yeux sur sa poitrine, comme si elle ne s’était pas rendue compte de ce que faisaient ses mains.
— Oh, ça ? Non. C’était un cadeau de ma grand-mère.
Elle déplaça ses doigts et tendit la chaîne afin que Zoe puisse voir le pendentif en or en forme de flèche avec un petit diamant au niveau de la pointe.
— J’ai de la chance que mon grand-père ait de bons goûts. Il appartenait à ma grand-mère.
— Oh, dit Zoe, sentant une légère sensation de soulagement la submerger.
Elle n’avait pas réalisé à quel point elle avait été tendue depuis qu’elle avait vue Shelley tirer sur la chaîne et jouer avec pour la première fois.
— Une flèche qui symbolise le grand amour ?
— C’est ça, sourit Shelley avant de froncer légèrement les sourcils ; elle avait de toute évidence remarqué le changement dans l’humeur de Zoe. Est-ce que tu avais peur que je sois très religieuse ou quelque chose comme ça ?
Zoe s’éclaircit légèrement la gorge. Elle avait à peine reconnu elle-même que c’était la raison derrière sa question. Mais cela l’était, bien évidemment. Cela faisait bien longtemps qu’elle n’était plus cette petite fille timide avec une mère dévote trop zélée, mais elle se montrait toujours assez méfiante envers ceux qui considéraient l’Église comme la chose la plus importante de leur vie.
— J’étais juste curieuse, dit Zoe, mais sa voix était tendue, et elle le savait.
Un pli barra le front de Shelley et elle se pencha en avant pour prendre le dossier suivant sur la table.
— Tu sais, on va devoir passer beaucoup de temps à travailler ensemble si on reste partenaires, dit-elle. Les choses iront peut-être un peu mieux si on ne se cache rien. Tu n’as pas à me dire pourquoi ça t’inquiétais, mais j’apprécierais ton honnêteté.
Zoe déglutit et baissa les yeux sur le dossier qu’elle avait déjà fini de lire. Elle rassembla sa fierté, fermant brièvement les yeux pour faire taire la voix qui lui disait « non, ils ne vont pas ensemble, il y en a un qui est exactement cinq millimètres plus épais », et rencontra le regard de Shelley.
— Je n’ai pas de bons antécédents avec, dit-elle.
— La religion ou l’honnêteté ? demanda Shelley avec un sourire en coin espiègle tout en ouvrant son dossier.
Après un moment durant lequel Zoe s’efforça de se demander quoi répondre, Shelley ajouta :
— C’était une blague.
Zoe lui adressa un sourire faible.
Elle se tourna ensuite vers le dossier d’affaire suivant et commença à examiner les photographies de la scène de crime, sachant que c’était la seule chose qui pourrait faire disparaître la sensation de brûlure dans ses joues et son cou ainsi que le malaise dans la pièce.
— La deuxième victime est une autre version de la même histoire, dit Shelley en secouant la tête. Une femme trouvée assassinée sur le bord d’une route qui serpente à la périphérie d’une petite ville. Le genre de route sur laquelle on pourrait marcher en rentrant du travail tard un soir, et c’était le cas pour elle. C’était une enseignante… un tas de devoirs notés était éparpillé autour d’elle, elle les a laissé tomber quand sa gorge a été coupée par le fil de fer.
Shelley marqua une pause et parcourut rapidement les photographies afin de trouver celles avec les devoirs. Elle la leva une seconde tout en se mordant la lèvre et en secouant la tête. Elle la tendit à Zoe qui essaya de ressentir le même degré de pitié sans y parvenir. Les devoirs ne rendaient en aucun cas cette mort plus poignante qu’une autre pour elle. À vrai dire, elle avait vu des meurtres bien plus violents qui semblaient plus dignes de pitié.
— Elle a été trouvée par un cycliste tôt le matin suivant. Il a remarqué les papiers dans le vent, a traversé la route et a trouvé le corps à moitié avachi dans les herbes hautes, dit Shelley, résumant les notes dans son dossier. On dirait qu’elle est allée sur le côté, comme si elle aidait quelqu’un. Quelque chose l’a attirée là. Bon sang… c’était une femme bien.
Différents scénarios défilèrent dans l’esprit de Zoe : un chien perdu fictif, un inconnu qui demandait son chemin, un vélo avec une chaîne détendue, quelqu’un qui demandait l’heure.
— Pas d’empreintes sur le sol dur, pas de fibres ou de poils sur le corps, pas d’ADN sous ses ongles. Aussi propre que les autres scènes de crime, dit Shelley en posant le dossier devant elle avec un autre soupir.
Quelle que fut la chose qui l’avait laissé vulnérable — peut-être même le simple effet de surprise et être descendue du trottoir alors qu’elle se débattait contre le fil de fer autour de sa gorge — c’était la seule chose sur laquelle elles pouvaient s’appuyer.
Zoe laissa ses yeux errer sans but sur le papier, essayant de relier les points d’une façon qui fonctionnerait avec les trois affaires.
Deux mariées et heureuses, une divorcée. Deux mères, une sans enfant. Toutes des métiers différents. Des lieux différents. Une avec des diplômes, deux sans. Pas de constante particulière au niveau de leurs noms ou de liens entre les sociétés pour lesquelles elles travaillaient.
— Je ne vois pas de lien, dit Shelley, brisant le silence entre elles.
Zoe soupira et ferma le dossier. Elle devait l’admettre :
— Moi non plus.
— Alors on est de retour au point de départ. Des victimes aléatoires, dit Shelley avant de souffler. Ce qui veut dire que la prochaine cible sera aléatoire elle aussi.
— Et que nos chances de l’arrêter sont beaucoup plus faibles, ajouta Zoe. À moins que l’on parvienne à créer un profil assez complet pour traquer cet homme et l’attraper avant qu’il n’ait l’occasion de frapper à nouveau.
— Alors on s’y met, dit Shelley avec une expression déterminée qui donna un peu d’espoir à Zoe.
Elles installèrent une feuille de papier vierge sur un chevalet dans un coin de la pièce et commencèrent à passer en revue ce qu’elles savaient.
— On peut voir sa route, dit Zoe ; quelque chose qu’elle avait déjà soumis à voix haute et assez facile à deviner pour n’importe qui. Il se déplace pour une raison. Que pourrait-elle être ?
— Il pourrait se déplacer pour le travail, suggéra Shelley. Un routier, un commercial ou un représentant, quelque chose comme ça. Ou il voyage peut-être simplement parce qu’il en a envie. Il pourrait aussi être sans abri.
— Il y a trop d’options pour qu’on puisse prendre une décision ici, dit Zoe avant d’écrire « voyage » sur la feuille et d’essayer de suivre ce que cela impliquait. Il ne doit pas rentrer chez lui. Il dort sûrement dans des motels, des hôtels, ou peut-être dans sa voiture.
— S’il dort dans sa voiture, on n’a pas beaucoup d’espoir de pouvoir le traquer, fit remarquer Shelley, les coins de sa bouche retombant légèrement. Il pourrait aussi se servir de faux noms à l’hôtel.
— On n’a pas grand-chose sur quoi s’appuyer. Mais il doit avoir un moyen de se déplacer, et ce doit être un véhicule à en juger par la distance entre les scènes de crime et le laps de temps entre chacun.
Shelley prit rapidement son téléphone portable et afficha une carte pour vérifier les lieux.
— Je ne crois pas qu’il y ait de trains qui fassent ce trajet. Il voyage peut-être en bus ou en voiture.
— Ça réduit un peu les possibilités, dit Zoe en ajoutant ce qu’avait dit Shelley à la liste. Il fait peut-être du stop, bien que ce soit moins courant de nos jours. Et ses caractéristiques physiques ?
— En général un garrot est utilisé par des gens qui ne sont pas très musclés. On peut donc présumé qu’il a une carrure assez standard.
Zoe était contente que Shelley l’eut remarqué ; cela faisait une chose de moins qui pourrait éveiller des soupçons.
— Standard mais peut-être pas trop petit ou mince. Je pense qu’on est déjà sûres qu’il s’agit de l’œuvre d’un homme. S’il était trop faible ou trop petit, les victimes auraient peut-être pu le maîtriser et s’échapper.
— Et s’il était trop petit, il n’aurait pas pu atteindre leur cou, ajouta Shelley. Les victimes ont probablement toutes été tuées debout, ce qui signifie qu’il devait être capable d’atteindre leur gorge facilement.
Zoe devait admettre qu’elle était impressionnée — même si ce n’était que dans sa tête. Elle écrivit « taille moyenne ou au-dessus de la moyenne — entre un mètre soixante-dix et un mètre quatre-vingt-cinq », se basant sur le rapport du médecin légiste, et « carrure standard ou mince » sur la feuille.
— Parlons psychologie maintenant, dit Zoe. Quelque chose le pousse à tuer, même si ce n’est pas quelque chose qui puisse sembler logique. S’il n’y a aucun réel lien entre les victimes, nous devons considérer que sa motivation vient de l’intérieur.
— On dirait des crimes d’opportunité à mon avis. Il ne s’attaque qu’à des femmes, peut-être parce qu’elles sont plus faibles. Elles sont seules, sans défenses, dans une zone sans caméras de surveillance et où il avait peu de chances d’être interrompu.
— Je vois deux possibilités. La première c’est que quelque chose le pousser à tuer et par conséquent il cherche des victimes dont le profil est parfait pour qu’il ne se fasse pas prendre. Pour une raison ou pour une autre, il fait cela maintenant et tout d’un coup — il y a donc eu un évènement déclencheur, dit Zoe en tapotant le bout de son stylo contre son menton. L’autre possibilité, c’est que ce sont ces victimes en particulier qui le poussent à tuer. Dans ce cas, il ne sait même pas qu’il va les tuer avant le moment même.
— En d’autres termes, soit il cherche des femmes à tuer délibérément, soit il tue uniquement en raison de l’opportunité et de quelque chose chez les femmes qui le pousse à l’acte, dit Shelley en plissant les yeux d’un air pensif.
— Réfléchis, fit remarquer Zoe en secouant la tête et en faisant les cent pas devant le chevalet. C’est trop parfait pour être aléatoire. Un par nuit — ça veut dire que c’est compulsif. Si sa seule motivation venait de moments déclencheurs précis, les attaques seraient plus espacées. Il serait chez lui certains soir ou du moins, il ne rencontrerait personne qui le pousserait à tuer. Non, c’est délibéré et calculé. Il a tué chacune de ces femmes pour une raison, c’est un message ou un rituel.
Elle s’approcha de nouveau et écrivit « un meurtre par jour — rituel » sur la feuille.
— Et quid des lieux ? demanda Shelley en désignant les lieux alignés sur la même route en-dessous de la dernière punaise sur le bas de la feuille de papier.
Zoe égrena une liste qu’elle lut sur la carte en faisant de petits écarts de chaque côté au cas où il se fût écarté de sa route comme il l’avait fait auparavant.
— On devrait contacter les autorités de chacune de ces villes afin de nous assurer qu’elles soient toutes au courant de ce qui pourrait arriver. Une sécurité renforcée et une force publique sur ses gardes pourraient aider à l’attraper.
Elles regardèrent toutes les deux le profil en silence tout en réfléchissant. Zoe, pour sa part, essayait de voir la séquence. Il n’y avait que trois choses qui avaient du sens à ses yeux : le fait que toutes les victimes étaient des femmes, la chronologie ou quelque chose en lien avec les lieux. Mais qu’était-ce ?
Elle repensa aux bonbons colorés éparpillés sur le sol de la station-service. Il y en avait près du corps de Linda, sur le parking et à l’endroit où elle avait dû passer pour se rendre à l’arrière du bâtiment avant de revenir sur ses pas. C’était si étrange. Il était tout à fait possible qu’un enfant les eût fait tomber plus tôt dans la journée après s’être arrêté avec ses parents, mais… il y avait quelque chose qui la travaillait.
C’était peut-être simplement le fait que c’était incohérent. Des bonbons colorés et joyeux sur la scène d’un violent meurtre nocturne. Des points colorés sur un sol taché de sang. Cela n’avait peut-être aucune signification.
— On n’a pas grand-chose, finit-elle par soupirer. Mais c’est un début. Si on y ajoute le fait qu’il est probablement jeune, au moins plus jeune que l’âge moyen, en se basant sur les statistiques sur l’âge auquel les tueurs en série commencent à tuer, on a assez réduit les possibilités pour avoir quelque chose à présenter. Je vais demander aux médecins légistes de nous donner des chiffres plus concrets basés sur leurs découvertes, comme ça, on pourra au moins donner une description de quel genre de personne chercher.
C’était à peine une mince consolation, pensa-t-elle, si le tueur allait faire une autre victime cette nuit-là — et elles n’étaient en aucun cas en position de faire quoi que ce soit pour l’en empêcher.
CHAPITRE SIX
Il y aurait un autre corps cette nuit-là.
C’était la quatrième nuit et cela signifiait qu’il devait y avoir un quatrième corps.
Il avait conduit toute la journée, s’approchant de plus en plus de son but. Bien qu’il fût dans les temps, il devenait de plus en plus nerveux tandis que le soleil se déplaçait dans le ciel. Il devrait être au bon endroit quand il serait couché ou tout aura été en vain.
Il ne pouvait pas échouer maintenant.
Il regarda de nouveau le téléphone en équilibre sur le tableau de bord et maintenu par un support attaché au conduit de la climatisation. La carte en ligne mettait du temps à s’actualiser là où il était car le réseau était plus faible. L’autoroute était longue et droite au moins, il n’avait pas besoin d’en sortir. Il ne se perdrait pas et il ne raterait pas non plus sa destination.
Il savait précisément où il devait aller. Tout était planifié pour lui, c’était écrit dans les étoiles. Excepté que cette séquence était bien plus précise et facile à lire que la masse de points qui clignotaient dans le ciel nocturne. Évidemment, un expert pouvait trouver ces séquences, même là-haut. Mais sa séquence devait être lue même par ceux qui ne voyaient pas en temps normal — et ils verraient quand il aurait enfin terminé.
Qui ce serait était une autre question. Où et quand — oui, les réponses à ces questions étaient dictées par la séquence. Mais le qui était plus une question de chance et c’était en raison de cela qu’il agitait sa jambe sur le frein, son genou sautant et heurtant presque le volant à chaque fois.
Il prit une profonde inspiration apaisante, respirant l’air qui refroidissait rapidement. Il n’était pas difficile de sentir que le soleil descendait dans le ciel, mais il n’était pas encore trop tard. Les séquences lui avaient dit ce qu’il était censé faire, et il allait le faire à présent. Il devait le croire.
Les pneus de sa berline ne cessaient de vrombir sur le bitume lisse de la route, un apaisant bruit de fond. Il ferma brièvement les yeux, confiant que la voiture resterait droite, et prit une autre profonde inspiration.
Il tapota ses doigts sur le joint de la fenêtre ouverte, tombant dans un rythme simple et répétitif, et sa respiration se calma de nouveau. Tout irait bien. Tout comme cette voiture avait bien tenu le coup toutes ces années depuis qu’il l’avait achetée, toujours fiable et sûre, les séquences ne le laisseraient pas tomber. Tant qu’il contrôlait le niveau d’huile et la faisait réviser de temps en temps, elle tiendrait le coup. Et s’il faisait en sorte d’être au bon endroit au bon moment, les séquences seraient là.
Elles étaient tout autour de lui : les lignes de l’autoroute qui s’étiraient au loin, toujours droites et de plus en plus étroites, et qui lui disaient exactement où aller. Les traînées de nuages cirrus qui semblaient elles aussi indiquer la même direction tels de longs doigts qui l’encourageaient à continuer à avancer. Même les fleurs le long de l’autoroute étaient inclinées, penchées avant et impatientes, tels des motifs de voiture de course qui avalaient les kilomètres sous ses roues.
Tout se mettait en place, tout comme la façon dont les bonbons étaient tombés avant qu’il eût tué la femme à la station-service. La façon dont cela lui avait dit exactement ce qu’il devait faire ensuite et lui avait permis de voir qu’il avait déjà trouvé le bon endroit et la bonne victime.
Les séquences s’assureraient qu’il soit récompensé à la fin.
* * *
Malgré toutes ses pensées rassurantes, son cœur commençait à tambouriner d’angoisse tandis que le soleil commençait à descendre de plus en plus vers l’horizon et qu’il n’avait toujours pas vu qui que ce soit qui convenait.
Mais la chance lui sourit de nouveau — l’heureux hasard d’être au bon endroit au bon moment et de faire confiance à l’univers pour qu’il s’occupe du reste.
Elle marchait à reculons le long de la bande d’arrêt d’urgence, un bras tendu sur le côté et le pouce levé. Elle devait s’être tournée dès qu’elle l’avait entendu approcher, son moteur et le vrombissement des roues trahissant sa présence longtemps avant qu’ils ne puissent se voir. Elle portait un sac à dos qui semblait lourd avec un sac de couchage roulé dessous et il vit qu’elle était jeune quand il s’approcha. Dix-huit ou dix-neuf ans maximum, un esprit libre en route vers une nouvelle aventure.
Elle était douce et adorable, mais cela n’avait pas d’importance. Ce genre de choses n’avait jamais d’importance. C’était les séquences qui étaient importantes.
Il fit ralentir la voiture, s’arrêta juste devant elle, puis attendit patiemment qu’elle le rattrape.
— Salut, dit-il, abaissant la fenêtre passager et penchant la tête pour la regarder. Tu as besoin qu’on te dépose ?
— Euh, ouais, dit-elle en le regardant d’un air méfiant et en se mordant la lèvre. Où est-ce que vous allez ?
— En ville, répondit-il en faisant un vague signe de la main vers l’avant.
C’était une autoroute. Il y aurait une ville au bout et elle pourrait deviner par elle-même de laquelle il s’agissait.
— Je suis content de t’avoir vue. Il n’y a pas beaucoup d’autres voitures sur la route à cette heure-ci. Il fait froid la nuit par ici.
Elle lui adressa un demi-sourire.
— Ça ne me poserait pas de problème.
Il lui rendit son sourire avec un plus large et plus gentil qui atteignait ses yeux.
— On peut faire mieux que « pas de problème », dit-il. Monte. Je te déposerai à un motel à la périphérie de la ville.
Elle hésitait toujours ; une jeune femme montant en voiture avec un homme seul — combien il se montrait sympathique n’avait pas d’importance. Il comprenait qu’elle resterait nerveuse. Mais elle jeta un coup d’œil de chaque côté de la route et elle dut voir que même à présent que la nuit commençait à tomber, il n’y avait pas de phares de visibles de chaque côté.
Elle ouvrit la portière passager avec un petit bruit sec, laissant glisser le sac de ses épaules, et il sourit, pour lui-même cette fois. Il n’avait qu’à avoir confiance et les choses se passerait comme les séquences lui avaient dit.
CHAPITRE SEPT
— Bon, écoutez, dit Zoe.
Elle était déjà mal à l’aise et elle le fut encore plus quand les bavardages cessèrent et que tous les yeux se posèrent sur elle.
Avoir Shelley à ses côtés n’aidait pas vraiment à faire disparaître la pression embarrassante et le poids de l’attente sur ses épaules. L’attention se dirigea vers elle comme un tuyau, palpable et troublante. Le genre de choses qu’elle essayait d’éviter chaque jour de sa vie si possible.
Mais son travail l’exigeait parfois, et bien qu’elle en eût très envie, elle ne pouvait pas forcer Shelley à présenter un profil seule. Pas en tant qu’agent supérieur.
Elle inspira et balaya du regard tous les officiers assis dans les rangées serrées de chaises provisoires dans la plus grande salle de briefing du shérif. Elle détourna ensuite les yeux et trouva un point sur le mur opposé à qui parler, c’était moins menaçant.
— Voici le profil que nous cherchons, continua Zoe. Le suspect mâle fait environ un mètre quatre-vingt d’après les calculs des trois médecins légistes et le peu de preuves physiques trouvées sur les scènes de crime. Nous pensons aussi qu’il a une carrure fine ou moyenne. Il n’est pas particulièrement fort, énergique ou intimidant.
Shelley prit le relais, s’avançant pour son moment sous les projecteurs — quelque chose qu’elle semblait apprécier plutôt que craindre, ses yeux s’illuminant.
— Il aura l’air inoffensif jusqu’au moment du meurtre. Nous pensons qu’il a été capable d’inciter ses victimes à lui parler et qu’il les a même éloignées d’une sûreté relative afin de les emmener dans un espace ouvert où il a pu manipuler la situation pour se retrouver derrière elles. Il est peut-être même charmant et poli.
— Il n’est pas du coin, ajouta Zoe. Sa voiture aura une plaque d’un autre État. Nous ne sommes pas parvenues à déterminer son État d’origine, mais il se déplace et il est probable qu’il continue.
Des images des femmes qui avaient perdu la vie apparurent sur l’écran de projection derrière elles. Elles étaient toutes les trois en vie et souriaient, voire même riaient, à l’objectif. Elles étaient normales, de vraies femmes — pas des mannequins ou des copies du même physique ou quoi que ce soit qui pourrait les rendre spéciales. Simplement des femmes qui avaient toutes vécu, respiré et ri jusqu’à voilà trois nuits.
— Il prend des femmes pour cible, dit Zoe. Une chaque nuit, dans des endroits isolés où il a peu de chances de se faire prendre sur le fait ou de se faire filmer par des caméras de surveillance. Ce sont des endroits sombres, en dehors des sentiers battus, des endroits qui lui donnent le temps et la place de mener à bien le meurtre.
— Comment est-ce qu’on est censés le coincer avec un profil comme ça ? interrompit un des policiers d’État au milieu du champ de chaises devant elle. Il doit y avoir des milliers de mecs grands et fins avec des plaques d’immatriculation d’un autre État ici.
— Nous nous rendons compte que ce n’est pas grand-chose sur quoi s’appuyer, intervint Shelley, sauvant Zoe de l’agacement qui avait menacé de lui faire lancer quelque chose de désagréable. Nous ne pouvons travailler qu’avec ce qu’on a. La chose la plus utile que nous puissions faire avec ces informations pour le moment est de diffuser un avis prévenant d’éviter les endroits isolés et de rester sur ses gardes, en particulier si l’on se fait aborder par un homme correspondant à la description.
— Dans tout l’État ?
La question venait d’un des policiers locaux, la petite équipe qui travaillait sous les ordres du shérif du poste du Missouri dont elles avaient pris le contrôle pour leur enquête et ce briefing.
Zoe secoua la tête.
— Dans plusieurs États. Il a déjà traversé le Kansas, le Nebraska et le Missouri. C’est une bonne indication qu’il va continuer à voyager sur de longues distance afin d’effectuer ses crimes.
De petits bruits de désaccord, des marmonnements et grognements mécontents, s’élevèrent dans la pièce.
— Je suis consciente qu’il s’agit d’une zone vaste, dit Zoe, essayant d’être ferme. Et je suis consciente que c’est vague comme mise en garde. Mais nous devons faire notre possible.
— Qui va faire la conférence de presse ? demanda le shérif local.
Il avait des airs d’autorité usée, comme s’il se faisait écraser sous poids de tous les autres représentants de l’ordre entassés dans son minuscule poste.
Zoe hésita un moment. Elle détestait les conférences de presse. Elle était souvent critiquée car elle donnait le sentiment d’être froide et impassible quand elle parlait de victimes et de la menace potentielle qu’il y en ait plus. Elle en avait fait assez durant sa carrière pour savoir qu’elle ne voulait plus jamais en faire.
— Ma collègue, l’agent spécial Shelley Rose, parlera à la presse, dit-elle, remarquant la façon dont Shelley leva brusquement la tête de surprise. Nous organiserons une conférence télévisée plus tard cet après-midi.
Tandis que les divers policiers dans la pièce commençaient à quitter leurs sièges, les marmonnements dans la pièce se transformant en vraies conversations, Shelley s’approcha de Zoe.
— Je n’ai jamais fait de conférence de presse auparavant, murmura-t-elle nerveusement.
— Je sais, répondit Zoe. Je me suis dit que ce serait une bonne occasion pour toi d’acquérir de l’expérience. C’est mieux maintenant que l’affaire est encore fraîche. Plus il se passe de temps sans que l’affaire soit résolue, plus les journalistes deviennent acerbes. Crois-moi, je le sais. Si on ne l’attrape pas avant qu’une autre conférence de presse soit demandée, je prendrai les choses en mains, en tant qu’agent supérieur.
Shelley hocha la tête, un frisson d’excitation lui faisant monter une légère rougeur aux joues.
— Oh mon Dieu ! Tu m’aideras à répéter quoi dire ? Je ne suis encore jamais passée à la télévision, pas même en arrière-plan.
Zoe ne put s’empêcher de sourire. L’enthousiasme de Shelley avait quelque chose de contagieux, même si cela ne parviendrait jamais à lui faire ne serait-ce qu’envisager une conférence de presse comme étant une chose plaisante.
— Bien sûr. Je vais t’aider à préparer un texte.
* * *
Plus tard, Zoe se tenait derrière un petit podium, exactement dans le champ de la caméra, tandis que Shelley s’adressait aux journalistes rassemblés. En raison de l’ampleur de l’affaire, il y avait des équipes de journaux télévisés de plusieurs États et même des organes de presse nationaux. La ville étant reculée et étant donné qu’ils n’avaient été prévenus qu’au dernier moment, il aurait pu y en avoir plus. C’était peut-être le juste milieu entre assez de publicité pour l’affaire et une foule assez petite pour que Shelley ne se sente pas submergée.
— … Nous vous demandons donc à tous d’être vigilants, disait Shelley. Les principes de sécurité de base s’appliquent ici, mais il est plus important que jamais de les respecter. Ne vous rendez pas dans des lieux sombres et isolés seul la nuit. Assurez-vous d’avoir toujours quelqu’un qui sait où vous êtes et évitez de vous rendre dans des endroits privés avec des inconnus. Les chefs d’entreprises, nous vous demandons de faire réparer ou remplacer tous les systèmes de vidéosurveillances défectueux. Soyez prudents, soyez vigilants et faites attention. Nous travaillons dur afin d’attraper le suspect derrière ces meurtres, mais d’ici que nous le trouvions, nous vous implorons de prendre toutes les précautions possibles.
Shelley marqua une pause et étudia la foule de journalistes avant de continuer.
— Je vais maintenant répondre à des questions de la presse.
Un homme à lunettes vêtu d’un costume démodé prit la parole.
— Kansas City Star, annonça-t-il. Est-ce que vous avez un suspect à l’esprit ? Ou avez-vous été incapables d’identifier le coupable ?
L’attitude assurée de Shelley fléchit très légèrement.
— Nous n’avons pas encore identifié de suspect pour le moment. Nous sommes cependant sur sa piste.
— Missouri State News, lança un autre journaliste. Où frappera-t-il ensuite ?
Shelley déglutit.
— Nous ne pouvons pas le localiser précisément à l’heure actuelle. C’est pour cette raison que nous donnons l’alerte dans plusieurs États. Le suspect voyage sur de longues distances entre ses crimes.
— Vous ne savez même pas dans quel État il se trouve ? demanda le premier journaliste.
Shelley jeta un coup d’œil hésitant derrière elle, rencontrant le regard de Zoe.
— Nous évitons toutes présuppositions pour le moment, dit-elle. Nous pensons avoir une certaine idée de sa route, mais il serait peu judicieux d’exclure la possibilité d’une déviation ou qu’il retourne même sur les lieux de ses anciens crimes.
Beaucoup marmonnaient dans la foule, les gens penchaient la tête les uns vers les autres pour discuter et un pli barrait le front de presque tous les visages que Zoe pouvait voir. Si personne n’intervenait rapidement, ils seraient prêts à dévorer Shelley vivante. Zoe s’avança rapidement et s’approcha du micro.
— Plus de questions pour le moment, merci. Nous annoncerons une autre conférence de presse en temps voulu quand nous aurons plus d’informations, dit-elle en prenant Shelley par le bras pour l’éloigner doucement.
Les journalistes se mirent à vociférer dans leur dos alors qu’elles s’éloignaient, chacun d’entre eux criant les questions qu’ils n’avaient pas eu l’occasion de poser.
Zoe ne ralentit le pas qu’une fois qu’elle eut tiré Shelley à l’intérieur du poste de police. Elles continuèrent jusqu’à atteindre leur salle d’enquête où le brouhaha était enfin assez loin et derrière assez de portes pour qu’elles ne l’entendent plus.
— Pff, souffla Shelley en s’asseyant lourdement. C’était pas facile.
— J’aimerais pouvoir te dire que ça le devient, dit Zoe. Mais ce n’est pas le cas. La presse peut se montrer impitoyable. J’imagine qu’il va nous être difficile de nous déplacer sans croiser de journalistes à présent.
Trois meurtres étaient déjà une histoire importante pour les informations. Avec cette alerte lancée par le FBI, il n’y avait aucun doute que plus d’équipes de journaux télévisés afflueraient depuis des kilomètres à la ronde. Ils suivraient Zoe et Shelley, essayant d’atteindre la prochaine scène de crime avant tout le monde, de trouver l’angle exclusif.
C’était probablement l’aspect le plus épuisant, et celui que Zoe aimait le moins, du métier.
Mais même avec la menace des journalistes au-dessus de leurs têtes, elles n’avaient pas le temps de faire de pause ou d’arrêter l’enquête.
— Il se fait tard. On devrait trouver un motel, dit Zoe. Il va tuer à nouveau ce soir. Il faudra qu’on soit bien reposées et prêtes à partir demain.
Elle ne pouvait qu’espérer qu’il ferait une erreur — la première — qui leur permettrait d’être plus proches de l’attraper cette nuit-là.
CHAPITRE HUIT
Rubie regardait les petits buissons le long de l’autoroute défiler par la fenêtre. Il commençait à faire nuit, le monde se vidait de ses couleurs et prenait des teintes grisâtres. D’ici peu, elle ne pourrait plus voir grand-chose en dehors de la lumière des phares de la voiture.
— Qu’est-ce que tu fais ici à cette heure-ci de toute façon ? demanda le conducteur. Tu sais que c’est dangereux la nuit.
— Je sais, soupira Rubie. Je n’avais pas vraiment le choix. Je n’ai pu partir qu’une fois que Brent est parti retrouver ses amis.
Le conducteur la regarda. Ses yeux parcoururent rapidement les ecchymoses violettes et bleues sur le côté gauche de son visage, puis descendirent sur les marques jaunâtres qui étaient toujours visibles sur son bras avant de revenir se poser sur la route.
— Je suppose que Brent, c’est celui qui t’a prise pour un punching-ball.
Rubie sursauta. L’entendre dit ainsi était si… si dur. C’était comme s’il lui avait jeté de l’eau glacée au visage. Mais c’était vrai, après tout.
— Désolé, dit le conducteur d’une voix plus douce. Je ne voulais pas te blesser. Ce mec doit être un crétin fini s’il te traite comme ça.
Rubie regarda de nouveau par la fenêtre et vit son reflet. Son œil était moins gonflé, mais ce n’était toujours pas du joli.
— Non, vous avez raison. C’est un crétin. C’est pour ça que j’ai dû partir.
— C’était quoi son excuse ?
Rubie émit un grognement, un rire qui ne parvint pas tout à fait à passer la barrière de la douleur.
— Brent n’avait pas besoin d’excuse. Il était en colère, c’est tout. Je suppose qu’il s’est passé quelque chose à son travail. Il se défoule toujours sur moi.
Le conducteur secoua la tête, ses doigts se serrant sur le volant.
— Connard. Il a de la chance que tu étais seule quand je t’ai trouvée. S’il avait essayé d’aller quelque part, je lui aurais fait mordre la poussière pour t’avoir fait ça.
Rubie ne pouvait pas dire que l’image mentale la consternait. Brent le méritait. Il méritait pire que cela. Cela la fit se sentir un petit plus en sécurité. Le conducteur semblait être un homme bien — le genre d’homme qui ne pensait pas que les hommes devaient frapper les femmes.
— Désolé, marmonna-t-il après un moment. Je sais que j’y vais un peu fort. Mon beau-père battait ma mère. Je l’ai vu faire pendant toute mon enfance. La meilleure chose qu’elle ait faite a été de m’attraper et de s’enfuir.
— Je suis désolée, répondit doucement Rubie.
Ce n’était pas surprenant qu’il eût été si désireux de l’aider. Il savait exactement ce qu’elle traversait.
— Aucun enfant ne devrait avoir à subir ça.
— Aucune femme non plus, fit-il remarquer en la regardant.
Rubie se sentit capable de lui sourire. Ce n’était vraiment pas grand-chose, mais de ne serait-ce qu’entendre cela de la part de quelqu’un d’autre valait tout l’or du monde. Cela signifiait qu’elle n’était pas seule.
— Alors, tu sais où est-ce que tu vas aller ? demanda-t-il.
— Oui. Je vais rester avec de la famille.
Rubie serra un peu plus fort le sac de voyage sur ses genoux. Il contenait tout ce qu’elle avait pu transporter : quelques vêtements de rechange, quelques bijoux et des souvenirs qu’elle n’aurait pas pu supporter d’abandonner. Elle supposait que c’était ses seules possessions à présent. Il était impossible que Brent la laisse récupérer le reste de ses affaires, pas sans la piéger pour la faire rester.
— Ils ne pouvaient pas venir te chercher ?
— Ils ne sont pas au courant. Je n’avais pas de moyen de contacter qui que ce soit. Brent ne me laissait pas me servir de mon téléphone sans surveillance.
Rubie mit un doigt sur son visage et examina délicatement sa peau contusionnée afin d’évaluer les dégâts. Elle grimaça et inspira brusquement quand elle toucha un endroit particulièrement douloureux. La douleur était une bonne chose. Elle lui rappelait pourquoi elle avait dû s’enfuir. Pourquoi elle ne devait pas céder et retourner vers Brent quand il lui dirait à quel point il était désolé et qu’il ne recommencerait jamais.
Il recommençait toujours.
— Il aurait quand même été plus sûr pour toi de prendre le bus, dit le conducteur. Ce n’est pas pour m’éterniser sur le sujet, mais c’est rarement sans danger de faire du stop. Bien évidemment, c’est moi qui t’ai prise cette fois. Mais ça aurait pu être n’importe qui.
— Je n’ai pas assez d’argent pour prendre le bus, dit Rubie en appuyant sa tête contre le verre froid. Brent m’a tout pris. Je n’ai seulement qu’un peu de monnaie. Juste assez pour deux repas. C’est tout.
Le conducteur émit un petit bruit inquiet entre ses dents. Rubie tourna la tête sur le côté pour le regarder, se demandant l’espace d’instant s’il s’était attendu à être payé pour l’avoir conduite. Mais ce ne fut pas cela qu’elle vit sur son visage. Il semblait sincèrement ennuyé pour elle. Elle fut surprise et son cœur se serra un instant dans sa poitrine à l’idée de quelqu’un se sentant réellement concerné par le fait qu’elle avait été si mal traitée.
— Je suis désolé que tu aies eu à subir tout ça, dit-il. Tu devais être terrifiée.
— Je l’étais, répondit Rubie. Merci. De m’emmener et d’être si gentil.
Il lui adressa un rapide sourire.
— Ne t’en fais pas. Dès que je vois un café-restaurant, je m’arrêterai pour nous acheter quelque chose à manger. La prochaine ville est à plus d’une heure de route. Je ferais aussi bien de m’arrêter pour faire le plein.
Rubie lui rendit son sourire, appuya de nouveau sa tête sur la fenêtre et ferma les yeux un bref instant. C’était peut-être le moment — le moment où sa chance tournait. Brent étaient à des kilomètres d’elle à présent et il n’allait jamais la rattraper. Pas si elle allait chez sa sœur. Lucy la protégerait et ce serait la fin de tout cela. Et voilà qu’elle s’était trouvé un ange gardien qui l’emmènerait chez Lucy quoi qu’il arrive.
— Oh bon sang, dit soudain le conducteur en se recroquevillant sur le volant, les sourcils froncés.
Il alluma son clignotant et se dirigea vers le côté de la route où se trouvait une sortie d’autoroute.
— Que se passe-t-il ? demanda Rubie en se redressant, sa voix l’ayant inquiétée.
— Il y a un problème avec la voiture, dit-il avant de se pencher en avant et de tapoter un des cadrans sur le tableau de bord, comme s’il désirait de tout son cœur qu’il fonctionne. Je vais me garer. On dirait une voie d’accès, on ne devrait donc pas avoir de problème à cette heure de la nuit.
Les roues ralentirent, montant et descendant sur la surface accidentée et irrégulière de la route en terre tandis que la voiture s’arrêtait. Il faisait complètement nuit à présent et la lune était cachée quelque part derrière un nuage. La seule chose qu’ils pouvaient voir devant eux était la lumière des phares qui éclairait un chemin qui continuait au loin.
Le conducteur vérifia son GPS, tapotant plusieurs fois l’écran et dézoomant avant de rezoomer sur leur position.
— Je ne sais pas ce qui se passe, mais il n’y a plus de jus, expliqua-t-il avant de se pencher de nouveau vers le tableau de bord pour examiner les symboles qui s’allumaient. Je suis désolé. La voiture est plutôt vieille.
— Ce n’est pas grave, dit Rubie.
Après tout, elle ne pouvait pas vraiment se plaindre. Mais ce n’était pas idéal. Elle ne voulait pas être coincée au milieu de nulle part car la seule voiture qui avait accepté de l’emmener était tombée en panne. Il était fort peu probable qu’elle trouve quelqu’un d’autre la nuit.
Le conducteur coupa le contact et le remit tout en penchant la tête pour écouter de près le bruit du moteur.
— Tu t’y connais en voitures ? demanda-t-il.
Rubie émit un petit rire nasal.
— Je n’ai même pas mon permis, dit-elle.
Le conducteur lui adressa un sourire en coin, une expression qui semblait reconnaître à quel point la situation dans laquelle ils se trouvaient était fâcheuse mais aussi qu’il n’y avait rien qu’ils puissent y faire.
— Je ne peux pas bien entendre le moteur d’ici. Est-ce que je peux te demander une faveur ? Si tu ouvres le capot, tu pourras écouter et voir si tu entends un bruit de ferraille. Ça pourrait m’aider à voir ce qui se passe.
Rubie regarda l’obscurité d’un air méfiant. Il semblait faire froid dehors, sans parler du fait qu’ils étaient au beau milieu de nulle part. Elle n’était pas stupide. Elle avait vu des films.
Mais cela dit, les films n’étaient pas la réalité. Peu de choix s’offraient à elle. Si elle ne l’aidait pas à faire redémarrer la voiture, ils resteraient coincés là bien plus longtemps. Et ce gars l’avait aidée, l’avait prise au bord de la route et avait écouté son histoire. Il était compatissant et sympathique.
Rubie redressa les épaules et tendit la main vers la poignée de la portière.
— Un bruit de ferraille, c’est ça ?
— C’est ça. Je vais faire tourner le moteur quand tu auras ouvert le capot. Crie si tu entends quelque chose.
Rubie hocha la tête et sortit dans l’air froid. L’endroit où ils se trouvaient était tranquille, seulement animé par les petits bruits légers des insectes qui vaquaient à leurs occupations nocturnes. Elle n’entendait pas d’autre moteur, excepté peut-être si loin qu’il lui était difficile de dire si elle entendait vraiment quoi que ce soit. La route était pratiquement déserte. Certainement aucune chance de trouver quelqu’un d’autre pour l’emmener.
Le conducteur avait déjà ouvert le capot et Rubie le souleva précautionneusement, essayant de ne pas se mettre de cambouis sur les mains. Ce n’était pas comme si elle avait assez de vêtements pour se permettre de ruiner ceux qu’elle portait.
Elle réalisa, alors même qu’elle ouvrait le capot, qu’elle ne pouvait plus voir le conducteur sous cet angle. Dans le silence, elle entendit le bruit de sa portière s’ouvrant et recula légèrement, inquiète.
Peut-être que tout cela avait été un piège. Peut-être l’avait-il regardée et avait su qu’elle était le genre de personne qu’il pouvait maltraiter, malmener, et dont il pouvait obtenir ce qu’il désirait. Il allait à présent sortir de la voiture et la tabasser, puis il la laisserait sur le sol, son short en bas de ses chevilles, quand il aurait terminé.
— Cri si tu l’entends, répéta-t-il, sa voix venant de l’intérieur de la voiture.
Le moteur tourna, la faisant sursauter tandis qu’un cri resta coincé dans sa gorge.
Bon Dieu, elle était paranoïaque. Des ombres la faisaient sursauter et elle se méfiait de tout et de tout le monde à cause de Brent. Elle allait mettre beaucoup de temps à s’en remettre, à arrêter de soupçonner les inconnus d’avoir de mauvaises intentions. Le conducteur était un homme bien. Il l’avait prouvé en la laissant monter dans sa voiture et en s’énervant quand il avait appris ce que Brent lui avait fait. Elle devait garder cela en tête et l’aider avec le moteur afin qu’elle puisse aller au plus tôt chez Lucy.
Où pourrait-elle aller de toute façon ? Il n’y avait pas d’endroit où elle pouvait s’enfuir. Il était le seul conducteur à avoir pris la peine de s’arrêter pour elle et cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas vu d’autres personnes sur la route. Que cela lui plaise ou non — elle admit en son for intérieur que cela ne lui plaisait peut-être pas tandis qu’un frisson descendait le long de son échine — elle était coincée avec lui.
Autant en tirer profit.
Elle baissa les yeux vers le moteur sombre, essayant d’en distinguer les parties. Elle ne vit que du métal sombre et brillant dont la majeure partie était noire et recouverte de graisse et ne reflétait même pas légèrement la lumière des phares qui éclairaient toujours l’obscurité. La lumière aveuglait presque Rubie, créant un tel contraste qu’elle en effaçait tout.
Le moteur s’arrêta de tourner, le son s’évanouissant dans le silence. Quand le bruit cessa et que le calme de la nuit revint, ses oreilles bourdonnèrent. Le bruit sonore juste à côté d’elle avait occulté tout le reste et, tout comme les phares l’avait aveuglée, le contraste faisait qu’elle n’entendait presque rien.
— Je n’ai pas entendu de bruit de ferraille, cria-t-elle, espérant que cela aiderait.
S’il n’y avait aucun problème avec le moteur, ils pourraient peut-être repartir. La voiture n’était pas récente — elle avait peut-être simplement besoin d’un peu de repos avant de pouvoir repartir.
Rubie frissonna et frotta ses mains sur ses bras. Le conducteur n’avait pas dit mot et il ne refaisait pas tourner le moteur non plus. Elle baissa de nouveau les yeux vers l’obscurité du moteur comme si elle pouvait lui dire quelque chose et tressaillit quand la lumière qui se reflétait sur le moteur fut obscurcie par une ombre qui tomba dessus.
Elle l’entendit derrière elle quand un caillou s’éloigna de son pied et elle sursauta.
— Je n’ai pas…, commença-t-elle, voulant lui dire qu’elle ne savait pas qu’il était derrière elle, mais son cœur tambourinait de choc et elle ne trouvait plus ses mots.
Il la regardait, il la regardait tout simplement. Son expression était presque vide, d’une façon effrayante.
— Qu’est-ce… Qu’est-ce que vous avez à la main ? demanda-t-elle en désignant le fil de fer complètement éclairé par les phares. Est-ce que ça va… réparer la… ?
Sa voix se perdit, elle était plus qu’ébranlée. Un souvenir la traversa ; elle avait vu quelque chose quand il l’avait prise dans sa voiture. Quelque chose qu’elle avait alors écarté quand il lui avait parlé plutôt gentiment et lui avait fait un grand sourire.
Quelque chose comme une faim ou une joie cruelle, comme un loup qui regardait un lapin pris au piège.
Rubie tourna les talons, elle voulait retourner dans la voiture à présent, elle voulait retourner là où il faisait chaud et où elle était en sécurité. Là il s’était comporté en parfait gentleman et avait compris son histoire et avait raconté son propre passé, quelque chose qui les avait fait se sentir égaux et similaires. Si elle parvenait simplement à retourner à l’intérieur…
Rubie leva instinctivement les mains quand quelque chose toucha son cou — quelque chose de léger et fin mais aussi tranchant et qui lui fit mal aux doigts quand elle le saisit. Qu’était-ce ? Le fil de fer ? Elle tira dessus, sentant la source quelque part derrière elle, la chaleur d’un corps qui n’était pas le sien.
Elle frappa à l’aveuglette, dirigeant ses coudes et ses pieds vers l’arrière, s’efforçant de le trouver et de le prendre par surprise. Il sifflait à voix basse, jurant et lui disant de rester immobile. Elle ne resterait pas immobile. Non. Elle mit un nouveau coup de coude vers l’arrière, un coup désespéré dans l’obscurité, et elle le sentit percuter lourdement quelque chose.
Le conducteur grogna de douleur et la pression autour de son cou se relâcha juste une seconde. Rubie tomba à genoux et se précipita vers l’avant, découvrant que la voie était libre. Ce qu’il avait mis autour de son cou, quoi que ce fût, avait disparu. Elle se poussa du sol et s’élança en avant, à un angle où elle put éviter le chemin éclairé par les phares.
Elle sentait quelque chose de chaud et de lourd sur sa poitrine alors qu’elle courait, le souffle déjà court dans l’air froid qui lui piquait les poumons comme de la glace. Qu’était-ce ? Sa main se porta à sa poitrine, sentant l’humidité sur son haut et la suivant tandis que ses pieds trébuchaient sur le sol inégal. Elle ne l’entendait pas la poursuivre, mais elle courut aussi vite qu’elle le pouvait, aussi vite qu’elle osait sur le terrain accidenté. L’humidité — elle venait de son cou — elle venait de l’endroit où elle avait senti la pression plus tôt — une blessure qui se mit à pulser de douleur dès que ses doigts la trouvèrent.
Il y avait du sang — beaucoup de sang — sur sa poitrine et il s’écoulait sur son ventre. Elle sentit les ruisselets chauds s’écouler et éclabousser ses jambes tandis qu’elles se démenaient éperdument pour mettre autant de distance que possible entre le conducteur et elle.
Le sang ne cessait de couler, il y en avait tant. Rubie se tint le cou à deux mains alors qu’elle courait, sacrifiant l’équilibre supplémentaire et la mobilité de ses bras dans une tentative pour retenir le sang. Il y avait une ligne qui s’étendait d’un côté à l’autre et qui faisait le tour, suintant et coulant de plus en plus à chaque mouvement.
Sans ses yeux ou son équilibre, Rubie trébucha, son pied se prenant dans quelque chose qui semblait être une pierre ou une parcelle de sol dur. Elle tomba lourdement, incapable d’amortir sa chute, l’air quittant brusquement son corps quand ses coudes touchèrent le sol les premiers. Au même moment elle sentit une giclée, comme si l’eau d’un robinet jaillissait sous ses doigts.
Elle n’allait pas abandonner. Non. Elle devait s’enfuir — continuer — aussi loin de lui que possible. Elle n’osa pas regarder autour d’elle pour voir s’il se tenait toujours dans la lumière de la voiture ou s’il était seulement quelques pas derrière elle, prêt à l’attraper à nouveau. Elle ne pouvait pas perdre de temps. Rubie se redressa et poussa pour se lever, seulement pour retomber en s’affaissant, ses jambes refusant de fonctionner.
Tout semblait étrange — vague — comme si elle était faite de gelée tout à coup, ses bras et ses jambes retombant comme des poissons morts quand elle essaya de les bouger. La seule chose qu’elle savait qu’elle pouvait sentir était la chaleur du sang qui s’écoulait de son cou et tachait le sol à présent, coulant tant qu’elle ne parvenait pas à le comprendre.
Rubie leva la tête pour regarder au loin, les lumières de la ville où sa sœur vivait toujours un simple point à l’horizon. Si loin que cela aurait tout aussi bien pu être une étoile. La blessure à son cou s’ouvrit comme une bouche pour déverser une autre giclée de sang et elle sentit son visage heurter le sol, n’ayant plus la force de garder la tête haute.
Elle ne réalisa que vaguement qu’elle ne pouvait plus sentir le froid avant de ne plus rien sentir du tout.
CHAPITRE NEUF
Zoe fut consternée de découvrir que le motel était encore plus miteux à l’intérieur qu’il ne l’avait semblé depuis l’extérieur.
— Rien de plus que la crème de la crème pour le FBI, plaisanta Shelley. C’est pour ça qu’ils nous appellent des agents « spéciaux », n’est-ce pas ?
Zoe grogna, se détournant de son examen du sofa usé du hall juste à temps pour voir le réceptionniste se retourner.
— Voilà votre clé, dit-il en jetant une carte en plastique sur le comptoir.
Elle glissa vers elles, s’arrêtant juste à temps pour ne pas tomber du bord.
— Merci, dit Shelley, prenant la clé et faisant un signe de la main en signe de reconnaissance.
Zoe ne pensait pas que ses compétences en service clientèle méritaient ne serait-ce que cela.
L’homme ne dit rien. Il retourna s’affaler sur son siège et prit son téléphone portable qui était devant lui, reprenant ce qu’il avait été en train de faire, quoi que ce fût, quand elles étaient entrées.
— Est-ce que vous savez où on peut trouver quelque chose de convenable à manger à cette heure-ci ? demanda Shelley.
— Café-restaurant à environ huit kilomètres, dit-il en désignant la direction approximative du menton sans lever les yeux.
Shelley le remercia de nouveau et reçut aussi peu de réaction que la première fois. Elles le laissèrent où il était, Zoe ouvrant la marche avant qu’elle n’ait le temps d’essayer d’engager une autre conversation avec le réceptionniste le plus bourru du monde, et ressortant dans la froideur nocturne du parking.
— Est-ce qu’on devrait aller manger ? demanda Shelley. Ou devrait-on d’abord préparer la chambre ?
— On devrait au moins déposer nos sacs, dit Zoe en soupirant avant de frotter sa nuque qui était raide et douloureuse après la longue journée et la route qu’elles avaient faite. Ensuite on ira manger.
— Pour le vol retour avant la fin de la journée, on repassera, fit remarquer Shelley, levant et examinant la clé à la recherche de leur numéro de chambre.
Elle ouvrit la marche et traversa le parking en direction d’une porte fort similaire à toutes les autres dans le long bâtiment bas, et l’ouvrit en faisant glisser la carte devant.
— On dirait que cette affaire est plus complexe que ce à quoi on s’était attendues, convint Zoe.
Les mots légers cachaient la colère qu’elle ressentait envers elle-même. Elle aurait dû être capable de résoudre cette affaire, de lire les nombres et d’arrêter le suspect. Elle n’aurait pas dû lui laisser une chance de tuer à nouveau. Si quelqu’un mourrait cette nuit-là, ce serait de sa faute.
La chambre était petite, deux lits simples à moins de trente centimètres l’un de l’autre avec des couvre-lits à fleurs démodés. Le genre qui avaient probablement été achetés dans les années quatre-vingt, ou même avant, et qui avaient été lavés encore et encore jusqu’à ce qu’ils deviennent fins et rêches. Du moins, Zoe espérait qu’ils avaient été lavés.
Elle mit un coup dans l’un des pieds du lit et l’observa prudemment afin de voir s’il bougeait. Cela lui fit du bien, mais pas assez. Zoe aurait probablement pu mettre des coups de pied à tout ce qui se trouvait dans la pièce jusqu’à ce que sa jambe lui fasse mal et cela n’aurait toujours pas soulagé la frustration qu’elle ressentait. Elle aurait dû être chez elle à l’heure qu’il était, pas assise dans un motel à attendre qu’un tueur tue une autre victime sans qu’elle ne puisse rien y faire.
Elle pensa à Euler et Pythagore et espéra qu’ils allaient bien. Elle avait un distributeur de nourriture de prêt pour les nuits comme celle-ci, mais les chats étaient trop intelligents pour leur bien. Un jour, ils avaient trouvé un moyen de l’ouvrir et avaient mangé la moitié de la nourriture pour une semaine en une nuit. Elle était rentrée quelques heures plus tard et les avait trouvés allongés, ballonnés et heureux, si plein qu’ils ne pouvaient que remuer la queue en réaction à sa voix.
— Prête ? demanda Shelley d’une petite voix.
Elle sentait peut-être que Zoe n’était pas d’humeur pour cela, pour rien de tout cela.
Zoe hocha la tête et laissa sa partenaire ouvrir la marche. Ce fut sans grande joie qu’elle s’approcha du café-restaurant, voyant les lumières comme une oasis dans l’obscurité de la zone rurale, la plupart d’entre elles étant déjà éteintes pour la nuit. Seules quelques voitures étaient garées sur le petit parking et les grandes fenêtres sur les côtés du bâtiment leur permirent de voir seulement quelques clients en train de manger ou de boire un café. Cela lui coupa le souffle, des souvenirs spontanés de repas à des cafés-restaurants durant son enfance l’envahissant.
Zoe ravala un gémissement plaintif lorsqu’elles entrèrent. C’était un café-restaurant de petite ville typique. Des tables propres et des sièges et des box recouverts de vert, une tentative de décoration kitsch des années cinquante qui contrastait avec les appareils modernes et les images d’équipes de sport locales sur un panneau d’informations. Les deux serveuses à l’air las, toutes deux d’âge moyen, portaient des uniformes quelconques qui étaient ni élégants ni bien coupés. Ses yeux lui dirent que l’une d’entre elles en portait un exactement une taille trop petit et l’autre, une taille trop grand. Elle cligna des yeux, chassant les nombres. Elle voulait juste manger et aller se coucher.
Zoe se glissa dans un box et examina le menu. Il était parfois apaisant de voir une liste de plats familiers et savoir ce que l’on voulait commander, mais ici, c’était déplaisant. C’était de la cuisine standard et générique de café-restaurant, le genre de pancakes servis toute la journée et de burgers que l’on pouvait trouver dans n’importe quel restaurant du genre à travers le pays. Cela aurait facilement pu être le menu exact proposé par le café-restaurant dans la ville natale de Zoe, où elle s’était rendue, maussade, après l’église, suivant ses parents pour leur repas de fête hebdomadaire.
Non pas que cela eût jamais été une vraie fête, pour elle.
Elle fixa le menu sans le lire, sentant le regard brûlant de sa mère sur le sommet de sa tête, le regard furieux qu’elle rencontrait toujours quand elle levait les yeux. Elle laissa silencieusement les nombres emplir sa tête, comme elle le faisait toujours quand elle se trouvait face un menu, les laissant lui dire le prix au poids de chaque plat, le nombre de calories auquel s’attendre, quel plat contenait plus de matières grasses et lequel contenait plus de sucre. Un exercice inutile étant donné que Zoe ne considérait jamais ces facteurs quand elle choisissait ce qu’elle allait manger. Elle avait appris voilà longtemps à simplement choisir quelque chose qui lui plaisait et à ignorer les nombres.
— Est-ce que vous voulez du café ? demanda la serveuse, s’arrêtant à leur table une cafetière à la main.
Zoe tendit sa tasse pour qu’elle la remplisse sans dire un mot tandis que Shelley acquiesça et la remercia. La serveuse leur promit de bientôt revenir prendre leur commande et s’éloigna, des chaussures plates frappant lourdement le linoleum.
— Qu’est-ce que tu vas commander ? demanda Shelley. Je n’arrive jamais à choisir. Je ne suis pas douée pour choisir ce que je veux manger. Tout a l’air bon.
Zoe haussa les épaules.
— Un burger, probablement.
— Avec des frites ?
— Elles sont servies avec.
Shelley parcourut de nouveau le menu plusieurs fois avant de hocher la tête et de le fermer.
— Ça semble pas mal.
Zoe leva les yeux pour analyser momentanément l’alcoolique, le routier long-courrier et le père de famille qui n’avait nulle envie de rentrer chez lui avant de décider que les autres clients du restaurant ne valaient pas la peine d’être regardés. Elle dirigea son regard vers la salière, mesurant précisément la quantité de sel qu’elle contenait et la comparant au sucrier avant d’ignorer cela aussi.
Les nombres ne l’aidaient pas. L’affaire n’était toujours pas résolue, le criminel ne laissait rien derrière lui qui puisse l’aider même avec ses capacités uniques. À présent, elle était coincée dans ce trou paumé pour au moins un jour de plus à regarder des choses qui lui rappelaient son enfance et toutes les choses qui n’allaient chez elle que sa mère s’était efforcée de lui faire remarquer. Pendant ce temps-là, quelque part, une femme se battait peut-être pour rester envie et perdait la bataille dans un parking vide ou au bord d’une route.
— Si tu n’aimes pas cet endroit, on ira autre part demain, dit Shelley en offrant à Zoe une tentative de grand sourire. Quelque part qui ne fait pas trop petite ville. On peut peut-être commander à manger au motel.
Zoe leva les yeux. Une fois de plus, Shelley l’avait surprise avec sa perspicacité.
— Il n’y a pas de problème avec cet endroit. Je m’excuse si je suis désagréable. J’espérais qu’on résoudrait rapidement cette affaire et qu’on rentrerait à la maison. Je ne veux pas que d’autres personnes meurent.
— Moi non plus, dit Shelley en haussant les épaules. On va y arriver. Mais ce n’est pas grave. Tu n’as pas à faire semblant de sourire avec moi. Je vois que tu es mal à l’aise ici.
— Je ne voulais pas nous distraire de l’affaire en parlant de mes propres problèmes, dit Zoe, sa bouche se tordant. Je suppose que je n’arrive pas bien à le cacher.
Shelley rit.
— Je ne travaille pas avec toi depuis très longtemps, Z, mais je commence déjà à voir les signes. Il y a une différence entre quand tu es silencieuse parce que tu es, eh bien, toi, et quand tu es silencieuse parce que tu es mal à l’aise.
Zoe regarda son café, y ajouta exactement une cuillère à café de sucre avec le sucrier sans avoir à mesurer et le mélangea en veillant à ne pas faire tinter la cuillère contre le bord de la tasse.
— Ça ressemble trop à ma ville natale ici.
— Je n’essaye pas de te pousser. J’étais sincère quand je t’ai dit que tu n’étais pas obligée de m’en parler, dit Shelley, buvant une gorgée de son café noir. Mais tu peux m’en parler. Si tu en as envie.
Zoe haussa les épaules. Que pouvait-elle dire ? Elle n’avait pas changé d’avis à propos du fait de mettre les détails de côté, excepté peut-être avec le psychiatre. Mais ses problèmes affectaient son travail et Shelley méritait de savoir pourquoi. Au moins un peu du pourquoi.
— Ma mère était manipulatrice, dit-elle simplement ; il valait mieux omettre le moment où elle l’avait accusée d’être la progéniture du diable. Mon père était spectateur, au mieux. J’ai été légalement émancipée quand j’étais adolescente.
Shelley laissa échapper un petit sifflement.
— Ça devait vraiment être terrible si tu as dû en venir à ça pour t’éloigner d’eux.
Zoe haussa de nouveau les épaules. Elle but une gorgée de son café, sentant un léger inconfort dû à la température, et le reposa délicatement sur la table. Elle n’arrivait jamais à parler d’elle-même. Les quelques fois où elle avait essayé quand elle était enfant, sa mère lui avait fait clairement comprendre que les choses qu’elle ressentait et voyait n’étaient pas normales.
— J’espère que je ne suis jamais comme ça, soupira Shelley. Ou même un peu comme ça. Je veux être une bonne mère. Évidemment, je ne serai pas à la maison aussi souvent que je le voudrais, mais je veux quand même bien faire.
Zoe assimila le visage pensif et distrait de Shelley.
— Tu as des enfants ?
— Un, répondit Shelley en souriant, son visage s’illuminant de chaleur. Ma fille.
— Comment s’appelle-t-elle ?
— Amelia. C’était dur de devoir suivre la formation et ensuite de devoir partir travailler. J’ai décidé de changer de carrière après mon congé maternité. Bien que je pense avoir trouvé ma vocation, ce n’était pas facile de la laisser à la maison.
— Ton compagnon s’occupe d’elle ? demanda Zoe.
— Ma mère. La journée, au moins. Mon mari a un travail de bureau, il travaille de neuf heures à dix-sept heures. Il est toujours présent pour elle le weekend, soupira Shelley. On a tous les deux besoin d’argent, donc on travaille.
Zoe la considéra un long moment. Elle baissa de nouveau les yeux vers son café.
— Je ne pense pas que tu pourrais être une mauvaise mère, finit-elle par dire. Tu ne seras jamais comme ma mère.
— Merci, sourit Shelley ; le soulagement dans son expression était palpable. J’avais besoin d’entendre ça.
Zoe pensa à la petite fille de Shelley et au fait que chacune des victimes avait eu une mère un jour, et lutta contre l’envie irrésistible de s’élancer dans la nuit pour continuer la recherche de leur meurtrier. Elle ne serait utile à personne si elle ne dormait pas assez pour penser clairement et si elle ne mangeait pas assez pour que son corps puisse fonctionner. C’était l’important ce soir-là, pendant qu’elles n’avaient aucune piste digne de ce nom.
D’une certaine manière, savoir que Shelley était mère et qu’elle tenait beaucoup à sa petite famille — assez pour tant s’inquiéter — la fit monter dans l’estime de Zoe. L’empathie qu’elle ressentait envers les victimes et leurs familles n’était pas du cinéma. Shelley faisait preuve de compassion sincère. C’était quelque chose que Zoe regrettait de ne pas être plus capable. Shelley était peut-être précisément le genre de partenaire dont elle avait besoin.
En particulier si, le lendemain matin, elle allait devoir faire face à la famille d’une autre victime et leur expliquer pourquoi elle n’avait pas attrapé le meurtrier.
CHAPITRE DIX
Rubie revint lentement à elle, le monde redevant plus net. De la terre sous son visage. De l’herbe, des brins fins et pointus, désagréable sous sa joue. Elle bougea les yeux, voyant les lumières de la ville au loin et autour d’elle, les arbres, grands et sombres, lui bloquant la vue à gauche et à droite.
Elle devait avoir titubé jusqu’aux bois. Elle s’en rappelait à peine. La seule chose sur laquelle elle avait été capable de se concentrer était le sang qui se déversait en coulées chaudes et humides sur son corps.
Combien de temps était-elle restée évanouie ? Il faisait toujours sombre, toujours froid et elle était toujours en vie. Elle appuya très légèrement sa main contre son cou et découvrit qu’il était toujours humide. Cela ne faisait donc pas longtemps. Si elle avait saigné trop longtemps, elle serait morte.
Rubie tendit l’oreille quand elle entendit un bruit non loin et elle se mit instinctivement à respirer plus lentement, faisant l’effort délibéré de ne pas expirer trop fort. Plus elle respirait lentement, moins de sang pulsait de son cou. La coupure était si profonde qu’elle pouvait sentir l’air la traverser. Elle appuya sa main plus fort contre la ligne de douleur brûlante, essayant d’empêcher le sang de couler.
Des pas. C’était ses pas. Lents, prudents, un pied après l’autre. Il ne se déplaçait maladroitement dans les bois, il se montrait prudent. Il cherchait. Il la cherchait.
Une poussée folle de peur lui fit tourner la tête et elle lutta pour garder sa respiration sous contrôle, pour rester aussi silencieuse que possible. Il s’approchait, il se dirigeait droit sur elle. Mon Dieu, s’il la retrouvait. Mon Dieu, ce serait fini.
Rubie serra fermement son cou, voyant des étoiles à chaque fois que sa prise sur son cou glissait et que la plaie se rouvrait, laissant échapper une autre coulée. Toutes les parties de son corps voulaient céder aux ténèbres qui l’attendaient, voulaient partir dans la douce ignorance de l’inconscience. Mais elle savait. Rubie savait que si elle se laissait aller, elle ne se réveillerait jamais.
Les pas étaient si proches qu’elle s’arrêta complètement de respirer. Elle resta immobile, aussi immobile que possible, jusqu’à ce que le sol mouvement dans son corps fut celui du sang qui quittait son cou un battement de cœur après l’autre. Elle attendit. Combien de temps pouvait-elle rester sans respirer avant de devoir faire un autre bruit ? Et s’il la voyait ? Combien de temps mettrait-il à la tuer ?
Les pas continuèrent à se déplacer et quand Rubie réalisa qu’ils la dépassèrent et partirent dans une autre direction pour s’enfoncer plus profondément dans les bois, elle expira enfin. Son corps revint à la vie, toutes les douleurs et les souffrances la traversant, lui rappelant la terre froide et l’air froid et la chaleur qui s’écoulait d’elle à chaque battement de cœur.
Si elle parvenait à arrêter l’hémorragie, elle aurait une chance. Elle pourrait quitter cet endroit en titubant ou même en rampant si nécessaire. Le lever du jour était encore loin, elle avait donc encore beaucoup de temps avant qu’il ne puisse se servir de la lumière du jour pour la trouver. Elle pourrait être en ville d’ici là, à l’hôpital, en sécurité dans un endroit sûr. Elle pouvait s’en sortir. Elle en avait la force.
Si elle pouvait seulement arrêter l’hémorragie.
Rubie essaya de réfléchir, forçant son cerveau engourdi et figé à fonctionner. Un bandage — c’était cela dont elle avait besoin. Ses mains glissaient à cause du sang et la perte de sang l’avait affaiblie. Elle ne pouvait pas maintenir la plaie fermée, pas assez. Un bandage la maintiendrait.
Mais où trouverait-elle un bandage ?
Pas un bandage médical — cela pouvait être n’importe quoi. Un morceau de tissu. Du ruban adhésif. Elle avait vu cela dans un film. Même des agrafes. Non, pas des agrafes ou du ruban adhésif — réfléchis. Réfléchis. Elle devait penser à quelque chose qu’elle pourrait vraiment trouver.
Des vêtements ! Ses vêtements ! Ils étaient en… en tissus. Que portait-elle ? Un short en jean — c’était pour cela qu’elle avait si froid aux jambes. Un petit t-shirt moulant. La seule chose entre son ventre et le sol froid. Un sweat à capuche, ouvert, la capuche tassée contre sa nuque, gardant cet endroit au chaud.
Son sac ! Elle avait une écharpe dans son sac — mais il était — non — dans la voiture…
O.K., réfléchis. Les vêtements qu’elle portait, c’était tout ce qu’elle avait. Le t-shirt — le tissu était fin. Il était peut-être facile à déchirer. Elle pourrait déchirer toute une partie du bas. C’était ce qu’ils faisaient dans les films, non ? Ils le déchiraient simplement avec leurs mains.
Rubie réunit ce qui lui restait de force, retirant une main de son cou et poussant contre la terre froide. Ses doigts s’enfoncèrent dans la terre humide qui glissa entre eux avant qu’elle ne commence enfin à bouger. Lentement, puis ensuite tout à coup quand la gravité lui vint en aide, elle se retourna et fut sur le dos. L’impact la secoua, expulsant l’air de son corps.
Voilà. Elle s’en approchait. Le sang coulait vers l’arrière à présent, dégoulinant sur son cou et vers ses cheveux, et elle sentit qu’elle pouvait lâcher un moment pour tâtonner le tissu de son t-shirt.
Elle tira autant qu’elle le pouvait, mais sa force habituelle l’avait quittée. Ses mouvements étaient inefficaces, ses mains glissaient et le tissu s’échappait d’entre ses doigts gelés.
Réfléchis, Rubie, réfléchis.
Les coutures — c’était les points faibles.
Elle tâtonna pour trouver la couture latérale et saisit chaque côté quand elle la trouva enfin. Elle les agrippa et tira, prenant une profonde inspiration et se servant de tout ce qu’elle avait — et la couture se déchira, les points lâchant et se décousant avec un bruit semblable à celui du Velcro.
Rubie avait envie de pleurer. Elle avait réussi. Mais ce n’était que la première étape.
Des pas.
Elle l’entendit — ses pas.
Leur bruit devenait plus fort.
Il revenait.
* * *
Il la chassa sans relâche avec une énergie née des flammes jumelles de la peur et de la colère. Ce n’était pas le plan. Elle était en train de ruiner le plan.
Cette idiote de fille aurait dû mourir là où il l’avait emmenée, là où elle était censée mourir. Pourquoi avait-elle dû s’enfuir ainsi ? Et dans les bois, rien que cela ?
Il faisait sombre, mais il ne voulait pas prendre le risque d’allumer la lampe torche de son téléphone portable. S’il le faisait, il pourrait se faire repérer depuis la route. Quelqu’un pourrait identifier sa voiture et ensuite la police se lancerait à sa poursuite, ils feraient des APB{2}, des barrages routiers et des recherches sur son casier. Il avait éteint les phares de la voiture et le moteur et l’avait laissée dans l’obscurité, où il espérait que personne ne passerait.
Mais il était encore plus risqué qu’un conducteur ou un passager regarde dans cette direction et voie la fille plutôt que sa voiture. Elle ruinerait la séquence si elle s’échappait, mais il y avait pire que cela. Elle connaissait son visage. Elle serait capable de décrire sa voiture. Elle avait peut-être même jeté un coup d’œil à sa plaque d’immatriculation avant d’accepter qu’il la dépose.
Si elle sortait des bois et allait trouver les autorités, ils le trouveraient en un rien de temps.
Il se déplaça d’un pas raide entre les arbres avec un sentiment de désespérance grandissant, un grognement remontant dans sa gorge tandis qu’il s’éloignait de plus en plus de la route. Il n’y voyait rien. Les éclaboussures de sang sur le sol près de la voiture avait été encourageants, mais ici, la lumière de la lune ne pénétrait pas les branches et il ne pouvait plus suivre la piste.
Il savait qu’il lui avait fait une entaille — mais quelle en était la gravité ? Si ce n’était qu’une plaie peu profonde, elle parviendrait à rejoindre la ville. Peut-être avant qu’il la trouve. S’il la trouvait. Elle était peut-être à mi-chemin de la ville, même maintenant.
Il s’arrêta de bouger, restant immobile et écoutant le balancement et le bruissement des arbres dans le léger vent qui traversa les bois. C’était sans espoir. S’il ne se produisait pas une espèce de miracle, il n’allait pas la trouver à temps. Tout serait terminé.
Là — quel était ce bruit ? Il tourna sur lui-même, les battements de son cœur s’accélérant et battant si fort dans ses oreilles qu’il craignait qu’ils ne noient les autres indices.
Il se dirigea dans la direction d’où était venu le bruit, plus vite à présent, oubliant ses précautions en échange de la hâte. Qu’est-ce qui avait causé ce bruit ? Cela avait été le bruit de quelque chose qui se déchire, pensa-t-il, comme du tissu. Pas un bruit d’animal. Pas un oiseau ou un écureuil ou quoi que ce soit d’autre — une fille.
Il avança à l’aveuglette dans l’obscurité, ne voyant que les objets les plus proches, les mains tendues devant lui afin de ne pas percuter d’arbre tandis qu’il se concentrait sur le sol sous ses pieds. Là — était-ce une tache de sang ?
Il jeta un coup d’œil à la route derrière lui et hésita, évaluant le risque. Il alluma l’écran de son téléphone, n’utilisant que la faible lumière, et s’accroupit. Oui — du sang ! Il déplaça la lumière, la suivant et la remontant de plus en plus jusqu’à ce que…
La lumière se posa sur son corps, brillant dans ses yeux et faisant scintiller les flaques humides autour d’elle et le filet qui suintait toujours de son cou.
Il sourit enfin, s’élança en avant et s’accroupit au-dessus d’elle en faisant attention à éviter de marcher dans le sang.
Elle respirait toujours. Mais sa respiration était courte et faible et ses yeux commençaient déjà à devenir vitreux. Ses mains, qui étaient sur le sol près de l’ourlet déchiré de son t-shirt, étaient couvertes de sang et secouées d’un petit tremblement. Elle le regardait fixement, mais il savait pas si elle comprenait ou non ce qu’elle voyait.
Il y avait du sang autour d’elle. Et sur elle. Elle était recouverte de sang. Il était parvenu à la couper profondément avant qu’elle ne le frappe et s’échappe. Le sang coulait toujours de la profonde entaille à son cou.
Ses mains s’immobilisèrent. Il se pencha au-dessus d’elle, de plus en plus en près, jusqu’à ce que son visage ne soit plus qu’à quelques centimètres du sien. Il se concentra, immobilisant son propre corps, et resta aussi silencieux que possible.
Elle ne respirait plus.
Elle s’était vidée de son sang, enfin.
L’espace d’une seconde, il voulut exulter de sa victoire, et la suivante, il voulut exploser de rage. C’était faux — tout était faux. Elle était morte au mauvais endroit ! Cette garce avait tout gâché, tout ! La séquence était brisée, fausse, détruite !
Il se leva et lui mit un coup de pied, la frappant au flanc et causant un bruit sourd et satisfaisant, un bruit qui lui rappelait celui d’un attendrisseur frappant un morceau de viande.
Ce n’était pas assez satisfaisant étant donné qu’elle avait brisé sa séquence et détruit tout ce pour quoi il avait travaillé.
Il recula, la respiration lourde, et laissa son regard tomber sur la scène tandis qu’il se servait de la lumière de son téléphone pour l’examiner. Il devrait s’occuper du sang. Il y avait bien trop de preuves pour le moment, trop de signes qui montreraient où aller aux enquêteurs.
Mais — qu’était-ce… ? Maintenant qu’il regardait de plus près… oui, elle devait s’être tournée, s’être poussée de l’endroit où elle était tombée en premier lieu. Et là, s’épanouissant dans une symétrie presque parfaite, le sang avait coulé de son cou. C’était… beau. Non, maintenant qu’il regardait d’encore plus près, c’était symétrique, un parfait épanouissement, comme une tache d’un test de Rorschach.
Une séquence.
Sa respiration commença à ralentir, à redevenir régulière, ainsi que les battements de son cœur emballé. Il y avait une séquence, même maintenant. Une séquence pour lui montrer que tout allait bien.
La fille n’avait pas tout gâché. Non, ce n’était qu’un petit écart par rapport au plan. Il avait toujours commis le meurtre à l’endroit précis qu’il avait prévu. Elle s’était enfuie en courant, mais elle était déjà morte dès l’instant où son fil était passé autour de son cou — elle avait été comme un poulet dont le corps bougeait toujours après que sa tête eut été coupée.
La séquence était toujours intacte.
C’était exactement comme le vieil homme, celui qu’ils n’avaient pas encore trouvé, à la ferme où personne ne l’avait vu depuis des jours. Il avait essayé de s’enfuir lui aussi. Cela n’avait rien changé au final. La séquence avait commencé là-bas et avait pu continuer ici. Comme une providence divine qui le maintenait sur le droit chemin, qui lui permettait de mener à bien sa tâche.
Son moment de célébration fut de courte durée. Maintenant qu’il savait que tout irait bien, il avait des étapes à accomplir. La séquence continuerait et cela signifiait qu’il ne pouvait pas laisser de preuves derrière lui qui leur permettraient de le trouver et de l’arrêter avant qu’il ne commette le meurtre du lendemain — ou celui du jour d’après, ou du jour encore après.
La première chose dont il devait s’occuper était la traînée de sang. S’il parvenait à régler cela, il pourrait partir avant le lever du soleil et personne n’en saurait rien.
Il se redressa, faisant craquer ses épaules, les faisant rouler vers son échine. Il avait du travail physique à faire de nouveau, chose qui ne le dérangeait pas du tout. Cela purifiait la scène, faisant de la séquence la seule chose qui restait. Retirer toute trace de sa présence était comme un artiste qui reculait et laissait une peinture parler d’elle-même. C’était un acte sans égo, une réitération de sa dévotion à la séquence, de sa croyance qu’elle était plus importante qu’il ne l’était lui-même.
Il trouva une branche morte non loin de là, les branchettes et les feuilles n’y tenant qu’à un fil, elle ne s’était cassée que récemment. Parfaite pour effacer les traces sur une scène de crime. Il la prit et commença à effacer ses empreintes autour du corps en faisant attention à marcher à reculons, suivant sa piste.
Il se raidit quand le doux bruissement de la branche fut interrompu par un autre bruit. Il se figea, immobilisant son corps entier pour écouter de nouveau, et appuya sur le bouton pour éteindre la lumière de son téléphone. Qu’était-ce ? Le cri d’un oiseau ?
Non — le bruit se fit de nouveau entendre : une voix humaine, il n’y avait pas d’erreur.
Il écouta attentivement, tournant la tête afin d’être dans le sens du vent, concentrant autant que possible ses sens. Il regarda devant lui, comme si voir la source du son pourrait le rendre plus clair. Il y avait des voix, très bien. Deux hommes. Ils s’approchaient peut-être. Lentement mais sûrement.
— Voilà, c’est ici, dit l’un des hommes.
L’autre répondit mais sa voix était trop basse pour qu’il puisse l’entendre.
— Oh arrête de râler. N’importe quelle bestiole dont la peau en vaut la peine sait déjà qu’on est ici. Elles nous entendent marcher. Un peu de bla-bla ne fera aucune différence. Je me tairai quand on sera sur la plateforme.
Il plissa les yeux, analysant les mots. Des chasseurs, très probablement. Qui prenaient position sur des plateformes dans les arbres pour attendre que les bois s’ajustent à leur présence, pour que les petites choses sans défense oublient qu’ils étaient là. Un long jeu d’attente.
Il ne pouvait pas attendre qu’ils s’en aillent.
Il devait partir, maintenant.
Ses traces étaient toujours intactes, la traînée de sang allant directement de sa voiture au corps. Mais il n’y avait rien qu’il puisse faire. Il devait partir avant qu’ils n’entendent une branchette qui craque ou le bruissement de son balais de fortune ou qu’ils le voient. Ou encore pire, qu’ils lui tirent dessus, le prenant pour une espèce d’animal. Il était temps de partir et il ne pouvait rien faire d’autre.
Il s’enfuit en direction de sa voiture, avançant à pas rapides et prudents, faisant attention à l’endroit où il mettait les pieds afin de ne pas trop s’approcher de la traînée de sang et de ne pas prendre le risque de marcher dedans et de laisser des empreintes derrière lui. Il s’écarta sur le côté pour jeter la branche loin du chemin qu’elle avait quitté, espérant que personne ne la remarquerait. Une branche cassée parmi toutes les autres branches cassées. Il n’avait absolument rien terminé — mais il devrait faire comme si il y était parvenu, ou alors il devrait arrêter maintenant, avant d’en avoir fini avec le reste.
Sa tâche était loin d’être accomplie. Il y en avait trois autres qui devaient mourir — et il n’allait pas s’arrêter jusqu’à ce qu’ils se soient tous vidés de leur sang sur le sol et que la séquence soit complète.
CHAPITRE ONZE
Zoe finit son premier café de la journée et jeta le gobelet en polystyrène dans la poubelle. Il rebondit contre le rebord arrière avec une satisfaisante irrévocabilité avant de tomber hors de vue pour reposer aux côtés de nombre de ses frères et sœurs.
— Le café est atroce ici, fit remarquer Shelley en fixant tristement son propre gobelet.
Zoe ne pouvait qu’être d’accord.
Elle se frotta les yeux, mettant toute sa volonté pour qu’ils restent ouverts. Commencer tôt le matin était toujours difficile après avoir fini tard le soir, mais elle s’y était habituée au fil des années. La routine était simple : il suffisait d’injecter assez de caféine dans son corps pour se mettre à bouger et le cerveau suivait.
Regarder les vidéos de surveillance qu’elles avaient récupérées dans tous les endroits dans un rayon de huit kilomètres de la station-service — ce qui n’était que très peu de fichiers étant donné l’endroit où elle se trouvait — était quand même un défi, même pour sa mentalité de lève-tôt. Soit ses yeux repéraient toutes sortes de nombres hors propos ou distrayants, soit ils voulaient se fermer en raison du pur ennui de ne rien voir pendant plusieurs minutes d’affilée.
Sa vision allait et venait sans cesse entre l’horodatage en bas de l’écran et la vue principale, regardant l’heure s’approcher lentement de celle du meurtre. Aucun véhicule n’avait pénétré ou quitté l’angle de vue du relais routier. Il était plus fréquenté que la station-service, même la nuit, mais les camions sur le parking s’étaient pour la plupart garés pour la nuit. Rien ne bougea.
Une voiture bleue passa à toute vitesse sur la petite partie de la route qui était visible à côté du parking. Elle allait vite et même avec le doigt sur le bouton pause, Zoe ne parvint à appuyer qu’après qu’elle fut partie.
Elle revint en arrière, image par image, jusqu’à ce que la voiture se trouve dans la petite section de l’écran où se trouvait la route. Elle vérifia l’horodatage. C’était parfaitement dans le créneau horaire. Le conducteur aurait eu le temps d’aller à la station-service, de commettre le meurtre et d’être parti en adéquation avec la chronologie qu’elles avaient établie.
Elle redémarra la vidéo et regarda le temps défiler. Les minutes se transformèrent en heures. Rien d’autre ne passa sur la voie qu’elle pouvait voir sur la vidéo.
Elle retourna en arrière au moment précis où la voiture pouvait être vue en entière. Zoe plissa les yeux, regardant de si près que son nez manqua de heurter l’écran tandis qu’elle essayait de lire la plaque d’immatriculation. Était-ce un O ou un D ? Elle fit des va-et-vient entre les images, essayant de discerner les lettres.
— J’ai quelque chose, dit-elle, attirant l’attention de Shelley. Une voiture a été filmée par la caméra de sécurité aux abords de la station-service. Le timing fonctionne et aucun autre véhicule ne semble être passé par-là pendant au moins une heure. J’ai la plaque d’immatriculation. Je dois simplement la rentrer dans la base de données.
Le visage de Shelley s’illumina d’enthousiasme tandis qu’elle se hâtait de faire le tour pour venir regarder l’image figée par-dessus l’épaule de Zoe.
— Ça pourrait être lui, Z, souffla-t-elle.
— Je vais afficher les détails, dit Zoe, arrêtant le fichier de lecture de la vidéo et ouvrant un programme qui lui permettrait de rentrer la plaque d’immatriculation dans la base de données nationale.
Son premier essai, avec le D, ne donna rien. Elle essaya avec le O et obtint un résultat.
— Jimmy Sikes, lut Shelley à voix haute avant de retourner à son ordinateur où le logiciel du FBI attendait déjà qu’elle y rentre des noms. Trouvé. Voyons voir… oh, waouh, il a un casier. Il est sorti de prison il y a quelques mois et est en liberté conditionnelle.
— Pour quoi ? demanda Zoe.
— Agression, lut Shelley, se tournant vers elle, les yeux écarquillés. Passé violent. Tu penses que ça pourrait être notre gars ?
Zoe arqua les sourcils alors qu’elle réfléchissait.
— Ça pourrait. Il était dans le coin et le fait qu’il ait un casier augmente les chances que ce soit lui. Il faut qu’on lui parle immédiatement.
— Son adresse de probation est au domicile de sa sœur. Est-ce que je devrais l’appeler ?
Zoe acquiesça d’un signe de tête et regarda Shelley chercher en toute hâte le téléphone de bureau et saisir le numéro avant de prendre une inspiration apaisante. Elle était enthousiaste. C’était encore une bleue, la perspective de résoudre une affaire l’exaltait toujours. Zoe aimait clore une affaire autant que n’importe qui, mais elle faisait cela depuis assez longtemps pour savoir qu’identifier un suspect était loin d’avoir résolu l’affaire.
— Bonjour, Manda Sikes ? dit Shelley dans le combiné, ses yeux se détournant de Zoe et se posant sur une page vierge de son bloc-notes alors qu’elle se concentrait. Bonjour, Manda. Je suis l’agent spécial Shelley Rose du FBI. Je vous appelle à propos de votre frère, Jimmy.
Elle marqua une pause quand Manda parla. Shelley hocha la tête bien que l’autre femme ne pût pas la voir, ouvrant et fermant la bouche plusieurs fois tandis qu’elle attendait de pouvoir parler.
— Non, je comprends. Ce n’est pas à propos de sa condamnation pour agression. À vrai dire, nous voulons lui parler d’une autre affaire.
Une autre pause. Plus longue cette fois. Shelley leva des yeux inquiets vers Zoe en entendant ce que disait Manda.
— Donc vous ne l’avez pas vu depuis ? Et c’était — d’accord, il y a cinq jours. Il ne vous a pas contactée du tout ? Vous avez essayé de l’appeler ? O.K.. D’accord. Est-ce que vous pourriez me donner son numéro de téléphone portable ?
Shelley prit des notes sur son bloc, écrivant un numéro en quelques rapides coups de stylo. Elle échangea quelques mots de plus avec Manda avant de raccrocher, puis elle regarda Zoe en arquant un sourcil.
— Jimmy Sikes n’est pas rentré chez lui depuis plusieurs jours ? demanda Zoe.
— Pas depuis notre premier meurtre. Manda dit qu’elle a essayé de l’appeler à maintes reprises mais que son téléphone portable est éteint. Au début, elle croyait qu’on était son officier de probation qui essayait de savoir où il était.
— Il semble donc qu’il est de plus en plus probable que Jimmy puisse être impliqué dans notre affaire. Je vais contacter l’équipe au QG pour tracer son téléphone et je vais voir si sa plaque d’immatriculation a été signalée.
Shelley hocha la tête et posa son stylo.
— Je vais finir de passer en revue les vidéos de surveillance que nous avons. On ne trouvera peut-être rien d’autre, mais au moins, on sera sûres que ce sera fait.
Zoe agit rapidement, passant les coups de téléphone nécessaire et saisissant les données sur son ordinateur connecté aux bases de données du FBI. C’était une affaire de haute priorité et avec un juge déjà prêt à signer des mandats de perquisition, les choses allaient aller vite pour elles. Elle mirent quand même certain nombre d’heures, d’impatients tapotages de stylos et d’agitations du genou, à obtenir les informations dont elles avaient besoin.
— Et voilà, dit Zoe, imprimant la carte et la tirant de l’imprimante presque avant qu’elle ait terminé. Voici nos points d’intérêts. Tous les endroits où nous avons pu localiser Jimmy Sikes ces derniers jours.
Shelley se pressa contre elle, épaule contre épaule, et elles étudièrent toutes les deux les repères sur la carte couverte de notes concernant l’heure et l’endroit exacts. Une connexion à des antennes-relais qui traversait différentes zones que les techniciens avaient réduite pour découvrir qu’elle suivait une autoroute en particulier de ville en ville. Tous les repères indiquaient des lieux proches de ceux où les corps avaient été trouvés. Un casino, un café-restaurant, un relais routier ici et là avec la plaque d’immatriculation du parking, traçant une vague forme avec de grands et longs écarts aux endroits où la technologie n’était pas assez avancée.
Zoe examina les repères, mettant toute sa volonté pour que la séquence devienne plus nette. Elle vit les lignes, presque parfaitement droites, en tenant en compte de la divergence des autoroutes et les courbes autour des collines et des points d’eau. Elles auraient pu tout aussi bien être tracées à la règle si on ignorait les routes et se concentrait uniquement sur les arrêts. Bien que les antennes-relais ne fussent pas parfaitement précises et qu’elles donnassent plutôt un rayon plus large où le téléphone devait être passé, elles permettaient au moins d’indiquer un déplacement délibéré à travers le pays.
Non seulement cela, mais il y avait des casinos à tous les points de cheminement. Zoe traça les motifs, les grilles et les courbes entre chacun d’entre eux, analysant ce que lui disaient les données jusqu’à ce qu’elle soit absolument sûre qu’il n’y ait pas d’autre option.
Jimmy Sikes ne se dirigeait que dans une seule direction — c’était clair. Zoe la suivit et vit une ligne parfaitement nette qui traversait la carte à vol d’oiseau jusqu’à ce qu’elle atterrisse au seul endroit qui soit logique.
Il ne savait pas qu’elles l’avaient trouvé, pas encore. Il ne chercherait pas à changer sa séquence afin de les induire en erreur. Elles l’avaient. Elle était prête à parier sa carrière qu’elle était certaine de savoir où Jimmy Sikes se rendait.
— Là, dit-elle en mettant son doigt sur l’endroit. Si on part maintenant, c’est là qu’on le trouvera.
Shelley regarda la carte.
— Le casino ? Comment peux-tu en être sûre ?
Zoe fut déchirée en son for intérieur entre le besoin de lui donner une explication plausible et celui de tout garder pour elle-même. Ce n’était pas vraiment le moment de révéler qu’elle pouvait lire les nombres et les séquences, même si elle avait eu l’intention de tout révéler — ce qui n’était pas le cas.
— Il aime jouer, finit-elle par dire. Regarde, tu vois ? Le premier endroit où il a été localisé il y a tout juste cinq jours était ce casino, pas loin du domicile de sa sœur. C’est là que tout a commencé. Il est aussi passé pas loin d’un autre casino à cet endroit, là, et bien que nous attendions toujours les vidéos de surveillance de l’intérieur, il semble probable qu’il soit entré, vu que sa voiture était sur le parking. Et là, c’est le casino suivant sur sa route. La distance qui les sépare est régulière — différents comtés, différents propriétaires. Il se rend dans chaque casino qu’il peut atteindre sans craindre d’être reconnu et jeté dehors. Je ne serai pas surprise s’il jouait contre la banque pour gagner de l’argent pour ses déplacements.
Shelley étudia les trois repères que Zoe lui avait montrés, retenant ses cheveux blonds par-dessus son épaule afin qu’ils ne tombent pas en avant et ne lui bloquent pas la vue. Elle leva un regard interrogateur vers elle mais sembla se raviser après en voyant l’expression déterminée sur le visage de Zoe. Après une pause, elle hocha la tête et se redressa.
— O.K., c’est toi qui commande. Tu fais ce genre de choses depuis plus longtemps que moi, donc je suppose que tu es plus apte à trouver ce genre de choses que moi.
Zoe n’aimait pas l’incertitude dans la voix de Shelley, mais il n’y avait rien qu’elle puisse faire à ce sujet pour le moment.
— Allez, dit-elle. On va y aller maintenant. Appelle la direction du casino pendant qu’on est sur la route et dis-leur de voir s’ils voient son véhicule et un homme qui correspond à sa description. Avec un peu de chance, on pourra l’attraper avant qu’il parte.
CHAPITRE DOUZE
Le casino était dans le Kansas, à deux pas de la frontière avec le Missouri. Ce n’était pas la première fois que Zoe était contente que l’autorité des agents du FBI ne soient pas limitée à un seul État.
Zoe regarda Shelley tapoter sur l’écran de son téléphone et afficher de nouveau les détails du véhicule. Une voiture bleue avec la plaque d’immatriculation que Zoe avait vue sur la vidéo. Assez simple à repérer — excepté que le casino était populaire et très fréquenté et que le parking était presque plein.
Elle se garèrent à leur tour, Zoe maudissant mentalement l’inévitable comportement humain qui n’avait laissé de disponibles uniquement les places les plus éloignées. Ceci dit, c’était peut-être une bonne chose, si cela signifiait qu’elles parviendraient à trouver la voiture pendant qu’elles se dirigeaient vers le casino.
— J’espère qu’il est toujours là, marmonna Shelley.
Elle s’agitait d’un pied sur l’autre et jouait avec le pendentif à son cou. Zoe sentit son énergie nerveuse, un besoin de passer à l’action qu’elle ressentait elle aussi. La deuxième voiture se gara à quelques places de la leur, leur renfort venant de l’équipe du shérif.
Elles n’avaient toujours pas entendu parler de corps ayant été trouvés durant la nuit. Soit quelque chose l’avait fait dévier de sa séquence pour une raison ou pour une autre, soit il avait si bien réussi son meurtre que la victime était toujours cachée quelque part. À attendre. Zoe n’aimait pas cette idée car chaque heure qui passait signifiait qu’il y avait plus de chances que la scène de crime se détériore ainsi que toute preuve qu’il avait peut-être accidentellement laissée derrière lui.
Zoe ne partageait pas les espoirs de Shelley pour la simple et bonne raison qu’elle n’avait aucun doute. Il serait là. Son historique des derniers jours lui avait dit tout ce qu’elle avait besoin de savoir. Jimmy Sikes était dans ce casino et elles allaient le trouver.
Non seulement cela, mais le personnel de sécurité du casino les avait rappelées et les avait averties de la présence de la voiture. Elle leur avait dit de surveiller la sortie et de s’assurer qu’il ne soit pas autorisé à partir. Cela aurait dû signifier qu’il était toujours à l’intérieur.
Excepté qu’elle venait de recevoir un appel disant que l’agent de sécurité avait été appelé au sujet de troubles et qu’il avait perdu leur homme de vue sur les caméras. Ils étaient censés rappeler dès qu’ils le voyaient de nouveau, mais en attendant, elles devaient s’assurer qu’il était encore à l’intérieur.
Elles sortirent de la voiture et Zoe fit un signe de tête à l’autre équipe. Ils avaient déjà reçu leurs ordres ; ils se déployèrent silencieusement, se déplaçant par deux entre les rangées de véhicules et vérifiant les plaques d’immatriculation et les types de véhicule. Ils étaient tous armés, prêts juste au cas où l’homme refuse d’obtempérer, et nerveux, sachant que la situation pourrait prendre cette direction.
Zoe et Shelley parcoururent leur rangée ensemble, marchant rapidement mais pas trop afin de ne pas se déconcentrer. Chaque seconde comptait. Plus vite elles le trouveraient, moins il y aurait de chance qu’il trouve un moyen de s’échapper.
Les yeux de Zoe remarquèrent des plaques de différents États, la plupart venant du Missouri ou du Kansas. Son esprit faisait le compte malgré elle, les nombres apparaissant à côté de chaque véhicule. Aucun d’entre eux n’était celui qu’elles cherchaient.
La radio dans la main gauche de Zoe grésilla et elle la leva pour écouter le message.
— On l’a trouvé. Rangée la plus à gauche, au milieu. Le véhicule est vide.
Zoe et Shelley levèrent les yeux, les têtes des membres des deux autres équipes se tournant en même temps vers la rangée de l’autre côté du parking. Une main s’agita brièvement en l’air, indiquant l’emplacement de la voiture.
Zoe leva la radio à sa bouche.
— On entre, dit-elle. Restez tous les deux avec le véhicule au cas où il revienne. Contactez-nous immédiatement s’il revient. Les autres, avec nous.
Ils se hâtèrent tous vers l’entrée, aux aguets, les yeux grands ouverts et le corps raide. Il y avait de la tension dans le groupe, le genre d’énergie nerveuse due au fait qu’ils savaient qu’une confrontation était à venir.
— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Shelley, s’inclinant devant l’expérience et les connaissances supplémentaires de Zoe.
Les moments comme celui-ci rappelaient à Zoe que sa partenaire n’était aussi chevronnée qu’elle en avait parfois l’air.
— Deux groupes, dit Zoe, regardant les autres pour s’assurer que tout le monde l’écoutait. La moitié avec moi, l’autre avec l’agent spécial Rose. J’entrerai par devant, et l’autre équipe entre par l’arrière. Ensuite, on se déploie. Une personne reste à chaque sortie. Vous avez tous vos documents ?
Les quatre policiers locaux, ainsi que Shelley, hochèrent la tête.
— Prenez encore une minute pour étudier de nouveau son visage avant qu’on entre, leur ordonna Zoe. Dès que vous le voyez, prenez votre radio et donnez-nous l’endroit précis où il se trouve. On convergera vers lui pour procéder à l’arrestation.
Des murmures de consent et de compréhension s’élevèrent du groupe tandis que chacun d’entre eux ouvrit son téléphone ou sortit une feuille de papier de sa proche afin de jeter un coup d’œil à la photographie de Jimmy Sikes.
Pendant ce temps, Zoe aborda un membre du personnel de sécurité du casino et lui montra rapidement sa plaque tout en s’assurant que les passants ne puissent pas la voir. Après un échange à voix basses, il prit une radio supplémentaire de ses mains et l’emporta en toute hâte au centre de contrôle.
Ensuite, ils se séparèrent, trois personnes dans chaque direction. Shelley jeta un rapide coup d’œil derrière elle vers Zoe comme pour se rassurer. Cette dernière lui fit un signe de tête et Shelley se tourna pour continuer.
Zoe prit une profonde inspiration pour se préparer tandis qu’elle s’approchait de l’entrée. L’autre équipe aurait besoin de plus de temps pour atteindre l’arrière du bâtiment. Ils n’avaient pas besoin de se dépêcher, pas encore.
Mais ce n’était pas la raison pour laquelle elle hésitait. Elle hésitait car elle avait déjà été dans un casino par le passé et elle savait quel effet cela avait sur elle. Ce qui était sur le point d’arriver à son esprit.
Elle jeta un rapide coup d’œil aux deux policiers à ses côtés pour vérifier qu’ils étaient prêts et avança, poussant les larges portes en bois et pénétrant dans le brouhaha et le chaos peu éclairé.
L’éclairage était faible, laissant délibérément la pièce dans l’obscurité afin de cacher les taches et de faire perdre la notion du temps aux clients. La pièce était large et longue, divisée en différentes sections, certaines hors de son champ de vision. Les machines à sous, dont certaines étaient grandes et tape-à-l’œil, cachait pratiquement tout ce qui se trouvait sur la droite. À gauche, il y avait les tables des jeux de cartes et d’autres jeux et un bar qui s’étirait dans la pièce et qui permettait aux clients d’aller s’acheter à boire quand ils le désiraient.
Et, bien évidemment, le classique des casinos : un chemin sinueux qui ne menait directement qu’au prochain jeu plutôt que de permettre de se déplacer clairement à travers la pièce.
Zoe inspira, essayant de ne pas perdre ses repères. Essayant de ne pas laisser les nombres, le bruit des machines, des gens et de la légère musique lounge et l’atmosphère de soirée capiteuse qui submergea presque immédiatement les souvenirs de la matinée ensoleillée à l’extérieur l’emporter sur elle. Ils étaient partout où elle se tournait. Elle passa à côté d’une table de blackjack, les calculs apparaissant dans son esprit quand elle vit les cinq jeux de cartes visibles aux yeux de tous et elle sut que le joueur assis à droite devait demander une carte car il avait quatre-vingt pourcents de chances de recevoir la carte de faible valeur dont il avait besoin pour faire monter son score qui était de seize points.
De l’autre côté, les nombres scintillants au-dessus d’une machine à sous annonçaient un énorme jackpot disponible sur un réseau inter-État qui atteignait presque un chiffre record. La femme qui y était assise et jouait un dollar à la fois avec une détermination résolue devait savoir aussi bien que Zoe que la machine était prête à exploser.
Elle regarda l’agencement de la pièce devant elle, vit quelles machines rapportaient le plus souvent de l’argent et qu’elles étaient placées à des endroits stratégiques pour exciter et encourager les autres joueurs. Le bruit sec et grinçant d’une bille de roulette qui roulait attira son attention et elle sut sans devoir attendre le résultat que l’homme qui avait misé tous ses jetons sur le quatorze noir n’allait pas gagner.
Zoe savait qu’elle était capable de tout rafler dans un endroit comme celui-ci. Elle pourrait se faire une fortune rien qu’aux tables de blackjack, mais les tables de poker — à sa gauche, quatre hommes sérieux en costume fixant intensément le croupier alors qu’il retournait un as de trèfle, donnant au deuxième joueur sur la droite environ soixante-quinze virgule cinq pourcents de chance d’obtenir une couleur — c’était là qu’elle pouvait tout gagner.
Elle l’avait presque fait une fois. Voilà des années, avant même qu’elle ait rejoint le FBI. Elle avait été invitée à un casino par un groupe de gens qu’elle avait rencontrés au travail ; des connaissances, vraiment, étant donné qu’elle ne s’était jamais assez rapprochée de beaucoup de gens pour les appeler des amis. Elle avait joué à plusieurs jeux et était toujours repartie avec au moins le double du nombre de jetons qu’elle avait au début.
La première fois, ils avaient ri, lui avaient tapé dans le dos et l’avaient félicité pour sa chance. La deuxième fois, elle avait apparemment été en veine.
La quatrième fois, ils lui avaient lancé des regards étranges.
Elle était partie après sa sixième partie, elle avait échangée ses jetons afin de pouvoir partir et de ne jamais avoir à repasser de son temps libre avec ces gens. Elle avait assez bien coupé les ponts. Quand ils l’avaient regardée comme si elle était une bête curieuse et avaient même commencé à murmurer des accusations de triche, elle avait su que c’était terminé.
Il y avait des choses qu’elle ne pouvait pas faire, des choses qui attiraient trop l’attention sur elle et sur les capacités qu’elle essayait de cacher. Jouer à des jeux d’argent était une de ces choses. Elle était rentrée chez elle après cela et avait donné l’argent à un hôpital, espérant que le bien que cela ferait au service pédiatrie apaiserait la culpabilité qu’elle ressentait quand elle utilisait ses capacités pour quelque chose comme cela. C’était mal de tricher et elle avait assurément triché.
Ce n’était pas qu’elle n’aurait pas aimé jouer de nouveau. Elle s’était amusée cette nuit-là — elle s’était beaucoup amusée, jusqu’à ce que les choses tournent au vinaigre. Non, c’était le risque et la culpabilité qui l’en empêchaient. Elle avait juré cette nuit-là de ne jamais jouer de nouveau et elle n’allait pas rompre ce serment ce jour-là.
Non pas qu’elle ait le temps de faire ce genre de choses, étant un agent spécial chargé de traquer un tueur en série.
Savoir cela ne signifiait pas qu’elle pouvait ignorer les nombres. Elle essaya de se concentrer sur les visages et les corps, pas sur les cartes et les paris. Il lui était inutile de savoir que le prochain tour de roulette serait gagnant ou lequel des joueurs de poker était un requin et lequel ne savait absolument pas comment parier. Rien de tout cela ne sauverait la prochaine cible du tueur.
Zoe suivit les méandres du chemin, seule à présent, ses deux ombres s’étant éloignées — un était resté à l’entrée et l’autre était à sa droite et se déplaçait lentement dans le labyrinthe de machines à sous. Elle fit le tour des tables de jeux de cartes, essayant d’avoir plus l’air d’une joueuse chevronnée à la recherche du bon jeu plutôt que d’un agent, bien qu’elle ne sût pas vraiment faire la différence. Tant qu’elle regardait les visages, tout allait bien. Mais quand elle laissait ses yeux descendre sur les tables pour sauver les apparences, les nombres la submergeaient à tel point que cela la distrayait presque de sa mission.
Un mouvement devant elle attira son attention et son regard alla se poser sur une autre table de roulette, où se trouvait une belle croupier blonde. La femme poussait des jetons en direction des vainqueurs et tirait les paris des perdants vers elle avant d’annoncer le prochain jeu. Un certain nombre de personnes étaient réunies autour d’elle, quatre — non cinq — personnes avec toute leur attention sur la grille de paris.
Et là, au milieu d’eux, le côté de son visage tourné vers elle — Jimmy Sikes.
Zoe saisit sa radio et la porta à son visage mais il était en train de plaisanter avec un autre joueur et il tourna la tête sur le côté et sourit alors que Zoe se dirigeait vers lui. Il vit la radio dans sa main, ainsi que ses yeux rivés sur lui, et le rire mourut dans sa gorge. Après un bref instant, peut-être une demi-seconde, il tourna les talons et partit en courant aussi vite qu’il le pouvait.
Zoe jura entre ses dents et appuya sur le bouton d’appel.
— Suspect identifié. Il est à pied, il essaye de s’échapper au niveau des tables de jeux de cartes. Gardez les sorties sous contrôle.
Elle comptait sur ses hommes et sur le personnel de sécurité du casino pour gérer cela. Tant qu’ils étaient tous en position, il n’avait aucune chance de s’échapper.
Elle se lança à sa poursuite et vit du coin de l’œil le policier sortir d’entre les machines à sous et commencer à accélérer tandis qu’il se dirigeait vers elle. Sikes n’avait qu’une table d’avance, mais la foule jouait à son avantage, il poussait et séparait les gens qui, surpris, formaient de nouvelles barrières plus résistantes quand Zoe arrivait un instant plus tard.
Il prit le risque de regarder derrière lui, les yeux écarquillés et fous, et vit combien elle était proche.
— Arrêtez-vous ! FBI ! cria Zoe, lui donnant une chance de faire ce qu’il fallait.
Ils ne faisaient jamais ce qu’il fallait.
Elle tâtonnait pour dégainer son arme alors qu’elle courait, la mettant dans sa main et la stabilisant avec la radio qu’elle avait dans l’autre. S’il était armé, il était impossible de deviner ce qu’il pourrait tenter. Il était impossible de savoir s’il résisterait violemment.
— Arrêtez-vous et mettez les mains en l’air ! cria-t-elle de nouveau tandis que les gens se dispersaient devant elle en l’entendant.
Sikes zigzagua entre les tables, regardant par-dessus son épaule en poussant de petits cris enragés, la panique clairement écrite sur son visage.
Il percuta une table de blackjack, faisant presque tomber le croupier quand il la projeta au sol, la poussant avec ses bras jusqu’à ce qu’elle se retourne, envoyant voler les jetons et les cartes. La situation avait tant dégénéré que Zoe manqua de tomber dans le désordre qui s’étendait devant elle, et seul le plus bref des instants s’écoula avant que les gens ne se jettent en avant et se précipitent pour ramasser autant de jetons que possible, lui bloquant la route.
— FBI ! Ôtez-vous de mon chemin ! cria éperdument Zoe, mais cela avait fait l’affaire pour Sikes.
Il s’échappait, mettant de la distance entre eux tandis qu’elle s’efforçait de se frayer un chemin à travers la foule. Il était parvenu à tourner la situation à son avantage et elle pouvait l’imaginer s’enfuir — et pour de bon s’il réussissait à échapper à leur homme à la porte.
Mais il courait d’une façon particulière, elle pouvait le voir à présent. Cela faisait très probablement des heures qu’il était là, il était allé de tables en tables, avait joué à différents jeux, avait passé un très bon moment. Il connaissait la disposition de la pièce, mieux qu’elle en tout cas. Et il y avait une sorte de méthode dans sa folie, une série d’angles aigus qui tournait brusquement sur le sol du casino et ignorait complètement le chemin en faveur de la route la plus rapide pour atteindre l’arrière de la pièce.
Zoe s’immobilisa et le regarda. Il serait insensé d’essayer de tirer avec autant de civils dans la pièce. Il lui était impossible de le rattraper à présent. Mais il y avait au moins trois autres personnes dans ce casino qui avaient une chance de l’arrêter et elle pouvait les aider.
Elle vit sa route, tracée comme avec une règle dans son esprit, un zigzag qui était tout sauf aléatoire. Il s’élançait à gauche et à droite et longeait une table sur deux, trouvant le chemin le moins encombré jusqu’à la porte, même si cela ne semblait pas avoir de sens aux yeux de ceux qui ne pouvait pas le voir. Les lignes continuaient clairement en direction de l’arrière de la pièce, que Zoe pouvait voir à présent étant donné qu’ils pénétraient dans la partie arrière du casino. Zoe vit les lignes qui recouvraient littéralement la pièce, étendues devant elle de gauche à droite et lui désignant la bonne direction.
Et elle pouvait voir Shelley qui s’approchait de lui.
— Shelley, aboya Zoe dans la radio. L’extrémité du bar, à ta gauche. Intercepte-le à côté de la troisième colonne.
Zoe regarda Shelley entendre son message, sa tête se tournant rapidement vers le bar. Elle vit la colonne et s’élança vers elle en courant au moment même où Zoe se remit à bouger, la suivant à la fois avec ses pieds et avec ses yeux.
Une dernière rangée de table à dépasser…
Jimmy Sikes se précipita sur le côté, s’éloignant du policier qui s’approchait de lui, et tourna en direction du bar, ses pieds contournant la quatrième colonne dans la rangée.
— Stop ! appela la voix de Shelley avant que ne retentisse un bruit sourd, comme le bruit d’un corps entrant en collision avec le sol.
La troisième colonne bloquait la vue de Zoe — elle ne pouvait voir ni Shelley ni Jimmy — mais il n’avait pas émergé et Shelley non plus. Zoe tourna à l’angle, dégageant sa vue, et prit une profonde inspiration de soulagement en voyant Shelley fermer les menottes sur les poignets de Jimmy d’une précision entraînée.
Elle s’approcha, un peu essoufflée et sentant les effets de l’adrénaline qui avait envahi son corps pendant la poursuite, tandis que Shelley finissait de lire ses droits à Jimmy. Les autres policiers convergèrent vers eux, prenant Jimmy par les épaules pour le ramener au parking. Zoe inspira de nouveau, échangeant un sourire et un check de réussite secret avec Shelley.
— On l’a coincé, Z, dit Shelley en riant.
Et Zoe se demanda pourquoi elle ne sentait plus aussi sûre qu’ils avaient vraiment attrapé leur homme que voilà peu de temps.
CHAPITRE TREIZE
Zoe était avachie sur une chaise dans le bureau du shérif, toute son attention focalisée sur l’écran de son ordinateur. Il l’avait tourné sur son bureau afin qu’elle puisse regarder la vidéo pendant que Shelley interrogeait Jimmy Sikes dans la pièce d’à côté.
— Ce n’est probablement pas ce à quoi vous êtes habituée, dit le shérif à la fois en guise d’excuse bourrue et pour défendre son poste. On n’a pas vraiment le même budget que vous tous au FBI. On n’a pas de miroir sans tain ou de système de surveillance high-tech. On n’a pas assez de place.
— Ce n’est pas un problème, dit Zoe avant de faire un signe de tête en direction de l’écran. Je peux tout voir d’ici.
— Vous êtes sûre qu’elle peut s’en sortir toute seule ? Je veux dire, j’ai compris que vous êtes l’agent supérieur.
— L’agent spécial Rose n’aura aucun problème, dit Zoe en souriant, pas pour le rassurer ou l’encourager, simplement car elle trouvait ses doutes amusants. Ses interrogatoires sont réputés. Regardez.
L’homme se carra dans son siège de bureau, le vieux cuir grinçant sous l’effet de son poids tandis qu’ils regardaient la vidéo en silence.
Shelley était déjà à l’écran, assise en face de Jimmy Sikes, dont les menottes étaient passées dans une barre sur la table pour le maintenir. Il l’avait regardée tout en rongeant ses ongles inégaux et sales pendant cinq bonnes minutes tandis qu’elle lisait ses dossiers sans dire un mot. Elle les parcourait calmement page après page sans jamais ne serait-ce que lever la tête pour reconnaître sa présence.
Zoe s’inquiétait ; pas pour Shelley, mais pour Sikes. Il était plus lourd que ce qu’elle avait voulu. Les scènes de crime avaient indiqué un homme plus léger, selon elle. Sikes avait pris du poids depuis la dernière mise à jour de sa description. Non seulement cela, mais aussi la façon dont il se rongeait les ongles… clochait, d’une certaine manière. Cela n’allait pas avec la prudente méticulosité prouvée par les traces que le tueur n’avait jamais laissées.
Sikes s’agitait de plus en plus, bougeant d’un côté à l’autre et crachant un ongle mâché sur le sol. La technique de Shelley fonctionnait, il baissait sa garde. Il se serait attendu à une violente joute-verbale, à un vieux policier grisonnant qui essayerait de l’intimider. Il n’était pas habitué au silence — ni au sourire léger et décontracté que Shelley lui adressait de temps en temps tandis qu’elle continuait de lire.
Shelley finit de lire ses dossiers et leva les yeux, prenant une posture plus confortable et plus ouverte.
— Monsieur Sikes, dit-elle chaleureusement. Jimmy, si je puis me permettre.
Il la regarda fixement, sans rien dire, l’observant de côté comme un chien acculé.
— Vous avez un sacré casier, n’est-ce pas ? dit-elle en souriant, comme si elle l’encourageait à se vanter de ses exploits au lieu de le juger.
— J’ai purgé ma peine.
— Qu’avez-vous dit, Jimmy ?
— J’ai dit, j’ai purgé ma peine. Je suis libre. Vous ne pouvez plus me punir pour ça.
— À vrai dire, on le peut, Jimmy. Car vous êtes en liberté conditionnelle, n’est-ce pas ?
Shelley fit semblant de parcourir ses dossiers, bien que Zoe sût qu’elle les avait déjà mémorisés.
— Pour coups et blessures aggravés, il est écrit ici. Un crime violent.
Jimmy ne dit rien pour briser le silence qu’elle laissa entre eux, se tournant uniquement pour cracher un autre ongle sur le sol. Il toucha le sol avec un bruit sourd que seule Zoe put entendre. Le bruit de la vérité. Leur tueur ne ferait jamais une telle chose. Il ne laisserait jamais de preuve ADN derrière lui.
— Et comme vous êtes en liberté conditionnelle, Jimmy, vous n’étiez pas censé quitter l’État. N’est-ce pas ? Et pourtant, nous avons de preuves de votre présence ainsi que celle de votre voiture depuis le domicile de votre sœur — le domicile de Manda — jusqu’au Missouri et ici dans le Kansas. C’est un sacré trajet, non ?
Jimmy s’agita, son regard se posant sur la surface de la table entre eux. Il réfléchissait, son regard était distant et vague. Zoe secoua la tête avec raideur. Rien n’allait. Leur tueur était intelligent, calme, prudent. Il aurait répondu, il aurait déjà préparé quelque chose pour se couvrir. Il n’aurait jamais laissé Shelley lui forcer ainsi la main.
— Vous avez aussi manqué votre rendez-vous avec votre officier de probation, et somme toute, ça signifie que votre sursis sera révoqué pour violation. C’est vraiment dommage. J’aimerais vous voir réinséré plutôt que de devoir passer plus de temps derrière les barreaux.
Shelley fit semblant de vérifier tous les détails dans le dossier avant de le fermer et de le poser sur le côté.
— Évidemment, il se peut que je puisse vous aider. Car ce n’est pas pour ça qu’on vous a arrêté, n’est-ce pas ?
Jimmy leva la tête et plissa les yeux.
— … non ?
Shelley lui sourit comme s’ils étaient meilleurs amis.
— Non, Jimmy. On vous a arrêté pour les meurtres que vous avez commis cette semaine.
Jimmy Sikes tomba presque de sa chaise.
— Quoi ? Je n’ai jamais… !
Shelley exprima sa désapprobation et secoua la tête.
— Allons, allons. Ne me mentez pas, Jimmy. Pas à moi. Je suis votre meilleure chance de passer un bon accord avec le juge, vous savez ? Je peux vous aider à trouver quelque chose… mais seulement si vous me dites la vérité.
— J’ai tué personne ! cria Jimmy en secouant violemment la tête. Je ne sais pas ce que vous croyez avoir sur moi, mais j’suis juste sorti m’amuser. C’est tout. Pas de meurtre.
Et Zoe le croyait complètement. C’était une perte de temps. Jimmy Sikes n’était pas leur homme et ne l’avait jamais été. C’était écrit dans tous les angles avachis et négligents de son corps, le manque d’intelligence perturbé sur son visage, le choix de ses mots, ses actions. Même dans le poids de son corps.
Elle attendit. Shelley tirerait cela au clair. Elles devaient suivre les règles, après tout. Sinon, les gens se demanderaient pourquoi Zoe n’avait pas suivi toutes les pistes qui s’offraient à elle.
Shelley croisa les bras sur la table, sans s’arrêter de sourire.
— Eh bien, Jimmy, pourquoi ne me racontez-vous pas ce que vous avez fait ces derniers jours, alors ? Avec vos mots à vous. Comme ça on pourra régler ce stupide malentendu.
Jimmy haleta puis secoua de nouveau violemment la tête.
— Je sais ce que vous mijotez. C’est pas possible. Non. Je vous dirai rien. Vous allez me mettre ça sur le dos et j’vais avoir l’air idiot. Je connais les flics.
Shelley soupira, faisant reposer sa tête sur une de ses mains.
— Je ne suis pas un flic, Jimmy. Je suis du FBI. Et tout ceci est enregistré. Je n’essaye pas de vous piéger. Je vous le promets.
— J’ai déjà été ici, dit Jimmy en secouant la tête. Non. Nan. Je connais ça. Vous allez me mettre ça sur le dos comme mon ex tarée et son pote le flic. J’vous dirai rien.
Shelley le regarda calmement, le laissant se rassénérer.
— Si vous n’avez rien à cacher, vous feriez tout aussi bien de me parler, Jimmy. Si vous avez des alibis, on peut aller les vérifier. Voir si vous êtes sur les vidéos de surveillance. Il y a toujours des caméras. Même ici.
Jimmy leva les yeux, fouillant frénétiquement du regard la zone que Shelley avait désignée jusqu’à ce que ses yeux rencontrent l’objectif. Il le regarda fixement. Zoe frissonna légèrement, c’était comme si son regard était plongé dans le sien bien qu’il ne pût pas la voir comme elle le voyait.
— Alors, vous voyez, Jimmy, personne ne peut faire comme si vous aviez dit quelque chose que vous n’avez pas dit. Tout est enregistré. Et si j’essayais de vous piéger, je perdrais mon travail.
Jimmy regarda de nouveau Shelley ; il transpirait.
— Vous n’allez pas monter de coup contre moi ?
— Dites-moi ce qu’il s’est passé et je vous dirai si vous pouvez partir, dit Shelley, mettant l’accent sur les derniers mots pour s’assurer qu’il avait compris. C’est votre seul moyen de sortir d’ici. Et croyez-moi, je ne veux pas voir un homme innocent assis ici plus que vous.
Jimmy se carra sur sa chaise, sa chaîne cliquetant et le tirant presque en avant quand il éloigna trop ses bras. Il prit une profonde inspiration puis leva les yeux vers Shelley.
— J’étais au casino à Potawatomi. J’ai touché le gros lot, vous savez ? J’me suis retrouvé en face de ce gamin sans expérience et j’ai gagné tout ce qu’il avait apporté, et aussi un peu de ce que son ami avait apporté.
— Et c’était quand ?
— Il y a… quatre jours, je crois. Il y a cinq jours ? Peut-être quatre. je ne suis pas sûr.
— Vous êtes allé au casino depuis le domicile de Manda ?
— Ouais.
Shelley jeta un coup d’œil aux notes qu’elle avait écrites quand elle était au téléphone avec Manda.
— C’était il y a six jours, Jimmy.
— Eh bah, merde, dit-il avant d’éclater de rire.
— Alors, vous avez touché le gros lot, c’est ça ? Beaucoup d’argent ? demanda Shelley en se penchant avant pour lui montrer qu’il avait toute son attention.
— Plus que j’ai jamais eu, répondit Jimmy en hochant la tête. Alors j’suis allé au bar et je me suis dit, nan, j’devrais pas rester dans le coin. Le gamin et ses potes, les videurs, ils ont p’t-être un truc contre le fait qu’un ancien détenu touche le jackpot.
— Alors où êtes-vous allé ?
— J’ai pris ma voiture et je suis allé au bar suivant. Pas loin de l’autoroute. J’suis resté jusqu’à la fermeture et ensuite j’ai dormi quelques heures sur ma banquette arrière et je suis allé au bar suivant.
Shelley parcourait ses notes, les vérifiant, comparant les lieux où il avait été vu avec son histoire, mais elle s’arrêta et les posa en entendant cela.
— Vous êtes en train de me dire que vous avez passé les cinq derniers jours à boire, Jimmy ?
Ce dernier haussa les épaules.
— J’ai aussi été dans des casinos. J’suis devenu superstitieux. J’ai changé d’endroit à chaque fois que j’ai gagné une bonne somme.
Shelley appuya sur le haut de son stylo, en faisant sortir la bille.
— Je vais avoir besoin que vous me donniez les noms et les emplacements de ces casinos et de ces bars, Jimmy. Vous vous débrouillez super bien. Vous serez sorti d’ici en un rien de temps.
Zoe saisissait déjà le nom du premier bar sur son téléphone afin d’en trouver l’emplacement — et le numéro de téléphone. Elle sortit de la pièce et appela tout en regardant Shelley finir de prendre des notes et se lever pour quitter la pièce par la fenêtre de la porte fermée.
— Bonjour ? Oui, j’aimerais parler à votre manager. Je suis l’agent spécial Zoe Prime du FBI, dit-elle dans le téléphone, croisant le regard de Shelley quand elle pénétra dans le couloir. Je vous appelle pour vous demander d’envoyer vos vidéos de surveillance d’il y a quelques jours pour nous aider dans une enquête.
Entre Shelley, Zoe, le shérif et son équipe, ils trouvèrent tous les endroits où Jimmy avait dit être allé. Bien que les heures qu’il avait données fussent un peu décalée — sa notion du temps ayant sans doute été déformée par l’alcool et la façon dont le temps semblait aller à un rythme différent dans les casinos — plusieurs heures d’examen de vidéos envoyées par courriel confirmèrent lentement ses alibis.
Il était visible sur les images des caméras de surveillance aux heures estimées de tous les meurtres.
Chacun d’entre eux.
Shelley fit claquer son bloc-notes sur le bureau de frustration.
— On doit le laisser partir. Ce n’est pas notre gars, dit-elle.
— On va quand même le transférer pour violation de liberté conditionnelle, lui rappela le shérif. Je vais passer quelques coups de fils. La police de son comté voudra le récupérer.
Il laissa Shelley et Zoe seules dans leur salle d’enquête, les autres étant tous partis après avoir vérifié leurs vidéos respectives. Elles étaient les seules à être toujours dans la pièce, de nouveau dans la même position où elles avaient été avant d’avoir localisé Jimmy Sikes.
— On l’aura, dit Shelley d’une voix lasse. Je le sais. Ce n’est qu’un petit contretemps.
Zoe hocha la tête.
— Je sais qu’on l’aura. Je voulais l’attraper avant qu’il ne fasse une autre victime. On a perdu des heures précieuses avec Sikes.
— Mais comment as-tu su où il serait ?
Zoe leva la tête en entendant sa question brusque, baissant immédiatement les yeux quand elle vit que Shelley la regardait attentivement.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— On avait les mêmes données, toi et moi, dit Shelley. Tu en savais autant que moi. Mais tu as réussi à découvrir qu’il était au casino, bien qu’il ait été impossible que tu aies pu savoir à coup sûr qu’il y serait. Ensuite, quand il a essayé de s’enfuir — tu as su où il irait. Tu m’as donné l’endroit exact où je pourrais l’arrêter.
Zoe ne dit mot. Techniquement, elle n’avait pas posé de questions. Elle pouvait continuer à regarder les dossiers devant elle en silence, ses yeux parcourant les mots et les images sans rien voir.
— Comment est-ce que tu as su ? répéta Shelley.
Zoe sentit quelque chose dans sa gorge, un nœud qui menaçait d’avaler les mots simples qu’elle avait préparés. Elle pouvait peut-être l’admettre. Shelley comprendrait peut-être. Elle s’était montrée plutôt compréhensive jusqu’à présent, et gentille, et sympathique. Elle était peut-être la personne à qui Zoe pouvait se confier.
Mais le nombre de personnes dans le monde qui étaient au courant à propos de sa synesthésie, les nombres et les séquences devant ses yeux où qu’elle regardait, pouvait être compté sans utiliser tous les doigts d’une seule main. Et un secret qui avait été si bien gardé — la capacité depuis son enfance et le diagnostic depuis qu’elle l’avait reçu quand elle était jeune adulte — ne pouvait pas être révéler si facilement.
— Ce n’est qu’un mélange de chance et d’expérience, dit Zoe en tournant la page, ne lisant toujours aucun mot. Quand tu auras fait ça depuis aussi longtemps que moi, tu seras capable de repérer les choses un peu plus facilement. Ensuite, tu fais de ton mieux pour deviner et tu espères avoir raison.
Il y avait quelque chose dans l’air à présent, quelque chose qui pesait si lourdement sur le cou de Zoe qu’elle devait en avoir des marques physiques visibles. Le fait que Shelley la regardait et le voyait, et savait qu’elle ne disait pas toute la vérité.
— Juste de la chance ? C’est comme ça que tu as su qu’il irait sur le côté au lieu de continuer tout droit où les autres l’attendaient ?
Il y avait une profonde incrédulité dans la voix de Shelley, une sévérité et une inflexibilité que Zoe avait entendues de nombreuses fois auparavant. Dans la voix de sa mère, la voix de son enseignant, les voix des quelques amis qu’elle avait eus auparavant avant qu’ils ne finissent inévitablement par la trouver étrange et qu’ils n’arrêtent de l’appeler. C’était dans la voix de tout le monde, au final, quand ils arrêtaient de croire qu’elle était normale.
Tu as le diable en toi, mon enfant.
Les secondes s’écoulèrent, la peau de Zoe se recouvrant de chair de poule sous son haut et de la sueur suintant de ses pores. Shelley ne la croyait pas. Était-ce le moment où elle devait se confesser ? Les choses empireraient-elles si elle continuait de faire semblant ? Shelley pourrait passer à autre chose, trouver un nouveau partenaire et ce serait déjà assez terrible. Zoe commençait à s’habituer à elle. Ou elle pourrait en parler à leurs supérieurs.
Était-ce le moment de lui dire ?
Le téléphone fixe sonna, les surprenant toutes les deux quand la sonnerie rompit brusquement le silence, tranchant leur tension comme un fil à couper le fromage. Shelley se précipita pour répondre, laissant tomber ses papiers sur le bureau et faisant rouler sa chaise vers le téléphone.
— Bonjour ?... Oui ?
Zoe devina à la simple expression sur le visage de Shelley que ce n’était pas des bonnes nouvelles.
Elle raccrocha, son visage blêmissant.
— Il y a un autre corps, dit-elle. Le shérif va nous emmener. Ce n’est pas loin. Il envoie une équipe avec nous.
Zoe sentit son estomac se serrer. Le rater la veille n’avait finalement pas été sans conséquence. Bien qu’elle s’y fût attendue, cela la frappa comme un coup de massue. Une autre personne avait perdue la vie car Zoe ne l’avait pas sauvée assez vite.
— On a perdu ce temps avec Sikes, dit Shelley d’un ton vide.
Elle semblait sous le choc, comme si elle allait rester là sans bouger un long moment.
Elles ne pouvaient pas se le permettre en ce moment. Elles devaient passer à l’action. Elles devaient trouver les indices, empêcher les meurtres de se poursuivre. Zoe saisit son bloc-notes, son gobelet de café en polystyrène et son sac, et se dirigea vers la porte.
— Des détails ?
— Seulement le lieu pour le moment, dit Shelley en secouant la tête, semblant se tirer de sa torpeur, avant de tourner brusquement la tête et de changer de ton. Attends une seconde.
Elle se dirigea vers la carte sur le mur, saisit une punaise rouge et chercha le nom de l’endroit un moment avant d’enfoncer la punaise.
— Là ? demanda Zoe, sentant la confusion la submerger. Tu en es sûre ?
— C’est ce que le shérif a dit, confirma Shelley.
Zoe regarda de nouveau la carte, puis se tourna pour partir, se précipitant vers le parking. Cela n’allait pas, pas du tout. Ce n’était pas loin de l’endroit où elles se trouvaient, mais cela ne correspondait quand même pas à ce qu’elle avait prédit. Comment avait-elle pu se tromper ?
La ligne droite n’était plus intacte — ce repère descendait en piqué sur la gauche par rapport au dernier, tandis que le précédent s’était trouvé à droite et sous le premier meurtre.
Ce n’était pas une ligne droite.
Était-il possible que ce soit une courbe ?
CHAPITRE QUATORZE
Zoe laissa Shelley prendre le siège conducteur et s’assit à côté d’elle, réfléchissant. Des nombres et des chiffres et des courbes. Se pouvait-il réellement que ce soit vrai ? Pouvait-elle avoir mal interprété les signes tout ce temps ?
La voiture progressa sur des routes de campagne et des chemins de terre, suivant le chemin le plus rapide selon les indications du shérif. Il ouvrait la voie dans un vieux véhicule de police qui avait clairement connu de meilleurs jours et n’hésitait pas à ne pas ménager la suspension ou les pneus. Étant un véhicule de location, leur voiture ne pouvait pas vraiment subir le même traitement.
Zoe regarda le paysage défiler par la fenêtre, agrippant sa ceinture au niveau de sa poitrine. Elle avait toujours un peu le mal des transports quand elle était passagère. Éloigner un peu la ceinture de son cou aidait.
Elles tournèrent pour pénétrer sur une autoroute. Une grande zone rocailleuse et couverte de terre suivie d’arbres la longeait. Il était évident que le travail des humains et des machines avaient dégagé cet espace. Aucun arbre ne poussait en lignes droites et régulières dans la nature. Les motifs de la nature étaient les cercles et les spirales. Se pourrait-il que leur tueur y puise son inspiration ?
La présence de deux voitures de police du poste du shérif leur indiqua leur destination avant que le shérif ne quitte la route et n’arrête son propre véhicule à côté. Shelley poussa un soupir de soulagement sonore, relâchant sa prise sur le volant.
— Rappelle-moi de ne jamais monter en voiture avec cet homme, dit-elle en secouant la tête tandis qu’elle s’arrêtait doucement sur la bande d’arrêt d’urgence, assez loin de la circulation.
Zoe sauta de la voiture, impatiente de voir le corps. Elle voulait voir comment celui-ci avait été laissé. Leur première occasion de trouver un vrai corps toujours en position, avant que la scène de crime n’ait été enregistrée et que la victime n’ait été emmenée chez le médecin légiste. Il devait sûrement y avoir plus d’indices ici. Des choses que les enquêteurs n’auraient pas vues. Des choses que seules Zoe pouvait remarquer.
Deux hommes d’âge moyen blafards, vêtus de tenues de chasse marron et vert ternes, étaient appuyés contre le capot d’une des voitures de police. Le shérif fonça droit sur eux, suivi de près par Zoe qui jeta un coup d’œil derrière elle pour s’assurer que Shelley était avec elle.
— Shérif, voici les deux chasseurs qui ont trouvé le corps, disait le jeune adjoint. Ils sont un peu secoués, mais ils n’ont pas vu grand-chose.
— Vous n’avez vu personne d’autre dans les bois ? demanda sèchement Zoe, interrompant la réponse marmonnée du shérif.
Les chasseurs la regardèrent avec des yeux écarquillés avant de lancer un regard déconcerté en direction du shérif. Zoe sortit sa plaque de sa poche et la montra d’un geste impatient afin qu’ils puisse voir par eux-mêmes qu’elle travaillait pour le FBI.
— On n’a rien vu ou entendu, dit l’un des hommes. On était dans les bois depuis le petit matin, assis à attendre en silence. On écoutait pour entendre les animaux. On aurait entendu s’il s’était passé quelque chose pas loin.
— Comment est-ce que vous avez trouvé le corps ? demanda Zoe.
— On rangeait pour rentrer chez nous, expliqua l’autre avec un sourire triste. On n’a rien attrapé. Les oiseaux n’arrêtaient pas de brailler. On s’est dit qu’ils avaient dû comprendre qu’on était là et qu’ils n’allaient laisser aucun autre animal s’approcher de nous sans les prévenir. Ils se calment en général, mais pas ceux-là. Alors au bout de quelques heures, on s’est dit qu’il valait mieux partir.
— C’est là qu’on a vu le renard, ajouta le premier chasseur. Le museau rivé au sol, il suivait quelque chose. Il a pris peur quand il nous a vus et s’est enfui dans l’autre direction, mais le soleil était levé donc on a pu voir ce qu’il regardait.
— Du sang, clarifia le deuxième. Partout sur le sol. Une traînée. De grosses giclées. On s’est dit que ça devait être un animal blessé au début. Mais quand on l’a suivi, pas loin, on a trouvé…
Les deux hommes se firent silencieux et regardèrent leurs pieds, revivant de toute évidence ce qu’ils avaient vu.
— Merci pour votre aide, messieurs, dit doucement Shelley tandis que Zoe s’éloignait lentement d’eux pour se diriger vers les arbres.
Elle n’avait pas besoin d’en entendre plus.
Elle n’avait pas à aller bien loin. Une série de drapeaux et de nombres était déjà installée, suivant un chemin sur le sol clairsemé en direction des arbres. Elle les suivit du regard et vit qu’ils menaient à une voie d’accès que le shérif avait évité d’emprunter, un endroit juste assez loin de l’autoroute pour ne pas trop attirer l’attention.
Zoe marqua une pause et fit demi-tour. Elle avait le pressentiment que la voie d’accès était l’endroit où tout avait commencé et elle voulait procéder par ordre chronologique. Disposer les nombres d’une façon qui avait du sens.
Il y avait une grande flaque de sang au niveau de la voie d’accès, une giclée qui avait dû venir de l’attaque initiale. Une poussée d’adrénaline forçant le cœur à battre plus vite ou peut-être un mouvement quand la femme avait repoussé le tueur. Ce n’était pas comme les autres meurtres — absolument pas. Zoe doutait même qu’il puisse s’agir de celui qu’elles cherchaient.
Elle regarda devant elle et vit les drapeaux — chacun d’entre eux placé à côté d’une tache de sang. Il y en avant tant. C’était une blessure profonde. L’espace entre elles, plusieurs centimètres à chaque fois, lui indiqua un mouvement rapide. La régularité de l’espacement entre les drapeaux était due, eh bien, aux battements du cœur.
Laisser une piste si évidente — juste à côté de traces de pneus qui pouvaient être analysées — cela ne ressemblait absolument pas à leur homme. Non seulement cela, mais la victime n’était non plus pas morte à l’endroit où il l’avait trouvée. Rien que cela était insolite en soi. Leur homme choisissait soigneusement ses victimes et elles n’avaient aucune chance de s’enfuir ou d’être découvertes. Il ne les cachait pas, confiant qu’il serait parti depuis longtemps avant que qui que ce soit ne se doute de sa présence.
Non, Zoe n’y voyait absolument pas sa patte. Elle suivit les taches de sang, certaines de simples coulées, d’autres de plus grandes flaques. Les calculs qui défilaient devant ses yeux lui montraient un cœur qui battait la chamade sous le coup de la panique, une fuite rapide, un trébuchement ici et là. Des mains qui avaient maintenu la plaie fermée au bout de quelques pas, limitant l’hémorragie de chaque côté sans l’arrêter complètement. Projetant occasionnellement quelques gouttes plus loin, créant un motif d’éclaboussures entièrement unique.
Bien que le sol fût ici trop sec et dur pour former des empreintes visibles, elle pouvait déterminer les pas grâce aux giclées et aux flaques de sang. Les giclées avaient été plus importantes à chaque fois que les pieds de la femme avaient touché le sol, projetées par l’impact. La gorge de la femme avait été coupée, le sang était tombé de haut et avait donc formé un motif plus large que si la blessure avait été plus bas sur le corps. La quantité indiquait une hémorragie artérielle, pas une simple blessure superficielle. Il n’était pas surprenant qu’elle soit morte. Elle avait déjà perdu tant de sang avant même d’atteindre les bois.
Le sang lui disait des choses, presque trop de choses pour qu’elle puisse tout assimiler en même temps. La distance : la femme avait couru penchée en avant, son cou n’était pas aussi loin du sol qu’il l’aurait été si elle avait eu le dos droit. L’espacement : la vitesse, très rapide, la course de quelqu’un qui craignait pour sa vie, et à juste titre. Deux millimètres, trois centimètres, cinq centimètres. Tous ces espacements racontaient une histoire de désespoir. Et la perte de sang créait une image, elle aussi, demi-litre par demi-litre ; Zoe comptait dans sa tête tout en marchant. Presque un litre entier avant même qu’elle ait pénétré dans les bois.
Les signes étaient plus clairs sous les arbres, bien que déformés à leur façon par les effets de la nature. Le paysage devint en trois dimensions, des taches de sang atterrissant sur les troncs des arbres, les racines à découvert, les pierres et les feuilles basses. Cela ne changeait rien aux nombres. Ils lui disaient toujours tout. Elle ajustait ses calculs pour une motte de terre de cinq centimètres de haut et calculait à quelle distance le cou de la femme se trouvait du sol. Elle savait qu’elle avait été loin de se tenir droite. Son corps s’effondrait vers l’avant alors qu’elle courait. Un litre et demi.
Zoe sentit comment la femme avait trébuché et était tombée, mais s’était relevée pour continuer à courir, comment elle s’était déplacée presque à quatre pattes à cet endroit, comment elle avait continué aussi loin que possible. Le motif créé par le sang était différent ici, le sang avait coulé d’une blessure à seulement trente centimètres, voire moins, du sol ; il ressemblait moins à une éclaboussure et plus à une coulée. Plus de traces d’éclaboussures. Deux litres, puis deux litres et demi.
Ensuite, elle était finalement tombée et Zoe était plongée dans les yeux écarquillés et obscènement vides d’une fille morte, son cou béant comme un deuxième sourire, ses mains serrant fermement l’ourlet de son t-shirt déchiré.
Zoe s’accroupit, ignorant l’adjoint qui était en poste à côté du corps et même la présence de Shelley qui arrivait derrière elle. Elle devait lire ces signes, découvrir ce qu’ils signifiaient, voir ce que tout le monde ratait. Était-ce son œuvre ? Ou non ?
La fille était allongée sur le dos, mais les taches de sang à côté d’elle racontaient une autre histoire. Elle s’était déplacée, ou avait été déplacée, d’une distance aussi large que son corps ; elle avait d’abord été allongée sur le ventre, ses mains agrippant sa gorge. Le sang avait giclé des deux côtés de son cou où la blessure ne pouvait pas être fermée, formant deux flaques qui avaient dû s’étendre sous elle comme des ailes macabres. D’après la largeur des flaques et ce qu’elle avait déjà vu, Zoe savait qu’elle avait perdu trop de sang pour survivre. Un litre de plus rien que dans les flaques. Elle était morte d’exsanguination.
Des ailes… Zoe regarda de plus près, ses yeux s’écarquillant lentement quand elle réalisa ce qu’elle regardait. Les flaques de sang étaient une représentation symbolique d’une tache utilisée dans un test de Rorschach, un motif dans une chose qui n’était pas vraiment un motif. C’était presque parfaitement symétrique, comme pour le fameux test. Cela signifiait quelque chose — elle le savait, elle le sentait au plus profond d’elle-même. Cela aurait eu une signification pour lui.
D’où venait-elle, cette certitude ? Il n’y avait eu aucun motif digne de ce nom sur les scènes de crime jusqu’à présent, n’est-ce pas ? Zoe repoussa cette pensée pour le moment, se concentrant sur le corps devant elle. Elle devait d’abord déterminer s’il s’agissait bien de leur tueur.
Le motif créé par le sang, la fine coupure à la gorge qui pourrait être due à un fil de fer tranchant, le choix de la victime et du lieu, le timing — c’était lui, après tout. Mais quelque chose s’était mal passé. Elle lui avait échappé et était parvenue à s’enfuir, quoique pas très loin. Elle s’était presque échappée. Il était normalement plus au contrôle.
Zoe pensa aux quelques traces de pas restantes sur la scène de crime de Linda, comment la femme pouvait voir son lieu sûr quand il avait passé son fil autour de sa gorge et l’avait tuée. Il était si au contrôle en temps normal. C’était une interruption de sa séquence, et ce n’était pas délibéré. La fille lui avait résisté. Zoe regarda son visage immobile et blême avec un rare éclat de compassion, songeant à quel point elle avait dû s’accrocher à la vie pour aller aussi loin.
La couleur lui dit autre chose : le temps qui s’était écoulé. Il avait attaqué exactement dans son créneau horaire habituel. Quand Zoe avait été en train de… quoi ? Lâcher des confessions à propos de son enfance difficile et de se sentir désolée pour elle-même ? En train de perdre ces précieuses heures qui auraient pu sauver la vie de cette femme ?
Le médecin légiste arriva et Zoe se mit sur le côté, le laissant commencer un premier examen. Les équipes d’enquête complètes vêtues de blouses blanches du centre-ville ne venaient pas en extérieur comme cela. Il n’y avait que le médecin légiste et sa mallette, et ils avaient de la chance. Zoe avait à peine besoin d’attendre qu’il finisse — elle savait exactement ce qu’ils leur diraient.
— Qu’est-ce que tu en penses ? demanda Shelley quand Zoe s’approcha.
Elle avait attendu à une certaine distance du corps, depuis un endroit où elle n’avait pas à le regarder — ou à le sentir.
— Est-ce que tu as eu l’occasion de bien regarder ? demanda Zoe, préférant poser une question plutôt que répondre.
Elle commençait à s’inquiéter que Shelley soit un peu trop sensible — qu’elle n’ait pas la force de faire face à une scène de crime. De plus, elle n’avait pas envie d’expliquer en détails ce qu’elle avait vue. Le médecin légiste pourrait s’en charger et permettre à Zoe de ne pas avoir à dire comment elle l’avait vue.
— Brièvement, acquiesça Shelley. On dirait que sa gorge a été coupée là-bas, sur la voie d’accès, mais qu’elle s’est échappée et enfuie. Elle s’est vidée de son sang ici. Enfin, je suppose. Je n’ai pas pu voir d’autres blessures.
— Moi non plus. Rien n’a fonctionné pour lui cette fois. Elle a failli s’échapper et, bien qu’il semble y avoir des traces qui ont été nettoyées près du corps, il n’a pas fini son nettoyage complet habituel. Je suppose que la police scientifique parviendra à récupérer plus d’indices ici qu’on en a jamais trouvé auparavant.
— Les traces de pneus et des empreintes, peut-être.
Zoe hocha la tête.
— Pas assez pour identifier sa voiture ou sa personne pour le moment. Mais un pas dans la bonne direction, une preuve à présenter quand on l’attrapera. Il semble se montrer plus désespéré.
Le médecin légiste s’approcha, roulant une paire de gants médicaux et les fourrant dans sa poche.
— J’ai fini mon examen initiale. Préliminaire, bien évidemment, en attendant que je puisse l’emmener à mon bureau pour mieux l’examiner. Là, je pourrai faire les tests nécessaires et commencer une enquête plus approfondie qui devrait révéler plus de détails que ce que je peux fournir pour le moment.
Zoe ferma les yeux, ignorant la voix du vieil homme. Il était le genre de personne qui ne dirait pas quelque chose en dix mots s’il pouvait plutôt le dire en cent. L’exact opposé du genre de personnes avec qui Zoe aimait discuter. Elle pensa plutôt à la scène de crime et au fait que tout était légèrement décalé.
Zoe déplaça mentalement le repère rouge sur la carte dans sa tête et le posant au nouveau lieu, un peu plus loin, mais toujours pertinent. La route était l’endroit où il avait tenté de la tuer et c’était cela l’important, pas l’endroit où elle était morte. Cela rapprochait un peu le repère de sa ligne droite, mais pas assez pour faire la différence. Cela devait être une courbe.
— Où étaient les contusions ? demanda Shelley, faisant se reconcentrer Zoe.
Le médecin légiste indiqua une zone sur son propre corps, au niveau des côtes et du ventre, sur le flanc gauche.
— Comme je disais, les contusions semblent avoir été infligées post mortem, il restait très peu de sang à ce moment. C’est tout ce que je peux obtenir d’un examen initial. Je dirais…
— De la colère, dit Zoe, l’interrompant. Il était en colère après elle, pour une raison ou pour une autre.
— Peut-être parce qu’elle s’est enfuie, suggéra Shelley.
— Mais elle était déjà morte quand il l’a rattrapée, dit Zoe. Il avait atteint son but. Alors pourquoi était-il si énervé ?
Shelley écarta les mains dans un geste muet et le médecin légiste reprit son monologue marmonné comme s’il n’avait jamais été interrompu.
Les idées se bousculaient dans la tête de Zoe. Il y avait plus de questions ici qu’elle n’en avait vues sur les autres scènes de crime — ce qui était ironique, quand c’était de réponses qu’elles avaient désespérément besoin à présent. Pourquoi avait-il choisi cette route comme lieu du meurtre, cette voie d’accès au milieu de l’autoroute sans rien d’autre autour ? Pas un parking ou un endroit normal pour rencontrer quelqu’un comme un sentier, comme pour ses autres crimes — pourquoi avoir changé ?
Et pourquoi, s’il avait déjà atteint son but de tuer la femme, avait-il été assez énervé pour perdre du temps à lui mettre un coup de pied — du temps qui lui avait fait défaut quand était venu le moment d’effacer ses empreintes ?
Non seulement cela, mais quelque chose d’autre ne cessait de tourmenter son esprit. Les flaques de sang du test de Rorschach. Les motifs. Pourquoi cela avait-il éveillé quelque chose dans son esprit, quelque chose qui lui avait donné la certitude qu’il s’agissait de son œuvre ? Si elle parvenait simplement à découvrir ce qui avait créé un lien entre cette image mentale et les autres scènes de crime, elle le coincerait.
L’idée déplaisante qu’il était peut-être comme elle, capable de lire les nombres, commença à prendre forme dans son esprit. C’était peut-être l’œuvre de quelqu’un avec la capacité diabolique de voir des choses que personne d’autre ne voyait.
Si tu trouves la séquence, tu trouves le tueur, se dit Zoe. Et il fallait qu’elle le trouve maintenant — avant qu’il ne tue à nouveau.
CHAPITRE QUINZE
Zoe était assise à côté de l’un des bureaux et avait une vue d’ensemble de la salle d’enquête. Elle était de nouveau pleine de vie et d’activité et de nouvelles feuilles de papier venaient rejoindre les piles éparpillées sur les bureaux. Il y avait à présent tant de dossiers ouverts et prêts à être lus, des dossiers contenant quelque chose prêt à révéler leurs secrets seulement si elle parvenait à regarder d’assez prêt. Les nombres qu’elle avait déjà vus défilèrent devant ses yeux, une simple distraction. Ils n’avaient pas d’importance. C’était des nombres qu’elle avait manqués jusqu’alors qu’elle avait besoin.
Zoe parcourut rapidement les rapports devant elle, sachant qu’il y avait quelque chose. Quelque chose qu’ils avaient tous manqué. Si seulement elle parvenait à vraiment se concentrer…
— Nous avons trouvé une correspondance pour les pneus, dit Shelley, raccrochant bruyamment le téléphone tout en tournant sa chaise de bureau à roulettes vers Zoe. Une berline. Ils pensent que c’est probablement un ancien modèle en raison de leur largeur. La chape est assez usée alors ça doit faire un moment qu’il est sur la route. Il existe plusieurs constructeurs différents qui font des berlines avec ce genre de pneus, mais c’est un début.
Zoe hocha la tête et prit une feuille de papier du fax. Cela la laissait perplexe de voir que l’équipe du shérif se servait toujours d’un fax, mais ce n’était pas à elle de leur dire comment rénover leur bureau.
— Le médecin légiste a envoyé ça. C’est une photographie… qu’est-ce que c’est ?
Elle pencha la tête et analysa l’image. Une tâche de couleur verte sur un fond blanc. Il y avait une règle de taille standard sur le côté indiquant que la tâche faisait moins d’un centimètre de long et de large. À part cela, le médecin légiste n’avait pas envoyé d’informations.
— Laisse-moi voir ? Shelley tendit la main et pencha elle aussi la tête de la même façon. Oh ! C’est un éclat de peinture. Je crois. Laisse-moi l’appeler et vérifier.
Zoe ignora l’appel de Shelley, faisant abstraction de sa voix en arrière-plan. Des éclats de peinture et des modèles de berlines étaient de bonnes nouvelles pour l’enquête en général, mais il y avait quelque chose d’autre. Quelque chose qui la travaillait dans un recoin de son esprit et qu’elle n’avait pas encore bien compris. Quoi que ce fût, cela pouvait sauver la vie d’une autre femme — car le tueur ne s’était pas arrêté ni n’avait ralenti et sa séquence exigeait un autre corps ce soir-là.
— C’est un éclat de peinture, confirma Shelley en s’approchant de nouveau. Le médecin légiste dit qu’il était sous un des ongles de la victime. Il y a de fortes chances qu’il provienne de la voiture du tueur.
Zoe se détourna des dossiers de l’affaire, se leva et se dirigea vers leur chevalet.
— Nouveau profil alors, dit-elle. Nous sommes à la recherche d’un vieux modèle de berline vert avec une plaque d’immatriculation d’un autre État conduite par un homme au physique correspondant à la description que nous avons déjà élaborée.
Le visage de Shelley rayonnait presque d’enthousiasme.
— Le profil devient plus précis.
— Ça reste quand même assez vague, dit pensivement Zoe en tapotant le marqueur contre sa lèvre inférieure ; qu’y avait-il qu’elle ne voyait pas ? On devrait diffuser un APB avec cette description.
— Je m’en occupe !
Shelley sauta de son siège et quitta la pièce en courant presque pour se rendre au bureau du shérif où se trouvaient ses contrôles.
Son enthousiasme aurait pu être agaçant ou rebutant, excepté qu’elle faisait avancer les choses. Zoe devait admettre qu’elle était heureuse d’avoir une autre paire de mains et une autre paire d’yeux sur cette affaire. Il y avait trop de choses à faire et il manquait trop de pièces du puzzle pour qu’elle puisse s’en charger seule.
Cependant, elles manquaient toujours grandement de preuves physiques. Identifier la voiture était une chose, et elles n’avaient pas été réellement capables de le faire. Il y avait probablement toujours des centaines, sinon des milliers, de véhicules qui correspondaient à la description qu’elles avaient. Parcourir les bases de données et localiser chaque véhicule n’était pas une option. Le temps qu’elles se soient occupées de toute la liste, il y aurait des corps empilés dans tous les États du pays.
Sauf qu’il ne prenait pas le pays entier pour cible, non ? Il traçait une courbe — une courbe que seule Zoe pouvait comprendre et suivre. Les nombres ne pouvaient pas la laisser tomber, pas si prêt d’une sorte d’indice. Elle devait simplement continuer à chercher.
Zoe parcourut de nouveau du regard les photographies des scènes de crime de chaque femme, des yeux vitreux et des gorges béantes lui rendant son regard. Elle lisait toutes sortes de nombres dans les cadres. Une jupe de trente centimètres contre une tenue qui flottait à seulement deux centimètres et demi du sol. Un 90D, un 105G et un 85A. Dix-sept dollars fourrés dans une coque de téléphone par sécurité qui n’avaient pas été pris. Ils lui disaient quelque chose à propos des victimes, mais rien sur le tueur.
Au fond d’elle, Zoe savait qu’elles avaient raison en ce qui concernait le choix de ses victimes. C’était les lieux et l’occasion qui comptaient, et non le fait de trouver la personne qui convenait parfaitement. Elle devait arrêter de regarder les femmes, aussi difficile que cela fut quand un corps grisâtre couvert de sang était allongé en plein cadre sous le flash d’un appareil photo. Elle devait regarder au-delà, elle devait regarder les lieux. La scène.
Qu’y avait-il qu’elle ne voyait pas ?
Zoe recommença et examina les photographies de la station-service. À son grand désespoir, seules peu d’images montraient autre chose que le corps lui-même. En arrière-plan, elle pouvait voir le reflet des prix de l’essence sur les fenêtres, les trois différents journaux locaux en vente, la distance exacte entre la victime et la porte d’entrée. Mais il n’y avait rien, rien qui lui disait qui était le tueur.
Quelque chose tirailla sa mémoire et Zoe fronça les sourcils et parcourut de nouveau les photographies. Seule une d’entre elles montrait un bonbon bleu. Mais ce n’était pas normal, n’est-ce pas ? Il y avait plus de bonbons — beaucoup plus. Elle se souvenait des couleurs éparpillées autour d’elle quand elle était allée voir la scène de crime.
Elle se leva et traversa le couloir en direction de la petite pièce à son extrémité où le photographe judiciaire local avait installé son matériel. Il était assis devant un Mac à grand écran, l’objet le plus moderne de tout le poste, et sursauta quand elle ouvrit la porte sans frapper.
— Est-ce que je peux vous aider, Madame ? demanda-t-il nerveusement.
— La scène de crime à la station-service, dit Zoe, allant droit au but.
Elle n’appréciait pas quand les autres perdaient du temps à bavarder et étant donné que personne d’autre ne semblait apprécier cela non plus, elle ne savait pas vraiment pourquoi il était généralement exigé de le faire.
— Est-ce que vous avez d’autres photos des bonbons qui étaient éparpillés sur le parking ?
Le photographe se leva, se dirigea vers un classeur à tiroirs sur le côté et en sortit une fine chemise en plastique. Il commença à feuilleter les tirages, qui se trouvaient dans des pochettes plastique brillantes afin de les protéger, jusqu’à ce qu’il trouve ce qu’il cherchait.
— Voilà, dit-il. J’ai fait une photo. Je trouvais ça assez extravagant, des bonbons sur les lieux d’un meurtre. Mais ça n’avait pas l’air d’avoir d’importance au niveau de l’enquête. Le shérif a dit que c’est probablement un enfant qui les a renversés.
Zoe lui prit la chemise des mains et étudia attentivement la photographie.
— Merci, dit-elle, faisant demi-tour pour retourner dans le couloir.
— Ces photos ne sont pas vraiment censées quitter mon bureau, dit le photographe sans parvenir à continuer quand elle l’ignora et continua de marcher.
Protocol de petite ville ou non, il y avait quelque chose sur cette photographie. Elle pouvait le sentir. Et si cela allait sauver la vie de quelqu’un, alors elle se fichait de la pièce dans laquelle la chemise était censée rester.
Seulement une photographie. Qui soulignait plus que tout le fait que personne d’autre ne pouvait voir ce qu’elle voyait. Car c’était cela. Elle le sentait. C’était quelque chose qu’ils avaient tous manqué, mais c’était la clé pour résoudre toute l’affaire.
Zoe se rassit sur son siège, ses yeux parcourant encore et encore la collection de bonbons sur le sol. Grâce à cette photographie prise directement au-dessus avec un peu de hauteur — peut-être depuis un escabeau — elle pouvait voir le motif tel qu’il était réellement. Car c’était un motif — comme tout le reste.
La plupart des gens auraient regardé cela et auraient vu de simples bonbons éparpillés au hasard. Quelque chose renversé par un enfant, peut-être. Quelque chose d’insignifiant. Mais il avait une chose que Zoe avait apprise au fil du temps, c’était que rien n’était insignifiant. Les arbustes rustiques de l’Arizona poussaient à une certaine distance les uns des autres en fonction des nutriments qu’ils parvenaient à trouver. Les nuages se formaient sur les courants aériens, suivant les lignes de pression et forcés par la température et l’humidité. Les gens suivaient les mêmes séquences jour après jour, vie après vie, poussés par des principes sociaux préétablis et par la génétique.
Et dans leur chute, les bonbons avaient presque parfaitement formé les sommets d’un polyèdre convexe. Il suffisait simplement de relier les points pour voir les lignes droites entre chacun d’entre eux. Elles étaient faciles à voir quand on savait comment regarder.
Presque personne n’aurait pris cela en considération, n’y voyant que de simples déchets, quelque chose qui devait être nettoyé et jeté. Mais il en avait vu l’importance. Il avait tout nettoyé, les empreintes de pas, toute trace de sa présence. Mais il avait laissé ces bonbons sur le sol, les évitant minutieusement et les laissant à l’endroit où ils étaient tombés.
Elle eut un moment de doute dans son esprit, mais à vrai dire, ce n’était pas un doute quant au fait qu’elle ait raison ou tort. Elle savait qu’elle devait avoir raison. Ce doute venait de la peur, de la peur d’avoir quelque chose en commun avec un tueur violent. Un tueur en série — un homme qui traitait les vies humaines comme des bonbons éparpillés. Quelque chose de jetable qui ne servait qu’à créer une séquence.
Une peur de devenir pareille. Sa mère avait dit que le diable était en elle.
Zoe savait qu’elle n’était pas une tueuse malveillante — même si elle avait des difficultés à créer des liens avec d’autres gens, elle les considérait quand même comme des êtres humains. Cette peur venait de l’extérieur, des superstitions de sa mère et du besoin de cacher qui elle était vraiment.
Mais peur ou non, elle ne pouvait pas nier ce qu’elle avait sous les yeux. Tous les bonbons étaient liés et formaient à présent une image complète, et bien qu’ils pussent être réarrangés, elle ne parvenait pas à les imaginer racontant une autre histoire.
Zoe savait à présent qui était leur tueur. Il était comme elle. Il voyait les choses de la même façon qu’elle. Il avait regardé ces bonbons éparpillés et avait vu un signal divin qu’il était sur la bonne voie. Il avait regardé le motif de Rorschach en forme d’ailes créé par une blessure à la gorge et cela l’avait encouragé à continuer.
Il ne traçait pas une simple courbe aléatoire par nécessité. Il formait une séquence.
Et maintenant qu’elle le connaissait, elle pouvait l’attraper. Elle pouvait l’arrêter.
La seule question était, parviendrait-elle à le faire avant qu’il ne tue quelqu’un d’autre ?
* * *
Zoe reprit ses esprits, réalisant qu’elle avait passé du temps les yeux dans le vague, perdue dans ses pensées. Elle voyait tout sous une nouvelle perspective. Tout avait changé. Il réfléchissait de la même façon qu’elle — et Zoe connaissait sa façon de penser mieux que quiconque.
Shelley était revenue dans la pièce pour s’asseoir et parcourir les dossiers en silence, mais Zoe remarquait à peine sa présence. Elle était trop concentrée, des idées se bousculant dans son esprit.
Elle saisit et assembla à la hâte les dossiers de chaque victime dans l’ordre, prenant les notes des scènes de crime, les rapports des médecins légistes sur tous les corps sauf le dernier, et la photographie qui montrait le mieux la scène complète. En les voyant toutes côte à côte ainsi, il était on ne peut plus évident qu’il y avait un lien. Les deuxièmes bouches béantes sur leurs gorges, toutes des mêmes largeurs et profondeurs au millimètre près, la pression appliquée exactement au même degré à chaque fois.
Toutes l’œuvre de la même paire de mains. Des mains qui, encore alors, serraient un volant, conduisant le tueur à la destination où il rencontrerait sa prochaine victime. Zoe observa la carte sur le mur, assimilant la courbe. Elle vit les villes qui pourraient être sur sa route. Elle se concentra sur une zone précise, la zone où il était probable que la courbe continue — une ville rurale, seulement quelques bâtiments, une étape sur la route.
Personne n’y mourrait ce soir-là. Pas si elle pouvait y faire quelque chose.
Un adjoint arriva et frappa à la porte de la salle d’enquête d’un air hésitant, un sac en papier marron à la main.
— Entrez, dit Shelley en lui souriant. C’est le déjeuner ?
— Le shérif a dit que je devrais vous apporter quelque chose, dit-il, s’arrêtant de nouveau avant d’entrer dans la pièce, comme s’il traversait une ligne interdite. Je ne savais pas ce que vous aimez alors je vous ai pris plusieurs sandwiches différents. Et aussi quelques pâtisseries.
— C’est très gentil, sourit Shelley en lui prenant le sac.
— C’est l’heure du déjeuner ? demanda Zoe, levant les yeux vers l’horloge démodée sur le mur.
Elles commençaient à manquer de temps. Elle pouvait compter sur une seule main le nombre d’heures qu’il restait avant qu’il essaye de tuer de nouveau. Il y aurait assurément un autre corps avant minuit — à moins qu’elle ne parvienne à le trouver avant.
Zoe remercia l’adjoint et prit un sandwich au hasard, n’ayant que faire duquel elle prenait. Il s’avéra être un sandwich au fromage fondant et à la tomate, un fait qu’elle considéra à peine excepté pour noter que le pain faisait un virgule vingt-sept centimètre d’épaisseur, que les tranches ne représentaient que deux tiers d’une tomate et que le beurre était étalé de façon irrégulière de chaque côté de l’intérieur. Quoi que ce fût, c’était délicieux pour un cerveau qui avait besoin de carburant.
Les dossiers devant elle capturèrent son attention, les nombres à présent encore plus évidents qu’ils ne l’étaient auparavant. Elle vit en un coup d’œil leurs tailles, leurs âges, leurs salaires annuels, l’année où elles avaient fini le lycée — ou échoué aux examens de fin d’année —, le nombre de personnes à leur charge, la longueur de leurs cheveux en millimètres. Rien de tout cela ne donnait de lien quelconque ou de séquence.
Zoe faisait chou blanc, mais ce n’était pas nécessairement une mauvaise chose. C’était un signe qu’elle était sur la bonne voie. Écarter l’idée d’un lien entre les victimes signifiait que son instinct était correct et que c’était le lieu qui importait. Elle en était à présent plus sûre que jamais. Les vingt minutes supplémentaires qu’elle avait mises à s’en assurer en valaient la peine — et la preuve se trouvait chez leur dernière victime, la jeune femme identifiée comme s’appelant Rubie.
Pourquoi le tueur aurait-il été si en colère après la femme qui s’était enfuie qu’il lui avait mis un coup de pied, même après qu’elle fut morte ? Cela n’avait pas de sens — pas si l’on ne voyait pas comment il réfléchissait. Si l’on regardait la scène du point de vue de n’importe qui d’autre, on pourrait dire qu’il était simplement assez frustré, stupide ou mesquin pour prendre du plaisir à mettre un coup de pied à un cadavre. Des attitudes qui n’étaient représentées dans aucune des autres scènes de crime.
Zoe se mit à sa place. Si elle était le tueur, pourquoi serait-elle aussi énervée ? Qu’est-ce qui pourrait bien l’énerver tant dans le fait d’obtenir ce qu’elle voulait ?
À moins que, bien sûr, à moins qu’elle n’eût pas entièrement obtenu ce qu’elle voulait.
Cela devait être cela. Et ce fut ainsi que Zoe comprit.
La réponse était simple. Ce n’était pas parce qu’elle s’était débattue — elles s’étaient toutes débattues, autant qu’elles le pouvaient, parfois seulement en s’agitant et en tentant de respirer. Ce n’était pas simplement parce qu’elle s’était enfuie ou par crainte qu’elle ne meure pas — elle était déjà morte le temps qu’il la trouve dans les bois.
Non, c’était parce qu’elle avait ruiné sa séquence. Zoe le voyait à présent, aussi clairement que le rayon de soleil lumineux qui traversait les fenêtres du couloir et formait un carré jaune brillant sur le mur opposé et leur chevalet et qui rendait presque impossible de lire le profil écrit dessus.
Zoe n’avait plus besoin du profil. Elle savait ce qu’elle regardait à présent.
Un homme qui vivait pour les séquences, qui vivait et mourrait selon elles. Ou plutôt qui tuait selon elles. La séquence était ce qui importait le plus à ses yeux. Ce qui signifiait que la courbe sur la carte n’était pas simplement une courbe ; c’était un message.
Un message que Zoe était à présent déterminée à comprendre.
Une sonnerie stridente retentit depuis le téléphone sur le mur, interrompant ses pensées. Shelley se leva pour répondre sans qu’elle le lui demande, ce qui était une autre raison pour laquelle Zoe commençait à beaucoup l’apprécier.
— Vraiment ?
Quelque chose dans le ton de Shelley, sa brusquerie, fit que Zoe leva les yeux et écouta attentivement.
— C’était quand ? … Et vous venez tout juste de trouver la correspondance dans le système ? D’accord, oui. Pourriez-vous tout nous faxer dès que possible ? Merci.
Elle raccrocha le téléphone et se tourna vers Zoe, les yeux écarquillés.
— Il y a une autre victime. Le meurtre date d’il y a cinq jours, mais le département de police local vient seulement d’entrer les données dans le système et a vu la ressemblance avec nos affaires. On dirait que ça pourrait être son premier meurtre.
Zoe sauta de son siège et se dirigea vers la carte accrochée au mur.
— Où ?
C’était la seule question qui importait à présent. Le « qui » n’avait pas d’importance. Le « comment » était évident — tuée avec un garrot, autrement le système n’aurait jamais signalé la correspondance. Le « pourquoi » devenait de plus en plus clair à chaque pas qu’elles faisaient.
C’était le « où » qui pouvait tout dévoiler.
Shelley courut vers le fax et saisit la première feuille de papier qu’il crachait en toute hâte. Elle lut rapidement la page, criant le nom de la ville dès qu’elle le trouva.
Zoe parcourut la carte à la recherche de quelque chose le long de la ligne droite ou même de la légère courbe qu’elle savait à présent qu’elle était. Où était cette ville ? Elle parcourut les noms encore et encore sans la voir, se demandant où elle pouvait bien être.
Elle recula, faisant un signe en direction de la feuille et la prenant des mains de Shelley afin de pouvoir l’examiner elle-même. Le nom de l’endroit était correct. Alors pourquoi ne se trouvait-il pas là où il était censé être ?
Zoe leva les yeux et, tandis qu’elle s’orientait, son regard se posa sur une autre partie de la carte et le nom lui sauta aux yeux. Là. Mais absolument pas à l’endroit auquel elle s’était attendue. C’était bien trop sur le côté, loin au-dessus de la dernière punaise. Zoe enfonça une nouvelle punaise dans le mur et s’éloigna de nouveau afin de tout assimiler.
Et combien elle se sentait stupide en cet instant, à présent qu’elle disposait de tous les indices.
Ce qu’elle avait d’abord pris pour une ligne droite avec quelques écarts maladroits et ensuite pour une courbe n’était en fait ni l’un ni l’autre. Le virage était trop droit pour être précisément décris comme étant une courbe. C’était plutôt une forme, une forme qui devait être complétée.
Mais le trait restait trop droit pour former un cercle. Si les points de données venaient à former une boucle fermée, elle devrait être écrasée et décentrée, une chose étrange et déformée. La séquence comptait bien trop aux yeux du tueur pour qu’il fasse ce genre d’erreur. Non, ce n’était pas un cercle.
C’était une spirale — ou cela allait en être une, une fois qu’il aurait terminé.
Un peu écrasée, un peu étirée, mais c’était une spirale.
Comment avait-elle pu rester si longtemps sans le voir ? Rubie n’aurait pas eu à mourir si Zoe avait calculé que le prochain endroit serait quelque part le long de cette autoroute. Elles auraient pu y faire stationner des voitures, des chiens et des hélicoptères. Elles auraient pu coincer le tueur, même si sa spirale avait trop dévié d’une vraie forme mesurée pour correspondre complètement à ses estimations.
Mais cela correspondait-il à ce qu’elle pensait ? S’il était si focalisé sur la séquence, permettrait-il réellement qu’elle soit si imparfaite ? Cela ne semblait pas logique aux yeux de Zoe.
Les victimes n’avaient pas d’importance et elles n’en avaient jamais eu. Leur tueur se contentait de trouver quelqu’un au bon endroit et au bon moment — pour ce qu’il avait à faire, du moins — et de transformer cette personne en un repère sur la carte. Si les victimes n’avaient pas d’importance et le tueur était si en colère après sa dernière victime pour s’être enfuie, alors…
Zoe sortit la punaise des bois, où le corps avait été trouvé, et la planta au tout début de la voie d’accès. À l’endroit où il avait attaqué.
— Shelley, est-ce que la victime a été trouvée morte à l’endroit où l’attaque a eu lieu ? demanda-t-elle d’une voix pressante.
Celle-ci parcourut les autres pages que le fax crachait toujours et fronça les sourcils.
— Attends, laisse-moi… Hmm… Non, on ne dirait pas. L’homme a été trouvé à l’extérieur d’une ferme — attends, l’homme ? Ça n’est pas en accord avec ses habitudes.
— Non, ce n’est pas vrai, dit impatiemment Zoe. Allez. Où est-ce qu’il a été attaqué ?
— Dans le domaine de la ferme, répondit Shelley, s’approchant et mettant le doigt sur la carte. Ici. On dirait qu’il s’est enfui.
Zoe déplaça la punaise rouge, seulement un petit peu. Mais une fois qu’elle l’eut déplacée, la spirale devint plus soignée, plus mesurée, plus alignée avec ce à quoi elle aurait pu s’attendre. Il s’avérait qu’elles regardaient mal depuis le tout début. Ce n’était pas les endroits où les corps étaient trouvés qui importaient. C’était les endroits où les attaques avaient eu lieu — les endroits spécifiques et précis où le tueur avait voulu que les corps se trouvent.
Le téléphone sonna à nouveau, quelque part à la périphérie de l’attention de Zoe. Elle l’ignora, laissant Shelley s’en charger. Cela n’avait pas d’importance pour le moment. L’important, c’était la séquence.
Il n’avait pas attendu que l’employée de la station-service tourne à l’angle car il avait voulu la distraire, ou lui donner un faux espoir ou parce que ce n’était qu’un jeu. Il l’avait attaquée à cet endroit car il le devait, autrement, sa spirale ne fonctionnerait pas.
À vrai dire, maintenant qu’elle la regardait, Zoe dirait que la spirale était parfaite. Rien n’avait été fait par erreur et il n’y avait aucune déviation. C’était une spirale parfaite du même genre que celles qui pouvaient être trouvées partout dans la nature, une spirale de Fibonacci, l’espacement diminuant d’un ratio précis jusqu’à atteindre un point final.
Cela signifiait deux choses. La première était encourageante : les meurtres prendraient fin.
La deuxième l’était moins.
C’était que trois autres meurtres étaient nécessaires afin de compléter la spirale.
CHAPITRE SEIZE
Zoe attendit que Shelley finisse son appel, cette dernière réglait les derniers détails et parlait du corps qu’ils venaient de trouver. Toutes sortes de pensées se bousculaient dans l’esprit de Zoe, des calculs et des souvenirs des scènes de crime précédentes, des choses qui se liaient et qui avaient beaucoup plus de sens. Elle vit la distance entre les scènes de crime, une distance qui diminuait à chaque fois, brosser l’image qu’elle aurait dû voir depuis le début.
Shelley raccrocha le téléphone et retourna au niveau du fax, n’ayant de toute évidence pas conscience de la fulguration qui submergeait Zoe depuis de longues minutes.
— J’ai trouvé, souffla enfin Zoe pour attirer son attention tout en fixant la carte dans un mélange d’émerveillement et d’horreur. Je sais où il va frapper ensuite.
— Quoi ? demanda Shelley en levant les yeux, abandonnant sa tentative pour rassembler toutes les feuilles qui avaient enfin arrêté de sortir du fax. Mais je ne t’ai même pas encore donné le reste des détails. Et si ce n’est pas une de ses victimes ?
— C’en est une, répondit Zoe.
— Mais c’est un homme — ce n’est pas en accord avec son profil. La plupart des tueurs choisissent des victimes du même sexe ou de la même ethnie. Ils ne visent qu’une seule chose et ne s’en détournent pas.
— Shelley, dit Zoe, se tournant et faisant un signe en direction des chaises. Je sais qu’ils racontent ce genre de choses pendant la formation. Les statistiques, les règles générales que suivent les tueurs. Mais crois-moi, c’est une de ses victimes. Je peux voir sa séquence à présent. Laisse-moi te l’expliquer.
Shelley s’assit, les yeux écarquillés et les bras croisés sur le bureau devant elle. Elle semblait complètement perplexe, bien que Zoe ne pût dire si c’était à cause de ses découvertes ou de la façon dont elle lui avait parlé.
— Nous avons affaire à un schizophrène, commença Zoe, debout devant elle comme si elle faisait une présentation. Je crois qu’il se trouve dans une phase précise du développement de la schizophrénie appelée apophénie.
Shelley ouvrit son calepin et nota le mot.
— Que signifie « apophénie » ?
— Une personne atteinte d’apophénie est obsédée par les séquences et les motifs. Lorsqu’elle souffre de délire, elle peut avoir l’impression que les séquences ou les motifs lui parlent ou qu’ils sont un signe laissé par une puissance supérieure. Elle voit deux choses et crée un lien entre elles quand il n’y a rien de particulier à voir entre les deux choses.
— Donc, par exemple…
Shelley mâchouilla le bout de son stylo, les sourcils froncés comme si elle réfléchissait.
— Si je disais à voix haute que je ne sais pas quoi faire de ma vie et que tout de suite après je voyais un panneau publicitaire disant « Visitez Nashville », je croirais que Dieu me dit d’aller à Nashville.
— Bon exemple. Excepté que chez les schizophrènes, ça peut aller beaucoup plus loin. Ils se jettent sur les signes, les séquences et les motifs et ça les obsède complètement. Ils vouent leur vie à ces séquences. Ils peuvent aller se tenir sur une voie de chemin de fer et attendre qu’un train vienne les percuter car la séquence leur a dit de le faire.
— Ou ils peuvent tuer quelqu’un, dit doucement Shelley d’une petite voix.
Zoe marqua une pause, donnant à Shelley un moment de silence respectueux comme elle avait remarqué que d’autres faisaient dans des situations sérieuses, puis hocha la tête.
— Tout ce temps, on croyait qu’il nettoyait ses scènes de crime afin de nous empêcher de retrouver sa trace, qu’il était un tueur accompli et éduqué, quelqu’un qui avait assez de connaissances pour nous empêcher de l’attraper. Si je ne me trompe pas, il pourrait bien s’agir d’un simple effet secondaire chanceux de son besoin de garder la séquence intacte. Il s’efface lui-même, ainsi que toute trace qui pourrait dénaturer la séquence. C’est tout.
— Et donc, tu sais quelle est sa séquence ?
— Oui, répondit Zoe, s’approchant de la carte et désignant les punaises rouges. Regarde. Si on les suit dans l’ordre chronologique, on voit clairement le début d’une spirale. Une spirale parfaite, à vrai dire, basée sur la spirale de Fibonacci et le nombre d’or.
Shelley fronça les sourcils.
— C’est… attends, laisse-moi essayer de me rappeler. Ça a quelque chose à voir avec la nature, les ratios présents dans la nature ?
— Correct. C’est une suite de nombres qui définissent les ratios de nombreuses choses qui se produisent naturellement. On peut voir retrouver le nombre d’or dans la coquille des escargots, dans la façon dont les pétales poussent sur les fleurs, dans les phénomènes météorologiques comme les cyclones. Dans presque tout, à vrai dire. Pour une personne souffrant d’apophénie, c’est comme de l’herbe à chats. C’est l’obsession parfaite car on la trouve absolument partout.
— Mais ça veut dire qu’il doit continuer à tuer afin de finir sa spirale.
Zoe sortit trois nouvelles punaises et les planta aux endroits précis sur la carte qui devraient compléter la spirale.
— Trois fois. Dont une ce soir.
— Et ce sont les lieux, ajouta Shelley, glissant son stylo dans sa bouche pour en mâchouiller l’extrémité.
Ses yeux faisaient des allers-retours entre Zoe et la carte, comme si elle essayait de trouver une espèce de message secret caché.
— Nous devons donner l’alerte et rassembler une équipe pour surveiller l’endroit de ce soir.
— Attends, dit Shelley en secouant la tête. Est-ce que tu… es sûre de tout ça ? Je veux dire, tu as déplacé certaines des punaises. Et nous n’avons aucun vrai indice sur l’identité du tueur, et encore moins sur s’il souffre ou non de troubles psychologiques. On va mobiliser l’équivalent de la moitié des forces de l’ordre d’un État à un seul endroit en se basant sur le fait qu’il forme peut-être une spirale ? Et s’il ne faisait que se déplacer en cercle autour de chez lui, se rendant à un autre endroit chaque nuit et se rapprochant de plus en plus car il devient trop sûr de lui ?
Zoe devait l’admettre, la façon dont Shelley décrivait la chose avait du sens. Ce n’était pas une série télévisée où l’agent arrogant mais qui était aussi un génie pouvait mobiliser toutes les ressources du Bureau pour suivre une simple intuition. Elles avaient besoin de preuves, de preuves tangibles, ou sinon d’être réellement sûres que c’était possible. Elles avaient besoin de bien plus qu’une conjecture.
Mais ce n’était pas une simple conjecture. Il était seulement difficile de convaincre quelqu’un quand on était incapable d’expliquer exactement comment on savait ce qu’on savait.
— Il se déplacerait quand même dans la même direction.
Shelley haussa les épaules comme si un lourd fardeau pesait dessus.
— Je suis désolée, Z. Je sais que tu as plus d’expérience que moi. Mais je ne comprends pas comment tu es passée de cette carte au fait d’être aussi sûre de savoir où il frappera ensuite. Tu peux peut-être me l’expliquer ? Ça pourrait m’aider à m’améliorer. Je serais peut-être capable de voir la séquence la prochaine fois.
Zoe secoua vivement la tête. C’était inutile. Même si elle expliquait chaque petite chose qu’elle voyait sans aucun problème sur la carte, Shelley ne serait jamais capable de comprendre toute seule. Zoe ne pouvait pas enseigner le genre de capacité qu’elle possédait. Elle ne venait pas de son expérience. C’était simplement quelque chose dont elle était capable — et ce, depuis qu’elle était capable de réfléchir.
— Je ne peux pas l’expliquer plus clairement que je ne l’ai déjà fait.
Un pli barra le front de Shelley et Zoe se prépara. Et voilà, c’était le moment. Le point de rupture inévitable de tous les binômes dont elle avait fait partie depuis qu’elle avait rejoint le FBI. Shelley s’énerverait. Elle protesterait et essayerait de décourager Zoe de suivre la bonne route. Quand il s’avérerait que Zoe avait raison, elle l’accuserait d’être de connivence avec le meurtrier, d’une façon ou d’une autre. Ou elle l’accuserait d’être réellement impliquée ou d’avoir dissimulé des preuves qui auraient permis à n’importe qui d’autre d’arriver à la même conclusion qu’elle.
Elle crierait et hurlerait, appellerait leur chef et demanderait à être transférée. Et, aussi simplement que cela, Zoe se verrait attribuer un autre partenaire, une fois de plus.
C’était dommage. Elle avait commencé à vraiment apprécier Shelley. Elles s’étaient bien entendues jusqu’à présent, non ? Mais peu importe combien Zoe essayait d’interagir avec ses partenaires, de leur donner ce qu’ils semblaient vouloir, cela finissait toujours de la même façon. Elle ne savait pas comment calmer leurs doutes et les faire s’arrêter de crier. La vérité ne suffirait pas.
Elle ferait tout aussi bien d’en finir. Zoe prit une règle et un stylo et commença à tracer les lignes droites qui s’intersectaient entre toutes les punaises sur la carte. Elle les relia une par une, traçant une ligne d’encre sur les lignes qui étaient déjà visibles dans son esprit. Elle posa ensuite la règle et traça à main levée une spirale qui reliait chaque ligne, une spirale de Fibonacci aussi parfaite que possible sans outils géométriques.
— Est-ce que tu le vois maintenant ? demanda-t-elle, enfonçant les trois punaises sur les lieux restants. Regarde. J’ai raison. Tu dois me faire confiance.
Elle se tourna et rencontra le regard de Shelley. Le visage de cette dernière n’était pas animé de colère ou de frustration comme elle s’y était attendue, elle y voyait plutôt une confusion impressionnée. Elle pouvait voir la séquence, c’était évident. Mais elle ne comprenait toujours pas comment Zoe était parvenue à la trouver, et elle ne le comprendrait jamais.
— On a les mêmes données, n’est-ce pas ? demanda doucement Shelley. Je n’arrive pas à le voir dans tous les documents. Je peux le voir sur la carte là, mais je ne sais pas comment tu en es arrivée là. Comment est-ce que tu as su que ces punaises formeraient une forme parfaite avec ces lignes ?
— Je ne te cache aucune information, dit sèchement Zoe.
Elle en avait déjà assez, elle voulait en finir. Elle voulait simplement que Shelley la ferme et la laisse alerter les autorités locales et mettre des gens en position pour la surveillance. Elles perdaient un temps précieux.
— On doit agir maintenant. Ne discute pas ce que je dis.
Shelley se leva et Zoe recula presque, prête à ce que la confrontation s’échauffe. Elle ne pouvait pas montrer de faiblesse, pas maintenant. Elle devait maintenir son assurance, se servir de sa position d’agent supérieur. Cela allait à l’encontre de tout ce qu’elle s’était dit de faire dans des situations normales, mais des vies étaient en jeu. Ses lèvres se pincèrent en une ligne droite et ferme, Zoe déterminée à ne pas céder.
Shelley vint se placer devant elle et s’assit sur le rebord de la table.
— Z… tout va bien, dit-elle. Je n’essaye pas de me disputer avec toi. Je veux seulement comprendre.
Zoe ne dit mot. En son for intérieur, cependant, sa détermination vacilla. Personne n’avait jamais réagi ainsi. À chaque fois qu’elle révélait un soupçon de son don — ou de sa malédiction, l’un ou l’autre —, elle était traitée avec suspicion et accusation. Personne ne réagissait ainsi. Personne n’avait l’expression douce et ouverte que Shelley lui adressait, la voix basse et les paroles d’encouragement.
— Tu peux voir quelque chose que je ne vois pas, d’une façon ou d’une autre, n’est-ce pas ?
Shelley inspira et tendit la main pour toucher le bras de Zoe.
— Le chef m’a prévenue que tu as eu de nombreux partenaires différents avant. Qu’ils t’ont appelée certaines choses, qu’ils t’ont accusée. Je ne suis pas là pour faire ça. Tu peux me le dire et je ne vais pas demander à être transférée. J’aime travailler avec toi.
Zoe hésita, baissant les yeux vers la main chaleureuse de Shelley sur son bras. Un geste de réconfort ; un geste qui avait quelque chose de maternel. Non pas que Zoe eût eu de véritable expérience de la façon dont une mère était censée se comporter, mais elle pouvait deviner que cela devait être ainsi. Comme les mères dans les vieux sitcoms qui présentaient le rameau d’olivier à leurs adolescents déconcertés et frustrés.
C’était peut-être la comparaison qui la faisait se sentir de nouveau jeune et sans défense. C’était peut-être simplement le fait que Shelley semblait sincère, comme si elle accepterait vraiment Zoe sans retenue. Ou c’était peut-être tout simplement les lignes presque symétriques sur son visage, les angles et les axes rassurants que Zoe voyait dans les nombres qui recouvraient sa peau. Quoi que ce fût, quelque chose fit que Zoe ouvrit la bouche et se mit à parler.
— J’ai un problème, commença-t-elle. Qui fait que je vois les choses… différemment.
— C’est-à-dire ? Comme… quelqu’un qui souffre d’apophénie ?
De la part de n’importe qui d’autre, cela aurait pu sonner comme une accusation. Zoe se serait attendue à ce que d’autres veulent l’envoyer à l’asile, la faire renvoyer du Bureau. Mais Shelley cherchait seulement à comprendre, sans juger.
— Pas tout à fait. Les séquences que je vois sont réelles. Il n’y a pas que des séquences, bien qu’elles en fassent partie. Je vois le monde sous forme de nombres. Je peux te dire la distance entre les punaises sur la carte ou la mesure des angles entre elles sans rien mesurer. De là, la séquence suit.
— Qu’est-ce que tu peux voir d’autre ?
Le ton de Shelley était teinté d’émerveillement et d’enthousiasme. Des émotions positives, Zoe en était certaine. Pas la négativité qu’elle entendait habituellement. Elle se préparait quand même à un changement soudain, à ce que son sourire se transforme en colère et en ressentiment. Elle continua malgré tout.
— Tout, dit-elle, en faisant des gestes éperdus.
Il était difficile de tout expliquer complètement à quelqu’un qui n’en avait jamais fait l’expérience. C’était comme essayer d’expliquer les couleurs à quelqu’un qui ne voyait qu’en noir et blanc.
— Je sais combien de millimètres font que ton visage n’est pas parfaitement symétrique. Je compte les chaises et les bureaux dans la salle de briefing dès que j’y entre, instantanément. Je peux voir des empreintes dans le sable et connaître la taille et le poids du suspect ainsi que la vitesse à laquelle il court. Un coup de couteau me donne les dimensions de la lame. Je vois les nombres dans tout.
Shelley resta silencieuse un moment, assimilant tout. Zoe voulait fermer les yeux. Voilà — c’était le moment où Shelley se retournerait contre elle. Cela allait commencer, ce n’était que le calme avant la tempête.
— Waouh, souffla Shelley. C’est incroyable, Z. Tu as vraiment un don.
Zoe cligna des yeux.
— Je veux dire, c’est incroyable. Pas étonnant que tu sois aussi douée pour attraper des gens. Avec un aussi bon taux d’affaires résolues, je me suis demandée pourquoi tu n’arrivais pas à garder de partenaires. Je pensais que tu devais être arrogante ou quelque chose du genre, mais ça ? dit Shelley en secouant la tête, un sourire se dessinant soudain sur ses lèvres et illuminant son visage. Tu peux faire tant de choses avec un don comme celui-ci. Sauver tant de gens.
Zoe attrapa une chaise et s’assit, le souffle coupé.
— Tu n’es pas en colère après moi ?
Shelley rit à moitié et tendit la main pour lui toucher de nouveau le bras.
— Non, Z. Pourquoi est-ce que je serais en colère ?
Un moment passa et quelque chose traversa l’expression de Shelley, quelque chose que Zoe ne put pas lire.
— Oh. Parce que… parce qu’on t’a fait te sentir comme si tu étais… différente ? Dans le mauvais sens du terme ?
Zoe étudia ses propres mains et baissa la tête.
— Ma mère a dit que c’était un don du diable.
— Ce n’est pas vrai, répondit Shelley. Je sais que ce n’est pas vrai. Doux Jésus, pas étonnant que tu n’aimes pas les chrétiens. Je veux dire — excuse l’expression.
Zoe dut rire, même si ce ne fut qu’un petit rire bas.
La tension dans la pièce avait disparu et Shelley regardait la carte avec une compréhension renouvelée.
— On doit s’occuper de ça immédiatement, dit-elle. Tu es la seule personne qui puisse probablement comprendre comment pense le tueur. Une fois qu’on l’aura expliqué pendant le briefing, tout le monde sera d’accord.
Zoe releva brusquement la tête.
— Tu ne peux en parler à personne, dit-elle. Tu ne peux pas raconter ce que tu sais sur moi. Ça reste entre nous, en tant que partenaires. Personne d’autre ne peut le savoir.
Shelley hésita, mais elle croisa le regard de Zoe et hocha la tête.
— Promets-le-moi, dit cette dernière.
Shelley s’humecta les lèvres avant de répondre.
— Je te le promets. Il va falloir réfléchir à un moyen de présenter cela d’une façon qui ait du sens sans que les gens sachent ce que tu peux voir, mais je ne dirais rien. Tant que tu me promets quelque chose, toi aussi.
— Quoi ?
— Ne me cache rien. Si tu parviens à voir quelque chose, dis-le-moi, dit Shelley ; elle secoua la tête bien que son visage restât souriant. Je viens de repenser au gars qu’on a attrapé l’autre jour, dans le désert. Comment tu as su où il serait et que tout le monde croyait que tu avais tort. Tu pouvais le voir, n’est-ce pas ?
— Comme le nez au milieu de la figure, répondit Zoe avant de prendre une profonde inspiration. D’accord. Je promets de tout te dire en ce qui concerne nos enquêtes à partir de maintenant.
La clarification était nécessaire. Zoe ne voulait pas promettre à Shelley de littéralement tout lui dire. Cela aurait été trop.
— On se sert la main, partenaire ? demanda Shelley en tendant la main, une lueur dans les yeux.
Zoe lui serra la main et l’accord fut conclu.
— Maintenant, allons chercher des cartes plus précises afin de pouvoir commencer à chercher les coordonnées exactes de l’endroit que nous devons surveiller, dit Shelley, se levant et se dirigeant déjà vers l’ordinateur.
* * *
Zoe finit la dernière ligne plus d’une heure plus tard, éloignant sa règle et examinant son travail. Il était soigné et précis, exactement comme il le fallait. Pas une seule erreur. Zoe avait toujours été précise. Ce n’était pas si difficile quand on voyait déjà les lignes, les angles et les calculs sur la page devant soi avant de les tracer à l’encre.
— Bon, dit Shelley en s’éloignant. Tout est aligné précisément.
Elles restèrent un moment à assimiler les cartes des trois États du Midwest que le tueur avait déjà pris pour cible, placées avec précision les unes par rapport aux autres sur toutes les tables qu’elles avaient pu trouver et pousser ensemble. Ces cartes étaient bien plus claires. Elles pouvaient distinguer avec bien plus de précision les lieux exacts de chaque meurtre plutôt que d’observer un point plus large qui englobait d’autres bâtiments et routes.
Zoe souleva les feuilles de papier calque qu’elle était parvenue à trouver dans le bureau d’un des adjoints du shérif qui était apparemment un peu amateur de travaux manuels. Zoe avait tracé dessus une grille parfaite de carrés avec sa fidèle règle pendant que Shelley avait imprimé et collé les cartes ensemble. À présent, elle posa la grille sur la carte en s’assurant que les points étaient alignés avec les lieux des meurtres.
Elle prit un stylo d’une autre couleur et dessina de nouveau la spirale, reliant les lieux des crimes par ordre chronologique. Elle n’avait pas vraiment besoin de la grille pour savoir où tracer la ligne, mais elle était là pour aider Shelley.
— Ici, on peut voir que notre tueur effectue une spirale de Fibonacci inversée, il commence depuis le point le plus éloigné et se rapproche du centre de la spirale, dit Zoe alors qu’elle traçait. Maintenant, regarde. La spirale progresse sur la grille d’une façon prévisible, on peut donc déterminer de façon précise l’endroit où elle se terminera. Elle passe par ces points : ici, ici et ici.
Zoe traça un cercle autour de chacun des trois endroits nécessaires pour finir la spirale.
— Il a commencé par la partie large pour essayer d’éviter d’éveiller de soupçons aussi longtemps que possible, devina Shelley, faisant glisser ses doigts sur les lieux des premiers meurtres. En frappant dans le Kansas, le Nebraska et le Missouri, les États allaient mettre du temps à travailler ensemble. Et c’est ce qu’il s’est passé. Il a commis quatre meurtres avant même qu’on arrive ici, et un depuis. Il a dû se douter qu’on se lancerait rapidement à sa poursuite une fois qu’on aurait vu que tous les meurtres étaient liés.
— Bien qu’il fasse attention à effacer ses traces et bien que les lieux soient des endroits qui ne sont pas surveillés, il y avait toujours une chance qu’il soit vu d’une façon ou d’une autre, convint Zoe. Sa voiture aurait pu être identifiée sur la route. Commencer par la partie large et ensuite se diriger vers le centre de la spirale était le meilleur moyen pour lui de se donner une chance de pouvoir tout finir.
— Mais maintenant, il va opérer dans une zone beaucoup plus retreinte. Et c’est une bonne nouvelle pour nous.
— Et les lieux seront encore plus précis. On arrivera à le localiser parfaitement.
Shelley appuya le papier calque, s’assurant qu’elle pouvait lire au travers.
— Le prochain lieu de meurtre est une attraction au bord d’une route… qu’est-ce que ça dit ? Je pense que c’est un genre de foire. Ensuite on a une petite ville… oh, non, cet endroit-là sera beaucoup facile pour lui ! Et ensuite, on dirait que le dernier est un simple… terrain vague ? Il n’y a rien de particulier là-bas.
Zoe suivit les découvertes de Shelley et réfléchit.
— Nous n’avons pas besoin de l’arrêter plus d’une fois. On va surveiller la fête foraine ce soir. Ce n’est pas l’endroit où le corps sera laissé qui compte, mais celui où le meurtre lui-même sera commis. On doit le prendre sur le fait.
— Ça ne va pas être facile, dit Shelley en jouant avec son pendentif et en lui faisant faire des va-et-vient autour de son cou.
— On doit quand même essayer, dit Zoe. On doit le coincer ce soir, avant qu’il ne frappe en ville. Je vais appeler le chef de la police d’État du Kansas et organiser un briefing. On doit se mobiliser.
* * *
Zoe regarda les vingt-quatre hommes et femmes assemblés avec une sensation d’anticipation nerveuse. Son esprit était en pleine effervescence, les étudiant en détail. Les deux centimètres complets de moustache qui poussaient par-dessus la lèvre d’un des policiers. Le plus jeune dans la salle avait vingt-et-un ans et le plus âgé devait facilement être au milieu de la quarantaine. La façon dont la hiérarchie sociétale avait accordé une chaise à l’avant et bien au milieu au chef de police tandis que ceux qui voulaient une promotion s’étaient assurés d’être assis aussi près de lui que possible.
— Nous pensons que le tueur frappera ensuite à cet endroit : la Foire aux Dinosaures Géants du Kansas, annonça Shelley qui se tenait devant la carte qu’elles avaient fait agrandir pour la réunion. Je suis sûre que ceux d’entre vous qui sont du coin en ont déjà entendu parler, mais en résumé, c’est une attraction au bord de la route avec environ vingt immenses statues de dinosaures, un certain nombre de jeux de foire, des stands de nourriture, des stands de souvenirs, et cetera.
— La mauvaise nouvelle, dit Zoe, prenant le relais. C’est qu’il y a un évènement spécial ce soir : la Nuit des Familles. Il y aura des attractions spéciales ainsi que des entrées à prix réduits pour les groupes de trois ou plus. Ça signifie qu’il y aura probablement un grand nombre de visiteurs, ce qui rendra notre tâche encore plus difficile.
— Pourquoi est-ce qu’on ne fait pas tout simplement fermer la foire ? demanda un des policiers locaux en levant la main.
— On ne veut pas l’effrayer, répondit Zoe. N’oubliez pas qu’il n’a pas seulement prévu de frapper ce soir à cet endroit mais aussi à d’autres endroits à l’avenir à en juger par son historique jusqu’à présent. Si on l’empêche de tuer ce soir, on sauve une vie. Mais si on l’attrape ce soir, on l’empêche de tuer à nouveau.
Shelley reprit la parole.
— Nous avons quelques informations sur lesquelles nous baser qui devraient nous aider à localiser notre homme. On se concentrera sur le parking étant donné que nous savons quel genre de voiture chercher. C’est un vieux modèle de berline vert avec probablement une plaque d’immatriculation d’un autre État. Par mesure de sécurité, nous suivrons toutes les berlines qui correspondent à cette description et nous surveillerons les conducteurs. Nous sommes à la recherche d’un suspect de sexe masculin qui voyage probablement seul.
— Et s’il a changé de voiture ? demanda un autre policer cette fois.
— Nous n’avons aucune raison de penser qu’il sache que nous avons identifié sa voiture, dit Shelley. De plus, c’est notre seule piste. Nous n’avons aucune information particulière sur son physique, pas même son ethnie. Nous n’avons aucun témoin. Nous devons nous concentrer sur le véhicule faute d’avoir autre chose sur quoi nous appuyer.
— Comment voulez-vous qu’on se déploie ? demanda le chef de police.
— Nous devrons éviter d’éveiller les soupçons, répondit Zoe, mettant la carte sur le côté pour montrer un schéma des attractions et du parking. Cet homme est un tueur compulsif, ce qui signifie qu’il va tuer à nouveau si on ne l’arrête pas ce soir. On ne peut pas prendre le risque de l’effrayer. S’il s’enfuit, nous n’aurons aucune garantie de le retrouver. L’agent spécial Rose, huit policiers d’État et moi-même nous chargerons du parking, habillés en civil. Dix d’entre vous se déplaceront à travers la foire et se fonderont dans la masse des visiteurs à la recherche de comportement suspect. Le reste d’entre vous attendront dans des voitures banalisées à ces endroits, ici et ici, plus loin sur la route. Votre tâche sera de former un barrage s’il parvient à quitter le parking.
— Y a-t-il des questions ? demanda Shelley en observant l’assemblée de policiers, son regard allant d’un visage à l’autre.
Un bras se leva soudain dans le fond.
— Je suis allé à la Foire aux Dinosaures Géants l’an dernier. C’est ouvert toute la journée. Comment sait-on qu’il n’y est pas déjà ?
Zoe regarda Shelley qui lui rendit son regard.
— On ferait bien de s’y mettre, dit Zoe en saisissant sa veste au fond de la salle de briefing. Chef, veuillez s’il vous plaît prévenir vos contacts à la foire pendant que nous sommes en route. Demandez-leur de commencer les recherches immédiatement. Nous devrons fouiller le parking et vérifier les voitures déjà présentes quand nous arriverons. Il pourrait déjà y être, il pourrait déjà avoir trouvé sa victime. Nous devons aller vite et partir maintenant.
CHAPITRE DIX-SEPT
L’air était froid sur le visage et les mains de Zoe, mais il ne faisait pas assez froid pour décourager la foule. À en juger par le parking rempli, l’évènement était manifestement très populaire parmi les gens de la région.
La barrière s’étirait au-dessus des lignes de voitures déjà garées de façon désordonnée dans les espaces peints sur le sol et entourait la foire entière. Impossible d’entrer sans billet et un seul point de contrôle. Chaque homme, femme et enfant présents avaient dû passer par cet endroit. Cela leur permettrait au moins de surveiller plus facilement le flux de gens qui se déplaçaient sur le parking.
Quand Zoe pencha la tête, elle vit les dinosaures qui s’élevaient encore plus haut. Des statues grossières et pourtant imposantes, leurs bouches constamment exposées aux éléments et dévoilant des dents pointues. Un Tyrannosaurus Rex faisait environ trente centimètres de plus qu’un vélociraptor, ce qui était complètement ridicule ; dans la vraie vie, le tyrannosaure devait être au moins trois fois et demi plus grand que le vélociraptor.
— Mettez-vous par deux, dit Zoe en faisant un signe de tête aux policiers qui formaient un groupe décontracté autour d’elle. Nous ne prendrons pas le risque d’attirer l’attention. Vous deux, allez vous tenir près de l’entrée comme si vous attendiez des amis. Servez-vous immédiatement de vos radios sur vous voyez une berline verte pénétrer sur le parking. Les autres, promenez-vous ensemble et vérifiez les plaques d’immatriculation des voitures dans les sections qui vous sont assignées. Attentivement.
Après son dernier mot d’avertissement, les policiers d’État — ainsi que Shelley — commencèrent à se disperser. Ils avaient divisé le grand parking en segments, chacun d’entre eux vérifiant les plaques d’immatriculation d’une section de voitures précise. La sécurité à la foire n’était pas stricte — le parking était gratuit et ils n’avaient donc pas pris la peine d’engager une équipe de sécurité pour le surveiller. Ils ne recevraient pas d’aide de la part des organisateurs de la foire à moins qu’il n’y ait une preuve que leur tueur se trouvait dans l’enceinte de la foire, de l’autre côté de la barrière et de l’entrée.
Le policier qui faisait équipe avec Zoe, un homme d’un mètre quatre-vingt-treize qui s’était présenté comme s’appelant Max mais qui insistait pour l’appeler « madame », observa leur zone.
— Prête à y aller ? lui demanda-t-il.
Zoe hocha laconiquement la tête et lui emboîta le pas. Elle se sentait plus petite avec lui à côté de lui ; ils marchaient délibérément proches l’un de l’autre afin d’avoir l’air d’un couple. Un simple couple qui progressait entre les rangées de voitures pour retrouver la leur, ou des amis, ou pour tout autre raison banale.
Mais si Max était intimidant, il ne faisait pas le poids face aux sculptures géantes de la foire. Elles étaient visibles même depuis le parking, où, depuis le sol plat, elles se dressaient de toute leur hauteur au loin, dépassant la barrière de plus d’un mètre. Poussiéreuses et craquelées par le soleil par endroits, elles étaient peintes de couleurs voyantes, rouges, orange et vertes. Du camouflage pour des bêtes géantes qui n’avaient nulle part où se cacher.
À leurs pieds, les stands étaient pris d’assaut par les gens. Une grande partie de la foule était constituée d’enfants tout excités qui restaient bouche bée devant les statues et qui jouaient avec leurs propres jouets en forme de dinosaures qui faisaient maintenant pâle figure à côté des statues. Zoe les estima par groupes de dix et de vingt, arrivant à une somme de plus de cinq cents visiteurs — et ce n’était que ceux qu’elle pouvait voir depuis l’endroit où elle était.
Le parking, qui avait semblé bien trop grand sur la carte, était de toute évidence entièrement rempli lors de ces évènements particuliers. Il y avait des places de libres, mais pas beaucoup. Zoe vit d’un simple regard que seulement vingt pourcents des places étaient toujours disponibles.
Zoe regarda tout autour d’eux de chaque côté, des nombres et des calculs apparaissant devant ses yeux où qu’elle regardait. Elle vit des plaques d’immatriculation d’autres États, mais aucune sur des berlines vertes. Il y avait tant de voitures dans le parking que cela commençait à avoir l’air d’être une tâche bien plus importante qu’elles ne l’avaient prévu.
Elle était distraite, tendue, nerveuse. Chaque muscle de son corps semblait tendu, chaque partie de son esprit attentivement focalisée afin de trouver le tueur. Il serait là, elle en était certaine. Savoir cela faisait se bousculer les nombres dans sa tête et leur faisait lui dire des choses qu’elle n’avait pas besoin de savoir. Le pot d’échappement d’une des voitures était deux centimètres cinquante-quatre plus long que ce qu’autorisaient les réglementations. Les pneus du vieux pick-up ne respectaient pas les lois avec une chape d’un millimètre trois au lieu d’un millimètre six. Les lourdes empreintes de pieds dans la terre meuble où un homme d’au moins quatre-vingt-dix kilogrammes était resté pendant environ dix minutes, le mégot de cigarette sur le sol à côté d’elles expliquant pourquoi.
— Et voilà, dit Max en s’arrêtant.
Zoe leva les yeux et réalisa qu’elle avait été sur le point de franchir la ligne mentale qu’elle avait tracée afin de diviser le parking en segments. Ils avaient fini et n’avaient pas eu de chance.
Elle se tourna et regarda le parking. Elle avait séparé les équipes de façon à ce qu’elles partent toutes dans des directions opposées et se retrouvent au milieu où elles formaient à présent une ligne plus ou moins uniforme à travers les quatre rangées de voitures garées face à face. Ils restèrent tous immobiles, personne ne sortit de radio pour informer les autres d’une découverte importante.
Il n’était pas encore là.
— Rejoignez vos positions secondaires, ordonna Zoe sur sa radio qu’elle avait cachée dans la manche de sa veste en jean afin de pouvoir la porter discrètement à sa bouche. Attendez l’alerte de l’équipe à l’entrée.
Zoe attendit et regarda, faisant semblant de regarder en direction de l’entrée tandis que Shelley et les policiers s’éloignaient. Ils avaient des positions prédéterminées à occuper — certaines à l’extérieur des portes et d’autres à travers le parking.
— Je ne peux pas rester à attendre, dit Zoe en levant la tête vers Max. On devrait marcher. On peut repasser notre section en revue, lentement. Faire le tour.
Zoe ouvrit la marche, suivie de Max, à travers les rangées de voitures tout en restant vigilante et en faisant des pauses ici et là afin de ne pas rendre trop évident le fait qu’ils fouillaient activement le parking. L’obscurité de la nuit descendait déjà et les voitures arrivaient avec les phares allumés à présent. Il devenait plus difficile de discerner les détails des voitures et de voir les plaques d’immatriculation — il devenait plus difficile de faire quoi que ce soit.
Zoe s’avoua vaincue quand ils atteignirent l’entrée de la route durant leur lente traversée des rangées et qu’ils s’arrêtèrent à côté avant de s’appuyer contre la barrière pour regarder les véhicules passer. À chaque fois qu’elle vit quelque chose qui ressemblait à la voiture qu’ils cherchaient, son cœur s’emballa et ses yeux firent des comparaisons. La largeur des pneus, la longueur du véhicule, l’âge probable du conducteur, sa taille, son esprit prenait tout en compte. Mais à chaque fois, la voiture dépassait l’entrée, ou était conduite par une femme avec ses enfants sur la banquette arrière, et ne pouvait pas être ce qu’ils cherchaient.
Des heures s’écoulèrent. C’était une sensation étrange de rester debout et de regarder presque en silence pendant si longtemps tandis que non loin de là, le tapage des gens qui s’amusaient ne pouvait être ignoré. Des enfants qui criaient et riaient, des jeux de foires qui jouaient des musiques joyeuses pour attirer les gens, et d’autres se pressaient depuis ou vers les voitures tout en parlant fort. Ceux avec de jeunes enfants commençaient à partir, cédant sous l’heure tardive. Les enfants plus âgés et le reste des visiteurs ne commencèrent à partir qu’une fois que l’heure de la fermeture se fit de plus en plus proche.
Zoe regarda le parking commencer à se vider, limitant leurs options. La voiture n’était toujours pas arrivée. Ils la remarqueraient facilement si elle arrivait maintenant. Zoe pouvait le sentir, il se rapprochait. Il devait être en train de se rapprocher.
Elle jeta un coup d’œil à sa montre et vit qu’il était vingt-trois heures passées. Aucun nouvel arrivant ne devrait entrer à présent. Mais où était-il ?
La réponse devait être un endroit non loin de là. Il était impossible qu’il rate cette chance. La séquence exigeait une mort à cet endroit et il ferait tout ce que la séquence nécessitait. Zoe le savait — elle pouvait le sentir au plus profond d’elle. À moins qu’il ne meure, il ne s’arrêterait pas.
Alors, où était-il ?
Une sensation de picotement se déplaçait le long de ses bras. Une voiture sortit de sa place à l’autre bout du parking, révélant quelque chose derrière.
— Qu’est-ce que c’est que ça, là-bas ? demanda-t-elle, désignant l’endroit d’un signe de tête plutôt que du doigt.
Max regarda, plissant les yeux afin de d’essayer de mieux voir dans l’obscurité.
— On dirait qu’une partie de la barrière a été renversée. Quelqu’un l’a enfoncée avec sa voiture et s’est garé sur l’herbe.
Zoe s’élança d’un pas décidé sans attendre que Max la suive.
— Est-ce que quelqu’un y a jeté un œil tout à l’heure ?
— Je-je ne sais pas, bégaya Max, se hâtant de la suivre. Ils auraient dû, n’est-ce pas ? Si c’était dans leur section ?
— Demande, dit Zoe en lui tendant sa radio. Il y a quelqu’un au niveau de la voiture. Demande et ensuite suis-moi avec des renforts.
Elle aurait dû l’emmener avec elle, c’était le protocole. Mais Zoe n’avait jamais été d’accord avec le simple calcul que deux têtes en valaient mieux qu’une. Elle travaillait mieux seule, sans que les suppositions et calculs erronés d’une autre personne se mettent en travers de sa route. Elle travaillait mieux sans avoir à vérifier les angles et les trajectoires et se demander si son partenaire était en danger. Il était bien plus simple de s’assurer de sa propre sécurité.
Le son de la voix de Max demandant aux autres équipes si elles s’étaient arrêtées à la limite de la barrière s’évanouit loin derrière Zoe tandis qu’elle avançait prudemment et rapidement. Elle gardait la tête tournée sur le côté comme si elle cherchait sa voiture, mais ses yeux étaient rivés sur le véhicule. Une berline, c’était indéniable. Mais de quelle couleur ?
Zoe regarda un homme ouvrir le capot à un angle de soixante-dix degrés pour jeter un coup d’œil à l’intérieur. L’angle de son regard et la ligne droite de ses épaules lui apprit qu’il avait des problèmes avec sa voiture. Ou du moins qu’il faisait semblant d’en avoir. Son esprit pensa facilement à Ted Bundy. Il y existait toutes sortes de façons pour qu’un homme parvienne à attirer quelqu’un assez près pour glisser un garrot autour son cou, et être vulnérable — demander de l’aide — était assurément une de ces façons.
Zoe ralentit le pas, se rappelant de garder sa propre sécurité à l’esprit. Il était inutile de se précipiter et de devenir elle-même une victime. Son esprit ébaucha la zone que leur tueur prendrait pour cible qu’elle avait calculée. Cette voiture n’était-elle pas garée en dehors des limites de cette zone ? Elle avait suspecté qu’il y aurait plus de chance que le meurtre se produise dans l’enceinte de la foire, pas ici. Et pourtant, il était là, si c’était lui.
Il était grand et mince. Un petit peu plus d’un mètre quatre-vingt et le bon poids, en accord avec les indices qu’elle avait vus sur les autres scènes de crime. Zoe calcula tout, les nombres défilant devant ses yeux, tandis qu’elle se rapprochait. La voiture était assez vieille, de la bonne forme et de la bonne marque. Les pneus correspondraient aux marques laissées sur l’autre scène de crime, avec la bonne distance entre eux et la bonne largeur.
Et, quand elle fut assez proche pour mieux voir, elle en fut certaine : elle était verte. Un vieux modèle de berline verte conduite par un homme grand et mince avec une plaque d’immatriculation d’un autre État.
C’est ça.
Zoe jeta un rapide coup d’œil à Max qui était toujours derrière elle à parler dans la radio, mais qui se dirigeait lentement dans sa direction. Il donnait sans doute l’ordre aux autres de les rejoindre. Les renforts seraient là dans seulement quelques minutes.
Elle était assez proche à présent. Assez proche pour voir la couleur de son haut et pour savoir que ses cheveux avaient une longueur standard de cinq centimètres, au moins à l’arrière. Elle ne s’approcherait pas plus. Sinon, elle serait assez proche pour qu’il se tourne, lui saute dessus, lui passe le garrot autour du coup et tire.
Zoe s’arrêta et dégaina son pistolet. L’espace d’un instant, il n’y eut que les bruits diminuant de la foire derrière, le silence tout autour, et l’homme qui se penchait en avant pour tripoter quelque chose dans le moteur. Il n’avait absolument pas conscience de sa présence.
Les choses ne resteraient pas ainsi longtemps.
— Tournez-vous et mettez les mains en l’air, appela Zoe, levant son pistolet et prenant la bonne posture pour viser. Lentement.
L’homme se figea, la main toujours quelque part sous le capot de la voiture. Pensait-il qu’elle parlait à quelqu’un d’autre ?
— FBI ! Tournez-vous et mettez les mains en l’air !
Le message sembla passer, cette fois. Il bougea lentement et avec raideur, levant légèrement — seulement très légèrement — les mains et commençant à se tourner. Sa main droite agrippait quelque chose, quelque chose qui étincela dans la lumière de la foire alors qu’il se tournait et le tenait au niveau de sa poitrine. Pas assez haut. Pas assez sûr. Qu’était-ce pour étinceler comme du métal ? Cet objet fin — se pourrait-ce que ce soit un garrot serré dans sa main ?
— Lâchez ce que vous avez à la main ! cria Zoe, son cœur battant à cent à l’heure dans ses oreilles.
Ses mains tremblaient et elle mit toute sa volonté pour trouver ce centre de calme et rester stable. Ce n’était pas le moment de laisser ses nerfs prendre le dessus.
Il tressaillit en entendant sa voix mais finit de se tourner, l’objet toujours serré dans sa main. En raison de l’angle de la lumière, l’ombre du capot traversait son visage. Elle n’arrivait pas à discerner son expression, ses yeux.
— Lâchez ça ! cria-t-elle de nouveau, assez fort pour que ce soit indéniable.
L’homme sembla l’envisager l’espace d’une seconde. Sa main bougea, comme s’il était sur le point de laisser tomber l’objet par terre.
Ou de le lui jeter, de se jeter en avant, de l’attaquer. Le doigt de Zoe se resserra sur la détente, prêt à ce qu’il passe à l’action. Tout ralentit, s’immobilisa, des millénaires s’écoulant en un souffle tandis qu’elle réagissait à son changement soudain de posture. Des muscles se serrèrent, se tendirent, poussèrent, et il s’élançait, non pas vers elle, mais dans la direction opposée.
La fraction de seconde de soulagement fut teintée d’inquiétude quand Zoe réalisa qu’il courait — qu’il s’échappait.
Elle ne pouvait pas le laisser s’échapper.
Elle appuya sur la détente, ayant confiance en sa visée et espérant avoir deviné correctement la trajectoire de son corps. Le pistolet émit un éclair de lumière et du bruit, ainsi qu’un recul qui poussa brièvement ses mains en arrière même si elle y était habituée. Zoe braqua de nouveau son viseur sur lui, tout comme lorsqu’elle s’entraînait à chaque fois qu’elle avait besoin de se remettre à niveau au stand de tir, visant de nouveau avant de pouvoir réagir à quoi que ce soit d’autre.
Il était sur le sol, criant et agrippant sa jambe. Elle avait visé juste.
Derrière elle, Zoe entendait le fracas de pieds qui couraient tandis que les policiers arrivaient. Elle s’approcha prudemment de sa cible, gardant son pistolet braqué sur lui et s’assurant que l’angle et la trajectoire restaient toujours corrects alors même qu’elle s’approchait encore plus.
— Vous êtes en état d’arrestation pour suspicion de meurtre, dit Zoe avant de lui lire ses droits tandis qu’elle attendait que Shelley la dépasse et passe une paire de menottes à ses poignets.
Il ne fit pas d’autre tentative pour bouger ou s’enfuir, bien qu’il haletât de douleur et essayât de garder ses mains agrippées sur la blessure.
Alors que Shelley finissait de fermer les menottes, Zoe regarda le sol et vit l’objet qu’il avait eu à la main, celui qui avait réfléchi la lumière et attiré son attention.
C’était la jauge d’huile de sa voiture.
Non.
Zoe se retourna immédiatement, dirigeant son pistolet vers le sol tandis qu’elle regardait éperdument dans toutes les directions. Ses yeux assimilèrent la foule qui s’amassait rapidement, restant à une distance respectueuse du point d’origine du coup de feu tout en voulant voir ce qu’il s’était passé. Des visages curieux de familles, de couples, d’adolescents avec leurs amis, et de grands-parents. Toute l’attention était focalisée sur leur coin du parking.
Leur couverture était percée à jour. Si Zoe avait neutralisé le mauvais gars, ils ne trouveraient jamais le bon à présent. Il serait parti depuis longtemps.
L’arrestation avait été effectuée et c’était tout ce qu’ils pouvaient faire ici et alors. Zoe redirigea son attention vers le suspect tandis que Shelley l’aidait à monter à l’arrière d’une voiture de patrouille qui était arrivée à toute allure en entendant le bruit du coup de feu. Il était en garde à vue. Elle devait simplement prier d’avoir pris la bonne décision — et que cet homme n’était pas aussi inoffensif qu’il en avait l’air.
CHAPITRE DIX-HUIT
Il était assis dans sa voiture et attendait une occasion.
La Foire aux Dinosaures Géants du Kansas était bondée, plus bondée qu’il ne l’aurait espéré. Une sorte d’évènement qui lui amenait beaucoup de gens. Juste un autre exemple de la séquence s’assurant que tout était facile pour lui, lui ouvrant un chemin.
Il devait se montrer prudent, cependant. La nuit était tombée et des heures s’étaient écoulées tandis qu’il était resté assis sur le siège conducteur, bougeant occasionnellement son dos afin qu’il ne devienne pas trop raide. Il était trop risqué d’essayer d’attaquer quand la foire était la plus bondée. Il serait vu.
De plus, les lumières de la foire étaient brillantes et projetaient même un peu de leur lueur dans sa direction. Il ferait mieux de chasser dans l’ombre, de trouver une personne qui ne serait vue que lorsque des passants seraient juste à côté d’elle.
Il y avait un endroit à l’extrémité du parking où la barrière avait été cassée, elle avait peut-être été enfoncée par un visiteur un peu trop pompette qui avait oublié que sa voiture était en marche arrière. Des gens avaient commencé à passer par-là pour aller garer leurs véhicules sur l’herbe et profiter de l’espace supplémentaire où ils pouvaient se glisser. C’était cet endroit qu’il surveillait attentivement. C’était assez dans l’ombre pour peut-être lui offrir une occasion.
Cela restait quand même une longue attente. Le flot de voitures pénétrant sur le parking ralentit et commença ensuite à partir dans l’autre sens, les gens partaient avec leurs familles. Il devenait nerveux à présent. L’équilibre devait être respecté. Si le parking se vidait trop, il serait vu — arrêté. Il devait agir de façon à ne pas se faire remarquer.
Un homme monta dans sa voiture de l’autre côté de la barrière, une berline verte garée juste derrière la vraie limite. Il essaya de démarrer le moteur plusieurs fois, ne parvenant à n’en faire sortir qu’un son grinçant et rauque qui transperça clairement le bruit lointain de la foire.
L’observateur bougea sur son siège, se tournant de façon à avoir une meilleure vue, quand l’homme sortit de sa berline verte et ouvrit le capot. C’était possible ici. Distrait comme il était, il ne verrait jamais l’observateur s’approcher de lui. Même s’il le voyait, il lui serait possible de faire semblant : de jouer au bon samaritain qui venait l’aider avec sa voiture.
Sa main s’attarda sur la poignée de la portière, il était sur lui point de sortir discrètement et de s’approcher, quand une femme entra dans son champ de vision.
L’observateur laissa se relâcher ses muscles immédiatement. Il lui était impossible de s’approcher de l’homme et de sa voiture maintenant qu’il y avait quelqu’un d’autre. Avec un peu de chance, elle monterait dans sa propre voiture et partirait avant que le moteur ne revienne à la vie. Alors il reprendrait ce qu’il avait prévu.
Maintenant qu’il y pensait, la femme aurait été un meilleur choix. Elle était plus petite et fine, tandis que l’homme qui s’occupait de son moteur était grand. Il aurait été plus simple de passer le garrot autour de son cou à la place. Elle ralentissait, s’arrêtant à seulement quelques pas. Cela pourrait être intéressant. Il y avait peut-être un moyen qu’il l’attire plus loin dans les rangées de voitures, vers la limite du parking, loin du témoin potentiel qu’était l’homme ?
Mais, une minute — qu’avait-elle à la main ?
— Tournez-vous et mettez les mains en l’air. Lentement.
L’observateur se figea, ses yeux s’écarquillant. Un pistolet. C’était un pistolet.
— FBI ! Tournez-vous et mettez les mains en l’air !
Non ! Les forces de l’ordre — ici ?
L’observateur vit avec une sensation de panique grandissante comment elle ordonna à l’homme de lâcher ce qu’il avait à la main une, puis deux fois. Des idées se bousculaient dans sa tête. Ce ne fut qu’alors qu’il regarda de plus près et réalisa que l’homme conduisait une voiture similaire à la sienne — la seule différence était qu’elle était verte, et non pas rouge, à part cela, elle était identique à la sienne. Se pourrait-il qu’ils sachent ?
Se pourrait-il qu’ils soient déjà sur sa piste ?
Un coup de feu retentit, bruyant et étonnamment proche, et l’homme tomba au sol, sortant du champ de vision de l’observateur. L’avait-elle tué ? Tué par balle ici même, à vue ?
L’observateur n’avait qu’une seule chose en tête : s’échapper. Cela aurait pu être lui, allongé sur le sol à se vider de son sang. À l’agonie. La séquence ne serait jamais complétée s’il se faisait tirer dessus par le FBI.
Non, il devait partir — et il devait partir immédiatement. D’autres gens arrivaient en courant, vêtus de vêtements normaux mais avec des radios et des pistolets à la main — cela devait être la police. Peut-être une force opérationnelle du FBI tout entière. L’idée qu’ils envoient autant de gens après lui était légèrement orgueilleuse, mais cela pouvait attendre. Pour le moment, il devait simplement s’assurer de partir avant qu’ils ne réalisent qu’ils avaient tiré sur le mauvais homme.
Il tourna le contact, le moteur s’animant d’un vrombissement, et sortit rapidement de sa place de parking. Il jura et dut faire une embardée afin d’éviter une femme et un jeune enfant qui se dirigeaient tous les deux vers l’origine du coup de feu, bouche bée et les yeux écarquillés. Ce n’était pas le moment de se mettre en travers de sa route. Il leur aurait roulé dessus s’il n’avait pas été entouré par d’autres gens, tous armés de pistolets, certains jetant même des coups d’œil dans sa direction tandis qu’il les contournait et sortait du parking.
Un filet de sueur froide descendit le long de son échine alors qu’il regardait encore et encore dans son rétroviseur, voyant des voitures banalisées se diriger à toute vitesse vers le parking avec une détermination qui semblait délibérée. D’autres unités sous couverture. Il dépassa un groupe de voitures sur la bande d’arrêt d’urgence de l’autoroute, les conducteurs debout et discutant entre eux. Un barrage routier qui attendait le signal pour se mettre en place.
Ses doigts étaient serrés si fermement sur le volant que cela lui faisait mal et il dut faire l’effort conscient de les relâcher. Il leva le pied de l’accélérateur. Ce n’était pas le moment de se faire arrêter pour un excès de vitesse.
De plus, il ne pouvait pas trop s’éloigner. La séquence devait toujours être complétée. S’il partait et ne revenait pas, elle serait brisée. Il ne pouvait pas le permettre.
Il devait toujours effectuer le meurtre de ce soir-là.
CHAPITRE DIX-NEUF
Zoe faisait les cent pas dans le couloir, agitée et prête à commencer. Cela faisait plus d’une heure qu’elle était prête et qu’elle attendait que le médecin leur dise qu’il était temps d’interroger leur suspect.
— Assieds-toi, Z, suggéra Shelley en tapotant la chaise en plastique inoccupée à côté d’elle. La nuit va peut-être être longue.
Zoe était sur le point de céder et de s’asseoir quand la porte de la chambre privée dans laquelle leur suspect était soigné s’ouvrit.
— Vous pouvez lui parler à présent, dit le médecin, marquant une pause pour lever un doigt en signe d’avertissement. Mais rien de trop éprouvant. Si l’électrocardioscope se met à sonner, je devrais vous demander de partir.
— Compris, répondit Zoe qui avait hâte d’entrer.
Elle avait déjà entendu tout cela auparavant. La blessure par balle n’était qu’à sa jambe, ce n’était pas comme si le gars risquait vraiment de souffrir dommages supplémentaires. Le médecin ne faisait que parer à toute éventualité.
Ce qui signifiait qu’elle n’aurait aucun scrupules à tout mettre en œuvre pour obtenir des aveux.
— On ne change rien au plan ? demanda Shelley.
Elles avaient passé leur stratégie en revue pendant qu’elles attendaient que les médecins aient terminé.
Zoe lui adressa un rapide signe de tête et laissa Shelley passer devant elle afin que l’attention de leur suspect se focalise d’abord sur elle.
— Bonsoir, Monsieur Bradshaw, dit Shelley aussi chaleureusement qu’à son habitude. Comment va votre jambe ? Est-ce qu’ils vous ont donné assez d’antidouleurs ?
— Y a un trou dedans, c’est comme ça qu’elle va ma jambe, dit sèchement Bradshaw, ne prenant manifestement pas tout de suite d’affection l’attitude amicale de Shelley.
Zoe ne pouvait toujours pas le voir correctement ; elle attendait encore de l’autre côté de la porte entrouverte.
— C’est absurde. Je n’ai rien fait de mal.
— Eh bien, avec un peu de chance, nous parviendrons à tirer tout ça au clair et vous pourrez récupérer en paix, lui dit Shelley tout en apportant une chaise pour s’asseoir à côté du lit. Commençons par le commencement, Monsieur Bradshaw. Qu’est-ce que vous faisiez à la Foire aux Dinosaures Géants du Kansas ?
— C’est une foire. Qu’est-ce que vous pensez que j’y faisais ? répondit sèchement Bradshaw.
Zoe en avait assez entendu. L’approche amicale de Shelley stagnait et elles avaient besoin d’un autre ingrédient. L’intimidation provoquée par la présence de la personne qui lui avait tiré dessus le rendrait peut-être un peu plus coopératif. Elle ouvrit la porte en la poussant, entra et se dirigea vers le pied du lit.
Zoe l’examina tout en se penchant sur le plateau en métal sur lequel se trouvait son dossier médical, posant ses coudes sur les rebords inconfortables et faisant comme si cela ne la dérangeait pas. Sa taille, son poids et d’autres mesures défilèrent devant ses yeux quand elle lui jeta un rapide coup d’œil. Il faisait un mètre quatre-vingt, il était mince, et ses bras étaient assez musclés pour lui permettre de se servir d’un garrot.
Tout semblait correspondre à ce qu’elles cherchaient, mais elle avait toujours ce mauvais pressentiment à son sujet. La façon dont il s’était comporté n’avait rien eu à voir avec ce qu’elle avait suspecté. Il ne s’était pas montré subtil dans son attente ; il était resté debout de façon évidente, à un endroit où il pouvait facilement être vu. Elle savait combien leur homme était prudent, comment il avait effacé toute trace de ses mouvements à chaque fois qu’il en avait eu l’occasion. Comment cet homme aurait-il pu effacer ses empreintes après avoir enlevé quelqu’un au vu et au su de tous ? Il s’était garé sur l’herbe, ses pieds s’étaient enfoncés, les pneus de sa voiture avaient laissé des traces profondes. Cela n’avait pas de sens.
Sa réaction face à elle à présent était celle d’un homme qui écarquillait les yeux et se recroquevillait afin de s’éloigner d’elle.
— Qu’est-ce qu’elle fait là ? demanda-t-il.
— L’agent spécial Prime est ma partenaire, dit Shelley. Elle sera présente pendant que je vous interroge. Comme je l’ai déjà dit, Monsieur Bradshaw, finissons-en aussi vite que possible afin que nous puissions tous passer à autre chose, d’accord ?
— Passer à autre chose ? demanda Bradshaw, les yeux toujours rivés sur Zoe bien qu’il tournât la tête vers Shelley quand il s’adressa à elle. Comment est-ce que je suis censé passer à autre chose ? J’ai une balle dans la jambe.
— Non, ce n’est pas vrai, lui dit calmement Zoe.
— Quoi ?
— Le médecin a retiré la balle de votre jambe.
Bradshaw la regarda fixement sans dire mot. Il semblait sur le point de péter les plombs, un mélange de peur et de colère justifiée croissant en lui, mais n’avait pas de cible sur laquelle se défouler sans danger.
— Monsieur Bradshaw, commença de nouveau Shelley avant d’hésiter. Puis-je vous appeler Ivan ? Vous pouvez m’appeler Shelley.
Il y eu un moment de silence avant que Bradshaw ne détourne les yeux de Zoe assez longtemps pour marmonner :
— Très bien.
— Passons directement au fait, d’accord ? Pourquoi vous êtes-vous enfui quand on vous a demandé de vous tourner et de lâcher ce que vous aviez à la main ? demanda Shelley d’une voix douce et calme.
On aurait dit qu’elle était réellement curieuse de connaître la réponse. Zoe savait qu’elle aurait eu l’air accusatrice avec une question comme celle-ci et elle se demanda brièvement comme Shelley parvenait à sembler si amicale.
— Quelqu’un pointait un pistolet sur moi, répondit Bradshaw, ses yeux revenant se poser rapidement sur Zoe quand il prononça le premier mot. Qu’est-ce que j’étais censé faire ?
— N’y avait-il aucune autre raison pour laquelle pour avez tenté de vous enfuir ? Peut-être avez-vous fait quelque chose qui pourrait vous attirer des ennuis ? Écoutez, nous sommes à la recherche d’un meurtrier, Ivan, alors si vous avez fait quelque chose d’autre, vous pouvez simplement nous le dire. On vous laissera tranquille.
— Je n’ai rien fait. Je n’étais qu’un simple passant. Cette… cette folle m’a tiré dessus sans provocation !
Zoe ravala un grognement au fond de sa gorge. Elles étaient dans une impasse. Elle avait à présent assez confiance en Shelley pour savoir qu’elle finirait par réussir à le faire parler. Elles passeraient peut-être des heures ici, à simplement parler, avant qu’elle n’y parvienne, mais Shelley réussirait à le faire sortir de sa colère et de sa peur et à le faire parler.
Elles n’avaient pas des heures devant elles. Ou, du moins, Zoe n’avait pas des heures devant elle. Elle devait savoir, immédiatement. Elle devait savoir si elle avait trouvé leur homme. Car si ce n’était pas le cas, alors un tueur en série était toujours dans la nature et suivait toujours un programme serré.
L’image de la jauge d’huile dans l’herbe ne cessait d’apparaître dans son esprit. La voiture de l’homme avait réellement eu un problème et cela n’était pas une arme léthale qu’il avait eu à la main. Cela n’allait pas. Leur tueur n’aurait pas laissé des problèmes avec sa voiture se mettre en travers de sa route. Leur tueur était méticuleux, calculateur, précis.
Non seulement cela, mais il n’y avait aussi rien dans la voiture qui puisse leur indiquer quoi que ce soit. Pas de trace d’une quelconque arme du crime, pas même quelque chose qui puisse être utilisé comme un objet contondant. L’espace pour les jambes était recouvert de bouteilles en plastique vides et d’emballages de nourritures, et de longs cheveux blonds avaient été facilement trouvés sur le siège passager. Si elle savait bien une chose à propos du tueur, c’était qu’il était propre et ordonné. Soigné. Et qu’il ne laisserait pas de preuve, facilement identifiable grâce à un test ADN, d’un passager ayant été assis dans son véhicule.
Il aurait attendu avec le garrot. Zoe le savait. Elle le sentait en son for intérieur. Pourquoi jouerait-il les victimes innocentes au point de ne même pas être prêt à attaquer si quelqu’un s’approchait ? La seule réponse à laquelle elle pouvait penser était que ce n’était pas leur homme.
Ce qui était problématique, car elle avait déjà reçu un coup de téléphone de ses supérieurs qui l’avaient prévenue qu’elle aurait des ennuis s’il s’avérait qu’elle avait tiré sur une victime innocente.
Elle devait tirer cela au clair, et vite. Zoe balaya la pièce du regard, ses yeux allant de gauche à droite. Un rideau pour assurer de l’intimité, du matériel de surveillance, une perfusion, des étagères avec les vêtements de Bradshaw…
Là — un meuble de rangement. Elle s’en approcha et l’ouvrit, ignorant la conversation derrière elle tandis que Shelley continuait d’interroger Bradshaw.
— Étiez-vous à la foire seul ou y avez-vous retrouvé quelqu’un ?
Zoe fouilla dans les tiroirs, à la recherche de quelque chose qui fonctionnerait. Il n’y avait pas grand-chose dans la pièce — pas de seringues ou de flacons de médicaments, rien qu’un patient pourrait utiliser pour se faire du mal. Mais il y avait une boîte de pansements. Réfléchissant, Zoe l’ouvrit et les renversa sur le haut du meuble, son corps bloquant la vue de Bradshaw.
— J’ai été retrouvé ma sœur. Elle avait ses enfants avec elle donc elle est rentrée tôt. J’allais rentrer, moi aussi, mais ma voiture ne voulait pas démarrer.
Zoe commença à séparer les pansements avec des mouvements rapides et réguliers, deux ou trois bandes à la fois. Elle remit chaque pansements dans la boîte de façon désordonnée. Elle ne voulait qu’ils soient réguliers ou uniformes, pas pour cela.
— Aidez-moi, Ivan. Je veux comprendre afin qu’on puisse vous laisser vous reposer. Racontez-moi simplement ce qui vous est passé par la tête, d’accord ? Vous étiez à votre voiture, vous vérifiez le niveau d’huile…
— Et d’un seul coup, quelqu’un crie des trucs de fou à propos du FBI.
— Est-ce que vous pensiez qu’elle vous criait dessus à ce moment-là ?
— Non, pourquoi aurais-je pensé ça ? Je ne faisais que m’occuper de mes affaires !
Zoe retourna vers le lit et tira d’un coup sec un plateau de nourriture à roulettes sur les genoux de Bradshaw. Il la regardait avec une sorte de panique déconcertée.
— Qu’est-ce qu’elle fait maintenant ? demanda-t-il, ses yeux faisant des allers-retours en Shelley et Zoe tandis que cette dernière retournait la boîte afin de renverser les pansements. Est-ce que c’est une menace ?
Les pansements tombèrent, s’éparpillant sur le plateau, certains d’entre eux glissant pour aller atterrir sur les couvertures du lit. Ils ne formèrent pas de motif ou de forme particuliers, mais Zoe connaissait leur homme. Elle savait qu’il y verrait un motif. Elle fixa elle-même les pansements, commençant à organiser les lignes et les sommets et vérifiant s’il y avait des liens.
Elle mit treize secondes, mais elle le vit. En raison de la façon dont la boîte avait été penchée et de la répartition égale des pansements sur la surface, cela avait créé une forme à seize côtés plus ou moins distincte. Elle n’était pas régulière, mais cela restait une forme. Le tueur la verrait — son esprit animé de délires la prendrait pour un signe.
— Qu’est-ce qu’elle fait ? redemanda Bradshaw, la voix teintée de crainte et de confusion, s’adressant seulement à Shelley. Je veux avoir quelqu’un avec moi. Je ne suis pas en sécurité.
Zoe étudia attentivement son visage.
— Vous ne la voyez pas ?
— Quoi ? demanda Bradshaw, baissant de nouveau les yeux sur les pansements avant de lever la tête. Je ne vois pas quoi ?
C’était épineux, mais il y avait toujours une chance qu’il fasse semblant de ne pas voir le motif. Zoe savait qu’elle devait faire monter les enjeux et lui montrer qu’elle savait ce qu’il faisait.
Il ne serait pas capable de contenir sa réaction si elle dessinait le seul motif plus important que tout autre à ses yeux.
Elle leva son index et dessina lentement et soigneusement une spirale de Fibonacci approximative aussi précise que possible dans la masse de pansements, créant un chemin comme dans un labyrinthe.
Mais quand elle leva les yeux, sa tâche accomplie, Bradshaw la regardait d’un air encore plus déconcerté qu’auparavant.
— Je veux un avocat ou un truc comme ça, dit-il. Vous ne pouvez pas faire ça. C’est de l’intimidation, ce truc flippant. Elle ne devrait pas être près de moi.
— Shelley ? l’interrompit Zoe en regardant en direction de sa partenaire.
Cette dernière secoua la tête.
— J’ai regardé son visage tout le long, Z. Il ne reconnaît pas la forme. Je crois qu’il n’a aucune idée de ce qui se passe.
Zoe plaqua sa main contre le plateau, poussant les pansements sur le sol tandis qu’elle repoussait le plateau de sur le lit. Une autre impasse. Une autre perte de temps.
Elle s’élança dans le couloir, sans attendre que Shelley la suive, et marcha jusqu’à trouver une machine à café. Écrasant les boutons avec plus de force que nécessaire, elle attendit que la machine verse une tasse de café long et brûlé et l’avala d’une traite sans attendre pour vérifier qu’elle n’était pas trop chaude.
— Z ?
Elle se tourna et vit Shelley s’approcher précautionneusement, d’un pas léger et prudent. Zoe compta ses pas. Un, deux, trois, quatre, cinq. Elle essaya de compter n’importe quoi afin d’essayer de reprendre le contrôle de son rythme cardiaque et de calmer son sang qui était en ébullition après avoir fait encore une autre erreur.
— Je lui ai dit qu’on enverra les policiers d’État lui parler plus tard. Ils vont le débriefer, lui demander des renseignements et voir s’il n’a vraiment rien à cacher ou non.
— Je me fiche de Bradshaw, cracha Zoe. Ce n’est pas l’homme qu’on cherchait.
— Je sais, soupira Shelley, mettant légèrement sa main sur le haut du bras de Zoe. Ne t’en prends pas à toi-même. On a tous fait la même erreur. On croyait que c’était lui.
— C’était mon idée, dit Zoe en secouant amèrement la tête. C’est moi qui ai suggéré de se lancer à sa poursuite. C’est moi qui ai tiré.
— Est-ce que…, Shelley marqua une pause et se mordit la lèvre. Est-ce que tu crois qu’on est allés au mauvais endroit ?
— Non, répondit Zoe, sa conviction toujours aussi forte dans sa poitrine, dans son front ; la séquence n’avait pas menti. Bon endroit, mauvais homme. Je ne sais pas comment, mais il nous a échappé. Maintenant qu’il sait que nous sommes après lui, nous n’aurons peut-être pas d’autre occasion.
— Madame ?
C’était Max qui hésitait à quelques mètres d’elles. Il avait peut-être vu l’attaque brutale de Zoe à l’encontre de la machine à café et était réticent à s’approcher.
— On vient d’avoir des nouvelles du poste. L’histoire avec sa sœur s’avère être exacte. Elle est rentrée chez elle avec ses enfants peu de temps avant que nous l’ayons abordé. On dirait qu’il était simplement là pour une sortie en famille.
Zoe n’avait pas confiance en sa propre voix pour lui répondre. Elle fut soulagée quand Shelley répondit à sa place, se contentant de remercier Max et de le laisser partir.
— On l’a ratée, dit Zoe dès qu’il fut trop loin pour l’entendre.
Elle froissa le gobelet en papier dans sa main, les dernières gouttes du liquide marron tombant au sol.
— On avait la meilleure occasion pour le coincer et on l’a ratée. Il va tuer une fois plus, s’il ne l’a pas déjà fait.
Shelley ne dit mot, mais elle s’approcha et toucha de nouveau délicatement le bras de Zoe. Bien que ce fût très léger, à peine perceptible, c’était en quelque sorte réconfortant. Un contact maternel, pensa Zoe. Quelque chose qui lui était si étranger qu’elle ne l’avait jamais compris.
Ce moment fut interrompu par une vibration à sa hanche, son téléphone portable recevait un appel.
Zoe regarda qui l’appelait, jura intérieurement, puis décrocha.
— Agent spécial Prime.
— J’ai reçu un rapport disant que vous avez tiré sur un suspect durant son arrestation.
Ce n’était pas son supérieur direct mais l’homme au-dessus de lui. Un appel sérieux.
Zoe soupira.
— Oui, Monsieur.
— Et vous avez depuis déterminé que cet homme était innocent, n’est-ce pas ?
Il était inutile de le nier ou d’essayer de fournir un raisonnement.
— Oui, Monsieur.
— Pourquoi est-ce que je n’ai pas votre rapport sur mon bureau ? Pourquoi est-ce que j’ai appris cela de quelqu’un d’autre ?
— Nous venons de finir d’interroger le suspect, Monsieur. Je vais rentrer immédiatement pour commencer mon rapport.
— Ce n’est pas une erreur acceptable, Agent Spécial Prime. La réputation du Bureau est en jeu. Avec le climat politique actuel, nous ne pouvons pas nous permettre d’avoir des agents qui se baladent et tirent sur qui leur chante.
— Je m’excuse, Monsieur, dit Zoe, prenant une profonde inspiration pour former une explication — mais elle n’eut pas l’occasion de la formuler.
— Un faux-pas de plus sur cette affaire et c’en est fini pour vous, Prime. Ça fait deux arrestations d’innocents, dont une avec usage abusif d’une arme à feu. Une erreur de plus et je vous retire de cette affaire. Et votre partenaire aussi.
Les yeux de Zoe se dirigèrent vers Shelley.
— L’agent spécial Rose n’a rien…
— J’en suis certain, mais vous travaillez en équipe, et j’attends de vous que vous régliez ça. La bleue s’en sortira sans trop de problèmes. Je vous tiens pour responsable en tant qu’agent supérieur, Prime. Si tout ceci tourne mal, vous perdrez votre travail. Est-ce que vous comprenez ?
Zoe s’humecta les lèvres. Il n’y avait pas d’autre réponse acceptable.
— Oui, Monsieur.
L’appel prit fin, la ligne se coupant à son oreille, et Zoe remit son téléphone dans sa poche.
— Pas de bonnes nouvelles ? demanda Shelley avec une grimace compatissante.
— On devrait simplement retourner à notre salle d’enquête. Nous n’avons qu’un jour avant qu’il frappe de nouveau — le vrai tueur.
Zoe se frotta le front dans une tentative pour se débarrasser du mal de tête pesant qui s’y formait et s’élança dans les couloir tortueux de l’hôpital en direction de la sortie.
Quand elles passèrent devant la police d’État qui allait dans la direction opposée pour interroger Ivan Bradshaw, Zoe ne manqua pas leurs expressions renfrognées. Ils étaient de toute évidence mécontents de la tournure qu’avait prise la soirée et leur frustration semblait être solidement dirigée vers les deux agents.
— On a juste fait une erreur, dit Shelley, endossant charitablement une part de la responsabilité tandis qu’elle marchait à grandes enjambées pour suivre Zoe. On va l’attraper. On sait toujours comment il procède. On a juste raté quelque chose cette fois-ci. Mais ça n’arrivera pas la prochaine fois.
Zoe aurait aimé pouvoir partager la conviction de Shelley. La vérité était qu’elle s’était foirée et elle ne savait pas vraiment comment. Et si elle faisait une autre erreur, il n’y avait pas que son travail qui était en jeu, mais aussi la vie d’un inconnu innocent.
Elle reprit son téléphone pour appeler les policiers d’État une dernière fois. Quelque chose titillait son esprit depuis un moment et s’était soudain éclairci. Une urgence qui venait avec la réalisation qu’elles n’avaient en fin de compte pas trouvé leur homme.
— Bonsoir ? J’ai besoin que vous renvoyiez immédiatement une patrouille à la foire. L’homme que nous avons arrêté n’est pas le tueur. Il est possible qu’il soit arrivé tard et que nous l’ayons manqué.
— Possible ?
Le chef de police avait l’air sceptique, même à travers le téléphone.
— C’est un ordre urgent, lui dit Zoe qui aurait voulu qu’il se contente de faire ce qu’elle disait. Des vies sont en jeu ! Renvoyez une patrouille immédiatement !
CHAPITRE VINGT
Il conduisait sans vraiment regarder, les yeux rivés sur son rétroviseur à la recherche gyrophares et la fenêtre ouverte à l’écoute des sirènes. L’air froid qui entrait par vagues par la fenêtre était la seule chose qui maintenait son esprit dans l’instant présent. Sa réalité était comme une gifle, le ramenant constamment assez lui pour l’empêcher d’avoir un accident.
Il aurait peut-être été perdu sans. Aussi perdu que la séquence lui semblait être maintenant qu’il n’avait aucune chance de la compléter.
Qu’allait-il faire ?
Il avait échoué — il allait échouer. La nuit n’était pas terminée, mais les policiers avaient su où le trouver. Ils savaient où il frapperait ensuite. C’était fini. Comment allait-il compléter la séquence à présent ?
Il mit son clignotant et se gara sur le côté de la route, se reposant un moment, le front sur le volant. Se pouvait-il que ce soit vraiment terminé, à un stade si avancé, si proche de l’achèvement ?
Il se redressa, réalisant quelque chose. Ils avaient procédé à une arrestation, non ? Il avait vu la femme du FBI pointer son pistolet et tirer, et les policiers d’État affluer pour arrêter cet autre homme et l’emmener. Quand il était parti, il les avait vus le malmener et lui crier dessus dans son rétroviseur.
S’ils avaient procédé à une arrestation, ils pensaient peut-être qu’ils l’avaient. Que le suspect de tous les meurtres était en garde à vue et que tout le monde était en sécurité.
Et s’ils pensaient que tout le monde était en sécurité, alors ils ne prendraient plus la peine de garder la foire.
Avec cette nouvelle pensée en tête, il redémarra la voiture et fit demi-tour en direction de la foire. Il y avait peut-être toujours une chance. Malgré tout ce qui s’était passé, il pouvait peut-être toujours reprendre cette nuit en main.
S’il y parvenait, alors il le devrait à la séquence.
Malgré l’excitation qui croissait dans son sang et pétillait dans ses veines avec une sensation d’espoir renouvelée, il continua de conduire de façon régulière et sans à-coups. Il respecta la limite de vitesse, restant juste en dessous tout le trajet, bien qu’il n’y eût plus aucun signe de la présence des forces de l’ordre sur la route. Il resterait calme, décontracté. Il s’approcherait prudemment, il ne se précipiterait pas sans réfléchir.
Quand il atteignit la zone où les voitures avaient attendu en groupe — le groupe qu’il avait supposé être constitué de policiers avec des voitures banalisées — quand il avait quitté la foire, il ne vit personne. Il ralentit, se garant sur l’herbe à côté de la route et éteignant le moteur. S’il se faisait prendre ici, si quelqu’un venait lui poser des questions, il pourrait simplement dire qu’il ne se sentait pas bien, qu’il s’était garé pour reprendre son souffle et laisser son estomac se remettre.
Mais personne ne vint et, tandis que les minutes s’écoulaient, il commença à être plus sûr que personne ne le regardait du tout.
Il sortit de la voiture, restant près d’elle dans l’ombre et se penchant même en avant pour mettre ses mains sur ses genoux quand un autre véhicule le dépassa en un éclat de phares. Il jouait son rôle. Et quand il ne vit toujours personne venir lui poser de problèmes, il prit une décision.
Il n’était pas trop loin de la foire. Il pourrait facilement se rendre au parking et le traverser à pieds jusqu’à l’entrée. La foire était fermée et ne laissait plus entrer de nouveaux visiteurs, mais il pourrait se faufiler par-dessus la barrière et voir ce qu’il y avait. Il y avait peut-être toujours un moyen de faire ce qu’il avait à faire
Il resta près des arbres, se cachant dans l’ombre, content de sa décision de porter des couleurs sombres. Ainsi, il pouvait rester sans être vu aussi longtemps que possible. S’il restait toujours qui que ce soit qui attendait dans le parking, il pourrait s’éclipser et retourner à sa voiture, où il ne pourrait pas être vu.
Le parking était vide. Il le vit dès qu’il atteignit la lisière des arbres, la barrière cassée qu’il avait observée plus tôt. Le parking semblait bien plus grand à présent, sans toutes les voitures pour le remplir. Il n’y avait personne en vue et même les lumières de la foire avaient été éteintes. Derrière l’entrée, il vit les hautes silhouettes des dinosaures se dessiner au loin, telles des sentinelles au-dessus de la foire vide.
Il n’y avait personne. La foire était fermée et tout le monde était parti.
Il avait manqué sa chance, après tout.
Il resta où il était, voulant mettre un coup de pied dans quelque chose ou s’arracher les cheveux, ravalant un cri de colère et de frustration. Qu’était-il censé faire à présent ? Il n’y avait personne ici — personne pour compléter la séquence. Il n’y arriverait jamais !
Comment avait-il pu être aussi stupide ? Il aurait dû mieux cacher ses traces — rendre la séquence moins évidente à voir. Il aurait peut-être dû plus déplacer les corps depuis le début étant donné que c’était le lieu du meurtre qui importait ! Pourquoi avait-il mis tant de temps à s’en rendre compte ? Et pourquoi avait-il attendu — assis dans sa voiture sans rien faire — au lieu de simplement aller à la foire pour attaquer plus tôt ?
Tout espoir était perdu. Il envisagea d’entrer dans la foire et de vérifier, simplement vérifier. Néanmoins, un poids lourd pesait dans son ventre et il ne savait pas s’il serait capable ne serait-ce que de bouger.
Une lumière brilla devant lui, balayant largement le parking de son rayon, et il se tourna, effrayé. Cette nuit empirait à chaque minute. Quand ses yeux se remirent de l’éclat aveuglant des phares, il discerna l’emblème de la police d’État peint sur le côté de la voiture.
— Est-ce que je peux vous aider, Monsieur ? demanda le policier en se penchant par la fenêtre.
Sa voix avait un ton accusateur. Ce n’était pas réellement une question pour l’aider. L’homme le comprenait. C’était une suspicion.
Il devait réfléchir rapidement — lui dire quelque chose qui ferait disparaître ses soupçons, qui ferait de lui une personne normale aux yeux du policier.
— Je suis venu plus tôt dans la journée et je crois que j’ai perdu mon portefeuille ici, dit-il rapidement tout en mettant ses mains dans ses poches pour tenter d’avoir l’air vaguement abattu. Je pensais pouvoir revenir et vérifier mais on dirait que c’est fermé pour la nuit.
Il attendit, tendu. Le policier était toujours dans sa voiture — pas une cible facile. Peut-être que s’il sortait, il aurait une chance. Il pourrait passer le fil autour de son cou, l’attraper, faire de lui la partie de la séquence de ce soir-là. Mais il avait voulu éviter les policiers depuis le début, éviter quiconque dont le meurtre ferait trop de bruit. Les policiers voulaient arrêter les tueurs de policiers plus que n’importe quel autre genre de tueurs.
L’autre problème était que le policier essayerait peut-être de l’arrêter, et dans ce cas, il devrait faire quelque chose. Sortir le garrot de sa poche et l’arrêter avant qu’il ne lui passe les menottes ou contacte des renforts par radio. L’homme ne parvenait pas à voir les yeux du policier ou à lire son expression faciale dans l’obscurité. Il ne savait pas ce qu’il ferait ensuite. Il n’arrivait même pas à voir quelle taille faisait le policier — et s’il était trop grand, trop fort ? Il prenait principalement des femmes pour cible et il avait une bonne raison pour cela. Le premier homme, près de la ferme, l’avait presque maîtrisé, avait presque failli s’enfuir. Il n’était pas certain que cela ne se reproduirait pas.
— Eh bien, dit le policier d’une voix traînante, prenant plus de temps que nécessaire et rendant l’homme vraiment nerveux. Vous feriez mieux de revenir demain matin, fiston. On patrouille la zone à cause d’une arrestation qu’on a effectuée tout à l’heure. Vous pourrez demander au personnel demain si quelqu’un a trouvé votre portefeuille.
L’homme se gratta l’arrière de la tête, laissant ses épaules se vouter.
— Oui, Monsieur, dit-il d’une voix plus grave et d’un air déçu. Je suppose que je ferais mieux d’espérer trouver un bon samaritain demain, dans ce cas.
Le policier referma sa fenêtre et commença à s’éloigner, et l’homme attendit que la voiture bouge pour faire comme s’il allait la suivre. Il se dirigea vers l’entrée du parking, à l’endroit qui menait à la route, comme s’il était sur le point de sortir et de retourner à sa voiture.
Il s’arrêta dès que la voiture de patrouille fut hors de vue, réticent à quitter le parking pour le moment. C’était là que cela devait se produire. Il n’y avait aucun doute là-dessus. La séquence était claire. Mais comment allait-il le faire sans aucune cible dans la zone ?
Il s’attarda, ne sachant pas quoi faire ou où aller. Il n’y avait rien pour lui ici, et pourtant, il se sentait contraint à rester. Toute la nuit, si nécessaire, jusqu’à ce que le soleil matinal se lève et que tout soit enfin terminé.
Mais il n’eut pas à attendre jusqu’à l’aube. À vrai dire, il n’eut pratiquement pas à attendre du tout.
Le policier d’État n’était parti que depuis quelques minutes quand un autre bruit se fit entendre. Le rire léger et la conversation de deux voix au loin, au début assez éloignées pour qu’il ne puisse entendre que les bruits sans distinguer les mots. Elles venaient de quelque part dans la foire et semblait se rapprocher.
Il retint son souffle afin de les entendre plus distinctement et avança sans un bruit vers l’entrée. Il resta près de l’ombre à la limite du parking, où les arbres envahissant le dissimulaient un peu. Son rythme cardiaque s’accéléra quand il réalisa qu’elles s’approchaient — assez pour qu’il puisse bientôt comprendre complètement leur conversation.
Deux femmes, une plus âgée que l’autre. Elles parlaient de leur journée, des visiteurs et de leur comportement et de combien la foire avait été bondée. L’une d’entre elles faisait tinter un trousseau de clé alors qu’elles marchaient. Elles semblaient tranquilles, calmes, joyeuses. Elles étaient probablement satisfaites à l’idée qu’une autre journée de travail soit terminée. Il les regarda quand elles contournèrent un des poteaux de la barrière et entrèrent dans son champ de vision, se dirigeant vers l’entrée de la foire avant d’en sortir.
— Laisse-moi juste verrouiller, dit l’une d’entre elles en se penchant légèrement afin de regarder le portail de plus près. Dieu qu’il fait sombre ici. J’aurais aimé qu’ils laissent au moins les lumières allumées ici afin qu’on puisse y voir quelque chose.
— Tu sais comment est Mark, rit l’autre. On a déjà de la chance qu’il nous paye pour faire la fermeture. S’il pouvait faire comme il voulait, il ne nous payerait que pour la journée et ensuite il nous ferait travailler gratuitement.
— Il rogne autant que possible sur les coûts pour faire des économies, convint la femme plus âgée.
L’autre alluma une lumière vive sur son téléphone portable et la dirigea vers le portail.
L’homme retint de nouveau sa respiration dans la lumière nouvelle tandis que la femme plus âgée insérait enfin la clé dans la serrure. Elle devait être en fin de vingtaine ou peut-être en début de trentaine, un pli concentré lui barrant le front alors qu’elle essayait d’achever le mouvement. L’autre n’était qu’une adolescente, c’était peut-être son tout premier travail à mi-temps. Le meilleur moyen de mettre un peu d’argent de côté avant d’aller à l’université.
Il y avait ici une occasion. L’homme n’avait jamais essayé de s’attaquer à deux personnes à la fois, mais c’était des femmes et aucune d’entre elles ne s’attendait à rencontrer quelqu’un d’autre. Il faisait noir comme dans un four sur le parking sans les lumières de la foire et elles étaient à pied, se dirigeant vers des voitures qui étaient peut-être garées plus loin, hors de la zone réservée aux clients.
Non seulement cela, mais elles avaient aussi la lueur éblouissante de la torche dans les yeux. Quand la femme plus âgée finit enfin sa tâche et fourra les clés dans son sac à main, l’homme sut que c’était sa chance. Une fois que la lumière serait éteinte, elles seraient pratiquement aveugles dans l’obscurité. Il les verrait et elles ne le verraient pas, lui.
C’était sa chance de faire continuer la séquence.
Il attendit que la lumière soit éteinte puis bondit de sa cachette pour frapper.
CHAPITRE VINGT-ET-UN
Zoe mit un coup de poing dans l’oreiller, essayant tant bien que mal de le rendre confortable même bien qu’elle eût l’impression que c’était un effort futile. Il n’y avait pas beaucoup d’espoir pour l’oreiller — si l’on pouvait même appeler cela un oreiller — fin et presque aussi dur qu’une brique. Il était aussi inconfortable que possible, l’exemple parfait du genre d’article fourni par ces motels à petit budget.
Zoe n’avait pas voulu essayer de dormir, mais Shelley lui avait fait remarquer qu’elles avaient besoin de repos avant ce qui serait probablement une autre longue journée le lendemain. Zoe avait voulu retourner à la salle d’enquête et travailler jusqu’au petit matin, mais Shelley, qui conduisait leur voiture, s’était garée à l’extérieur du motel et avait insisté.
Il était difficile de dormir quand on savait qu’on avait échoué. Quand on avait eu un tueur à portée de main et qu’on l’avait quand même manqué. Elle avait toujours du mal à comprendre comment elle avait pu faire cela. Tout avait été correct — la voiture correspondait aux traces de pneus, la couleur était la même que celle de la peinture retrouvée sous les ongles de la filles morte, tous les nombres étaient logiques. Le bon suspect pour l’affaire.
Mais il n’était pas le bon suspect et il était à présent impossible que Zoe s’accroche à cet espoir futile.
Elle avait échoué et quand elle fermait les yeux, elle voyait ces femmes mortes lui rendre son regard depuis les photos de scène de crime qu’elle avait passé tant de temps à étudier. Pas assez, semblaient-elles lui dire. Tu n’en as pas fait assez pour l’arrêter. Elle avait demandé des nouvelles aux patrouilles des policiers d’État, mais personne n’avait rapporté avoir vu quoi que ce soit.
Elle roula, changeant de côté. Les couvertures étaient déjà emmêlées autour de ses jambes après plus d’une heure passée à tourner et se retourner, incapable de trouver une position confortable ou de faire taire le bruit dans sa tête. Elle ne cessait de tout se repasser, la séquence, les nombres, les coordonnées sur la carte. Peu importe l’angle sous lequel elle regardait, elle savait qu’elle avait raison. Comme s’il était impossible qu’elle ait pu faire une erreur.
Et pourtant, le suspect s’était quand même avéré être le mauvais homme et le vrai tueur s’était échappé. Peut-être pour tuer quelqu’un d’autre. Certainement, dut-elle s’avouer. On n’allait pas si loin pour ensuite s’arrêter parce que les policiers étaient trop proches.
Zoe se força de nouveau à fermer les yeux, essayant de trouver en son for intérieur quelque chose de zen qui lui permettrait de se détendre et de s’endormir. Ce n’était pas simple. Les visages des femmes mortes défilaient devant ses yeux, la raillant sur son échec. Elle les avait laissées tomber. Elle avait laissé tomber quelqu’un d’autre, quelqu’un dont le visage les rejoindrait sous peu.
Elle ne pouvait pas penser à cela. Elle se tourna de nouveau et essaya de se forcer à dormir, fermant les yeux si fermement que son visage entier se crispa.
Un peu plus tard, elle devait s’être endormie. Elle ne voyait pas d’autres explications car sa mère n’était pas dans le Kansas et il était donc impossible qu’elle puisse se trouver penchée au-dessus du lit de Zoe.
— Maman ? murmura Zoe d’une petite voix aiguë, une voix d’enfant.
— Pourquoi n’as-tu pas prié pour demander pardon ? demanda sa mère d’un ton dur et cinglant. Je te l’ai dit, enfant démoniaque. Tu dois supplier Dieu de te changer.
— Mais j’ai prié, maman, protesta Zoe.
Elle avait prié. Toutes les nuits, les genoux à vif à cause du parquet à côté de son lit. Elle devait demandé à Dieu de la changer.
— Alors qu’est-ce que c’est que ça ?
Zoe sentit le poids de quelque chose qui avait été jeté sur les couvertures à côté d’elle et recula. Elle savait déjà ce que c’était. C’était des preuves — des signes qu’elle utilisait toujours son pouvoir, qu’elle voyait toujours les nombres. Elle n’aurait jamais dû écrire quoi que ce soit. Elle avait simplement voulu pouvoir se souvenir des calculs et peut-être s’en servir pour se fabriquer quelque chose. Jenny était la seule de sa classe à avoir les moyens d’avoir un robot jouet, mais Zoe avait vu toutes les pièces à l’intérieur et savait comment cela fonctionnait. Si elle pouvait simplement trouver les pièces…
— Tu es une enfant malfaisante, dit la mère de Zoe, son souffle chaud sur son visage. Lève-toi immédiatement et prie avec moi, Zoe. Nous allons prier toute la nuit, tu m’entends ? Nous prierons pour que tu ne nous couvres plus de honte et que tu ne nous déshonores plus. À genoux.
Zoe s’efforça de sortir du lit, laissant échapper un gémissement en sentant le bois dur contre sa peau sensible, et joignit fermement ses mains.
Un changement à peine visible eu lieu et se fut un autre jour, celui où elle avait commencé à empaqueter ses affaires, les mettant toutes dans deux boîtes en carton, toutes ses possessions au monde.
— Tu ne peux pas simplement partir comme ça, siffla sa mère telle une vipère dans l’embrasure de la porte. Nous sommes ta famille, Zoe. Qui a déjà entendu parlé d’un enfant faisant une telle chose à sa pauvre mère ?
— Tu n’es plus ma mère, dit Zoe, retirant une robe du cintre dans son armoire. Du moins, pas légalement. Je peux faire ce que je veux.
— J’ai acheté cette robe, dit sa mère, s’approchant et la lui arrachant des mains. Elle est à moi. Tu ne peux pas l’avoir, diable !
— Il n’y a pas de diable, répondit Zoe, lasse de cette conversation, lasse d’entendre la même chose encore et encore. Il n’y a que moi.
— Tu es le démon, lança sa mère en désignant son visage du doigt avant de s’avancer et d’empiéter sur son espace personnel. Tu es le diable, tu es le mal. Tu n’as jamais été mon enfant. J’ai donné naissance à un démon. Et tu ne me voleras plus jamais rien, démon !
La mère de Zoe mit un grand coup dans la boîte qu’elle avait dans les mains, l’envoyant s’écraser au sol. Des vêtements et des livres se renversèrent, le peu de choses que Zoe avait obtenues au fil des années et auxquelles elle tenait vraiment. De petits bonbons aux couleurs vivent s’éparpillèrent en une spirale de Fibonacci autour de tout. Des photographies de femmes mortes tombèrent des pages des livres. Elle mourrait d’envie de les prendre et de les retourner afin de voir ce qui était peut-être écrit au verso, mais elles appartenaient à la maison de sa mère à présent. Et ce n’était plus le foyer de Zoe.
Elle les regarda fixement un moment, sachant que sa mère allait devoir gagner au moins une partie de cette bataille. Légalement émancipée ou non, Zoe n’allait pas avoir recours à la violence physique. Tant qu’elle restait loin d’ici, cela suffirait.
— D’accord, dit-elle, se tournant et partant, rien de plus.
Et elle se réveilla en sueur, sentant le poids de la main de sa mère à l’arrière de sa tête et se sentant étourdie un instant avant de réaliser qu’elle était toujours dans un motel au Kansas.
* * *
La vibration d’un SMS tira une deuxième fois Zoe de sa sieste agitée, la forçant à ouvrir les yeux. Son visage était tourné vers l’horloge numérique et elle lut ce qu’elle affichait avec une sensation d’inéluctabilité morne. Elle n’avait évidemment pas réussi à dormir jusqu’au matin. Il n’était qu’un peu plus de cinq heures, seulement quelques heures s’étaient écoulées depuis qu’elle avait posé la tête sur l’oreiller dur comme de la pierre.
Zoe tendit la main et prit son téléphone. Elle ne dormait pas bien de toute façon, pas vraiment, et pendant une affaire comme celle-ci, un agent n’ignorait pas un SMS. Quoi que ce fût pouvait être crucial, opportun. Le genre d’information qui devait être sue immédiatement.
Elle lut le SMS et sentit son cœur se serrer encore plus qu’elle ne l’aurait cru possible.
— Non, dit-elle à voix haute. Non, non, non !
Shelley bougea sur l’autre lit et ouvrit les yeux.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle, sa somnolence disparaissant tandis qu’elle se forçait à se réveiller.
— Les policiers d’État, dit Zoe, retenant dans sa gorge une boule de quelque chose qui menaçait de la submerger. Deux des employés de la foire ont été reportées comme ayant disparues par leurs familles. Ils vont diffuser un APB avec leurs descriptions et commencer une chasse à l’homme. On dirait qu’ils mobilisent tout le monde.
— Il les a enlevées, n’est-ce pas ? demanda Shelley avant de s’asseoir sur le lit, ses cheveux blonds ébouriffés par le sommeil tombant en désordre sur ses épaules. Notre tueur.
Zoe n’eut pas besoin de lui dire oui. Elles le savaient toutes les deux.
Elles n’avaient pas réussi à l’arrêter et maintenant, deux autres femmes le payeraient de leur vie.
CHAPITRE VINGT-DEUX
Zoe se pencha en avant, regrettant que la voiture ne puisse pas aller plus vite. Elle voyait que Shelley appuyait déjà autant que possible son pied sur l’accélérateur, mais la voiture ne semblait pas assez rapide. Elle se tint fermement à sa ceinture, essayant d’ignorer le mal des transports qui tentait de remonter dans sa gorge afin de se concentrer sur ce qu’elle avait à faire.
Elle se tourna pour regarder la banquette arrière. Le grand policier d’État nommé Max, le shérif et un de ses adjoints faisaient le trajet avec elles. Zoe et Shelley s’étaient rendues à toute vitesse à leur base d’opérations, puis étaient parties directement pour la scène du crime sans vraiment faire de pause.
Le soleil commençait tout juste à se lever et ils n’étaient plus très loin de la Foire aux Dinosaures Géants du Kansas, seulement à quelques minutes de trajet sur l’autoroute.
— Est-ce qu’ils ont trouvé quoi que ce soit ?
Le shérif secoua la tête et jeta un coup d’œil à son téléphone.
— On dirait qu’on sera les premiers sur les lieux.
Leur rapidité à se lever et à monter dans leur voiture faisait d’eux les premiers arrivés. D’autres policiers étaient allés aux domiciles des deux femmes afin de prendre des dépositions. Deux familles qui s’étaient réveillées ce matin-là pour découvrir des lits vides, des proches qui n’étaient pas rentrés à la maison.
De tout le personnel, seules deux femmes manquaient à l’appel. Tous les autres étaient partis bien plus tôt et étaient tous rentrés chez eux. Une simple série de coups de téléphone avait permis de le vérifier.
Il y avait de la tension dans la voiture ; ils savaient tous qu’il était fort probable qu’ils ne retrouvent pas les femmes vivantes. L’une d’entre elles, ou les deux, devrait être la nouvelle victime du tueur. Il ne leur restait plus qu’à découvrir de laquelle il s’agissait et de s’il était parvenu à accomplir son crime ou non.
Shelley mit son clignotant et essaya de se frayer un chemin à travers la circulation afin de rejoindre le parking. Elle jura tandis qu’elle regardait ses rétroviseurs et la file en sens inverse, attendant une pause dans l’abondante circulation de grands camions qui transportaient leurs charges à travers l’État. Seules quelques secondes s’écoulèrent avant qu’elle en parvienne à passer, mais ils sentirent tous chacune d’entre elles. Chaque seconde comptait dans une affaire comme celle-ci.
Zoe ouvrit sa portière avec force et sauta de la voiture avant même que Shelley ait pu la mettre en position parking, ses yeux distinguant déjà quelque chose à la limite du parking qui ne ressemblait à rien de plus qu’un tas de tissu sur le sol. Zoe avait vu assez de scènes de crime pour savoir que ce n’était pas un tas de tissu. C’était des vêtements, et ces vêtements étaient sur une femme.
Depuis la route, la légère pente de dix-sept virgule six pourcents du parking cachait parfaitement le corps. Il était impossible de le manquer de plus près. Zoe écarta les bras derrière elle pour prévenir les autres de ne pas s’approcher et commença à examiner la zone lentement et minutieusement.
Sans surprise, il n’y avait pas d’empreintes de pas. Le sol était dur, excepté au bord du parking où l’herbe envahissait la surface, mais le tueur n’avait pas fait l’erreur de marcher dans la boue. Quand Zoe s’accroupit et avança lentement, examinant tout minutieusement et penchant la tête afin d’avoir un autre angle, elle ne vit aucun signe qui puisse fournir des indices sur la suite des évènements. Le soleil apparaissait de l’autre côté de l’autoroute, s’élevant au-dessus du terrain plat qui s’étendait à une bonne distance des arbres. De la lumière doré rayonnait sur les corps, faisant ressortir les reflets cuivrées des cheveux bruns de la femme morte.
De la lumière dorée pour le nombre d’or, pensa Zoe, s’approchant doucement tandis qu’elle évaluait les mensurations de la victime. Du sang formait une flaque autour de son corps, bien que la circonférence de la flaque fût plus faible et soignée que ce qu’elles avaient vu à la dernière scène de crime. Néanmoins, en prenant en compte l’absorption du sol, Zoe calcula que c’était assez de sang pour perdre la vie. La femme était tombée là sans trop résister. Elle s’était vidée de son sang sans bouger, peut-être déjà inconsciente en raison de la perte de sang ou du choc avant que son cœur n’ait plus de sang à pomper. Zoe voyait une blessure plus profonde à la gorge, plus longue de trois virgule huit centimètres, bien que l’angle d’attaque fût semblable avec les autres corps. Le taille type d’un mètre quatre-vingt pour le tueur restait inchangée.
Le sang était intact, tout avait été parfaitement préservé. Il aurait aimé cela, pensa Zoe. Il aurait été satisfait. Mais pour elle, cela signifiait qu’il n’y avait aucun signe ou indice indiquant ce qui aurait pu arriver à l’autre femme.
— C’est la femme plus âgée, dit Max, touchant l’écran de son téléphone de son pouce derrière Zoe qui se tourna pour le regarder. Les photos des employées viennent d’arriver. L’adolescente est blonde.
Zoe se redressa.
— Déployez-vous, dit-elle à Max et aux deux policiers du poste du shérif. Vérifiez les arbres ici et la foire. On doit savoir si elle est toujours ici ou non.
Ils acquiescèrent et partirent, leur silence comme seule réponse à la brusquerie de Zoe. Elle savait qu’elle n’allait pas se démarquer ce jour-là, son attitude laconique étant souvent décrite comme étant antisociale et froide. Ils avaient une tâche à accomplir. La vie de quelqu’un était peut-être encore en jeu.
Shelley s’accroupit à côté d’elle et pointa le corps du doigt.
— Qu’est-ce que tu vois, Z ?
Les autres hors de portée de voix, Zoe s’accroupit de nouveau, lisant les nombres de la scène de crime sous ses yeux comme s’ils étaient imprimés sur une page. Il était étrangement rafraichissant de pouvoir partager ce qu’elle voyait au lieu de le garder pour elle.
— La victime fait un mètre soixante-sept, ce qui maintient le profil du tueur. Elle fait aussi environ cinquante-sept kilos, donc ni assez lourde ni assez forte pour lui causer de problème. Il a passé le garrot autour de son cou par derrière, en se tenant ici, et a tiré tellement fort qu’elle est tombée presque immédiatement. La blessure à son cou fait trois virgule huit centimètres de plus de chaque côté par rapport aux victimes précédentes, ce qui indique qu’il a tiré plus fort pour faire une coupure plus profonde. Il voulait être sûr cette fois, après son échec avec Rubie.
Zoe se leva et fit le tour du corps afin d’avoir une meilleure vue.
— Elle est tombée ici et n’a pas bougé ensuite. On peut le voir grâce à la flaque de sang — un cercle presque parfait, ce qui indique une distribution égale. Je devinerais que la légère variation sur le côté gauche est due à la surface irrégulière du parking. Elle aurait mis environ quinze ou seize secondes à perdre autant de sang, ce qui me fait penser qu’elle était soit inconsciente soit trop sous le choc pour bouger après l’attaque.
— Et l’adolescente ? demanda Shelley.
Zoe secoua la tête et fronça les sourcils.
— Il n’y a rien ici que je puisse lire. Mais il y a une raison pour laquelle il voulait en finir rapidement avec ce meurtre, pour laquelle il aurait mis tant de force pour la gorge soit coupée si vite. Je pense qu’elles étaient ensemble. Il devait en finir avec celle-ci et s’attaquer à l’autre aussi vite que possible.
Shelley hocha la tête, portant le pendentif de son collier à son cou et parlant autour :
— Il l’a enlevée.
Ce n’était pas une question. Avec les faits que voyait Zoe, c’était indéniable. Même si les deux femmes avaient pénétré le parking séparément, il y avait des preuves que le tueur avait voulu agir vite, et l’autre fille n’était plus là.
— Il est revenu après qu’on est parti la nuit dernière. Ce corps a moins de cinq heures. Il doit être désespéré. Il ne voulait peut-être pas prendre le risque de ne pas trouver de victime ce soir. S’il prend un otage avec lui, il peut être sûr de pouvoir commettre le meurtre.
Shelley frissonna et se releva.
— Elle doit être terrifiée. Si elle a vu sa collègue se faire tuer…
Zoe opina de la tête, bien qu’elle ne vît pas en quoi cela avait de l’importance dans l’enquête. Cela ne les aiderait pas à la trouver et à lui sauver la vie.
— Regarde le bras de la femme. Il y a une légère bosse au-dessus du coude gauche. Tu la vois ? Elle portait habituellement quelque chose là, comme un sac à main. Le muscle est légèrement plus épais de ce côté. Mais il n’y a pas de sac ici, cependant.
— Il l’a probablement pris avec lui pour ralentir le processus d’identification, dit Shelley.
— Pour gagner du temps et s’éloigner encore plus. Oui, il l’a certainement enlevée.
Zoe hocha la tête, puis se tourna et regarda au loin à la recherche de leur aide locale. Les trois hommes leur tournaient tous le dos, faisant des recherches. Le shérif était presque complètement hors de vue dans les arbres.
— Est-ce qu’on devrait les rappeler ?
— Non, il faut faire ces recherches. On doit être rigoureux. Est-ce que tu entends quelque chose ?
Elles se tournèrent toutes les deux, regardèrent de nouveau dans les bois et virent le shérif lever une radio à son visage et parler dedans. Ensuite, le grésillement se fit entendre à nouveau, le même bruit qu’elles avaient entendu venir des arbres. Peu après, il se dirigeait vers elle, avançant d’un pas déterminé entre les grands troncs lisses.
— J’ai quelque chose, leur cria-t-il sans attendre d’être à portée de voix pour leur faire passer le message. L’agent en patrouille la nuit dernière a vu un homme pénétrer sur le parking à pied.
— Pourquoi est-ce qu’il ne l’a pas arrêté ? demanda Zoe, immédiatement irritée.
Ce tueur leur était-il passé juste sous le nez une fois plus ? Deux fois en une nuit ?
— Attendez, dit le shérif en s’arrêtant à côté d’elles, un peu essoufflé. Répétez ce que vous venez de me dire.
— Oui, Monsieur, répondit le policier par-dessus le grésillement et le sifflement de la radio. J’ai vu un homme traverser le parking après minuit. Je lui ai demandé ce qu’il faisait et il a dit qu’il avait perdu son portefeuille. Je lui ai dit de revenir dans la matinée et il a commencé à retourner à sa voiture qui était garée pas loin.
— Description du véhicule ?
— Une Ford Taurus.
— Couleur ? demanda Zoe.
Il y eu un moment de silence.
— Euh… Elle était garée au bord de la route, loin des lumières. Je ne suis pas sûr.
— Verte ?
— Ouais, peut-être.
— Et le suspect ? intervint Shelley.
— Un peu plus grand que la moyenne, peut-être un mètre soixante-dix-sept ou un mètre quatre-vingt, mince. Cheveux foncés, coupés assez courts. Je dirais qu’il était en milieu de vingtaine.
— Vous avez autre chose ? demanda le shérif dans la radio. Quoi que ce soit qui pourrait permettre de l’identifier ?
— Pas que je sache, Monsieur. J’ai vérifié la caméra de mon tableau de bord. On peut l’apercevoir, mais seulement son corps. Il portait un pull gris et un pantalon foncé. C’est tout.
Le shérif soupira, remercia l’homme et frotta ses yeux fatigués.
— Je vais diffuser un APB.
— Ça ne marchera pas, dit Zoe, se mordant la lèvre et regardant à l’horizon. Il est trop intelligent pour se faire attraper maintenant. On aurait pu l’avoir hier soir. Il sait qu’on est à sa poursuite maintenant. Ça va être beaucoup plus compliqué.
Le shérif lui adressa un regard sévère.
— Sans vouloir vous offenser, Agent, je dois protéger les citoyens de ce compté. Je ne peux pas continuer à courir après vos théories et le rater à chaque fois. Cette femme est morte car vous avez arrêté le mauvais homme hier soir.
Il était allé trop loin. C’était clair. Un shérif ne parlait pas ainsi à un membre du FBI, peu importe qui était en position de supériorité. Mais le temps que Zoe parvienne à digérer le fait qu’il n’avait pas tort, il lui avait tourné le dos pour donner des ordres dans la radio et faire passer ses hommes à l’action.
Shelley tendit la main et la posa brièvement sur le bras de Zoe, comme elle commençait à en prendre l’habitude. Zoe répondit d’un rapide signe de tête, écoutant le shérif tandis qu’il mettait une rafle en place.
— Il y a toujours une chance, je suppose, dit Shelley, essayant de trouver du réconfort. On devrait couvrir tous les angles.
— On manque toujours quelque chose, dit Zoe, en étant certaine à présent. Il n’y avait pas d’autre Ford Taurus verte sur le parking de la foire. On l’aurait vue.
Derrière les paroles de Zoe se cachait une autre certitude tenace. Le tueur frappait toutes les nuits — et seulement une fois par nuit. Il y avait toutes les chances que l’adolescente soit toujours en vie.
Une notification fit vibrer son téléphone et elle l’ouvrit pour voir la photographie de l’adolescente disparue qui avait été envoyée à son numéro ainsi qu’à celui de tous les membres des forces de l’ordre dans la région. Une liste de renseignements indiquait qu’elle s’appelait Aisha Sparks et qu’elle était âgée de dix-sept ans. Un frère cadet. C’était une danseuse et elle adorait les enfants, elle voulait aller à l’université pour devenir assistante sociale. Une bonne fille.
Zoe regarda fixement le doux sourire d’Aisha sur une photographie manifestement prise pour l’album de promotion de son lycée, et elle sut qu’elle devait la sauver. Tant de personnes avaient déjà perdu la vie. Tant qui auraient dû être sauver.
Si elle ne parvenait pas à sauver Aisha, Zoe savait que ce serait entièrement de sa faute. Si elle devait se racheter d’une quelconque façon après avoir laissé les choses aller si loin, après l’avoir laissé tuer tant de personnes, alors elle devait l’empêcher de tuer celle-ci.
CHAPITRE VINGT-TROIS
Shelley en avait assez de relire les dossiers de l’affaire dans la salle d’enquête, de passer en revue tous les vieux indices qu’elles avaient déjà vus avant. La dernière autopsie était loin d’être terminée et elles attendaient toujours les rapports définitifs concernant le corps de Rubie. Il n’y avait rien de nouveau ici, rien qu’elles n’avaient pas déjà vu de leur propre yeux avant.
Ce n’était pas que Shelley ne voyait pas l’utilité de relire les informations — de bien des façons, on pouvait voir les données sous un nouveau jour quand on avait plus d’indices sur lesquels se baser, quand on avait vu plus de victimes. Des détails insignifiants pouvait soudain devenir la clé de la résolution de toute une affaire.
Ce qu’elle n’approuvait pas, cependant, c’était que c’était à elle de le faire. Ce n’était que leur deuxième affaire ensemble, mais elle pouvait déjà voir combien Zoe était douée. Shelley ne sera jamais capable de rivaliser avec cela. Elle ferait mieux de travailler sur le terrain, de faire les choses physiques qui ne demandaient pas d’étudier des indices compliqués. Parler aux gens. C’était là que se trouvait son talent.
Ce n’était pas qu’elle pouvait vraiment complètement comprendre ce que faisait Zoe. Cela aurait tout aussi bien pu être de la sorcellerie tant elle n’y comprenait rien. Mais Shelley commençait à saisir que le simple fait qu’elle ne comprenait pas quelque chose ne signifiait pas que c’était faux. Elle se servirait de tout ce qu’elle avait à sa disposition pour aider à sauver des vies.
Et il y avait quelque chose chez Zoe, quelque chose qui faisait ressortir son instinct maternel, même si Zoe était plus âgée qu’elle. Quelque chose d’un peu brisé, de vulnérable. Shelley avait su que Zoe avait eu de nombreux partenaires avant elle. On l’avait prévenue. À présent, elle savait pourquoi, et elle n’allait pas être une nouvelle personne qui s’ajoutait à la longue liste de celles qui avaient tout simplement abandonné Zoe car elle avait quelque chose qui la rendait différente de tout le monde.
Elles avaient laissé la porte de leur salle d’enquête ouverte, laissant entrer l’agitation du reste du poste depuis le couloir. Non loin de là, le bureau de shérif avait été trépidant d’activité toute la journée, les adjoints et les policiers d’État y entrant et en sortant régulièrement.
Le bruit d’une sonnerie urgente retentit dans le couloir et Shelley tendit l’oreille. Le shérif répondit, aboya quelque chose dans le combiné, et, seulement quelques secondes plus tard, passa devant la porte à grandes enjambées tout en enfilant son manteau.
— Shérif ? demanda Shelley, se levant et se ruant dans le couloir afin de regarder dans la direction dans laquelle il était parti. Qu’est-ce qu’il y a ?
— On a un résultat avec la rafle, lança le shérif par-dessus son épaule. Une Ford Taurus verte. J’y vais immédiatement.
Shelley se retourna vers la pièce pour regarder Zoe qui examinait toujours attentivement les pages et les cartes devant elle.
D’un côté, elle croyait en Zoe. Les capacités qu’elle avait démontrées étaient indéniables. À la façon dont elle avait tout expliqué, Shelley savait qu’elle avait raison. Mais elle n’aidait pas en ce moment, et toute piste devait être suivie.
Même si le shérif faisait tout le contraire de ce que Zoe pensait être la marche à suivre, au moins c’était quelque chose. Et écarter la découverte du shérif comme étant quelque chose d’inutile serait plus productif pour Shelley que de rester assise à perdre son temps.
— Je devrais aller avec lui, dit Shelley, se penchant afin de murmurer la suite. Je ne peux pas leur dire pourquoi tu es aussi certaine qu’ils ne le trouveront pas, n’est-ce pas ? Alors je ferais mieux d’y aller.
Zoe leva la tête et rencontra son regard, puis hocha une fois la tête, une expression presque sereinement vide sur le visage.
— Je vais rester.
C’était exactement ce à quoi elle s’était attendue. Il n’y avait aucune raison que cela soit différent. Shelley lui adressa un rapide sourire rassurant puis s’élança à toute vitesse à la suite du shérif, le rattrapant au moment même où il arriva à sa voiture.
— Vous venez ? grogna-t-il.
Son attitude renfrognée et le fait qu’il ait abandonné toute politesse montraient qu’il n’avait de toute évidence pas apprécié les ordres de Zoe. Il pensait qu’elles l’avaient emmené sur une fausse piste et qu’elles avaient laissé mourir quelqu’un d’autre. Soit. Shelley savait comment faire changer une opinion, et la seule façon de le faire était de s’asseoir et de parler avec lui.
Elle se laissa tomber sur le siège passager, attendant impatiemment qu’il démarre. Leur voiture progressa rapidement sur les routes, se déplaçant avec le genre de vitesse et de certitude qui ne pouvaient être dus qu’à une connaissance des lieux.
— Quel est le rapport ? demanda Shelley.
Les yeux du shérif se dirigèrent vers elle l’espace d’un instant avant qu’il ne se reconcentre sur la route.
— Ford Taurus verte avec un conducteur de sexe masculin seul. Le policier a dit qu’on dirait qu’il vivait peut-être sur sa banquette arrière. Des boîtes de fastfood, des vêtements sales, ce genre de choses. Ce serait logique pour notre gars.
Shelley devait lui accorder cela.
— Pas de réservations de motel pour qu’on puisse le localiser. Est-ce qu’ils ont déterminé son identité ?
— Ça nous dit rien. Il vient d’un autre État et n’a pas de casier. Ils m’ont dit que sa taille correspond à votre profile, néanmoins.
Shelley hocha la tête.
— Alors il y a de fortes chances qu’on l’ait trouvé.
— On ? renâcla le shérif.
Ce n’était pas un refus catégorique, et il n’ajouta rien de plus, mais ce qu’il avait voulu dire était clair. Il n’accordait aucun crédit à l’aide du FBI pour ceci.
Shelley resta silencieuse. Il y avait des moments où l’on pouvait faire changer une personne d’avis et il y avait des moments où il valait mieux attendre qu’elle se calme et être prêt à faire sa remarque seulement quand elle serait calmée.
Ils s’arrêtèrent à un barrage routier après environ vingt minutes de route, où plusieurs voitures bloquaient toutes les voies sauf une et forçaient le trafic à passer entre elles. Une berline verte était garée sur la voie la plus éloignée, le conducteur debout appuyé contre sa voiture.
L’estomac de Shelley se noua quand elle le regarda. L’homme était en surpoids, c’était évident. Il faisait peut-être la bonne taille, mais il était aussi plus âgé que ce que Zoe avait suggéré. Soit sa partenaire s’était trompée, soit c’était encore une autre fausse piste.
— Je vous dis, vérifiez les dossiers, disait-il alors qu’ils s’approchaient.
Un des policiers parlait au téléphone, lançant un regard quelque peu penaud au shérif quand ils le rejoignirent. Shelley savait ce que ce regard signifiait. Elle sentit un grognement croître en elle, menaçant de s’échapper de façon audible.
Le policier raccrocha et s’adressa au groupe entier.
— Son alibi est exact, dit-il. L’hôpital a confirmé qu’il a passé les deux dernières semaines à récupérer dans un de leurs services.
Une autre impasse. Le regard de Shelley rencontra celui du shérif, et elle arqua légèrement un sourcil, espérant qu’il comprendrait ce que cela voulait dire. Le score était à présent de 2 contre 0. Et le tueur était toujours dans la nature avec une jeune femme kidnappée.
CHAPITRE VINGT-QUATRE
La salle d’enquête semblait bien vide maintenant que Shelley était partie. Zoe avait l’habitude de travailler seule — elle aimait même cela — mais elle avait besoin d’un peu de réconfort avec toutes les erreurs qu’elle avait faites. Shelley avait été capable de lui fournir ce réconfort.
Shelley était partie depuis maintenant des heures, allant d’une partie de la rafle à l’autre, suivant une piste inutile après l’autre. C’était incroyable le nombre de Ford Taurus vertes qu’il y avait sur les routes, mais aucune d’entre elles ne s’était avérée être celle de leur tueur. Il y avait toujours quelque chose — un alibi, le fait que le conducteur était une mère célibataire menue qui n’avait pas la force de tuer des femmes plus grandes, une fausse alerte pour la mauvaise marque de voiture.
Ce n’était pas qu’elle en avait quelque chose à faire d’être battue à froid par les policiers locaux. Le fait que son travail était menacé n’avait aucune importance. Soit elle résoudrait l’affaire, soit elle n’y parviendrait pas. Elle ne basait pas ses décisions d’enquête sur ce qui sauverait son travail — elle essayait de sauver des vies.
C’était le fait qu’ils avaient raison.
Elle avait échoué — totalement. Une autre femme avait perdu la vie.
Elle se sentait de nouveau comme une petite fille, à genoux aux pieds de sa mère qui lui disait de réessayer car elle avait dû prier de la mauvaise façon jusqu’à présent. Elle n’était pas parvenue à faire que Dieu la change, la débarrasse de ses pouvoirs démoniaques. Et maintenant, elle échouait de nouveau, incapable de comprendre quelle erreur ils commettaient dans leur poursuite de ce tueur.
Le fait qu’elle soupçonnait de ne pas être plus avancée que n’importe qui d’autre dans la résolution de l’affaire n’aidait pas. Personne n’avait sa perspicacité — la capacité de penser de la même façon que le tueur.
Cela ne faisait qu’ajouter du poids sur ses épaules. Si elle était la seule à pouvoir l’arrêter, alors elle devait l’arrêter. Elle n’avait pas d’autre choix. L’alternative était de simplement attendre et regarder les victimes mourir les unes après les autres, et il lui était impossible de faire cela.
Celle-ci avait déjà un nom. Aisha Sparks, l’adolescente de dix-sept ans qui travaillait à la foire le soir pour gagner assez d’argent pour aller à l’université. Elle était portée disparue, et si ce n’était pas déjà évident, il devenait de plus en plus clair à chaque heure qui passait qu’il l’avait enlevée.
Zoe avait regardé de loin pendant que les policiers d’État avaient fait une conférence de presse durant laquelle ils avaient demandé à des volontaires de faire des recherches dans les bois autour de la zone de la foire. Ils étaient profonds et denses, et ils mettraient de nombreuses heures à s’assurer qu’ils avaient vérifié partout.
Mais Zoe savait qu’ils ne la trouveraient pas là-bas. C’était impossible. Il l’avait enlevée.
Tant avaient déjà perdu la vie. Elle ne pouvait pas laisser Aisha mourir elle aussi.
Les lieux de ses meurtres étaient de plus en plus rapprochés tandis que la spirale se resserrait sur la fin. Mais le problème était qu’elle ne pouvait pas être absolument et mathématiquement sûre de l’endroit où il frapperait ensuite. Bien sûr, c’était une spirale de Fibonacci et c’était génial — mais sur la carte, même en préparant tout soigneusement, la zone où aurait lieu la prochaine attaque n’était quand même pas très précise. Avec la foire, cela avait été simple — la foire était la seule chose à des kilomètres à la ronde et était assez grande pour contenir le carré entier qu’elle avait tracé sur la carte.
La petite ville située dans la prochaine zone contenait de nombreux bâtiments différents. Comment pourrait-elle être sûre duquel il choisirait ? Ou de quelle rue ? Comment parviendraient-ils à parer à toute éventualité dans une zone si densément peuplée ?
Et si Aisha était déjà morte ?
Cette pensée retournait l’estomac de Zoe, mais elle devait être prise en considération. Les lieux dans sa spirale étaient ceux des attaques, pas des morts. Et s’il la tuait d’une autre façon, seulement pour ensuite lui couper la gorge quand le moment serait venu ?
Non, cela n’allait pas. Cela aurait été un geste trop symbolique, un acte désinvolte au lieu du vrai. D’une façon ou d’une autre, l’acte en lui-même comptait. Il devait faire couler le sang au bon moment, au bon endroit. Zoe le voyait. Plus elle essayait d’entrer dans sa tête et de penser comme lui, plus elle se sentait capable de comprendre l’importance qu’il donnait aux choses. Le choix d’un nouveau jour pour chaque meurtre, l’action délibérée d’utiliser le garrot. Il devait suivre cela pour compléter la séquence.
Et pourtant, il avait changé son mode opératoire en enlevant une fille au lieu de trouver quelqu’un la nuit-même, alors rien n’était encore arrêté pour le moment. Elle pouvait faire confiance à son intuition, mais il n’y avait rien derrière. Pas de vrais preuves ou faits sur lesquels elle pouvait se baser pour savoir qu’Aisha serait toujours en vie.
Zoe ne pouvait pas faire cela seule. C’était trop — tant de pression pour les épaules d’une seule personne. Elle ne rechignerait pas, pas si cela pouvait sauver la vie d’Aisha. Mais elle ne pouvait pas y aller ; elle ne pouvait pas finir son travail. En particulier avec toute la police locale qui se retournait contre elle, qui pensait qu’elle ne savait pas ce qu’elle faisait.
Zoe prit son téléphone portable et composa un numéro familier de sa liste de contacts, espérant que la personne répondrait.
— Bonjour ?
Zoe soupira presque de soulagement. Entendre la voix de son mentor, le Dr Francesca Applewhite, la faisait déjà se sentir mieux et elle n’avait dit que « bonjour ». Parler à quelqu’un qui la comprenait complètement apaisait tout son stress.
— Dr Applewhite, dit Zoe. Est-ce que vous êtes disponible pour discuter ?
— Francesca, comme je te l’ai déjà dit un million de fois, rit-elle. Oui, je disponible. Je suis toujours disponible pour toi, même en plein milieu d’une séance. Mais je n’ai pas de rendez-vous aujourd’hui. C’est samedi.
Zoe jeta un coup d’œil par réflexe à sa smartwatch, surprise d’entendre la date. Le temps lui échappait, peut-être plus rapidement qu’elle ne l’avait réalisé.
— Je suis désolée de vous déranger le weekend.
— Tu n’as pas à être désolée avec moi, Zoe. Tu sais que ça ne me dérange pas. Alors, qu’est-ce qui te tracasse ?
Le Dr Applewhite comprenait toujours quand Zoe avait besoin d’aide.
— C’est à propos d’une affaire sur laquelle je travaille, commença-t-elle.
Elle lui raconta tout rapidement. Ou du moins, tout ce qui était pertinent. Comme il s’agissait d’une affaire en court, elle ne pouvait pas donner de noms ou révéler les lieux précis. Mais cela valait la peine de prendre le risque d’être sanctionné si cela signifiait qu’elle obtiendrait de l’aide de la seule personne qui savait toujours quoi dire.
Maintenant, le Dr Applewhite gloussait et Zoe ne comprenait pas vraiment pourquoi.
— Qu’est-ce qu’il y a drôle ? demanda-t-elle, ne voyant rien d’amusant dans l’histoire d’un tueur en série schizophrène.
— La séquence, répondit le Dr Applewhite. Notre garçon n’a rien compris. Il opère peut-être selon des délires, mais ils sont plus grands qu’il ne le réalise. Il a mal compris la réalité de la spirale de Fibonacci.
— Je ne comprends pas.
— Laisse-moi t’expliquer. La spirale de Fibonacci est liée à une théorie, à une formule qui peut être appliquée à de nombreuses séquences visuelles dans la nature et qui se produisent naturellement. Mais l’erreur qu’a commise le tueur est de présupposer que la spirale devrait être parfaite. En vérité, dans la nature, elle est presque toujours imparfaite.
Zoe fronça les sourcils.
— Mais je croyais que la raison était que c’est une séquence spécifique. Chaque nombre est la somme des deux nombres qui le précèdent.
— Oui, mais la nature n’est pas aussi ordonnée que les mathématiques peuvent faire croire. Pense aux exemples où l’on peut voir des spirales de Fibonacci : la coquille d’un escargot peut pousser un peu penchée, les feuilles d’une plante peuvent subir des poussées de croissance dues à leur exposition à de l’eau ou à la lumière et qui peuvent décaler la séquence, un ouragan a bien la forme de la spirale mais ses rebords ne sont pas nets et bien définis, le vent force les nuages à remonter la spirale, créant un rebord effiloché qui n’est pas toujours exactement en conformité avec la séquence.
Zoe comprit ce qu’elle voulait dire.
— Alors la séquence devrait être imparfaite. Mais comment est-ce que cela aide ? Si elle est imparfaite, on a encore moins de chances de le coincer.
— Non, dit le Dr Applewhite.
Zoe pouvait presque entendre qu’elle souriait. Elle avait cette même expression quand elle faisait une remarque importante et qu’elle savait qu’elle faisait passer des connaissances importantes à son élève.
— L’erreur du tueur est de croire que la séquence devrait être parfaite. Elle sera précise — excessivement précise.
Zoe retourna ce qu’elle venait de dire dans son esprit.
— Il est si obsédé par la séquence qu’il n’arrive pas à voir qu’il y a des variations dans la nature. Sa séquence devra être parfaite.
— Tout comme, ma chère, tu as parfois des difficultés à voir au-delà des nombres afin de voir les variations de la nature humaine. Tu peux avoir du mal à comprendre les subtilités du bavardage ou des réponses émotionnelles car tu regardes les calculs dans ta tête.
Zoe pencha légèrement la tête vers la table couvertes de cartes et de documents. Le Dr Applewhite avait raison. Bien qu’elle fût la seule personne capable de voir les choses comme le tueur, cela signifiait aussi qu’elle était victime des mêmes erreurs et travers.
Être semblable à un tueur en série — cette pensée la fit frissonner de nouveau.
— Il y a de la beauté dans l’imperfection, continua le Dr Applewhite. Nos défauts sont ce qui nous rend humains. C’est pour ça que je ne t’ai jamais jugée pour les tiens. Mais ce criminel… il ne voit pas la beauté. Il est incapable de voir au-delà des nombres de la spirale. Il l’objective, de la même façon qu’un tueur en série voit une victime au lieu de voir une épouse, une mère, une sœur, une amie. Seul l’objectif final importe pour lui. En raison de cela, il est devenu un homme prévisible.
— Vous voulez dire qu’on peut être plus précis dans les calculs. Découvrir exactement où il a prévu de commettre les derniers meurtres, de façon bien plus précise.
— Oui. Pourquoi chercher dans une ville tout entière ? Il ne voit que des coordonnées précises. Tu peux aller jusqu’aux décimales, plutôt que de regarder des grilles entières sur la carte.
— Je comprends, dit Zoe en prenant un stylo. J’ai les coordonnées précises de chaque attaque.
Elle commençait à griffonner les calculs avec des nombres plus précis.
Le Dr Applewhite rit, un bruit de joie et d’amitié qui réchauffait toujours le cœur de Zoe.
— Donne-moi les nombres.
Zoe n’avait pas pensé à demander de l’aide, mais cette aide était la bienvenue. Il était toujours plus sûr d’avoir quelqu’un pour vérifier votre travail. Bien qu’elle eût déjà terminé les calculs, accepter l’offre ne ferait pas de mal. Elle parcourut les dossiers de chaque affaire et lut les coordonnées précises jusqu’à quatre chiffres après la virgule, attendant que le Dr Applewhite effectue la fonction logarithmique et détermine précisément où seraient les prochains points. Il n’en restait que deux, et cela leur facilitait la tâche — elles avaient presque tous les indices et pas de mystère. Saisir les données prit du temps — du temps que Zoe regrettait éperdument de pas avoir pris plus tôt dans l’enquête — mais ensuite, ce fut terminé et elles eurent tout ce dont elles avaient besoin.
— Très bien, dit le Dr Applewhite, après un moment de pause pour effectuer les calculs. Note ces nombres.
Zoe les compara aux siens et vit qu’ils étaient identiques, puis elle se servit du vieil ordinateur usé dans le coin de la salle d’enquête pour les saisir dans la barre de recherche de la carte.
— Je l’ai, dit-elle, se concentrant sur le carré surligné sur la carte. Trente mètres carrés. C’est assez restreint pour qu’on puisse surveiller toute la zone.
— Bien joué ! Et est-ce que ce sera un endroit facile à surveiller ?
Zoe étudia de nouveau la carte, vérifiant qu’elle n’avait pas fait d’erreur.
— C’est un café-restaurant, répondit-elle. On dirait que la zone est entièrement recouverte par le bâtiment. Je vais devoir vérifier avec les autorités locales si cette carte est correcte.
— Non, le tueur ne peut pas avoir fait ça, fit remarquer le Dr Applewhite. Il se base sur les mêmes données que toi. Une carte à disposition du grand public. Aie confiance en ce que tu vois.
— Alors ce n’est qu’une partie du bâtiment. La partie avant, face à la rue avec les portes d’entrée, n’est même pas inclue. La zone ne comprend que le milieu et l’arrière du café-restaurant.
— Tu sais où le trouver. Je suppose que tu ferais mieux de te dépêcher — n’as-tu pas dit qu’il frappe toujours après la tombée de la nuit ?
Zoe jeta un coup d’œil à sa montre. Dans la salle d’enquête isolée et sans fenêtre, elle n’avait même pas remarqué les heures passer. Le soleil allait bientôt commencer à se coucher, et après, le tueur ne mettrait pas longtemps à frapper.
Ils devaient passer à l’action — immédiatement. Elle devrait faire le même trajet que lui, découvrir les routes qu’il prendrait, où il serait. Il était toujours tout à fait possible qu’Aisha soit morte, qu’il n’arriverait seulement pour se débarrasser de son corps. Ou qu’elle soit encore en vie mais qu’elle ne le serait plus le temps qu’il arrive au café-restaurant. Zoe devrait garder son sang-froid et ses yeux ouverts.
Laisser les mathématiques derrière elle, s’éloigner de la séquence, lui semblait pénible. Zoe pensait que cela serait pareil pour le tueur, mais comment pouvait-elle le savoir réellement ? Bien qu’elle comprît les nombres avec une résonance instinctive, l’esprit humain était une chose à part entière. C’était ce qui la terrifiait réellement et qui faisait remonter son cœur dans sa gorge : l’idée qu’il puisse dévier maintenant, à un stade aussi avancé.
— Merci, dit Zoe, le souffle court, dans le téléphone.
— Je t’en prie, répondit le Dr Applewhite. Tu peux me montrer ta gratitude en prenant rendez-vous avec la psychiatre que je t’ai recommandée.
— À bientôt.
Zoe raccrocha avec un petit sourire, toujours réticente à s’engager.
Elle n’avait pas beaucoup de temps à perdre en civilités, après tout. Zoe savait où le tueur allait être et elle savait quand — et c’était bientôt. Elle composa le numéro de Shelley immédiatement après avoir raccroché. Elles devraient se retrouver là-bas — elle ne pouvait pas attendre que sa partenaire revienne à leur base d’opérations quand la vie de quelqu’un était en jeu.
CHAPITRE VINGT-CINQ
Zoe était assise au comptoir, seule. Elle sirotait une tasse de café sans réellement trop boire. Elle s’occupait plutôt en regardant autour d’elle et en vérifiant régulièrement chaque direction.
Elle ne pouvait pas supporter l’attente. Elle avait pris en considération chaque angle, chaque option. Le fait qu’il amènerait Aisha vivante et qu’il la tuerait au milieu d’une pièce pleine de gens. Non, cela n’avait aucun sens. Le fait qu’il apporte son cadavre — mais comment espérait-il repartir vivant ensuite ?
Zoe avait pris son temps en se rendant prudemment au café-restaurant, elle avait vérifié les routes, le parking, elle avait regardé dans chaque voiture qui y était garée, pas seulement dans les Ford Taurus de différentes couleurs. Elle n’allait pas refaire la même erreur deux fois. Non, elle avait tout examiné minutieusement, et il n’y avait aucun signe de sa présence.
Mais une petite lueur d’espoir brillait toujours dans son cœur, due au fait qu’il restait deux meurtres, pas seulement un. Deux lieux. Et peut-être, juste peut-être, que le tueur garderait Aisha pour le dernier meurtre afin de s’assurer que le dernier point de sa séquence ne serait pas ruiné.
C’était plus logique que d’essayer de tuer une fille, ou d’en amener une déjà morte, dans un café-restaurant bondé. Il devait savoir que cela lui vaudrait un allé simple en prison.
Cependant, avec un schizophrène qui ne prenait pas ses médicaments, comment pouvait-on savoir si son esprit fonctionnerait de façon de logique ?
Mais Zoe devait essayer. Elle était la seule personne présente et elle ne pouvait pas être partout à la fois. Elle avait prévenu Shelley d’arriver prudemment et de couvrir une zone plus large avec les policiers d’État, d’observer le parking et de s’assurer de surveiller autant d’endroits que possible. Ils avaient beaucoup à faire avec des pistes allant dans tant de directions différentes à présent, et les enjeux étaient importants. Un petit mouvement à l’arrière d’une voiture pouvait indiquer qu’Aisha se débattait. Quelque chose de facile à manquer avant qu’elle ne perde la vie. Mais les policiers d’État seraient sur la route, sur le parking, à attendre.
Et il restait Zoe pour surveiller le café-restaurant. Il semblait peu probable qu’il trouve une victime ici, n’est-ce pas ? Mais il y avait des endroits à l’abri des regards — la cuisine, les toilettes. Des endroits un peu moins visibles. Elle devait simplement guetter tant bien que mal les comportements suspects. S’il entrait, elle le verrait. Elle l’arrêterait. Elle se le promit.
Il y avait dix box sur les côtés de la pièce et une zone centrale plus large avec plusieurs tables qui étaient faciles à voir d’un coup d’œil. Ensuite, il y avait aussi le comptoir. Cela faisait douze endroits où le tueur pouvait être — quatorze si elle comptait les toilettes. Elle avait déjà vérifié les toilettes des femmes en entrant, au cas où il s’y soit caché pour attendre une victime. Un policier d’État qu’elle n’avait jamais vu auparavant était entré et avait vérifié les toilettes des hommes avant de partir en adressant un subtil signe de tête à Zoe plus tôt. Sa tâche accomplie, il était reparti surveiller les voitures. Il n’y avait pas de tueur ici — pas encore.
Zoe essaya d’empêcher son genou de s’agiter, d’empêcher les nombres de la submerger. Elle connaissait la taille et le poids de chaque personne dans tout le café, des serveuses qui allaient et venaient avec des cafetières et des calepins pour prendre les commandes des vingt-sept autres personnes assises dans diverses positions autour d’elle. Le café-restaurant était bien rempli — presque plein. Il n’aurait pas besoin de beaucoup chercher pour trouver une victime, bien que le défi serait de prendre une vie sans être vu.
Zoe était déterminée qu’elle devait le voir.
Elle essaya de ne pas se laisser perturber par le faire qu’il y avait un sucrier de plus qu’il n’y avait de salières et qu’il y avait deux de chaque en trop par rapport au nombre de tables — des ustensiles de rechange sortis de la cuisine à un moment pour ensuite être laissés à des endroits étranges plutôt que d’être rangés. Elle essaya aussi d’ignorer les dix-sept hamburgers, les vingt portions de frites, les vingt-huit tasses de café — certaines n’ayant pas été ramenées à la cuisine après avoir été abandonnées par leurs propriétaires — et les quatre milkshakes sur les tables. Elle n’avait pas besoin de savoir ces choses-là.
Elle n’avait pas besoin de savoir qu’il y avait sept sièges de libres mais seulement une table entièrement libre. Elle n’avait aucune raison de savoir qu’il y avait treize luminaires éparpillés à travers la pièce, ou trois conduits de climatisation, ou que les serveuses portaient toutes les cordons de leur tablier à des longueurs légèrement différentes.
Ce qu’elle avait besoin de savoir, c’était toutes les informations possibles sur les gens déjà dans le café-restaurant, et elle s’y appliqua autant que possible. Elle tourna le dos au comptoir et se pencha, étudiant la pièce d’une façon qu’elle espérait sembler désinvolte. Elle commanda une deuxième tasse de café et la posa à côté d’elle, comme si elle attendait un ami.
La moitié des personnes dans le café étaient de sexe féminin, une quantité qui était influencée par le personnel qui était exclusivement composé de femmes. Il y avait aussi des enfants. Zoe pouvait les écarter d’emblée. Il y avait ensuite les hommes en surpoids, une vision familière dans un établissement qui servait principalement des plats sucrés ou gras. Deux d’entre eux étaient bien trop vieux, ils avaient l’âge d’être à la retraite, et n’avaient pas assez de force dans les bras pour commettre les meurtres.
Cela laissait cinq hommes, dont un qui était trop petit pour atteindre le cou des plus grandes victimes sans difficulté, ce qui signifiait que Zoe pouvait l’écarter. Plus que quatre.
Des groupes assis en des structures évidentes, des motifs dictés par les attentes sociales. Homme, femme, enfant : une unité familiale. Petite amie assise en face de son petit ami. Deux filles en face de deux garçons, des couples assis ensemble. Prévisible et fort. Mais il y avait ceux qu’elle ne parvenait pas à situer — deux hommes et une femme qui était assise seule en face d’eux, sans évidences de famille ou d’amour. Ils étaient les plus énigmatiques, ceux qui la forçait le plus à se poser des questions.
Un groupe de trois — un homme, une femme et un enfant — se levèrent de leurs sièges et partirent. Cela faisait maintenant trois. Mais un autre groupe entrait, quatre jeunes hommes, pas beaucoup plus âgés que des adolescents. Cela la faisait remonter à sept, et ils étaient suivis par un jeune couple. Huit maintenant. Un autre couple se levait pour partir, libérant un des box, et — avait-elle déjà éliminé celui-là ? Était-ce maintenant sept ou toujours huit ?
Zoe fronça les sourcils et se concentra. Elle ne devait pas faire d’erreur. Il n’était pas certain que le tueur serait facile à reconnaître. Il serait peut-être du coin — il avait peut-être prévu de se retrouver ici, malgré leur supposition qu’il vienne d’un autre État. Cela signifiait qu’il pourrait être avec des amis, voire des membres de sa famille.
Zoe avait eu le pressentiment qu’il serait solitaire, mais c’était peut-être un simple parti pris de sa part. Elle était solitaire, alors il devrait l’être aussi. Il n’était peut-être pas comme elle du tout et était capable de maintenir des relations et d’avoir des amis facilement malgré sa façon de voir les choses.
Peut-être pas.
L’animation du dîner commençait à retomber, le soleil déjà couché dehors. Un autre groupe se leva pour partir et ramener les enfants à la maison pour dormir après avoir fini leur repas du soir. C’était un de ses suspects. Elle en était à sept à présent, elle en était certaine. Elle étudia le groupe de quatre amis de sexe masculin, essayant de les assimiler, se demandant si l’un d’entre eux regardait trop autour de lui ou semblait nerveux.
La porte s’ouvrit de nouveau et un jeune homme entra seul. Il était quelconque : des vêtements simples mais respectables, un mètre quatre-vingt, mince. Il s’assit à quelques tabourets de Zoe, derrière un routier en surpoids et une femme qui avait vérifié son téléphone dix-huit fois durant les dix dernières minutes.
Le jeune homme commanda un thé et Zoe le regarda du coin de l’œil, du mieux qu’elle pouvait malgré les deux personnes qui se trouvaient entre eux. C’était possible. Cela pouvait être lui. Zoe l’ajouta à sa liste mentale et balaya une nouvelle fois la pièce du regard, vérifiant les autres tables, éliminant un homme car il mangeait salement.
La femme soupira, se leva et partit rapidement, la tête baissée. Zoe regarda sur le côté. Elle pouvait un peu mieux voir le jeune homme à présent. Il semblait observer la pièce, lui aussi.
Une autre famille se leva et partit, une mère seule avec trois enfants à sa suite. Zoe regarda la porte mais personne d’autre n’entra. Où était Shelley ? Elle devrait arriver bientôt, non ?
Le routier jeta un peu d’argent sur le comptoir pour payer sa note et se leva tout en laissant échapper un rot. Zoe le regarda, incapable de se retenir. Quand il s’éloigna, ses yeux rencontrèrent ceux du jeune homme qui avait l’air tout aussi dégoûté.
L’espace d’un instant, ils restèrent à se fixer. Elle vit une étincelle dans ses yeux, quelque chose qu’elle ne parvint pas vraiment à identifier, avant qu’il ne détourne le regard.
Zoe continua de le regarder. Il évitait délibérément de regarder dans sa direction à présent. Il n’y avait aucun doute là-dessus.
Cette étincelle. Se pourrait-ce que cela eût été… de la reconnaissance ?
Les idées se bousculèrent dans la tête de Zoe. Taille, poids, âge. Tout correspondait. Le timing de son entrée dans le café-restaurant, après que le soleil se fut complètement couché. Le fait qu’il était seul, tandis que les autres hommes seuls dans le café-restaurant semblaient être là pour une raison — les routiers faisaient une pause pendant un long trajet, certains attendaient nerveusement la personne avec qui ils avaient rendez-vous, et un homme dans un costume froissé que Zoe avait identifié comme étant un alcoolique qui essayait de dessaouler avant de rentrer chez lui.
Ce jeune homme — il était là pour une raison lui aussi.
Il était là pour tuer.
Elle le savait en son for intérieur. C’était lui.
Elle n’aurait qu’une seule chance. Si elle faisait une erreur, il pourrait s’enfuir. Révéler qu’elle était un agent du FBI forcerait le vrai tueur à s’enfuir s’il n’était pas ce qu’elle croyait. Mais elle en était sûre. Cela devait être lui.
Zoe se leva, prête à l’aborder pour l’interroger, au moment même où il se leva lui aussi de son siège. Elle hésita, faisant semblant d’ajuster sa veste, tandis qu’il se dirigeait vers l’arrière du café-restaurant et entrait dans les toilettes. Contrariée, Zoe se rassit, pensant qu’elle devrait attendre qu’il revienne.
Elle prit son téléphone et envoya un rapide SMS à Shelley. Un avertissement, mais pas encore un ordre d’envoyer des renforts.
Suspect aperçu. Parti aux toilettes. J’attends qu’il ressorte pour l’aborder, l’interroger et l’arrêter.
Zoe attendit, gardant la porte des toilettes dans son champ de vision afin de pouvoir voir l’instant où elle s’ouvrirait. Un autre homme se rendit aux toilettes, la peau de Zoe la picotant tandis qu’elle essayait d’apercevoir quoi que ce soit derrière la porte alors qu’elle se fermait.
Elle jeta un rapide coup d’œil à ses autres suspects dans la pièce, aucun d’entre eux ne semblant aussi intéressant.
La porte des toilettes s’ouvrit à nouveau et Zoe regarda, son corps se tendant — mais seul l’autre homme en sortit.
Son sang ne fit qu’un tour. Il s’était écoulé assez de temps pour que le deuxième entre et sorte — pourquoi son suspect était-il toujours à l’intérieur ?
Que faisait-il ? Était-il en train d’essayer de s’échapper ?
Avait-il déjà escaladé la fenêtre et s’était enfui hors de vue, où elle n’aurait aucune idée d’où le trouver ?
Il n’y avait qu’une seule chose à faire. Zoe but une gorgée de café pour se donner du courage et se leva de son tabouret. Vérifiant son pistolet dans son holster d’une petite tape, elle se dirigea résolument vers les toilettes, évitant le regard de tous ceux qui se trouvaient autour d’elle tandis qu’elle pénétrait délibérément dans les toilettes des hommes.
Zoe dégaina son pistolet dès qu’elle entra, laissant la porte se fermer derrière elle. La dernière chose dont elle avait besoin était qu’un civil entre au pire moment possible. Elle envisagea de verrouiller la porte, mais cela ne ferait que la piéger ainsi que le tueur.
Elle balaya rapidement la pièce du regard, progressant avec son pistolet pointé devant elle comme elle l’avait appris. Les urinoirs étaient déserts, il n’y avait personne aux lavabos. Elle passa devant chaque cabinet un par un. Ils étaient tous vides, les portes à un angle qui faisait qu’elle pouvait voir qu’il n’y avait personne à l’intérieur.
Les toilettes étaient vides.
La fenêtre était ouverte, une conclusion prévisible au manque d’occupants. Zoe leva les yeux ; l’ouverture était assez large, calcula-t-elle, pour qu’un homme mince comme lui puisse passer. Cela aurait peut-être été serré au niveau des épaules. Elle s’approcha et toucha le verre, découvrant que la fenêtre s’ouvrait plus vers le haut, s’aplanissant d’une façon qui lui aurait accordé deux centimètres et demi de plus. Juste assez, lui laissant un centimètre et demi de marge de manœuvre. Il serait passé.
Zoe s’approcha et se mit sur la pointe des pieds, détendant sa posture avec son pistolet tandis qu’elle jetait un coup d’œil par la fenêtre. Il n’y avait rien dehors, pas de trace qu’il n’était pas loin, pas d’empreintes de pas visibles sur le sol. Pas même de trace d’impact. Il n’était pas lourd, mais il aurait dû laisser une trace d’impact… ?
Zoe ne réalisa la vérité que trop tard. Il n’était pas sorti par la fenêtre ; c’était pour cette raison qu’il n’y en avait pas de trace. Elle entendit le grincement d’une porte derrière elle et se rappela vaguement avoir vu un placard à produits d’entretien, et le bruit d’un pas sur le sol carrelé, et ce fut alors qu’elle sut qu’elle avait fait une erreur en lui tournant le dos.
Le bras de Zoe se leva instinctivement, le pistolet à la main. Elle voulait se tourner et le braquer sur lui, mais elle n’en avait pas le temps.
Elle ne parvint qu’à se prendre le bras dans le fil de fer prévu pour son cou, sa main et son poignet frappant son propre visage quand il tira fermement, formant une boucle avec le fil. Elle ne put qu’articuler un petit cri étranglé quand elle laissa tomber le pistolet, tressaillant quand il heurta bruyamment le sol.
Ce ne fut que par pure chance qu’aucun coup ne partit — pour le meilleur et pour le pire ; cela aurait peut-être pu toucher le tueur. Mais il tirait résolument et fort, avec la même détermination dont il avait fait preuve avec toutes ses victimes jusqu’à présent. Zoe s’entendit crier involontairement quand le tissu de sa veste céda et que le fil de fer coupa la chair de son bras.
Elle ne pouvait pas tomber ainsi. Elle ne pouvait pas laisser la plaie de trois centimètres s’agrandir, elle pouvait pas laisser le fil de fer s’approcher plus de son cou. La prise du tueur était ferme, mais il était déséquilibré, sa posture habituelle déstabilisée par son bras.
Elle mit un coup de coude en arrière avec son autre bras, heurtant le bas de son torse et lui tirant un sifflement quand un peu d’air fut expulsé de son corps. Il tituba en arrière mais emporta le fil de fer avec lui, faisant crier de nouveau Zoe quand le fil s’enfonça encore plus dans sa peau. Elle pouvait déjà sentir le sang chaud couler sur son bras et à l’intérieur de sa manche, et s’accumuler à l’endroit où le tissu formait un pli.
Il se tenait entre deux virgule cinq et trois virgule huit centimètres trop loin pour qu’elle puisse lui mettre un autre coup de coude et tirait toujours aussi fort. Le fil de fer était si tranchant que Zoe craignait qu’il ne passe au travers de son bras avant qu’elle ne parvienne à se défendre. Il était légèrement penché en avant ; elle le vit du coin de l’œil quand elle tourna la tête ; son cou était incliné à trente degrés et ses hanches à soixante. Il mettait son poids dans le haut de son corps. Il était mal équilibré. Les humains avaient été finement conçus, mais ils avaient des points faibles.
Zoe tomba à genoux, sans protection, consciente que cela serait probablement douloureux. Ses rotules heurtèrent le sol carrelé avec un bruit sourd qui résonna dans son corps, faisant couler plus de sang de la blessure à son bras qui alla éclabousser le carreaux devant elle. Un indice pour les futurs enquêteurs. Le tueur se tint fermement, mais quand le fil de fer descendit avec le poids du corps de Zoe qui tombait, il fut encore plus déséquilibré et il chuta avec elle.
Son corps percuta lourdement le sien, son épaule heurtant son échine, sa tête rebondissant contre son épaule. Ils étaient au sol et Zoe était libérée au moins pour un moment du fil de fer qui tomba comme une auréole autour d’elle, mais son bras saignait et le pistolet était hors de sa portée de l’autre côté des toilettes.
Il le vit en même temps qu’elle et ils se jetèrent tous les deux dessus, se battant pour l’attraper en premier. Zoe l’ébranla en passant à un angle plus serré et le repoussa contre le sol tandis qu’elle s’efforçait de se lever. Le fil de fer oublié derrière elle, elle n’avait pas une seconde à perdre alors qu’elle le voyait se jeter de nouveau en avant. Elle n’était pas parvenue à lui couper le souffle une deuxième fois. Il l’atteindrait en premier.
Elle devait faire quelque chose. Au désespoir, Zoe tourna sur elle-même à la recherche de quelque chose qui lui offrirait un moment de supériorité. Une distraction. Là ! Elle mit un coup de coude avec son bras déjà blessé et heurta un miroir qui se brisa.
— Regarde ! cria-t-elle, sa voix soutenue par le tintement du verre brisé qui tombait au sol. La séquence !
Le tueur se tourna vers elle, surpris. Elle vit ses yeux changer, s’écarquiller, de reconnaissance et de surprise à l’idée qu’elle comprenait. Son regard se dirigea ensuite vers le sol, comme s’il était incapable de résister. Les morceaux de verre commençaient à s’immobiliser, certains dans le lavabo, d’autres formant un demi-cercle autour sur le sol. L’espace vide à l’intérieur, la forme arrondie, les morceaux égarés — il ne pouvait pas y résister.
Zoe se jeta en avant et mit les mains sur le pistolet alors qu’elle glissait sur le sol. Son épaule percuta le mur et elle ignora la douleur qui traversait non seulement son épaule mais aussi son bras tout entier tandis qu’elle roulait pour brandir son arme. Elle braqua son arme devant elle, attendant que le monde se stabilise juste assez pour qu’elle puisse le voir se jeter de nouveau sur elle, et elle appuya sur la détente.
Presque à bout portant. Si elle avait attendu ne serait-ce qu’une milliseconde de plus, il aurait été sur elle. Même si elle n’avait pas su comment viser, elle ne l’aurait presque certainement pas manqué.
Il s’effondra au sol, projeté quelque centimètres en arrière par l’impact de la balle, et porta une main à son torse afin d’examiner le trou qui y était soudainement apparu.
Zoe haletait, l’adrénaline la submergeant par vagues. Elle se sentait faible, étourdie. Voyant les éclaboussures de sang dans les toilettes en désordre, elle comprit pourquoi. Les choses devenaient floues tandis que le monde s’éclaircissait et s’immobilisait, le tintement du verre qui tombait dans ses oreilles, la course folle pour atteindre le pistolet et reprendre son souffle, la coulée chaude et humide sur son bras droit.
Le silence aurait pu avoir duré une seconde ou une heure ; Zoe regarda faiblement la main du tueur retomber contre sa jambe, son énergie le quittant aussi rapidement que son sang coulait de sa poitrine. Son visage était animé d’une expression étrange, une expression que Zoe ne parvenait pas à lire. Elle avait bien visé. Elle savait qu’elle devait l’avoir atteint près du cœur, si pas directement dans le cœur.
La porte des toilettes s’ouvrit brusquement en même que retentit un cri familier :
— FBI ! Mettez les mains en l’air et lâchez votre arme !
Shelley apparut dans l’embrasure de la porte, s’approchant son pistolet braqué sur le tueur tandis qu’elle balayait la pièce du regard.
— Zoe ?
Derrière elle, Zoe entendit vaguement d’autres policiers crier des ordres aux civils et évacuer le café-restaurant. Des coups de feu. Cela devait avoir déclenché un mouvement de panique.
— Où est-elle ? demanda Zoe.
Elle avait besoin de savoir. Aisha Sparks n’était pas là — il ne l’avait pas amenée au café-restaurant en fin de compte. Il avait cherché quelqu’un d’autre. Alors où était-elle ?
Le tueur riait, réalisa Zoe, sa bouche était ouverte et sa poitrine était secouée de tremblements bien que presque aucun son ne passât ses lèvres. Il ne lui répondit pas. Sa bouche était tordue en un rictus, ses yeux rivés sur Zoe et illuminés d’une étincelle qui lui disait qu’ils partageaient un secret. Quelque chose qu’elle aurait dû comprendre.
Et en un éclair, elle comprit.
Zoe savait pourquoi il riait. Pourquoi il était heureux au moment de sa mort.
Il avait besoin que quelqu’un meure ici. Et à présent, tandis qu’un dernier souffle quittait son corps et figeait la joie folle dans ses yeux, quelqu’un était bien mort ici.
— Où est-elle ? cria Zoe, se jetant sur lui et saisissant le devant de sa chemise pour le secouer.
Il n’y eut pas de réponse. Il n’y aurait jamais de réponse. C’était terminé. Zoe tomba en arrière, levant les yeux vers le plafond et laissant échapper un grognement de frustration insupportable.
— Parle-moi, Z !
Zoe redirigea son attention vers Shelley et hocha brièvement la tête.
— Je vais bien, dit-elle d’un ton impatient.
Elle ne voulait pas s’embêter avec des formalités et des mondanités, et elle n’était en aucun cas inquiète pour sa propre santé. Aisha Sparks était toujours dans la nature et il ne leur avait donné aucune indication quant à l’endroit où elle se trouvait.
— Tu saignes ? demanda Shelley en pointant le bras de Zoe du doigt tout en s’accroupissant pour être à sa hauteur.
Zoe baissa les yeux vers son propre bras, comme si elle était surprise de voir la manche rouge et trempée de sa veste.
— Oh, oui, admit-elle, se sentant détachée et embrumée, son esprit toujours fixé sur ce sourire rieur. Il m’a eue avec le fil de fer.
Shelley jura et aboya des ordres aux policiers qui s’entassaient dans la pièce derrière elle.
— Appelez une ambulance immédiatement ! J’ai un agent qui perd beaucoup de sang !
CHAPITRE VINGT-SIX
— Je n’ai pas besoin d’aller à l’hôpital, répéta Zoe pour la troisième fois.
Elle était assise au milieu du chaos, sur le hayon d’une ambulance, tandis que les forces de l’ordre s’affairaient autour d’elle. Ils avaient déjà emporté le corps du tueur à une morgue locale pour qu’il soit analysé et examiné afin de découvrir ses secrets.
— Est-ce que tu en es certaine ? demanda Shelley, échangeant un regard avec l’ambulancier. Je pense vraiment qu’il serait mieux que tu te fasses recoudre. C’est fini maintenant. Tu peux partir.
— Ce n’est pas fini, la contredit Zoe, levant le bras et le tendant vers l’ambulancier. Finissez de me rafistoler. On doit toujours trouver l’adolescente.
Shelley soupira et croisa les bras, mais elle ne protesta plus alors que l’ambulancier commençait à enrouler un bandage blanc autour du bras de Zoe après y avoir fait des soins rapides.
— C’est une solution temporaire, la prévint-il tandis qu’il finissait. Je vous conseille de vous rendre à un hôpital pour vous faire recoudre dès que possible. Et ne faites pas trop d’efforts, en particulier avec ce bras. Vous pourriez causer des dégâts supplémentaires.
— J’irai dès qu’on l’aura trouvée, dit Zoe, sautant du hayon et se dirigeant vers Shelley.
Elle jeta la veste qui était à présent ruinée par le sang et prit un anorak qu’un des policiers d’État avait laissé pour qu’elle puisse couvrir son haut qui était lui aussi taché de sang.
Elle se tint à côté de Shelley, regardant l’équipe de police scientifique affluer dans le café-restaurant et s’affairer sur la voiture du tueur sur le parking. La voiture : une Ford Taurus rouge qui avait apparemment été verte à l’origine. La peinture s’était un peu écaillée sur le bord du capot, révélant la couleur d’origine. Il manquait une autre écaille de peinture à cet endroit, où la carrosserie en métal était visible ; l’écaille de peinture qui avait fini sous l’ongle de Rubie.
La véritable ruche d’activité était focalisée sur deux choses : récupérer des preuves pour soutenir la déclaration de Zoe d’avoir dû avoir recours à l’auto-défense envers l’homme qui était certainement leur tueur en série, et chercher des indices sur ce qu’il avait fait de son otage.
— Il l’a terminée.
— Quoi ? demanda Shelley en regardant Zoe d’un air surpris.
— Il a terminé la séquence. C’est pour ça qu’il avait l’air si satisfait quand il est mort.
Cette idée lui avait trotté dans la tête depuis le moment où elle lui avait tiré dessus. Elle s’était attendue à voir du désespoir, non seulement en réaction à sa mort imminente mais aussi en réaction à son échec. Pour le tueur, la séquence était plus importante que tout. Il n’aurait pas été satisfait de la laisser incomplète.
Il avait ri car, pour lui, tout cela était vraiment amusant. La séquence était complète et il en faisait lui-même partie. À présent, dans un éclair d’inspiration tandis que le brouillard de la douleur et du choc de la confrontation s’estompait, elle comprit ce que cela signifiait. Il n’aurait pas été heureux de mourir s’il n’avait pas tout terminé — dont le dernier point de la spirale.
Comment ne l’avait-elle pas réalisé plus tôt ? Maudissant la perte de sang et le choc émotionnel d’avoir tué un homme, Zoe savait qu’elle devait passer à l’action — immédiatement.
— Il a emmené Aisha quelque part, déclara Zoe. Il l’a installée quelque part pour qu’elle meurt. Et je sais où.
— Le dernier point de la spirale, dit Shelley.
Elle n’avait peut-être pas été capable de voir les séquences et les motifs comme le pouvait Zoe, mais elle n’était pas stupide. Elle comprenait le concept.
— Tu penses qu’il a préparé quelque chose pour qu’elle meurt demain soir ?
— Il a dû savoir qu’on se rapprochait. On a failli le coincer à la foire et il a été vu par le policier en patrouille — il a dû savoir qu’il y avait de fortes chances pour qu’il ne s’en sorte pas ce soir.
— Plus qu’une seule mort pour compléter la séquence. Donc tu penses qu’elle est déjà là-bas ?
Zoe acquiesça.
— On doit fouiller l’endroit. Rassemble une équipe de policiers d’État et appelle le shérif pour qu’il envoie des hommes. Je vais programmer le GPS.
Shelley hésita, jetant un coup d’œil au bras de Zoe.
— Je vais conduire.
Zoe leva les yeux au ciel. Ce n’était pas une concession difficile à faire si cela signifiait qu’elles se mettraient en route.
— Très bien.
Elle attendit sur le siège passager avec une énergie en ébullition. La fille serait là-bas. Les cartes, dont Zoe avait fait des photographies avec son téléphone afin qu’elles puissent toujours y jeter un coup d’œil pendant qu’elles étaient sur le terrain, indiquaient une nouvelle zone pour le dernier point de la spirale. Elle avait pu grandement la restreindre grâce au nouveau logarithme bien plus précis. C’était une petite zone : une route, deux maisons de chaque côté — dont seulement les pièces avant faisaient partie de la zone, l’arrière des maisons et les jardins étaient hors limite — et une petite section d’une voie ferrée.
C’était précis, mais il faudrait quand même fouiller. Si elle avait besoin qu’une personne meure, où la mettrait-elle ? Hors de vue, assurément. Une cave ou un grenier. Quelque part où elle ne serait pas trouvée et qui n’éveillerait pas de soupçons.
Shelley s’assit sur le siège passager tout en faisant signe avec ses mains à un groupe d’hommes qui, en retour, se précipitèrent vers des voitures de patrouille. Elle démarra le moteur et regarda Zoe.
— Qu’est-ce qu’on cherche, à ton avis ? demanda Shelley, éloignant la voiture du café-restaurant, allant lentement afin d’éviter les gens qui allaient et venaient des véhicules officiels.
— J’en sais autant que toi, soupira Zoe. Je crains de ne pas avoir de pouvoirs spéciaux pour ce genre de choses. Il a besoin qu’elle meurt demain, donc on a au moins jusqu’à l’aube.
— Pas jusqu’à après la tombée de la nuit ?
Zoe haussa les épaules, ce qui provoqua un faible élancement de douleur dans son bras.
— On sait seulement qu’il attaquait après la tombée de la nuit pour éviter d’éveiller les soupçons. L’heure n’a peut-être jamais eu d’importance pour lui. C’était peut-être important, mais je n’en suis pas sûre et on ne peut pas le lui demander.
Shelley accéléra tandis qu’elles s’éloignaient de la scène de crime et Zoe saisit sa ceinture, l’éloignant de son cou. Elle réprima une vague de nausée. Le mal des transport était encore plus violent, semblait-il, quand on avait perdu assez de sang pour devoir aller à l’hôpital.
— Comment tu te sens à propos de ça ? demanda Shelley.
Ses yeux faisaient des allers-retours entre le rétroviseur central, les rétroviseurs latéraux et la route, vérifiant que le reste de leur petite équipe suivait.
— À propos de quoi ?
— D’avoir tué un homme, dit tout simplement Shelley avant de se mordre la lèvre. Je n’ai encore jamais eu à tirer avec mon pistolet. Tu l’as fait deux fois en deux jours.
Zoe soupira de nouveau, fermant brièvement les yeux. Ne pas voir où elle allait n’apaisa en rien son mal des transport.
— Je vais bien. Pour le moment. Je suis sûre que plus tard, un des psychologues attitrés du Bureau me dira à quel point je ne vais pas bien.
Shelley rit, un genre de bruit coupable et étranglé.
— Tu ne devrais pas plaisanter à propos de ce genre de choses.
— Qui a dit que je plaisantais ?
Shelley sourit, se penchant légèrement en arrière sur son siège. Zoe vit ses mains se détendre sur le volant, passant d’une position raide et droite à un pli plus décontracté au niveau des coudes.
— Il reste encore quelques heures avant l’aube. On a toujours de forte chances.
De fortes chances, excepté le fait qu’ils feraient leurs recherches dans l’obscurité. Zoe savait que le pourcentage de réussite diminuait dans ce genre de situation. Des indices vitaux pouvaient être manqués. Elle ne voulait quand même pas exprimer tant de pessimisme.
— On ne doit pas seulement trouver une cachette, mais aussi une méthode de meurtre. On devra faire attention. Il ne faudra pas être maladroit. Il a peut-être installé un piège qui la tuera quand elle sera trouvée.
Shelley émit un bruit compatissant.
— J’espère que non. Pauvre nénette, elle doit être terrifiée. Ce n’est qu’une adolescente.
— Il se peut bien qu’elle soit sous sédatif. Il doit la garder au même endroit, pas prendre le risque qu’elle s’échappe. Il avait prévu de ne pas être présent quand elle mourrait. Peut-être même s’il s’en était sorti ce soir. Quitter l’État aurait été le meilleur plan d’action.
Shelley se mordit la lèvre, ralentissant à peine quand elle prit un tournant à toute vitesse.
— Cachée, piégée, sous sédatif et préparée à mourir. Mais comment ?
— C’est ce qu’on doit découvrir. Et vite, dit Zoe, prenant une profonde inspiration et abaissant légèrement la fenêtre passager afin de faire entrer un peu d’air frais. Avant que son plan ne fonctionne.
Le trajet fut empli de spéculations inutiles. Zoe essaya de vraiment se concentrer sur ses pensées afin d’ignorer les palpitations dans sa tête, les élancements dans son bras et la nausée qui essayait de lui enserrer la gorge à chaque fois que Shelley tournait le volant ou appuyait sur l’accélérateur.
L’endroit n’était pas loin du café-restaurant, elles ne mirent que trente-cinq minutes à s’y rendre. Mais le compte à rebours était lancé, en ce qui concernait Zoe, et il résonnait bruyamment à l’arrière de sa tête. Le lever du soleil : c’était à ce moment-là que les jeux seraient peut-être faits. Le moment où il avait peut-être prévu qu’Aisha Sparks ne voit plus jamais le soleil se lever.
Les policiers d’État se rassemblèrent pour recevoir des instructions, les yeux de Zoe les étudiant tous. Leurs tailles étaient diverses, leurs poids étaient tous sains. Le genre d’hommes et de femmes qui seraient capables de faire des recherches pendant des heures, en bonne forme physique et capables de regarder partout. Il était tout à fait possible que la nuit soit longue. Ils devaient être ce que l’État avait de mieux à offrir.
Travaillant rapidement, ils marquèrent les limites de la zone de recherche à pieds. Zoe envoya la carte annotée de la zone sur leurs téléphones portables et ils installèrent un barrage routier à chaque extrémité de la zone avec un policier en poste de surveillance. Cela leur laissait dix personnes au total, dont Zoe et Shelley. Trois par maison pour aller réveiller les résidents et fouiller minutieusement chaque pièce. Deux de chaque côté de la route, progressant sur l’herbe et le terrain vague, passant la zone au peigne fin à la recherche d’indices.
Pour des raisons de sécurité, ils étendirent leur zone de recherche pour inclure les pièces arrière et les jardins des maisons, ainsi que les maisons directement au nord si les recherches venaient à être infructueuses.
Zoe se dirigea avec Shelley vers la zone sud sur le côté est de la route, des lampes torches à la main et avançant lentement tandis qu’elles se déplaçaient pour former une grille. Vers le haut, puis sur le côté, ensuite vers le bas, puis sur le côté et vers le haut. Rigoureusement et lentement. Elles cherchèrent des traces sur le sol, des objets qui auraient pu être abandonnés par le tueur ou Aisha, toute trace qu’un intrus s’était trouvé là.
Zoe vit des formations d’herbes qui indiquaient la dispersion des graines par le vent et remarqua un sentier usé dû à des pieds paresseux qui coupaient par l’herbe pour rejoindre la route. Elle vit un ballon dégonflé qui racontait des histoires d’enfants du coin jouant dans la zone, mais il n’y avait pas de terre déplacée puis remise en place. Pas de bijoux tombés ou de vêtements. Pas de tache de sang rouge formant un contraste saisissant avec les tiges d’herbe verte dans la lumière de la torche.
Elles avaient enfin fini et elles n’en savaient toujours pas plus.
Zoe et Shelley attendaient au milieu de la route quand l’équipe de recherche de l’autre côté de la rue les rejoignit en secouant la tête et le dos vouté avant de se diriger vers les autres maisons.
— Ils sont à l’extérieur de la zone, dit Zoe en se mordant la lèvre.
— Je sais, mais il vaut mieux vérifier, répondit Shelley. Il était en état de stress. Il a peut-être fait une erreur.
Et ils partirent réveiller les résidents surpris et les firent aller attendre dehors à trembler dans leurs pyjamas sur la pelouse froide pendant qu’ils fouillaient chaque pièce à la recherche de quoi que ce soit d’anormal. Il n’y avait rien dans le grenier. La maison n’avait même pas de cave. Pas de portes ou de fenêtres qui avaient été forcées, et personne n’avait de quelconque relation avec l’homme qu’ils connaissaient à présent comme étant leur tueur.
Il n’y avait aucune trace d’elle.
Et quand les autres équipes finirent leur recherches sans avoir trouvé de signe de la présence d’Aisha Sparks non plus, Zoe sut que quelque chose n’allait pas.
— Ça n’a aucun sens, dit-elle, s’affalant sur le siège passager pour se reposer.
Peu importe comment elle y pensait, elles devaient avoir fait les bons calculs. Le logarithme n’était pas affecté par l’erreur humaine. Il avait été correct à propos du lieu précédent. Et elles savaient déjà que l’homme n’aurait jamais dévié de la séquence, des calculs précis qu’elles avaient faits. Il n’en était pas capable. C’était au-delà de ses capacités.
Shelley se rassit derrière le volant à côté d’elle, se tournant sur son siège afin d’être face à elle.
— On doit y réfléchir, Z, dit-elle. On rate quelque chose. Elle n’est pas encore là.
— Quoi ? Répète ça.
— Elle n’est pas encore là ?
Zoe hocha furieusement la tête, le cerveau en ébullition.
— Elle n’a pas besoin d’être là pour le moment. Pas maintenant, dit-elle, jetant un coup d’œil à l’horloge du tableau de bord. Il reste six heures avant le lever du soleil. Elle n’est pas encore là. Mais elle sera là demain.
— Comment est-ce que c’est possible ? Le tueur est mort. Il ne peut pas amener qui que ce soit quelque part.
— Alors il doit y avoir une sorte de force extérieure qu’on n’a pas encore envisagée.
Shelley mit son visage dans ses mains dans un bref accès de désespoir, avant de relever des yeux injectés de sang.
— Tu es sûre que les nombres sont justes ?
Zoe acquiesça d’un signe de tête.
— J’ai tout vérifié. On a saisi des données correctes et la carte correspond. Une spirale de Fibonacci parfaite. Il n’y a aucun autre endroit où il pourrait aller.
— Très bien.
Shelley réfléchit quelques minutes de plus, toutes deux conscientes du tic incessant et insensible de l’horloge.
— Il a peut-être un complice. Quelqu’un qui l’a aidé à aller aussi loin.
Zoe se remémora les scènes de crime.
— Mais il n’y avait aucune preuve de la présence d’une autre personne sur les scènes de crime.
— Il n’y avait pratiquement pas de preuve de sa présence à lui non plus, fit remarquer Shelley. Et si cette personne était restée dans la voiture à chaque fois ? Si ses pieds n’ont jamais touché le sol, alors elle n’a pas pu laisser d’empreintes. C’est peut-être une femme, quelqu’un qui l’aidait à attirer ses victimes.
— Il est venu seul au café-restaurant. À un moment où il avait plus que jamais besoin d’une couverture.
— Parce qu’elle était déjà avec l’adolescente. Elle l’emmenait, la cachait, la préparait pour demain.
Zoe pencha la tête. Elle devait l’admettre, cela tenait la route.
— Il serait étrange que quelqu’un maintienne le même niveau de délire. L’apophénie. Je dois avouer que ça me surprendrait.
— Moi aussi, répondit Shelley. Je n’aime pas l’idée de quelque chose sortant de nulle part à la dernière minute, quelque chose qu’on n’a jamais vu venir, à propos duquel on n’a jamais eu d’indice. Mais c’est une possibilité.
L’esprit de Zoe prenait déjà de l’avance, se ruant vers d’autres options. L’idée que d’autres personnes soient impliquées ouvrait des portes.
— La famille d’Aisha Sparks est peut-être impliquée d’une façon ou d’une autre, dit-elle.
— Sa famille ?
— Peut-être qu’il les a menacés. Qu’il les a forcés à la signaler comme portée disparue afin qu’on cherche partout sauf au bon endroit.
— Je suis sûre que les policiers d’État savaient qu’ils devaient fouiller sa maison en premier, protesta Shelley.
— Peut-être pas, s’ils savaient déjà qu’on avait affaire à un tueur en série, dit Zoe avant de marquer une pause et de se ronger un ongle. Il leur dit qu’ils doivent envoyer Aisha ici à une heure précise. Ils ne savent pas qu’il est mort. Ils s’exécutent.
— Quelle menace pourrait-il faire qui soit pire que l’idée d’envoyer leur fille ici où elle serait seule et vulnérable ?
Zoe haussa les épaules. Elle n’avait pas de réponse à cela.
— Ça reste une idée, dit Shelley avant d’ouvrir de nouveau la porte et de sortir la voiture, puis de se pencher vers l’intérieur pour parler. Reste ici et repose-toi. Tu ne devrais pas courir partout comme ça. Je vais parler aux policiers qui ont interrogé les parents et organiser une autre équipe de recherche pour leur domicile.
C’était quelque chose. Cela dit, cela pouvait aussi être rien. Zoe se carra dans son siège, fermant les yeux face aux motifs lumineux et aux voix basses à l’extérieur, essayant de tout ignorer excepté la séquence. Elle devait se concentrer. Il devait y avoir quelque chose d’autre, une réponse. Six heures, peut-être moins. Aisha qui attendait d’être secourue, elle avait peut-être peur, elle était peut-être seule. La dernière personne qu’ils pouvaient peut-être sauver. S’ils ne la sauvaient pas, ils les auraient toutes perdues.
Puis Zoe pensa à l’étendue d’herbe à côté des maisons. La raison pour laquelle elles avaient dû fouiller un terrain vague et pas d’autres bâtiments. C’était au milieu d’une ville ; les promoteurs auraient dû construire plus de résidences, à moins d’avoir une raison spécifique de ne pas le faire.
Et ils avaient eu une raison. La voie ferrée qui traversait la partie inférieure de l’étendue d’herbe à l’ouest, le côté que Zoe et Shelley n’avaient pas fouillé personnellement. Elle était orientée à un certain angle par rapport à la route, traversant le terrain dans la direction la plus rapide pour se rendre à la grande ville la plus proche.
Sur la voie ferrée se trouvaient des trains, et dans les trains il y avait des gens. Les trains transportaient les gens et les choses selon des horaires précis.
Il était bel et bien possible de savoir à quelle heure passerait le premier train de la journée à un endroit.
Et elle sut qu’elle l’avait.
Zoe se rua hors de la voiture, se prenant presque les pieds dans la ceinture de sécurité quand elle s’emmêla autour de son bras douloureux et pendit sous le bord de son siège. Elle trottina à la suite de Shelley, la rattrapant au moment où elle finit de parler à un groupe de policiers d’État, qui s’étaient tous retournés et parlaient dans leurs téléphones ou dans leurs radios.
— Les horaires des trains, dit-elle, ses paroles s’élevant en un nuage blanc dans l’air froid.
Shelley lui adressa un regard déconcerté.
— Quoi ?
Zoe refoula son exaspération. Ce n’était pas la faute de Shelley si elle n’avait pas été dans sa tête à écouter pendant qu’elle résolvait tout.
— J’ai besoin des horaires des trains qui passent sur cette voie ferrée. On a besoin de savoir quand passeront les prochains trains.
Zoe vit le moment où la compréhension illumina les yeux de Shelley, même dans l’obscurité et le contraste des lampes torches dans la nuit autour d’elles. Shelley chercha son téléphone à tâtons et chercha des contacts locaux avant de téléphoner, s’éloignant du groupe d’un pas raide afin de pouvoir s’entendre parler.
Zoe la regarda sortir un carnet de sa poche et l’appuyer contre le capot d’une voiture, se servant de l’éclairage de la lumière intérieure tandis qu’elle griffonnait une série de notes. Une, deux, trois, quatre — sept lignes sur le papier. Zoe s’approcha lentement et regarda en retenant son souffle en attendant que Shelley raccroche le téléphone et lève le carnet en l’air.
— Le premier train passe avant l’aube, dit Shelley. Quatre heures précises, un train de marchandises. Ils continuent toutes les demi-heures, jusqu’à peu après sept heures, quand le seul train de voyageurs passera. Je leur ai ordonné d’empêcher tous les trains de quitter le dépôt ou la gare, mais on doit toujours la trouver.
Zoe réfléchit.
— Élimine le train de voyageurs, dit-elle. C’est trop risqué. Il est impossible qu’il puisse y cacher Aisha, ainsi que des moyens de la tuer. Les trains sont vérifiés et nettoyés avant de partir le matin. Elle serait trouvée.
Shelley cherchait quelque chose d’autre sur son téléphone.
— Le soleil se lève à six heure cinquante-deux ce matin.
Zoe leva les yeux et se tourna vers les policiers d’État qui attendaient d’autres instruction.
— Allez jeter un œil à la voie ferrée, cria-t-elle. Dans notre zone et sur neuf mètres dans chaque direction. Cherchez des fils, des rails brisés, quoi que ce soit qui puisse perturber un train. Soyez prudents. Nous avons peut-être affaire à des explosifs.
Ils s’élancèrent en courant vers leur nouvelle tâche, tous conscients de l’urgence de la situation. Des lumières dansèrent sur la route et l’herbe, se balançant de haut en bas au rythme des foulées d’un humain qui courait. Elles se rassemblèrent comme des lucioles, puis se dispersèrent quand les policiers d’État avancèrent en une formation de recherche standard, se positionnant à intervalles réguliers sur la zone en question.
— Qu’est-ce que tu en penses ? demanda Shelley, son pendentif scintillant dans la lumière de la lampe de Zoe quand elle l’agita et le tira d’avant en arrière sur la chaîne à son cou. Est-ce qu’il attendrait jusqu’à l’aube ? Ou est-ce qu’il choisirait le premier train ?
Il y avait des arguments pour les deux options. Attendre qu’un nouveau jour se lève, que l’obscurité disparaisse et s’assurer que deux meurtres n’aient pas lieu durant la même période d’obscurité. Ou choisir la toute première occasion et s’assurer qu’il y ait le moins de chances possibles qu’Aisha soit trouvée et sauvée à temps.
Elles avaient besoin de plus d’informations.
— D’où viennent les trains ? demanda Zoe, une idée la frappant soudain. Il doit être allé au dépôt, s’être faufilé à bord, avoir au moins installé quelque chose pour garder Aisha en place et être ensuite allé au café-restaurant.
— Je vais passer quelques coups de fils, dit Shelley, fouillant son historique d’appels pour trouver le dernier numéro qu’elle avait composé. Avec un peu de chance, le dépôt ferroviaire central pourra me donner plus d’informations, ou au moins me dire qui pourra m’en donner.
Zoe regarda les lumières de l’équipe de recherche sur les rails tandis que Shelley parlait au téléphone, tout en politesse mais aussi en insistance ferme. Rester inactive lui donnait la chair de poule. Cela ne semblait pas juste, tuer les heures de la nuit pendant que l’adolescente les attendait. Elle voulait courir, creuser, arracher le sol autour de la voie ferrée. Elle voulait tout faire pour s’assurer qu’il n’y avait rien, rien qui puisse perturber le train et envoyer Aisha Sparks vers une mort certaine.
— Aha… oui, d’accord… je vois. Eh bien, pouvez-vous me donner leur numéro ? Oui, j’ai un stylo. Très bien… oui…
Les lucioles s’approchaient de la limite de la zone que Zoe leur avait dit de fouiller. Certaines d’entre elles s’étaient complètement arrêtées de bouger après avoir fini de vérifier leur zone. Cela n’augurait rien de bien.
— La bonne nouvelle c’est que j’ai les gares de départ de chaque ligne, dit Shelley, mettant son téléphone devant son visage tandis qu’elle composait un autre numéro qu’elle avait pris en note. La mauvaise, c’est que certains trains seront gardés et chargés dans une gare aux marchandises externe et ensuite ils seront transférés à la station de départ. Certains ont déjà été chargés hier soir et ont été transférés afin d’être prêts à partir aujourd’hui. Je dois appeler quelqu’un d’autre pour savoir quel train est où.
Zoe hocha distraitement la tête, s’approchant de l’équipe de recherche quelques petits pas à la fois. Elle se sentait partagée. Où serait-elle la plus utile ? Là où grilles de recherche avaient déjà été fouillées, ou ici, où seule Shelley pouvait passer les coups de fil ?
Si seulement elle parvenait à résoudre ce problème, à découvrir quel train il aurait pris pour cible seulement grâce aux horaires. Se contenter de tous les arrêter ne suffisait pas, bien que Shelley eût déjà fait cela. Elles devaient toujours trouver où était Aisha. Elles ne pouvaient pas la laisser, enfermée dans un compartiment quelqu’un part, et espérer qu’elle serait trouvée tôt ou tard. Cela faisait plus d’un jour qu’elle avait disparu. Dieu seul savait ce qu’elle avait subi.
— Pas de réponse, dit Shelley, jurant silencieusement et bougeant de nouveau ses doigts raides et froids sur l’écran. Je vais essayer d’en appeler un autre. On est au milieu de la nuit, personne n’est au travail.
Zoe s’éloigna.
— Je vais aller aider dans les recherches sur les rails, dit-elle après avoir décidé que faire quelque chose était mieux que rester immobile.
Elle se joignit à l’équipe de recherche, fouillant à nouveau des zones qui avaient déjà été fouillées afin d’être encore plus rigoureuse. Bien que la voie ferrée en elle-même fût uniforme — les rails étaient espacés à intervalles réguliers avec des planches entre eux, des écrous et des boulons et tout le reste disposés en une séquence prédéterminée — c’était tout le contraire en ce qui concernait la zone qu’elle traversait. Des pierres et des touffes d’herbe, le petit squelette d’un oiseau, des détritus qui avaient été déplacés par le vent à travers le terrain vague. Cela rendait les recherches plus difficiles, essayer de voir une irrégularité dans un champ d’irrégularités. Tant de séquences et de motifs les uns sur les autres.
Quarante minutes s’écoulèrent avant que Zoe ne soit sûre qu’ils aient fouillé la voie ferrée aussi rigoureusement que possible. Elle leva les yeux et vit Shelley assise dans la voiture, la lumière allumée et son téléphone toujours collé à son oreille. Pas de chance de ce côté-là non plus alors.
Zoe fit les cent pas, notant les distances avec ses pieds pour se distraire. Il y avait tant d’énergie refoulée qui attendait d’exploser en elle. Elle voulait, avait besoin de faire quelque chose. Les policiers d’État se réunirent sur l’herbe, tous observés par les résidents circonspects qui se tenaient à présent à leurs fenêtres.
Il n’y avait rien sur la voie ferrée. Rien qui aurait tué Aisha. Alors comment le ferait-il ?
Le train. Cela devait être quelque chose à bord du train.
Zoe s’approcha de la voiture juste à temps pour entendre Shelley parler d’un ton inhabituellement sec.
— Alors réveillez-le !
Shelley pinçait l’arrête de son nez, de profondes rides lui barrant le front. Elle retira le téléphone de son oreille et mit un petit coup sur l’écran, mettant fin à un appel de plus.
— Rien ? demanda Zoe.
— J’essaye de joindre l’homme qui connaît toutes les réponses, répondit Shelley en secouant la tête. On doit attendre que quelqu’un le réveille.
Zoe était sur le point de faire un commentaire sur le ridicule de la situation quand le téléphone de Shelley vibra de nouveau et que cette dernière le saisit.
— Bonjour ? Oui, c’est elle… oui… et c’est où ?
Shelley prit rapidement des notes sur son bloc-notes, griffonnant des adresses à côté des horaires. Elle les montra à Zoe, les endroits où se trouvaient chaque train qui devait traverser cette zone.
Plusieurs se trouvaient dans un dépôt à trois heures de route, prêts à partir sous peu afin d’arriver ici à l’heure. Seul un se trouvait plus prêt — le premier de la journée, qui devait passer à environ quatre heures du matin, quand les rails recommenceraient à fonctionner.
Vingt minutes de trajet et un peu moins de trois heures avant qu’il ne quitte le dépôt.
Zoe tapota à la hâte sur le bloc-notes et Shelley commença à donner des ordres au téléphone.
— Y a-t-il quelqu’un sur place en ce moment ? C’est verrouillé ? Très bien, envoyez-nous la personne avec la clé. Vous l’avez ? Excellent. Retrouvez-nous là-bas. Entrez et commencez les recherches dès que vous arrivez. Nous sommes à la recherche d’une adolescente. Mais soyez prudent. Regardez par les fenêtres — n’ouvrez pas les portes des wagons. Nous avons des raisons de croire qu’il puisse y avoir des pièges.
— On y va, cria Zoe, attirant l’attention des policiers d’État. Vous six, restez ici pour assurer la surveillance des barrages routiers et de la zone au cas où on ne la trouve pas. Le reste, montez dans vos voitures et suivez-nous.
CHAPITRE VINGT-SEPT
Zoe avait déjà attaché sa ceinture et attendait impatiemment en tapant du pied quand Shelley raccrocha. Leur véhicule vrombit en démarrant et elles s’élancèrent sur la route, leur GPS calculant le trajet le plus rapide et indiquant à Shelley de tourner au bout de la rue d’une voix robotique.
— Je lui ai dit de ne pas laisser partir le train, dit-elle. Il ne passera jamais ici.
— Ça n’a pas d’importance, répondit Zoe, tenant fermement sa ceinture de sécurité. Il a préparé quelque chose. Elle mourra à l’heure où le train est censé passé ici, même s’il ne quitte pas le dépôt. Les rails n’ont pas été trafiqués, on le sait. C’est quelque chose à bord du train.
Les lèvres de Shelley formaient une ligne dure et fine, pincées si fermement que les bords devenaient blancs.
— Je sais, dit-elle. On a un peu moins de deux heures et demi pour la trouver, découvrir ce qu’est le piège et l’en sortir.
Zoe sortit son téléphone de sa poche.
— Je vais appeler des renforts. L’équipe de déminage et d’autres spécialistes qui en sauront plus que nous.
Les pneus de la voiture avalaient les kilomètres, Shelley gardant le compteur de vitesse à plus de cent soixante peu importe le genre de route sur laquelle elles se trouvaient. C’était parfaitement calme, à presque une heure trente du matin, les routes presque entièrement vides. Le camion qu’elles dépassèrent à grande vitesse klaxonna, le bruit se transformant en un silence déconcerté quand deux voitures de police d’État suivirent.
Zoe se tenait à sa ceinture et à la poignée de la porte avec des doigts blancs. Son ventre se serrait, mais elle préférerait mourir que de dire à Shelley de ralentir. La vie d’Aisha dépendait du fait qu’elles arrivent vite.
Shelley s’arrêta en dérapant à un angle complètement incorrect sur le parking du dépôt et Zoe trébucha à moitié quand elle sortit pour prendre une profonde inspiration d’air frais pour s’apaiser. Elle était quelques pas derrière Shelley qui courut vers l’immense bâtiment du dépôt, avec d’énormes ouverture où les rails permettaient à plusieurs trains d’entrer et de sortir.
Il y avait un homme d’un mètre cinquante-deux aux cheveux raides et qui avait du ventre près d’une entrée ouverte. Il parcourait à la hâte un paquet de documents qu’il avait à la main. Le fait qu’il portait une veste d’hiver par-dessus ce qui ressemblait à un pyjama apprit à Zoe que c’était l’homme qu’elles avaient réveillé.
— Smith ? cria Shelley alors qu’elles s’approchaient.
Il leva les yeux pour montrer qu’il l’avait entendue et agita ses documents.
— J’essaye d’identifier le train. Il est écrit ici qu’il devrait être dans la sixième baie.
Zoe leva les yeux, assimilant la taille de l’endroit tandis qu’ils entraient. Des rails et des trains s’étendaient au loin. Elle compta neuf baies à l’avant du dépôt et depuis ce coin éloigné, elle pouvait voir qu’il y avait au moins soixante wagons dans les baies. Plusieurs trains par baie.
— Emmenez-y-nous, lui dit simplement Shelley, et il se tourna et se hâta devant elles, consultant toujours les notes en chemin.
La sixième baie était tellement loin qu’ils perdirent de précieuses minutes à la rejoindre, et ensuite, il dut revérifier et faire des recoupements pour s’assurer qu’ils se trouvaient devant la bonne locomotive.
— C’est celui-là, c’est bon, dit-il. Service de transport de marchandises. Trente-six wagons. Chaque wagon est fermé par une porte individuelle, mais c’est un train de marchandises, donc la plupart n’ont pas de fenêtres.
Zoe jura et regarda la longueur du train. Trente-six wagons sans fenêtres. Pas de moyen de voir à l’intérieur sans se mettre en danger.
— Lesquels ont des fenêtres ? demanda Shelley.
— Euh, laissez-moi voir… La voiture-pilote, le sixième wagon, le seizième et le dernier.
Zoe se tourna vers les policiers d’État qui les avaient suivis et qui haletaient après avoir traversé le dépôt en courant.
— Allez vérifier ceux-là en premier. Si vous voyez quelque chose, reportez-le immédiatement.
Ils acquiescèrent et repartirent en courant, chacun d’entre eux comprenant complètement qu’il s’agissait d’une question de vie ou de mort. Un policer par wagon. Dieu savait comment, elles avaient réussi à trouver le bon ratio de personnes à amener.
Ratio — cela fit réfléchir Zoe. Les wagons avec des fenêtres — cela avait de l’importance, non ? Un, six, seize, trente-six. Chaque différence était le double de la précédente. Cinq, puis dix, puis vingt wagons entre.
C’était le bon train.
— Heure probable d’arrivée des spécialistes ? demanda Zoe.
— Peut-être dans trente minutes, peut-être plus un peu plus tard, répondit Shelley, serrant tellement fort la flèche d’or à son cou que Zoe en aperçut l’empreinte sur sa paume quand elle la lâcha. Je vais les relancer. Et appeler une ambulance, au cas où on en est besoin.
Combien de temps mettraient-ils à fouiller chaque wagon ? Quand les spécialistes arriveraient, ils auraient seulement deux heures pour analyser et vérifier les trente-deux wagons qui n’avaient pas de fenêtre. Deux heures pour être assez minutieux pour être certain qu’aucun agent ou policier ne mourrait en ouvrant la porte.
Pas assez de temps.
Zoe se creusa la tête, faisant les cent pas entre leur train et celui à côté. Son cerveau passait en revue les possibilités. Elle savait au fond d’elle que les wagons qu’ils pouvaient fouiller ne seraient pas les bons. Il ne leur aurait pas rendu les choses aussi facile. Il n’aurait pas pris le risque que quelqu’un jette un coup d’œil par une fenêtre et voie quelque chose qui ne faisait pas partie du chargement.
Il devait y avoir quelque chose qui lui avait dit quel wagon choisir. Il était impossible qu’il en ait choisi un au hasard — pas leur tueur. Pas quelqu’un qui souffrait d’apophénie.
Le wagon central ? Cela semblait trop évident, et en plus, avec un nombre pair de wagon, il n’y avait pas de centre. Cela tomberait entre deux wagons. Il y en avait trente-six, alors peut-être un multiple de six ? Mais qu’est-ce que le nombre six signifiait pour le tueur ? Le nombre n’était pas apparu avant. Il n’était pas dans la suite de Fibonacci, et trente-six non plus d’ailleurs. À quoi avait-il pensé ?
— Dites-moi tout ce que vous savez sur ce train, dit Zoe en se tournant de nouveau vers le manager du dépôt.
Il bégaya l’espace d’un instant, feuilletant ses documents.
— Euh, eh bien, il a été fait en 2008, dit-il. Il est arrivé ici en 2013.
Huit, treize. Ces nombres s’accrochèrent sur les bords de l’esprit de Zoe, mais elle lui fit signe de continuer.
— Ultra-résistant, chargements lourds. Il est classé pour transporter des substances toxiques à faibles risques. Il fait entre deux et six trajets par jour en fonction des horaires de chargement et de ce pour quoi il est réservé. Il passe dans en moyenne quarante gares par trajet sans s’arrêter, bien que les livraisons soient parfois plus locales ou puissent même être divisées dans plusieurs gares.
Zoe leva une main pour l’arrêter. Il ne faisait que parler à présent, du bruit sans importance. Il n’y avait pas de nombres, pas de séquences dans ce qu’il disait. Les moyennes n’avaient pas d’importance. Elle avait besoin de vraies données. De détails.
Mais si les données n’étaient pas dans le système qui servait à prévoir les horaires des trains, alors qui y aurait eu accès ? Certainement pas un citoyen lambda. Pas quelqu’un de l’extérieur qui avait dû choisir un train bien qu’il ne fût pas un expert. Il y avait quelque chose de plus simple ici, une séquence ou un motif visibles depuis l’extérieur. Cela aurait attiré l’attention du tueur.
Huit, treize — Zoe savait pourquoi ces nombres étaient ressortis pour elle. Ils se trouvaient dans la suite de Fibonacci. Un, un, deux, trois, cinq, huit, treize, vingt-et-un, trente-quatre…
Ces nombres dictaient les dimensions et les points de la spirale de Fibonacci. Et c’était les nombres des victimes qu’il avait tuées. Trente-quatre, l’homme à l’extérieur de sa ferme. Vingt-et-un, la femme qui marchait le long de la route. Treize, le parking. Huit, Linda l’employée de station-service. Cinq, Rubie dans les bois. Trois, l’employée de la foire. Deux, lui-même, allongé dans une mare de sang dans le café-restaurant. Et un, Aisha Sparks, piégée dans le wagon du train.
En considérant le fait que le premier et le deuxième point de la spirale étaient tous les deux le même nombre et, par conséquent, le même lieu, il n’aurait eu besoin de tuer qu’une fois à cet endroit. Ce qui signifiait — quoi ? La victime devrait être dans le premier wagon ?
Le policier d’État affecté à la fouille de ce wagon avait déjà cherché minutieusement et était passé à autre chose. Il n’y avait rien dans la voiture-pilote, et si le tueur commençait plutôt son compte depuis le premier wagon à marchandises, il aurait raccourci la séquence bien ordonnée de wagons à fenêtres. Il l’aurait même ruinée, car la voiture-pilote devait être prise en compte. Les fenêtres qui s’y trouvaient ne pouvaient pas être ignorées.
Ce n’était pas le premier wagon. Elle devait réfléchir plus loin, voir au-delà de la séquence…
Non. Pas au-delà.
Elle devait simplement la retourner.
Elle n’avait pas le temps d’expliquer.
Elle devait courir.
CHAPITRE VINGT-HUIT
La fille serait dans le trente-quatrième wagon, pour symboliser l’achèvement de la spirale.
Shelley criait derrière elle, mais Zoe continua de courir à la hâte, dépassant à toute allure deux policiers stupéfaits qui revenaient de leurs wagons vers l’arrière du train. Ils comprirent et se mirent à la suivre. Derrière elle, Zoe pouvait compter les bruits de trois paires de pieds et elle savait que tout le monde la suivait. Des voitures passèrent à toute vitesse sur le côté, si simples à compter qu’elles auraient tout aussi bien pu avoir leur numéro peint sur le côté.
Trente-quatre wagons étaient une longue distance. Assez longue pour qu’elle ne puisse pas vraiment distinguer le wagon depuis l’avant du train, les règles de la perspective le faisant paraître plus petit et le cachant de sa perception. Mais maintenant qu’elle était plus proche, elle le voyait, son but. Un wagon comme les autres. Pas de couleurs ou de marquages particuliers. Mais c’était le bon.
Zoe s’arrêta en une glissade, son cœur tambourinant dans sa gorge tandis qu’elle essayait de reprendre son souffle. Ses yeux parcourent tous les détails du wagon depuis le côté, à la recherche de fils qui ne devraient pas être là, d’éraflures où il n’y avait plus de peinture, quoi que ce soit qui sorte de l’ordinaire. Elle sauta par-dessus l’attelage qui lui arrivait au-dessus des genoux pour aller jeter un coup d’œil à l’autre côté, faisant le tour avec détermination.
— C’est celui-là ? demanda Shelley, essoufflée.
Zoe hocha vivement la tête.
— Elle est dedans. C’est la séquence.
Shelley sembla comprendre, même si elle n’avait pas reçu de véritable explication, et elle se mit à genoux pour regarder sous le wagon.
— Je ne vois rien de suspect.
Les policiers d’État s’étaient déployés instinctivement, se réarrangeant aux quatre coins du wagon, formant leur propre sorte de séquence. Zoe appréciait leurs efforts, mais ils ne faisaient que la ralentir. Il n’y avait rien qui serait évident. Ce n’était pas son style.
Elle s’approcha de la porte du wagon, tapa dessus et mit son oreille contre le métal à l’écoute d’une réponse.
— Aisha ? Tu m’entends ?
Il n’y eut rien, même si elle tendait l’oreille pour entendre. Elle resta immobile de longues secondes, respirant à peine, espérant enfin entendre un son murmuré.
La fille n’était pas consciente, quoi qu’elle eût subi. Zoe imagina le fil tranchant comme un rasoir se resserrant lentement et inexorablement autour du coup d’une fille endormie et frissonna, s’éloignant de la porte.
Mais, qu’était-ce ? Elle se pencha de nouveau, prenant une autre profonde inspiration par le nez. Il y avait quelque chose, une sorte de faible odeur dans l’air…
Du gaz. C’était du gaz.
— Il empoisonne son air, souffla Zoe à l’instant où elle réalisa ce que cela signifiait. Le wagon se remplit de gaz.
Shelley vint à côté d’elle, mit son propre nez au niveau de l’ouverture aussi fine qu’un cheveu sur le joint de la porte et hocha la tête.
— Je le sens.
— On devrait attendre que l’autre équipe arrive, dit nerveusement un des policiers. Ça pourrait exploser.
— Seulement si l’on introduit une étincelle, répondit Zoe en secouant la tête ; elle arrivait à peine à respirer à l’idée d’Aisha à l’intérieur du wagon, le gaz étouffant lentement ses poumons. Pour autant qu’on sache, ce n’était pas un expert de ce genre de choses. Il y a toutes les chances qu’il ait fait des erreurs dans son installation. Elle pourrait être en train de mourir même maintenant.
— Ou en train de souffrir des dommages irréparables, même s’ils la sortent de là vivante, convint Shelley, penchant la tête pour diriger des yeux écarquillés vers Zoe. Qu’est-ce que tu as en tête ?
Zoe n’avait rien du tout en tête. La décision avait déjà été prise. C’était la décision évidente à prendre.
— Tout le monde recule, dit-elle. Loin. Je vais ouvrir la porte.
— On devrait attendre les spécialistes, dit un des policiers.
— Je n’attends plus, insista Zoe. Sa vie est en jeu. Je suis votre supérieure. Reculez.
Les policiers d’État déguerpirent sans rien ajouter. Ils devaient avoir vu la détermination sur son visage et su qu’elle n’accepterait pas de non.
— Toi aussi, ajouta Zoe en se tournant vers Shelley. Va te mettre à couvert. Au cas où ça explose.
— Je ne te laisserai pas. On a commencé ça ensemble.
— Tu as une fille, dit Zoe, essayant de garder une voix ferme et unie, mais elle commençait à perdre patience. Shelley, je dois ouvrir cette porte immédiatement. Va avec les autres.
Cette dernière se mordit la lèvre et baissa la tête. S’il y avait une lueur dans ses yeux quand elle les avait relevés, elle devait certainement avoir été causée par les lumières du dépôt au-dessus de leurs têtes et non par des larmes qui lui montaient aux yeux.
— Je vais rester ici, dit-elle. Je te couvre.
Tout comme les policiers avaient été forcés de céder face à la détermination de Zoe, celle-ci se trouvait maintenant face à la volonté inflexible de Shelley. Elle aurait pu protester, mais l’horloge tournait.
— Reste sur le côté de la porte. Tu seras protégée d’une partie de l’explosion. Tiens-toi prête à bouger dès que je sortirai.
Zoe prit une inspiration apaisante et attendit que le bruit de pas s’éloigne au loin. Ensuite, levant les yeux vers le plafond dans une supplication silencieuse à un dieu dont elle n’était pas certaine de l’existence, elle mit la main sur la poignée de la porte et la tourna.
Elle s’ouvrit facilement, les verrous électroniques désactivés quand le train n’était pas en activité. Le bruit sifflant du gaz s’échappant dans l’air devant apparent dès l’instant où elle entra, attendant que ses yeux s’adaptent à l’obscurité au-delà du carré de lumière offert par la porte.
Puis elle la vit.
Zoe s’élança en avant et mit les mains sur le cou d’Aisha Parks, soulagée de sentir un faible pouls sous le bout de ses doigts. Dans le coin opposé à la porte se tenait la bonbonne de gaz, les symboles rouges dessus indiquant à Zoe qu’il vaudrait mieux qu’elle sorte aussi vite que possible. Elle était grosse, assez grosse pour qu’elle puisse calculer une très dense concentration de gaz dans l’air du wagon avant qu’elle soit vide.
Elle s’en approcha, cherchant une valve ou quelque chose qui pouvait être éteint. Ses doigts trouvèrent un petit trou sur le côté de la bonbonne et le bruit du gaz s’arrêta quand elle mit le doigt dessus. Une solution temporaire au mieux. Balayant le wagon du regard à la recherche de quelque chose à coller dessus, Zoe commença à se sentir légèrement étourdie et abandonna. La bonbonne de gaz pouvait être laissée aux soins de professionnels. Elle n’avait pas les outils nécessaire pour boucher le trou, et avec une ouverture aussi petite, la bonbonne ne serait même pas encore à moitié vide.
Zoe remarqua la présence de cordes aux chevilles et aux poignets d’Aisha quand elle s’approcha pour prendre l’adolescente dans ses bras. Elle ne pesait que quarante-six kilogrammes avec ses vêtements et elle était complètement évanouie, ne réagissant même pas quand Zoe la souleva du sol et se leva.
Elle sortit, manœuvrant maladroitement son chargement pour fermer la porte d’un coup de coude et contenir le gaz pour le moment. Puis elle cria, sa voix résonnant contre les hauts plafonds du dépôt.
— Je l’ai trouvée ! Où est cette ambulance ?
ÉPILOGUE
Zoe assimila le ciel gris et le temps froid, en aucun cas surprise quand elles arrivèrent chez elles. Les roues de l’avion firent un bruit de ferraille à l’atterrissage, les passagers poussant un petit cri de surprise puis de soulagement collectif quand l’avion rebondit sans encombre sur le tarmac. Zoe cessa de regarder par la fenêtre et commença à rassembler ses affaires, sortant un carnet de la poche sur le siège devant elle.
— Attends, dit Shelley à côté d’elle, l’arrêtant d’un geste.
Elle tendit le bras et prit une des mains de Zoe, lui faisant face.
— Je voulais juste te dire quelque chose.
Zoe se tendit brièvement, mais elle se détendit ensuite. Avec n’importe qui d’autre, elle se serait attendue au discours : celui à propos de comment elles n’allaient pas continuer à travailler en tant que partenaires après ceci et qu’elles devraient partir chacun de leur côté. Mais pas avec Shelley.
Cela faisait longtemps que Zoe avait arrêté de voir Shelley comme étant un désagrément temporaire qui partirait d’un jour à l’autre. Elle avait prouvé qu’elle serait là jusqu’au bout. Zoe avait le pressentiment que les choses se passeraient en effet très bien entre elles.
— Personne ne découvrira tes talents, pas par moi, continua Shelley en serrant la main de Zoe. Pas avant que tu sois prête, si tu l’es un jour. Je garderai ton secret.
— Merci, dit Zoe, tout simplement.
Elle avait peut-être de temps à autre hésité dans les conversations polies, mais elle connaissait les faits de conversations comme celle-ci. Elle était reconnaissante, profondément et sincèrement. Shelley devait le savoir. C’était tout ce qui comptait.
Et, pour la première fois, alors qu’elle s’éloignait de sa partenaire à l’aéroport, Zoe se surprit à avoir réellement hâte de travailler de nouveau avec elle.
* * *
Zoe passa la porte avec un soupir de soulagement. Un miaulement sonore venant de la cuisine et l’apparition d’Euler, la queue en l’air, lui apprit qu’elle n’était pas la seule à être heureuse qu’elle soit rentrée.
Elle laissa son sac de voyage dans l’entrée, se promettant qu’elle s’en occuperait plus tard. La première chose à faire était nourrir les chats, puis manger, puis se doucher. Et peut-être dormir pendant vingt-quatre heures.
Après avoir mis la nourriture pour chat dans les gamelles, Zoe gratta Pythagore derrière l’oreille jusqu’à ce qu’il lui mette un coup de patte impatient sur la main, désireux de manger en paix. Elle resta appuyée sur ses talons, les regardant un moment.
Même si ses chats ne la voulaient que pour sa capacité à les nourrir, au moins elle n’était pas toujours persona non grata ailleurs. Loin d’être l’échec contre lequel ses supérieurs l’avaient mise en garde, les méthodes de Zoe avaient été innocentées. Aisha Sparks avait souffert de léger symptômes dus au sédatif qu’elle avait reçu et à la fuite de gaz, mais elle n’avait eu besoin de passer qu’une seule nuit en observation à l’hôpital. Elle avait été autorisée à sortir avant que Shelley et Zoe eussent fini de régler les derniers détails et pris l’avion.
Avec la preuve que le tueur avait réellement pris la voire pour cible et que seule l’erreur de la police scientifique concernant la couleur de sa voiture avait créé des problèmes, il était à présent évident pour tout le monde que Zoe avait été sur la bonne voie. Le dernier appel de leur Chef avait été l’opposé du précédent : des éloges et des félicitations. Elle était décrite comme étant un brillant agent avec des pouvoirs de déduction hors du commun dans les conversations internes, et la presse s’en donnait déjà à cœur joie avec les problèmes mentaux du tueur. Les rumeurs partiraient, tout comme les éloges. Il y avait toujours une autre affaire.
Mais il y avait eu quelque chose de différent cette fois. Quelque chose avait changé en elle, quelque chose de cataclysmique. Elle ne s’était jamais comparée directement à un tueur en série, n’avait jamais trouvé tant de points communs auparavant. Zoe en était sortie plus forte, sa propre foi en elle-même ayant survécu à la tempête. Elle était quelqu’un de bien. Même la voix de sa mère qui criait toujours dans un coin de sa tête ne pouvait pas changer cela.
Une partie de la sensation victorieuse qu’elle ressentait devait sûrement venir de l’autre première de cette affaire : le premier agent à apprendre au sujet de ses capacités et à ne pas s’enfuir. D’autres n’avaient jamais ne serait-ce que poser des questions. Ils avaient simplement pris peur et étaient partis, incapables de supporter les idiosyncrasies de Zoe et le fait qu’elle était toujours la plus rapide à résoudre l’affaire. Shelley était différente. Zoe pouvait déjà sentir la différence qu’elle faisait. L’assurance qui avait cru en elle.
Peut-être que si elle s’était confiée à Shelley plus tôt, Zoe aurait été capable d’arrêter la séquence plus tôt et de sauver plus de vies. C’était un de ses regrets.
Elle laissa les chats seuls et se leva, passant son congélateur au crible pour en sortir quelque chose de simple à mettre au four. Elle grimaça face à l’élancement qu’elle sentit dans son bras quand elle le tendit un peu trop loin, sentant la prise de ses nouveaux points de suture. Elle avait devoir s’y habituer. Le médecin l’avait prévenue qu’elle allait peut-être avoir une vilaine cicatrice, vu le temps qu’elle avait mis à aller à l’hôpital.
Zoe se dirigea vers la forme familière de son ordinateur et l’alluma. Au moins, taper à l’ordinateur n’allait pas mettre de pression particulière sur la blessure. Tandis que son dîner cuisait, elle se connecta à sa boîte e-mail, vérifiant si elle avait reçu quoi que ce soit.
Il y avait en fait un message, enterré sous les dix spams et les demandes officielles habituelles qu’elle se présente à l’aide psychologique du Bureau après s’être servie de son arme. Ce n’était pas un message auquel elle s’était attendue. L’avocat spécialisé en droit immobilier, John, qui avait enduré jusqu’au bout ce rendez-vous pénible qui semblait avoir eu lieu voilà des mois à présent, s’était gavé de pain et lui avait souhaité bonne chance à la fin de la soirée sans promesse de se revoir. Elle ne s’était pas attendue à un jour ravoir de ses nouvelles, à vrai dire, et pourtant, son nom était là, affiché par le même site de rencontre avec lequel il l’avait contactée la première fois.
Salut Zoe, j’espère que tu vas bien. Je n’arrête pas de penser à notre rendez-vous. J’étais un peu ennuyeux, distrait par une affaire pour être honnête. Accepterais-tu de me donner une deuxième chance ?
Zoe y réfléchit, une oreille à l’écoute de la sonnerie du minuteur du four tandis qu’elle relisait plusieurs fois son message. Comme c’était étrange. Elle pensait que c’était elle qui avait fait foirer le rendez-vous, et il pensait la même chose. Ils étaient peut-être tous les deux responsables à cinquante pourcents. Elle prendrait même quatre-vingt-dix-huit pourcents, car c’était mieux que cent.
La police de dix points clignota sous ses yeux jusqu’à ce qu’elle se tourne avec détermination, prenne son téléphone portable et compose un numéro. La sonnerie retentit quatre fois avant que la ligne ne grésille puis émette un son plus clair.
— Bonjour ?
Zoe cligna des yeux. Elle ne s’était presque pas attendue à avoir une réponse.
— Bonjour, est-ce que c’est le Dr Lauren Monk ?
— Oui, elle-même. En quoi puis-je vous aider ?
Zoe se prépara. C’était vraiment le moment de faire le grand saut. Elle n’était en aucun cas prête pour un deuxième rendez-vous avec un gars, encore moins un qui avait peut-être réellement présenté une perspective intéressante. Elle devait travailler sur elle-même et sur les démons qui l’empêchaient toujours de dormir si elle devait avancer de quelque façon significative.
Et maintenant qu’elle avait une partenaire permanente, il serait probablement bon pour Shelley si elle pouvait aussi apprendre à être un peu moins irritable.
— Le Dr Applewhite m’a conseillée de m’adresser à vous. Je m’appelle Zoe Prime. J’aimerais prendre rendez-vous.
Alors qu’elle notait la date dans son calendrier, elle espérait simplement qu’elle ne devrait pas quitter l’État pour une autre affaire avant d’avoir l’occasion d’y aller.
MAINTENANT DISPONIBLE EN PRÉCOMMANDE !

LE VISAGE DU MEURTRE
(Les Mystères de Zoe Prime — Tome 2)
LE VISAGE DU MEURTRE (Les Mystères de Zoe Prime — Tome 2) est le deuxième tome d’une série de thrillers FBI de Blake Pierce qui commence avec LE VISAGE DE LA MORT (Tome 1).
L’agent spécial du FBI Zoe Prime souffre d’un trouble rare qui lui donne aussi un talent unique : elle voit le monde sous l’angle des nombres. Les nombres la tourmentent, l’empêchent de comprendre les gens et la font échouer dans sa vie amoureuse — pourtant, ils lui permettent aussi de voir des séquences et des motifs qu’aucun autre agent du FBI ne peut voir. Zoe garde son trouble secret, embarrassée et craignant que ses collègues ne le découvrent.
Quand des femmes sont trouvées assassinées, de mystérieux nombres écrits sur leurs corps, à l’extérieur de Washington D.C., le FBI, dans l’impasse, appelle l’agent spécial Zoe Prime pour qu’elle déchiffre l’énigme mathématique et trouve le tueur en série.
Pourtant les nombres n’ont aucun sens. Forment-ils une séquence ? Une formule ?
Ou n’ont-ils aucune signification ?
Zoe, étourdie par ses propres problèmes personnels, manque de temps, tandis que plus de corps s’accumulent et que tous les regards sont tournés vers elle pour résoudre une équation que ne peut peut-être pas être résolue. Attrapera-t-elle le tueur à temps ?
Un thriller rempli d’action et de suspense anxiogène, LE VISAGE DU MEURTRE est le deuxième tome d’une nouvelle série captivante qui vous fera tourner les pages jusqu’au petit matin.
Le troisième tome de la série — LE VISAGE DE LA PEUR — est aussi disponible en précommande.

LE VISAGE DU MEURTRE
(Les Mystères de Zoe Prime — Tome 2)
Blake Pierce
Blake Pierce a été couronné meilleur auteur et bestseller d'après USA Today pour Les Enquêtes de RILEY PAIGE - seize tomes (à suivre), la Série Mystère MACKENZIE WHITE - treize tomes (à suivre) ; Les Enquêtes d'AVERY BLACK - six tomes ; Les Enquêtes de KERI LOCKE - cinq tomes ; RILEY PAIGE - LA GENESE - cinq tomes (à suivre) ; la Série Mystère KATE WISE - six tomes (à suivre) ; la Série Thriller Psychologique CHLOE FINE - cinq tomes (à suivre) ; la Série Thriller Psychologique JESSIE HUNT - cinq tomes (à suivre) ; la Série Thriller Psychologique FILLE AU PAIR - deux tomes (à suivre) et Les Enquêtes de ZOE PRIME - deux tomes (à suivre)
Lecteur passionné, fan de thriller et romans à suspense depuis son plus jeune âge, Blake adore vous lire, rendez-vous sur www.blakepierceauthor.com – Restons en contact !
LIVRES PAR BLAKE PIERCE
LES MYSTÈRES DE ADÈLE SHARP
LAISSÈ POUR MORT (Volume 1)
CONDAMNÈ À FUIR (Volume 2)
CONDAMNÈ À SE CACHER (Volume 3)
LA FILLE AU PAIR
PRESQUE DISPARUE (Livre 1)
PRESQUE PERDUE (Livre 2)
PRESQUE MORTE (Livre 3)
LES MYSTÈRES DE ZOE PRIME
LE VISAGE DE LA MORT (Tome 1)
LE VISAGE DU MEURTRE (Tome 2)
LE VISAGE DE LA PEUR (Tome 3)
SÉRIE SUSPENSE PSYCHOLOGIQUE JESSIE HUNT
LA FEMME PARFAITE (Volume 1)
LE QUARTIER IDÉAL (Volume 2)
LA MAISON IDÉALE (Volume 3)
LE SOURIRE IDÉALE (Volume 4)
LE MENSONGE IDÉALE (Volume 5)
SÉRIE SUSPENSE PSYCHOLOGIQUE CHLOE FINE
LA MAISON D’À CÔTÉ (Volume 1)
LE MENSONGE D’UN VOISIN (Volume 2)
VOIE SANS ISSUE (Volume 3)
LE VOISIN SILENCIEUX (Volume 4)
DE RETOUR À LA MAISON (Volume 5)
SÉRIE MYSTÈRE KATE WISE
SI ELLE SAVAIT (Volume 1)
SI ELLE VOYAIT (Volume 2)
SI ELLE COURAIT (Volume 3)
SI ELLE SE CACHAIT (Volume 4)
SI ELLE S’ENFUYAIT (Volume 5)
SI ELLE CRAIGNAIT (Volume 6)
LES ORIGINES DE RILEY PAIGE
SOUS SURVEILLANCE (Tome 1)
ATTENDRE (Tome 2)
PIEGE MORTEL (Tome 3)
ESCAPADE MEURTRIERE (Tome 4)
LA TRAQUE (Tome 5)
LES ENQUÊTES DE RILEY PAIGE
SANS LAISSER DE TRACES (Tome 1)
RÉACTION EN CHAÎNE (Tome 2)
LA QUEUE ENTRE LES JAMBES (Tome 3)
LES PENDULES À L’HEURE (Tome 4)
QUI VA À LA CHASSE (Tome 5)
À VOTRE SANTÉ (Tome 6)
DE SAC ET DE CORDE (Tome 7)
UN PLAT QUI SE MANGE FROID (Tome 8)
SANS COUP FÉRIR (Tome 9)
À TOUT JAMAIS (Tome 10)
LE GRAIN DE SABLE (Tome 11)
LE TRAIN EN MARCHE (Tome 12)
PIÉGÉE (Tome 13)
LE RÉVEIL (Tome 14)
BANNI (Tome 15)
MANQUE (Tome 16)
UNE NOUVELLE DE LA SÉRIE RILEY PAIGE
RÉSOLU
SÉRIE MYSTÈRE MACKENZIE WHITE
AVANT QU’IL NE TUE (Volume 1)
AVANT QU’IL NE VOIE (Volume 2)
AVANT QU’IL NE CONVOITE (Volume 3)
AVANT QU’IL NE PRENNE (Volume 4)
AVANT QU’IL N’AIT BESOIN (Volume 5)
AVANT QU’IL NE RESSENTE (Volume 6)
AVANT QU’IL NE PÈCHE (Volume 7)
AVANT QU’IL NE CHASSE (Volume 8)
AVANT QU’IL NE TRAQUE (Volume 9)
AVANT QU’IL NE LANGUISSE (Volume 10)
AVANT QU’IL NE FAILLISSE (Volume 11)
AVANT QU’IL NE JALOUSE (Volume 12)
AVANT QU’IL NE HARCÈLE (Volume 13)
LES ENQUÊTES D’AVERY BLACK
RAISON DE TUER (Tome 1)
RAISON DE COURIR (Tome2)
RAISON DE SE CACHER (Tome 3)
RAISON DE CRAINDRE (Tome 4)
RAISON DE SAUVER (Tome 5)
RAISON DE REDOUTER (Tome 6)
LES ENQUETES DE KERI LOCKE
UN MAUVAIS PRESSENTIMENT (Tome 1)
DE MAUVAIS AUGURE (Tome 2)
L’OMBRE DU MAL (Tome 3)
JEUX MACABRES (Tome 4)
LUEUR D’ESPOIR (Tome 5)
{1} Prison en plein air en Arizona (fermée en Octobre 2017).
{2} All-Points Bulletin, avis émis par un service de police américain à destination des autres contenant généralement des informations à propos d’un suspect recherché.